par Nathaniel Rich | 10 novembre 2014

En Loui­­siane, la méta­­phore à laquelle on a le plus volon­­tiers recours pour évoquer la crise exis­­ten­­tielle que traverse l’État est celle des terrains de foot­­ball. La formule, reprise par la quasi-tota­­lité des jour­­naux locaux dès que le sujet est abordé, se résume à peu près à cela : toutes les heures, la Loui­­siane perd l’équi­­valent en terres d’un terrain de foot­­ball améri­­cain. Chaque jour, l’État voit fondre sa super­­­fi­­cie d’une surface équi­­va­­lente à celle de la tota­­lité des stades de foot­­ball de la Natio­­nal Foot­­ball League (NFL).

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Un État sous les eaux
Chal­­mette, Paroisse de Saint Bernard
Crédits

Si on appliquait ce taux de dispa­­ri­­tions à la ville de New York, Central Park dispa­­raî­­trait en un mois. Manhat­­tan, en un an et demi. Brook­­lyn serait rayé de la carte quatre ans plus tard. Les new-yorkais remarque­­raient de telles dispa­­ri­­tions. Le monde entier remarque­­rait de telles dispa­­ri­­tions. Mais personne ne semble prêter atten­­tion à l’hé­­mor­­ra­­gie dont sont victimes les maré­­cages de la Loui­­siane, à part peut-être une poignée d’ha­­bi­­tants de l’État. C’est un constat surpre­­nant, car les maré­­cages, outre leur fasci­­nante beauté et la richesse de leur biodi­­ver­­sité, jouent un rôle d’amor­­tis­­seur face aux oura­­gans qui s’abattent sur la région, épar­­gnant ainsi non seule­­ment la Nouvelle-Orléans, mais aussi Port of South Loui­­siana de dégâts plus terribles encore que ceux causés au cours des tempêtes les plus violentes. Ce port est le plus impor­­tant du pays. Il abrite 10 % des réserves de pétrole des États-Unis ; un quart de ses réserves de gaz natu­­rel ; un cinquième de ses raffi­­ne­­ries ; et c’est un passage obli­­ga­­toire pour atteindre les eaux inté­­rieures de l’Amé­­rique du Nord. La dispa­­ri­­tion de ces terres, à l’ins­­tar de toute catas­­trophe natu­­relle attei­­gnant un tel degré de gravité, est une menace pour la sécu­­rité inté­­rieure du pays.


Un dénommé John M. Barry

Où va-t-elle, cette terre qui dispa­­raît ? Elle s’abîme au fond de la mer. Le Golfe du Mexique grignote le sud de la Loui­­siane, tandis que les marais sont affa­­més par l’ab­­sence de sédi­­ments et empoi­­son­­nés par l’eau salée. Depuis 2011, la Natio­­nal Ocea­­nic and Atmos­­phe­­ric Admi­­nis­­tra­­tion (NOAA), l’agence gouver­­ne­­men­­tale char­­gée de la surveillance des océans et de l’at­­mo­­sphère, a supprimé de ses cartes plus de trente lieux, rien que dans la Paroisse Plaque­­mine, une presqu’île posée sur le delta du Missis­­sippi. La Baie Anglaise, la Baie Jacquin, la Baie Cyprien, la Baie Skipjack et la Baie Crapaud ont comme fusionné en une seule et anar­­chique masse d’eau. La zone la plus au sud du delta du Missis­­sippi ressemble à une feuille d’érable dévo­­rée par des insectes, dont il ne reste­­rait que les nervures. La mer monte dans le sud-est de la Loui­­siane, bien plus rapi­­de­­ment que n’im­­porte où dans le monde.

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Les Wetlands
Les régions maré­­ca­­geuses de Loui­­siane
Crédits : Loui­­siana Sierra Club

Cette perte de terrain renverse le proces­­sus qui a permis à l’État de se construire. Alors que le Missis­­sippi modi­­fiait plusieurs fois sa course au cours des millé­­naires, s’épar­­pillant sur le terri­­toire, il déposa du sable et de la vase le long d’un arc aux dimen­­sions consé­quentes. Ces sédi­­ments formèrent bien­­tôt les marais, avant de s’épais­­sir et de former des sols. Mais ce qui a pris sept millé­­naires à être édifié a presque été entiè­­re­­ment détruit au cours des 85 dernières années. Les barrages construits sur les affluents du Missis­­sippi, jusque dans le Montana, ont divisé par deux la quan­­tité de sédi­­ments. Les digues contiennent la rivière, empê­­chant les crues néces­­saires au dépôt des sédi­­ments dans la tota­­lité du delta. Et le dragage effec­­tué pour la construc­­tion de deux canaux, celui reliant la Nouvelle-Orléans au Golfe du Mexique et celui maillant tous les bras de la rivière qui se jettent dans l’océan, ont donné à l’eau salée un accès direct au cœur déjà bien endom­­magé des maré­­cages. Sous la surface, l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures a creusé plus de 50 000 puits depuis les années 1920, autant de cavi­­tés qui créent des poches d’air dans les marais, ce qui a pour effet d’ac­­cé­­lè­­rer la déliques­­cence des sols. L’in­­dus­­trie a égale­­ment strié les terres avec des pipe­­lines – qui connectent les puits jusqu’au lieu de raffi­­ne­­ment – et des canaux, qui permettent aux bateaux d’at­­teindre la mer. Avec le temps, alors que l’eau salée grignote irré­­vo­­ca­­ble­­ment les racines des maré­­cages voisins, les canaux s’agran­­dissent. Selon ses propres esti­­ma­­tions, l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures admet avoir contri­­bué à la destruc­­tion de zones inon­­dées du sud-est de la Loui­­siane à hauteur de 36 % des dommages (celles du minis­­tère de l’In­­té­­rieur oscil­lent entre 15 et 59 %). L’his­­to­­rien John M. Barry, qui a vécu par inter­­­mit­­tence dans le Vieux carré français de la Nouvelle-Orléans depuis 1972, propose une méta­­phore encore plus frap­­pante que celle des terrains de foot­­ball. Il compare les marais à un bloc de glace. La réduc­­tion de la quan­­tité de sédi­­ments dans le lit du Missis­­sippi, ainsi que la construc­­tion de barrages et de puits de gaz et de pétrole, « fait aux maré­­cages la même chose qu’un bloc de glace qu’on sorti­­rait du congé­­la­­teur et qui commen­­ce­­rait à fondre ». Creu­­ser des canaux et des pipe­­lines « revien­­drait à attaquer ce bloc avec un pic à glace ». L’in­­dus­­trie pétro­­lière a extrait pour 470 milliards de dollars de ressources natu­­relles du sol de la Loui­­siane ces deux dernières décen­­nies, avec la béné­­dic­­tion tacite du gouver­­neur de l’État et du gouver­­ne­­ment fédé­­ral, sans rencon­­trer d’op­­po­­si­­tion franche de la part des groupes de défense de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Il est vrai que le pétrole et le gaz sont les deux indus­­tries qui rapportent le plus à la Loui­­siane – envi­­ron un milliard de dollars d’im­­pôts tombent dans les caisses de l’État du Péli­­can tous les ans. L’an­­née dernière, les cadres de ces indus­­tries ont été surpris d’en­­tendre que quelqu’un leur deman­­dait des comptes. La requête s’est mani­­fes­­tée sous la forme d’un procès, le plus grand et le plus ambi­­tieux des procès envi­­ron­­ne­­men­­taux de l’his­­toire des États-Unis. Une requête qui a été présen­­tée par un adver­­saire impro­­bable : un ancien coach de foot­­ball améri­­cain, halté­­ro­­phile et auteur d’un ouvrage dense et robuste de cinq cent pages sur l’his­­toire de son pays – le dénommé John M. Barry.

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Dispa­­ri­­tions de terres dues à l’ac­­tion de l’homme
Sud-est de la Loui­­siane
Crédits : Yuting Jiang

L’axe Santayana-Hegel

Quand l’ou­­ra­­gan Katrina a frappé la Loui­­siane le 29 août 2005, John Barry travaillait depuis deux ans déjà sur son sixième ouvrage, Roger Williams and the Crea­­tion of the Ameri­­can Soul (Roger Williams et la créa­­tion de l’âme améri­­caine), qui traite d’un théo­­lo­­gien puri­­tain et de son combat pour limi­­ter le pouvoir poli­­tique. Barry n’écrit pas vite – écrire un livre lui prend envi­­ron huit ans. « J’ai une tendance à l’ob­­ses­­sion », explique-t-il. Il a passé près de dix ans dans la presse poli­­tique, à écrire sur le Congrès, une expé­­rience qui l’a poussé à écrire son premier livre, The Ambi­­tion and The Power (L’Am­­bi­­tion et le pouvoir). Mais après la publi­­ca­­tion de ce livre, il a quitté le jour­­na­­lisme et s’est consa­­cré à la recherche, à la lecture et à l’écri­­ture. Il travaille sur des périodes vastes et complexes de l’his­­toire, qu’il trans­­forme en drames jaco­­béens autour de luttes de pouvoir. The Ambi­­tion and The Power serait le sous-titre parfait de l’en­­semble de son œuvre – en parti­­cu­­lier Rising Tide (Marée montante), son récit de la crue du Missis­­sippi de 1927, la plus dévas­­ta­­trice de toute l’his­­toire améri­­caine. Les travaux de Barry sur Rising Tide en ont fait une sorte d’ex­­pert de la préven­­tion des risques d’inon­­da­­tion, et dans les jours qui ont suivi l’ou­­ra­­gan Katrina, il a reçu des demandes d’in­­ter­­views de la part de chaînes de radio et de télé­­vi­­sion. Il les a presque toutes accep­­tées volon­­tiers et en quelques jours, il est devenu l’un des ambas­­sa­­deurs de la Nouvelle-Orléans les plus expo­­sés. « Je sentais que j’avais le devoir de convaincre les gens que cette ville valait la peine d’être recons­­truite », m’a confié Barry.

John M. Barry a un talent certain pour le dégoût.

Comme beau­­coup d’autres, Barry se sentait alors frus­­tré d’être inca­­pable d’ex­­pliquer pourquoi la ville avait subi de tels dégâts. Quand il a commencé à se pencher sur les chiffres – les sché­­mas des vents du lac Pont­­char­­train, l’ar­­ri­­vée de la tempête, la pluvio­­mé­­trie –, Barry a réalisé qu’ils ne s’ad­­di­­tion­­naient pas correc­­te­­ment. Il a alors contacté certaines de ses sources et il est parvenu à la conclu­­sion que l’eau n’était pas passée par-dessus les barrages, comme l’af­­fir­­mait le Corps des ingé­­nieurs de l’ar­­mée, mais que ces derniers avaient été détruits à cause de certains défauts de construc­­tions. Il était parmi les premiers à atti­­rer l’at­­ten­­tion du public sur ce point dans une tribune parue dans le New York Times, en octobre de cette année-là. Barry a conclu que, comme en 1927, les gens étaient morts à cause des déci­­sions cyniques qui avaient été prises par des poli­­ti­­ciens sous l’in­­fluence de conclu­­sions scien­­ti­­fiques bâclées, sans songer aux consé­quences de leurs actes sur le long terme. Pour Barry, l’ou­­ra­­gan Katrina n’est pas une catas­­trophe natu­­relle, c’est une histoire de poli­­tique, de science et de pouvoir. C’était a priori le maté­­riau idéal pour entre­­prendre l’écri­­ture d’un nouveau livre. Mais John Barry en a décidé autre­­ment. Au lieu de cela, à l’aube de ses 60 ans, il a décidé d’en­­trer dans l’arène de la vie publique. Il a écrit des édito­­riaux pour le Times, le Los Angeles Times, le Washing­­ton Post et USA Today. Il a rejoint des comi­­tés locaux en charge d’amé­­lio­­rer la préven­­tion des crues, a appelé un ami du Congrès qui siégeait au Comité des Dota­­tions et a rencon­­tré là-bas d’autres dépu­­tés et leurs équipes. Barry a même visité les infra­s­truc­­tures de gestion des inon­­da­­tions aux Pays-Bas. Il marchait dans les pas d’An­­drew Humphreys, un des anti­­hé­­ros de son Rising Tide, qui arriva à la Nouvelle-Orléans en 1850 pour y étudier la préven­­tion des crues : « Son travail l’ob­­sé­­dait, le rendait malade et le rappro­­chait dange­­reu­­se­­ment de la ligne jaune. Il arrêta d’écri­­re… car cela le distrayait de sa tâche… Il parlait de lui-même aux repor­­ters. Il sut capter leur atten­­tion, et ils firent de lui une figure majeure. » À Washing­­ton, où Barry vit une partie de l’an­­née, il a fait la rencontre d’un jeune repré­­sen­­tant de la première circons­­crip­­tion de l’État, qui recouvre une bonne partie du sud-est de la Loui­­siane : Bobby Jindal. Il l’a supplié de deman­­der des comptes à la Maison-Blanche. Selon lui, la Nouvelle-Orléans ne pouvait pas comp­­ter sur son maire ou son gouver­­neur : la ville avait besoin d’un héros venu de Capi­­tol Hill. Après s’être entre­­tenu pendant deux heures avec lui, se souvient Barry, Jindal l’a informé que prendre la tête d’une telle campagne ne trou­­ve­­rait « aucune place dans son agenda surchargé de candi­­dat au poste de gouver­­neur de l’État ». (Jindal, qui a refusé de me rece­­voir pour cet article, a été élu gouver­­neur en 2007.) « Je l’ai quitté complè­­te­­ment dégoûté », me dit Barry.

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« Armé d’un lance-pierres, je vise Goliath »
Le compte twit­­ter de Barry
Crédits : Twit­­ter

Barry a un talent certain pour le dégoût. Au repos, son visage affiche une indul­­gence peinée. Une vie entière passée à étudier le compor­­te­­ment d’hommes de pouvoir moti­­vés par de basses ambi­­tions l’ont rendu viscé­­ra­­le­­ment scep­­tique. Il est passé maître dans l’art des grimaces, des fron­­ce­­ments de sour­­cils et des sourires exas­­pé­­rés. Sa voix est grave et basse, et l’in­­di­­gna­­tion agit sur elle comme une caisse de réso­­nance supplé­­men­­taire. À 67 ans, Barry est un homme d’1 m 75 à la carrure solide – il a parti­­cipé à des compé­­ti­­tions natio­­nales d’hal­­té­­ro­­phi­­lie jusqu’en 1998. Il a joué au foot­­ball améri­­cain pour l’Uni­­ver­­sité de Brown et, après avoir aban­­donné son docto­­rat d’his­­toire, a rejoint l’équipe de l’Uni­­ver­­sité de Tulane en tant qu’en­­traî­­neur des rece­­veurs. Dans son bureau du centre-ville de la Nouvelle-Orléans, l’élé­­ment de déco­­ra­­tion dont il est le plus fier est une page plas­­ti­­fiée du Times-Picayune de 1973 qui célèbre la première victoire de Tulane en 25 ans. Quand on parle avec lui des diffé­­rentes batailles qu’il a enga­­gées au cours de sa carrière, il utilise à nouveau des méta­­phores spor­­tives. « Écrire isole, dit-il. J’aime l’ac­­tion. J’aime me battre. » Enli­­sés dans les miasmes d’in­­com­­pé­­tence qui carac­­té­­risent les retom­­bées poli­­tiques de la période post-Katrina, les habi­­tants de l’État ont vu dans la comba­­ti­­vité et l’in­­tel­­li­­gence de Barry une preuve de sa compé­­tence, et ont accordé leur confiance à ce person­­nage provi­­den­­tiel. Quand la légis­­la­­ture loui­­sia­­naise a mis en place un conseil régio­­nal de la digue, plusieurs élus locaux ont supplié Barry d’y siéger. Le conseil – l’Au­­to­­rité de protec­­tion des inon­­da­­tions du sud-est de la Loui­­siane, ou Slfpa-E – serait respon­­sable de la super­­­vi­­sion de tous les projets en rapport avec la préven­­tion des crues, ce qui est loin d’être une petite respon­­sa­­bi­­lité. Certains des plus grands experts du pays en la matière y ont été nommés, parmi lesquels le chef de la gestion des plaines inon­­dables de la Cali­­for­­nie, un ancien président de la Société améri­­caine des ingé­­nieurs civils, et le scien­­ti­­fique marin respon­­sable des premières tenta­­tives de sauve­­tage des côtes de la Loui­­siane, au cours des années 1980. Barry a été nommé en 2007 au poste de porte-parole du conseil. Barry était curieux de voir de quelle manière le lourd passé de la ville influen­­ce­­rait les déci­­sions concer­­nant son futur. Comme beau­­coup d’his­­to­­riens, il adore citer Goerge Santayana : « Ceux qui sont inca­­pables de se souve­­nir du passé sont condam­­nés à le répé­­ter. » Mais il assor­­tit toujours cet apho­­risme d’un autre, de Hegel celui-ci : « De l’his­­toire, nous appre­­nons que nous n’en appre­­nons rien. » Pour Barry, la bataille pour la survie de la Nouvelle-Orléans se ferait sur l’axe Santayana-Hegel.

La guerre est décla­­rée

Barry s’est vite rendu compte que malgré ses grands desseins, le conseil, comme aime à plai­­san­­ter son président Stephen Esto­­pi­­nal, n’était rien de plus qu’une « auto­­rité sans auto­­rité ». Il ne pouvait ni écrire de loi, ni la faire appliquer, ni manda­­ter la construc­­tion d’un barrage. Il servait simple­­ment de consul­­tant pour d’autres conseils, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment le Corps des ingé­­nieurs de l’ar­­mée – qui n’est pas réputé pour accueillir chaleu­­reu­­se­­ment les avis exté­­rieurs. Le Corps a invité le conseil à ses réunions, mais leur rela­­tion s’est enve­­ni­­mée rapi­­de­­ment lorsque les experts de la Slfpa-E ont commencé à émettre des doutes au sujet des plans de construc­­tion des barrages propo­­sés par l’ar­­mée. « Ils en ont eu assez d’être critiqués, raconte Barry. C’était une réac­­tion parfai­­te­­ment humaine et natu­­relle. »

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Canaux creu­­sés par l’homme dans les maré­­cages
Bassin de Bara­­ta­­ria, Loui­­siane
Crédits : Dr. Terry McTigue

Bien que le conseil s’inquié­­tait de la qualité des barrages sur le point d’être recons­­truits, ses membres se sont bien plus alar­­més au sujet de la dispa­­ri­­tion des maré­­cages au sud de la Nouvelle-Orléans. Leur dispa­­ri­­tion faisait que même de faibles orages pouvaient venir mena­­cer la ville d’inon­­da­­tion, quelle que que soit la soli­­dité des barrages mis en place. Le conseil s’est rendu compte qu’il accor­­dait trop d’im­­por­­tance à une donnée secon­­daire : c’étaient les marais et non les barrages qui devaient être leur prio­­rité. Ils ont alors décidé de se montrer plus loquaces au sujet de projets de travaux qu’ils jugeaient indis­­pen­­sable de mener, 120 kilo­­mètres au sud de la Nouvelle-Orléans. L’État prévoyait déjà de recons­­truire les côtes et les îles de cette région. Publié en 2007 et révisé en 2012, le « Plan Direc­­teur d’Amé­­na­­ge­­ment du Litto­­ral » avait reçu le soutien des scien­­ti­­fiques, ainsi que celui de l’in­­dus­­trie pétro­­lière. Il dres­­sait une liste de 109 plans de réduc­­tion des risques et de projets de recons­­truc­­tion des terres, autant d’en­­tre­­prises qui, menées à bien en l’es­­pace d’une cinquan­­taine d’an­­nées, feraient de ces côtes des « lieux de vie durables » – certaines terres conti­­nue­­raient de dispa­­raître, mais à un rythme bien moins soutenu qu’au­­pa­­ra­­vant. L’État esti­­mait que ces projets coûte­­raient 50 milliards de dollars (une étude de l’Uni­­ver­­sité de Tulane esti­­mait, elle, que les dépenses avoi­­si­­ne­­raient plutôt les 94 milliards). La Loui­­siane n’avait cepen­­dant aucune idée de la façon dont finan­­cer ces travaux. Leur prin­­ci­­pale source de finan­­ce­­ment pour­­rait être le verse­­ment par BP de l’amende requise dans le cadre du procès décou­­lant de la marée noire de 2010 – une somme pouvant atteindre 20 milliards de dollars –, mais il reste­­rait au bas mot 30 milliards à trou­­ver.

La Loui­­siane ne tourne plus autour du pétrole, elle se noie dedans.

Barry était pour sa part convaincu que les autres compa­­gnies pétro­­lières devaient égale­­ment appor­­ter leur contri­­bu­­tion finan­­cière. Son argu­­ment était simple : puisque l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures admet­­tait être respon­­sable de 36 % de la dispa­­ri­­tion des terres, elle devrait s’ac­quit­­ter d’une amende propor­­tion­­nelle, soit 18 milliards de dollars. L’in­­té­­res­­sée, sans surprise, préfé­­rait que ce soit le contri­­buable qui paie. « L’in­­dus­­trie recon­­naît sa part de respon­­sa­­bi­­lité », a déclaré Chris John, le président de l’As­­so­­cia­­tion du Gaz et du Pétrole de la Loui­­siane conti­­nen­­tale, un lobby qui repré­­sente les inté­­rêts des conglo­­mé­­rats de l’éner­­gie, dans une tribune parue dans le Times-Picayune. « Néan­­moins, la solu­­tion que nous envi­­sa­­geons est diffé­­rente de celle prônée par la Slfpa-E. » (Dans un e-mail, John affirme que « le consen­­sus scien­­ti­­fique veut que le contrôle de la rivière Missis­­sippi par le système de barrages soit la raison prin­­ci­­pale de la dimi­­nu­­tion des maré­­cages, pas la construc­­tion de canaux ou de puits. ») Barry savait que l’in­­dus­­trie ne parti­­ci­­pe­­rait pas de bonne grâce aux efforts de restau­­ra­­tion des côtes de la Loui­­siane. Mais il se deman­­dait tout de même si la loi ne pouvait pas les obli­­ger à finan­­cer le Plan Direc­­teur. Quand elle détrui­­sait les marais, l’in­­dus­­trie enfrei­­gnait-elle la loi ? Barry le pensait. Il savait que toutes les socié­­tés ayant travaillé dans les marais depuis les années 1920 s’étaient vues décer­­ner des auto­­ri­­sa­­tions les obli­­geant à proté­­ger le milieu natu­­rel ou à répa­­rer tout dégât envi­­ron­­ne­­men­­tal causé par leurs actions. En 1980, la Loui­­siane avait fait appliquer une loi fédé­­rale qui deman­­dait aux entre­­prises travaillant dans les maré­­cages – une liste incluant ExxonMo­­bil, Cono­­coP­­hil­­lips, Shell, BP, Chevron et Koch Indus­­tries – de restau­­rer les canaux qu’ils avaient drai­­nés « aussi près que possible de leur état initial ». Après avoir consulté des experts juri­­diques, Barry a une fois de plus été convaincu que la plupart de ces socié­­tés n’avaient pas remis les canaux dans leur état origi­­nal, et que l’État n’était pas parvenu à faire appliquer la loi. À tel point que de nombreux projets du Plan Direc­­teur prévoyaient la réfac­­tion de canaux qui auraient dû être remis en état il y a déjà des années de cela. « La réalité, c’est que cette affaire est cyclo­­péenne, soupire Barry. Vous regar­­dez les photos des dégâts et vous vous dites : “Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?” » (Cette cita­­tion ainsi que les suivantes sont des para­­phrases : l’in­­di­­gna­­tion ne se contente pas d’éle­­ver la voix de Barry, elle rend aussi son langage incon­­ve­­nant.) « Vous êtes cinglés ? Ils ont violé les termes du contrat. Ils ont enfreint la loi ! » Le conseil ne pouvait pas faire appliquer la loi. Mais Barry était convaincu que cette incom­­pé­­tence pouvait être contour­­née : il souhai­­tait attaquer toutes les socié­­tés qui avaient abîmé les maré­­cages au cours du siècle dernier. La complexité d’une telle affaire serait impres­­sion­­nante et baroque. Les avocats devraient déter­­mi­­ner qui avait creusé le moindre mètre des 16 000 kilo­­mètres de canaux et de pipe­­lines, et quan­­ti­­fier, en dollars, l’im­­pact causé sur le système de protec­­tion des crues mis en place par la Nouvelle-Orléans, et rendu caduc par ces travaux. Les centres acadé­­miques envi­­ron­­ne­­men­­taux que Barry a contac­­tés, même s’ils soute­­naient sa cause, ont lâché l’his­­to­­rien lorsqu’ils ont évalué la somme fara­­mi­­neuse qui devrait être dépen­­sée en experts et en études. « Nous n’avions pas seule­­ment besoin de compé­­tences légales, dit Barry. Nous avions besoin d’argent pour nous attaquer à Exxon, Shell, Chevron et BP – tous en même temps. »

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1932 – 2011
Dispa­­ri­­tions de terres côtières en Loui­­siane
Crédits : NOAA

Barry a alors compilé une liste d’avo­­cats ayant remporté des procès envi­­ron­­ne­­men­­taux – une liste bien courte. Le premier nom inscrit par Barry était celui de Glad­s­tone N. Jones III, un avocat basé à la Nouvelle-Orléans qui avait remporté en 2006 le plus gros procès contre une compa­­gnie pétro­­lière de l’his­­toire de la Loui­­siane : 57 millions de dollars avaient dû être payés pour répa­­rer la pollu­­tion et les dégâts causés par ExxonMo­­bil. Jones, qui ressemble à Fred Gwynne avec une voix profonde de cajun, n’a pas réflé­­chi long­­temps à la propo­­si­­tion de Barry. « C’est une affaire d’une faci­­lité décon­­cer­­tante, car les préju­­dices sautent aux yeux, m’a-t-il raconté. Je n’avais jamais rencon­­tré de cas où les accu­­sés recon­­nais­­saient avoir causé des dégâts sur des docu­­ments portant leur logo. Les preuves sont irré­­fu­­tables, la cause est irré­­fu­­table : les compa­­gnies de pétrole n’ont pas rempli les canaux qu’ils ont drai­­nés. Pourquoi ? Parce que cela coûte cher. » L’équipe d’ex­­perts côtiers, de biolo­­gistes et d’avo­­cats rassem­­blée par Jones, est arri­­vée à la conclu­­sion que 97 corpo­­ra­­tions avaient outre­­passé leurs auto­­ri­­sa­­tions au cours du siècle passé. Ils espé­­raient, peut-être naïve­­ment, qu’a­­près avoir monté leur dossier, d’autres paroisses et conseils en charge de la surveillance des barrages se join­­draient à eux, dans le but d’ob­­te­­nir davan­­tage de la part des socié­­tés mises en cause. Barry pensait que le conseil de la digue de la Nouvelle-Orléans pour­­rait servir de « bouclier » pour absor­­ber la fureur de l’in­­dus­­trie, permet­­tant aux autres groupes de travailler serei­­ne­­ment, jusqu’à ce que le dossier soit complet. Cette couver­­ture était néces­­saire – ce que Barry et Jones prépa­­raient était sans précé­dent, un dossier d’une ampleur et d’une complexité jamais vues. « Il y a peu d’af­­faires simi­­laires dans l’his­­toire de notre pays, où la destruc­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment a conduit à la mise en danger de popu­­la­­tions », souligne Oliver Houck, un profes­­seur de droit de Tulane spécia­­lisé dans le droit de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. « Il n’y a rien de simi­­laire, d’une telle ampleur tant dans la destruc­­tion du milieu que dans la demande de répa­­ra­­tions. » Jones arrive aux mêmes conclu­­sions. « Si rien n’est fait, la Nouvelle-Orléans et ses alen­­tours auront disparu dans cinquante ans, m’a-t-il dit. Ce n’est pas un discours parti­­san ou de la rhéto­­rique d’avo­­cat. Ce sont les faits. » Le matin du 24 juillet 2013, Barry a annoncé qu’il enta­­mait une action en justice lors d’une confé­­rence de presse tenue dans la maison d’ac­­cueil d’Orleans Levee District, une struc­­ture suspen­­due à près de huit mètres au-dessus du sol censée résis­­ter à des vents pouvant souf­­fler jusqu’à 290 kilo­­mètres par heure. Barry est apparu serein devant la presse. En vété­­ran des tour­­nées de librai­­ries et des inter­­­views télé­­vi­­sées, il était détendu, même si ce jour-là, l’enjeu était tout autre. Quand il a débuté sa décla­­ra­­tion, il a été victime d’un lapsus, annonçant que le conseil s’at­­taquait à « 97 procu­­reurs des hydro­­car­­bures », au lieu d’ « entre­­pre­­neurs des hydro­­car­­bures ». Il a juré dans le micro, avant de recom­­men­­cer sa décla­­ra­­tion. « À partir de main­­te­­nant », décla­­rait un de ses avocats lors d’une réunion au sortir de la confé­­rence, « je vais deman­­der à mes stagiaires de démar­­rer ma voiture. » Tout le monde a ri, sauf Jones. « — Ça va être sale, a-t-il dit. — Que vont-ils faire ? a demandé Barry. Refu­­ser d’ache­­ter mon prochain livre ? » Jones s’at­­ten­­dait à une période de calme, en atten­­dant la réac­­tion des avocats des socié­­tés mises en cause. Dans les heures qui ont suivi, Jindal, depuis Aspen, dans le Colo­­rado, au cours d’une réunion de l’As­­so­­cia­­tion des Gouver­­neurs Répu­­bli­­cains, a publié une décla­­ra­­tion. « Ce n’est guère que le geste d’une poignée d’avo­­cats en manque de publi­­cité », disait-il, esti­­mant que le procès allait « à l’en­­contre de l’in­­té­­rêt de nos côtes mais aussi de tous les Loui­­sia­­nais qui travaillent dur pour four­­nir l’Amé­­rique en essence ». Le combat entrait ainsi dans une nouvelle phase. « L’op­­po­­si­­tion de Jindal ne m’a pas surpris, m’as­­sure Barry, mais ce qui est s’est passé ensuite, en revan­­che… oui. »

David contre Goliath

« Les Loui­­sia­­nais qui s’en­­ri­­chissent grâce au pétrole achètent des poli­­ti­­ciens, de la même manière que les habi­­tants du Kentu­­cky dans la même situa­­tion achètent des chevaux de course. Le pétrole inves­­tit la poli­­tique, et les poli­­ti­­ciens qui s’en­­ri­­chissent durant leur mandat inves­­tissent dans le pétrole. L’État tourne autour du marché. » Ces réflexions, écrites par A.J. Liebling en 1960 à l’aube de l’ère du forage en eaux profondes, font aujourd’­­hui sourire. La Loui­­siane ne tourne plus autour du pétrole, elle se noie dedans. C’est aussi le cas avec le gaz natu­­rel, depuis le boom de la frac­­tu­­ra­­tion hydrau­­lique.

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Piyush « Bobby » Jindal
Gouver­­neur de Loui­­siane depuis le 14 janvier 2008
Crédits : Gage Skid­­more

Et quelque part en chemin, l’État, qui détient le pétrole et le gaz, a cédé un contrôle poli­­tique à l’in­­dus­­trie, qui avait besoin du pétrole et du gaz. Les mili­­tants écolo­­gistes ont taxé la Loui­­siane d’ « État pétro­­co­­lo­­nial », mais durant la majeure partie du siècle dernier, l’Em­­pire pétro­­lier était géné­­ra­­le­­ment perçu dans la région comme un patriarche bien­­veillant. Les hydro­­car­­bures repré­­sentent l’une des indus­­tries les plus impor­­tantes de l’État, géné­­rant 65 000 emplois. Une esti­­ma­­tion de l’in­­dus­­trie prenant en compte les impacts écono­­miques indi­­rects fait grim­­per ce chiffre à 300 000. « Si vous voulez savoir à quoi l’éco­­no­­mie de la Loui­­siane ressem­­ble­­rait sans pétrole », dit Andy Horo­­witz, profes­­seur d’his­­toire à Tulane, « vous n’avez qu’à regar­­der le Missis­­sippi. » Barry ne s’at­­ten­­dait pas à obte­­nir le soutien de Jindal, qui a reçu plus d’un million de dollars de la part de l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures durant sa campagne élec­­to­­rale. Mais il s’était préparé à ce que Jindal réponde avec « une négli­­gence malveillante », à ce qu’il s’op­­pose publique­­ment au procès tout en recon­­nais­­sant à contrecœur son impuis­­sance consti­­tu­­tion­­nelle à l’em­­pê­­cher. Jindal, après tout, avait été soumis à des pres­­sions pour finan­­cer le Plan Direc­­teur d’Amé­­na­­ge­­ment du Litto­­ral, qu’il avait loué comme étant « l’ef­­fort le plus consi­­dé­­rable du pays pour proté­­ger et réha­­bi­­li­­ter un paysage côtier ». Il avait déjà commandé aux hauts fonc­­tion­­naires de l’État de réin­­ves­­tir dans le plan d’amé­­na­­ge­­ment chaque dollar du Restore Act – une loi fédé­­rale allouant 80 % des amendes payées par BP sous le régime de la loi sur la qualité de l’eau à la restau­­ra­­tion. Plusieurs personnes étroi­­te­­ment liées aux procé­­dures ont déclaré que des indices lais­­saient penser que certains des accu­­sés étaient favo­­rables à l’idée d’un compro­­mis. Buddy Cald­­well, le procu­­reur géné­­ral de la Loui­­siane, a d’ailleurs laissé entendre que des discus­­sions à propos d’un compro­­mis étaient en cours. Une contri­­bu­­tion unique au plan d’amé­­na­­ge­­ment pour­­rait redo­­rer l’image de l’in­­dus­­trie et balayer toute incer­­ti­­tude quant à sa respon­­sa­­bi­­lité dans la dispa­­ri­­tion des terres côtières. « Ils tiennent à laver leurs bilans de cette affaire », a déclaré Cald­­well à propos des indus­­triels de l’éner­­gie au cours d’une émis­­sion de radio locale. « Et j’ai le senti­­ment qu’a­­près cette session légis­­la­­tive, nous allons assis­­ter à un mouve­­ment d’am­­pleur. » Mais peu après l’an­­nonce du procès, Jindal – dont la parti­­ci­­pa­­tion à l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 2016 dans le camp Répu­­bli­­cain est très atten­­due – a indiqué qu’il pren­­drait les mesures néces­­saires pour s’as­­su­­rer qu’au­­cun compro­­mis ne serait négo­­cié. Le conseil de la digue, qui comp­­tait neuf membres, avait été formé en premier lieu pour rassem­­bler des experts et les tenir à l’écart de l’in­­gé­­rence poli­­tique ; et désor­­mais, Jindal décla­­rait qu’il refu­­se­­rait d’y nommer tout candi­­dat ayant soutenu le procès. « Pour être parfai­­te­­ment clair », a confié à un jour­­na­­liste Garret Graves, à l’époque direc­­teur de l’Au­­to­­rité de Protec­­tion et de Restau­­ra­­tion des Côtes, « le gouver­­neur a dit que le procès était un facteur élimi­­na­­toire, point à la ligne ». Il s’est avéré que Jay Lapeyre, le direc­­teur du comité indé­­pen­­dant respon­­sable de la nomi­­na­­tion des candi­­dats au conseil de la digue, était aussi le président du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de ION Geophy­­si­­cal, une impor­­tante société de service en tech­­no­­lo­­gies pétro­­lières et gazières.

Barry aurait pu déci­­der qu’a­­près huit ans de service public, il était temps pour lui de concen­­trer son éner­­gie ailleurs.

Barry faisait partie des trois membres qui candi­­da­­taient pour la recon­­duc­­tion de leur mandat. Lapeyre a orga­­nisé la nouvelle assem­­blée des nomi­­na­­tions en octobre 2013, affir­­mant qu’il n’avait subi aucune pres­­sion de la part de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de Jindal – mais il a souli­­gné que les compé­­tences de Barry devaient être recon­­si­­dé­­rées, main­­te­­nant que le procès l’avait propulsé dans « la sphère poli­­tique ». « Je crois qu’il ne fait aucun doute que, sans cette histoire de procès, John Barry serait le grand favori », a déclaré Lapeyre. (Il a depuis confirmé ses dires.) Le conseil n’a pas voté en faveur d’une nouvelle nomi­­na­­tion de Barry. À sa place ainsi que pour les deux autres sièges, Jindal a sélec­­tionné des candi­­dats qui s’étaient oppo­­sés au procès et n’avaient quasi­­ment aucune exper­­tise en matière de protec­­tion contre les inon­­da­­tions. Le succes­­seur de Barry était Lambert Hassin­­ger Jr., un avocat de la Nouvelle-Orléans dont la firme, Gallo­­way John­­son, se targue de repré­­sen­­ter « certaines des plus impor­­tantes compa­­gnies de forage et de trans­­port par pipe­­line du monde, ainsi que des entre­­prises impliquées dans toutes les phases de la produc­­tion de pétrole et de gaz ». Après les nomi­­na­­tions, un tiers du conseil de la digue était opposé à sa propre action en justice. Barry aurait pu déci­­der qu’a­­près huit ans de fonc­­tion publique, il était temps pour lui de concen­­trer son éner­­gie ailleurs. Son livre sur Roger Williams avait fina­­le­­ment été publié. Pour la première fois depuis des années, il pouvait envi­­sa­­ger de s’at­­te­­ler à l’écri­­ture d’un nouveau livre. Au lieu de quoi, quelques jours à peine après avoir été remplacé au conseil, il a créé sa propre asso­­cia­­tion à but non lucra­­tif, Restore Loui­­siana Now. Sa mission était de « pour­­suivre le procès et d’em­­pê­­cher ses détrac­­teurs d’ob­­te­­nir l’in­­ter­­ven­­tion de la légis­­la­­ture dans ce qui devait être un proces­­sus judi­­ciaire ». Il a rassem­­blé des fonds pour payer l’es­­sence ainsi qu’un assis­­tant à mi-temps, puis il s’est embarqué dans ce qui ressem­­blait à la tour­­née promo­­tion­­nelle d’un livre à travers tout l’État, à ceci près qu’à la place d’un livre, il faisait la promo­­tion du procès. Un lobbyiste lui a conseillé de se rendre aux rassem­­ble­­ments du Rotary Club et auprès des comi­­tés de rédac­­tion des jour­­naux locaux. Sa tour­­née l’a emme­­née à Monroe, près de la fron­­tière avec l’Ar­­kan­­sas ; à Lake Charles, près de la fron­­tière texane ; à Houma, à Lafayette et à Shre­­ve­­port. Plus de 300 personnes sont venues assis­­ter à son inter­­­ven­­tion au Rotary Club de Bâton-Rouge, 60 à Ruston, et sept à Chal­­mette. Il y expliquait les raisons du procès et montrait des photo­­gra­­phies avant-et-après des maré­­cages. Il croyait réel­­le­­ment faire la diffé­­rence. « Nous prenons très au sérieux la respon­­sa­­bi­­lité qui nous incombe de proté­­ger la vie des gens, a-t-il dit aux Rota­­riens. Mais comment pouvons-nous y parve­­nir si nous ne dispo­­sons d’au­­cunes ressources ? »

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John M. Barry en action
Confé­­rence sur le procès devant le public loui­­sia­­nais
Crédits : Cherri Foyt­­lin

Manœuvres consti­­tu­­tion­­nelles

En mars dernier, la bataille du procès du conseil de la digue s’est dépla­­cée à Bâton-Rouge, où se tenait la nouvelle assem­­blée légis­­la­­tive de Loui­­siane. Jindal tenait abso­­lu­­ment à ce que les légis­­la­­teurs façonnent un projet de loi qui tuerait le procès dans l’œuf, avant que les tribu­­naux ne puissent s’en empa­­rer. Mais pour ce faire, le projet de loi devrait en premier lieu ôter au conseil de la digue le droit d’in­­ten­­ter des pour­­suites. Il devrait égale­­ment avoir un effet rétro­ac­­tif, puisque les pour­­suites avaient déjà été inten­­tées. Enfin, il devrait être promul­­gué dans les trois mois, avant que la session de la légis­­la­­ture ne prenne fin pour cette année. Il y a 105 sièges à la Chambre des Repré­­sen­­tants de Loui­­siane et 39 au Sénat. Durant cette période, envi­­ron 70 lobbyistes de l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures parti­­ci­­paient aux assem­­blées légis­­la­­tives. Ils travaillaient de concert avec l’équipe du gouver­­neur pour garan­­tir le soutien d’un projet de loi qui mettrait un terme au procès. « Ils ont sorti la lance à incen­­die », a déclaré un vieux lobbyiste de l’éner­­gie. « C’était l’opé­­ra­­tion la mieux orga­­ni­­sée que j’avais jamais vue », a confié un autre. Face à eux se trou­­vaient dix lobbyistes enga­­gés par les cabi­­nets d’avo­­cats repré­­sen­­tant le conseil de la digue et le Sierra Club, qui avait aidé à finan­­cer l’opé­­ra­­tion. Ils ont été rejoints à Bâton-Rouge par Barry, Glad­s­tone Jones et quelques autres membres de l’équipe juri­­dique du conseil.

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Chambre des Repré­­sen­­tants
Bâton-Rouge, Loui­­siane
Crédits : Jeffrey Schwartz

Malgré leur écra­­sante infé­­rio­­rité numé­­rique, le peu d’ex­­pé­­rience en poli­­tique de Barry et le fait qu’il était perçu comme un outsi­­der même parmi les membres de sa propre coali­­tion, il restait opti­­miste. S’il avait pu exer­­cer une influence sur les audi­­teurs méfiants du Rotary Club, ne pouvait-il pas persua­­der un nombre suffi­­sant de légis­­la­­teurs pour venir à bout d’un projet de loi ? En outre, les légis­­la­­teurs n’avaient même pas à se pronon­­cer en faveur du procès ; il suffi­­sait qu’ils soient d’ac­­cord pour lais­­ser les tribu­­naux et non la légis­­la­­ture déci­­der de l’af­­faire. Il y avait d’autres raisons de penser qu’il était avan­­tagé. Il avait survécu à une campagne de diffa­­ma­­tion – il avait été taxé par ses détrac­­teurs d’ « extré­­miste écolo­­gique » (« C’est la pire insulte à laquelle ils peuvent penser en Loui­­siane ») et d’ « aspi­­rant écri­­vain » – et des campagnes d’ac­­tions directes étaient orga­­ni­­sées à travers toute la Loui­­siane, qui critiquaient l’im­­pli­­ca­­tion de l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures dans la poli­­tique de l’État. La grande majo­­rité des jour­­naux qui avaient publiés un édito­­rial sur la ques­­tion condam­­naient les efforts mis en œuvre par l’État pour se débar­­ras­­ser du procès, tout comme la majo­­rité des habi­­tants du sud de la Loui­­siane, à plus de trois voix contre une – du moins selon un sondage commandé par Restore Loui­­siana Now. L’in­­ten­­sité avec laquelle le lobby de l’in­­dus­­trie combat­­tait le procès semblait provoquer un retour de flammes, éveillant les soupçons de certains légis­­la­­teurs, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment ceux d’entre eux qui exerçaient par ailleurs en tant qu’a­­vo­­cats. « Si l’in­­dus­­trie croit que le conseil de la digue n’a pas qualité pour enga­­ger un procès », a déclaré le Repré­­sen­­tant John Bel Edwards, un Démo­­crate de Rose­­land candi­­dat pour rempla­­cer Jindal au poste de gouver­­neur, « alors qu’ils se rendent à la cour et déposent une requête. Car plutôt que d’en réfé­­rer aux tribu­­naux, ils ont porté l’af­­faire devant la légis­­la­­ture. C’est le premier indice qui a permis de comprendre que les accu­­sa­­tions du conseil de la digue n’étaient pas du tout frivoles, et avaient même du mérite. » Le Séna­­teur Daniel Martiny, un Répu­­bli­­cain de la paroisse de Jeffer­­son qui s’est opposé à l’ef­­fort de destruc­­tion du procès, dit les choses plus clai­­re­­ment : « Il y a que l’in­­dus­­trie du pétrole a soutenu beau­­coup de gens, dans des propor­­tions consi­­dé­­rables – moi y compris, confie-t-il. J‘étais même parfois l’un de leurs héros. Et des gens très haut placés dans la hiérar­­chie de l’in­­dus­­trie du pétrole m’ont dit : “Nous savons que vous avez raison à ce propos, mais nous n’avons aucun autre moyen d’ar­­rê­­ter le procès.” » Tout au long du prin­­temps, les projets de loi visant à mettre un terme au procès ont failli l’un après l’autre – dont plus d’une dizaine durant la dernière semaine de la session légis­­la­­tive. Certains des projets étaient semble-t-il trop géné­­raux – on crai­­gnait qu’ils puissent mettre en danger l’ac­­cord nais­­sant avec BP – et d’autres ont été battus à cause de préoc­­cu­­pa­­tions consti­­tu­­tion­­nelles. Pendant la dernière semaine du mois de mai, un lobbyiste en faveur du procès a dit à Barry : « Si nous votions aujourd’­­hui, nous gagne­­rions. »

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La Loui­­siane accorde à ses gouver­­neurs plus de pouvoirs qu’au­­cun autre État du pays. L’un d’eux est un droit de veto sur tout projet touchant au budget de fonc­­tion­­ne­­ment de l’État. Au cours des derniers jours de la session légis­­la­­tive, Barry, impuis­­sant, a regardé les légis­­la­­teurs qui avaient donné leur appui au procès chan­­ger mysté­­rieu­­se­­ment d’avis. D’après un lobbyiste en faveur du procès, le Repré­­sen­­tant Gene Reynolds, un Démo­­crate de Minden, lui a avoué que le finan­­ce­­ment néces­­saire à la réfac­­tion du toit d’une salle des Anciens Combat­­tants de sa circons­­crip­­tion lui serait refusé s’il ne se prononçait pas en faveur d’un projet de loi contre le procès. (Reynolds conteste ce récit. « Mon vote n’avait trait qu’aux carac­­té­­ris­­tiques de ma circons­­crip­­tion, m’écrit-il dans un e-mail, qui dépend large­­ment des hydro­­car­­bures et des profits liés à cette indus­­trie. »)

« On les voyait retour­­ner leur veste l’un après l’autre, à coups de menaces ou de promesses. C’était décou­­ra­­geant. »

Un autre stra­­tège en faveur du procès a déclaré que le Séna­­teur David Heit­­meier, un Démo­­crate d’Al­­giers qui exerce le métier d’op­­to­­mé­­triste, avait d’abord offert son soutien au procès. Malgré cela, au moment de voter, Heit­­meier s’est opposé aux pour­­suites. Une semaine plus tard, Jindal a signé un projet de loi permet­­tant aux opto­­mé­­tristes de réali­­ser certaines inter­­­ven­­tions chirur­­gi­­cales mineures de l’œil – une cause chère à Heit­­meier. Ce dernier n’a pas répondu à mes solli­­ci­­ta­­tions répé­­tées. Alors que se dérou­­laient ces événe­­ments, les diri­­geants du secteur pétro­­lier jouis­­sant d’une influence poli­­tique locale se sont présen­­tés aux assem­­blées légis­­la­­tives, « pour obser­­ver et inti­­mi­­der », ainsi que l’ex­­plique le lobbyiste. La délé­­ga­­tion de Houma a reçu la visite d’un lobbyiste âgé de BP. Bien que Houma soit le siège de la paroisse de Terre­­bonne, l’une des paroisses côtières les plus en danger, tous ses légis­­la­­teurs sont ressor­­tis de leurs discus­­sions en faveur du projet de loi. « On pouvait sentir le poids s’abattre impla­­ca­­ble­­ment, dit Barry. On les voyait retour­­ner leur veste l’un après l’autre, à coups de menaces ou de promesses. C’était décou­­ra­­geant. » Mais de nombreux légis­­la­­teurs n’ont pas eu besoin qu’on les y pousse. À la fin du mois de mai, le Séna­­teur Robert Adley, un Répu­­bli­­cain de Benton, a déclaré à un jour­­na­­liste : « Je pense qu’il est absurde d’af­­fir­­mer que l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures a endom­­magé la côte. Ils ont fait ce qu’on leur avait dit de faire. » Une affir­­ma­­tion que la plupart des repré­­sen­­tants de l’in­­dus­­trie n’ont pas été assez effron­­tés pour soute­­nir. Mais là encore, Adley lui-même est un repré­­sen­­tant de l’in­­dus­­trie. Depuis 1993, il est le proprié­­taire de la compa­­gnie Peli­­can Gas Mana­­ge­­ment, et avant cela il avait été pendant vingt ans le président d’ABCO Petro­­leum. Adley n’est pas le seul. Légis­­la­­teur d’État est un travail à mi-temps, et nombre d’entre eux travaillent par ailleurs dans l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures. Le Repré­­sen­­tant Gordon Dove, un Répu­­bli­­cain de Houma qui dirige le Comité des Ressources Natu­­relles et de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, détient Vacco Marine. Sa société four­­nit des camions aspi­­ra­­teurs pour le nettoyage des citernes de pétrole, et elle a reçu de nombreuses plaintes de la part des orga­­nismes de régu­­la­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Le Repré­­sen­­tant Neil Abram­­son, un Démo­­crate de la Nouvelle-Orléans, est pour sa part un avocat qui a défendu des compa­­gnies d’hy­­dro­­car­­bures lors de procès liés à des dégâts écolo­­giques. Le Repré­­sen­­tant Jerome Richard, un indé­­pen­­dant de Thibo­­daux, est direc­­teur des ventes pour Byron E. Talbot, un four­­nis­­seur employé par Chevron. Enfin, le Repré­­sen­­tant James Morris, Répu­­bli­­cain, est un produc­­teur indé­­pen­­dant de pétrole d’Oil City. Mais parmi ces légis­­la­­teurs, beau­­coup vivent au sein de paroisses côtières et voient depuis des années les terres qu’ils repré­­sentent dispa­­raître sous l’eau à un rythme constant. La circons­­crip­­tion de Richard comprend la paroisse de Lafourche, qui a subi les plus drama­­tiques dispa­­ri­­tions de terres de l’État, et dont une propor­­tion excep­­tion­­nel­­le­­ment haute de ces pertes provient des canaux dragués par l’in­­dus­­trie. Richard n’était pas séduit par l’idée d’un projet de loi qui annu­­le­­rait un procès déjà en cours, et il a témoi­­gné son soutien à Barry… avant de fina­­le­­ment chan­­ger d’avis et de déci­­der qu’un tel projet était parfai­­te­­ment consti­­tu­­tion­­nel. Tous les autres membres de sa délé­­ga­­tion s’étant oppo­­sés au procès, il a suivi le mouve­­ment. « Je ne voulais pas être le seul à voter contre la loi », m’a-t-il dit.

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Raffi­­ne­­rie de pétrole loui­­sia­­naise
Paroisse de Saint Bernard
Crédits : Jacinta Quesada/FEMA

Adley a parlé pour de nombreux critiques du procès lorsqu’il a déclaré qu’il était convaincu qu’au­­cune des 97 compa­­gnies de pétrole et de gaz n’avaient fait quoi que ce soit d’illé­­gal. Il a cité comme preuve un témoi­­gnage présenté lors d’une assem­­blée du Comité des Ressources Natu­­relles par J. Blake Canfield – un procu­­reur du Dépar­­te­­ment des Ressources Natu­­relles de l’État : « Nous ne dispo­­sons pas de preuves nous assu­­rant qu’il y a bien eu des viola­­tions d’au­­to­­ri­­sa­­tions. » Canfield, cepen­­dant, a égale­­ment ajouté que l’État n’avait pas étudié les auto­­ri­­sa­­tions déli­­vrées après 1980. Chris John, le président de L.M.O.G.A., le lobby de l’in­­dus­­trie, a recours à un autre argu­­ment. Le procès, m’a-t-il écrit dans un e-mail, mettrait en danger le Plan Direc­­teur d’Amé­­na­­ge­­ment du Litto­­ral : « Le litige ne ferait que ralen­­tir le proces­­sus de restau­­ra­­tion des terres côtières dispa­­rues. Il aurait un effet néfaste pour la commu­­nauté. » J’ai demandé à Adley s’il pensait que son statut de diri­­geant de compa­­gnie pétro­­lière pouvait consti­­tuer un conflit d’in­­té­­rêt. Le Séna­­teur Eric LaFleur, Démo­­crate de Ville Platte et avocat pour la firme qui repré­­sente l’As­­so­­cia­­tion des Hydro­­car­­bures de Loui­­siane, s’est après tout abstenu de tous les votes liés au procès pour cette raison. La voix d’Ad­­ley s’est durcie : « J’ai été élu par les gens de ma circons­­crip­­tion. Ils savent qui je suis. Ils savent de quelle indus­­trie je fais partie. Ils ont choisi de me dépê­­cher ici. Cette déci­­sion leur revient – ce n’est ni la vôtre, ni celle de personne d’autre. Les gens de l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures me soutiennent car, oui, j’ai fait partie de l’in­­dus­­trie et, oui, je les comprends. C’est impor­­tant pour eux. » Avant de pour­­suivre : « Lais­­sez-moi vous dire une bonne chose : Il y a tout un tas de gens dans cet État qui ont élevé leurs enfants et ont eux-mêmes reçus une éduca­­tion grâce à l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures. À une époque, 70 ou 80 % du budget et de l’em­­ploi prove­­naient de cette indus­­trie. Si vous débar­­ras­­siez notre gouver­­ne­­ment local de tous ces gens, il ne vous reste­­rait plus grand chose. »

Le Plan B

La meilleure chance qu’a­­vait Jindal d’en finir avec le procès a pris la forme d’un projet de loi intro­­duit par le Séna­­teur Bret Allain, un Répu­­bli­­cain de Frank­­lin, et écrit en premier lieu par Jimmy Fair­­cloth, l’an­­cien conseiller exécu­­tif de Jindal. Mais quand il est apparu qu’il ne quit­­te­­rait pas du Comité de Magis­­tra­­ture du Sénat, Adley, qui était membre de ce comité, a réalisé une manœuvre inha­­bi­­tuelle – et, comme l’a depuis avancé Glad­s­tone Jones devant la Cour fédé­­rale de justice du district est de la Loui­­siane, anti­­cons­­ti­­tu­­tion­­nelle. Il a réas­­si­­gné le projet de loi au Comité de Ressources Natu­­relles d’Al­­lain. Là, il a remplacé le texte par un autre projet de loi. L’échange s’est fait si vite que ceux qui étaient assis dans la salle du Comité des Ressources Natu­­relles, dont Barry, ont été infor­­més qu’au­­cune copie écrite du projet de loi n’était dispo­­nible pour examen public, mais le comité a voté pour envoyer le projet devant la légis­­la­­ture au complet. Allain s’est montré d’une honnê­­teté naïve à propos du but de son projet de loi. Alors que Jindal avait ouver­­te­­ment fait part de sa déter­­mi­­na­­tion à empê­­cher le procès d’ad­­ve­­nir, et à l’ins­­tant où Lapeyre avait admis que l’im­­pli­­ca­­tion de Barry dans le procès suffi­­sait à lui refu­­ser une nouvelle nomi­­na­­tion au conseil, Allain a annoncé que son objec­­tif était tout bonne­­ment de « tuer le procès ». Une fois qu’il a été clair que le projet de loi serait validé, d’étranges votes – ou absten­­tions – s’en sont suivis. Abram­­son, l’avo­­cat des hydro­­car­­bures de la Nouvelle-Orléans, a refusé de voter. Le Séna­­teur J.P. Morrell, un autre avocat de la Nouvelle-Orléans, Démo­­crate, a voté en faveur du projet de loi mais a dit plus tard qu’il n’était pas présent lors de la session de vote et que sa machine, par consé­quent, avait subi un dysfonc­­tion­­ne­­ment. Le Séna­­teur Gregory Tarver, un Démo­­crate de Shre­­ve­­port, a confié à un lobbyiste en faveur du procès qu’il avait donné un vote posi­­tif au projet de loi par acci­dent. Aucun de ceux qui avaient voté contre le procès n’ont déclaré par la suite qu’ils l’avaient fait par acci­dent.

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Explo­­sion de Deep­­wa­­ter Hori­­zon
Marée noire du 24 mai 2010
Crédits : NASA

Il y a une chose étrange  dans cette bataille achar­­née contre le procès :  peu d’in­­dus­­tries ont un besoin aussi vital d’une restau­­ra­­tion côtière que celle des hydro­­car­­bures. Le prochain grand oura­­gan qui s’abat­­tra sur la côte du Golfe du Mexique mettra en péril des infra­s­truc­­tures d’une valeur de plusieurs milliards de dollars – raffi­­ne­­ries, cuves de pétrole, termi­­naux et pipe­­lines. C’est la raison pour laquelle l’in­­dus­­trie a adopté en premier lieu le Plan Direc­­teur. Une autre bizar­­re­­rie est que Jindal, héros de la faction anti-taxes du Parti Répu­­bli­­cain natio­­nal –il a tenté d’éli­­mi­­ner l’an­­née dernière les impôts sur les reve­­nus des socié­­tés –, s’est mis dans une posi­­tion qui assure au plus grand projet de loi de son État – pour l’équi­­libre du Plan Direc­­teur – de repo­­ser presque exclu­­si­­ve­­ment sur l’argent des contri­­buables. L’in­­dus­­trie, en essayant si vigou­­reu­­se­­ment d’an­­ni­­hi­­ler le procès en vertu d’une loi de la légis­­la­­ture, a fina­­le­­ment présumé de la situa­­tion. « La Loui­­siane a perdu deux de ses divi­­ni­­tés au cours de la dernière décen­­nie », m’a confié Oliver Houck, le profes­­seur de droit de Tulane. La première était le Corps des ingé­­nieurs de l’ar­­mée – ce qui ne pouvait pas faire de mal –, auquel l’ou­­ra­­gan Katrina avait mis un terme. La marée noire causée par BP et la réponse inepte de la compa­­gnie à la suite du désastre, a préci­­pité la seconde, ébran­­lant la confiance locale envers l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures pour la première fois en plusieurs géné­­ra­­tions. La bataille contre le procès en est un nouveau jalon. « Il y a eu un chan­­ge­­ment profond dans l’opi­­nion publique, dit Houck. Je ne pense pas que l’in­­dus­­trie retrou­­vera un jour le genre d’ac­­cep­­ta­­tion béate dont elle jouis­­sait en Loui­­siane au siècle dernier. » Ou comme le dit Barry : « L’idée de forcer l’in­­dus­­trie à assu­­mer ses respon­­sa­­bi­­li­­tés légales n’est pas près de mourir. » Le procès, quant à lui, le pour­­rait bien. Glad­s­tone Jones a émis la requête qu’un juge fédé­­ral tranche sur la ques­­tion de savoir si le projet de loi amendé par Jindal était oui ou non consti­­tu­­tion­­nel et empê­­chait bel et bien le procès de se dérou­­ler. La juge Nannette Joli­­vette Brown, du tribu­­nal fédé­­ral du district, enten­­dra la motion – ainsi que d’autres motions présen­­tées par des entre­­prises éner­­gé­­tiques pour reje­­ter les pour­­suites – le 12 novembre 2014. Au même moment, Jindal pour­­suit ses efforts pour rempla­­cer les membres du conseil de la digue par des oppo­­sants au procès. Il a nommé quatre membres du conseil jusqu’ici, lais­­sant à l’ins­­tance une maigre majo­­rité de 5 voix contre 4 – du moins pour l’ins­­tant – en faveur de son propre procès.

Barry s’est efforcé de ne pas prendre de notes afin d’évi­­ter de céder à la tenta­­tion d’écrire un livre.

Si le procès devait échouer d’une manière ou d’une autre, Jindal se trou­­ve­­rait dans une situa­­tion de stress extrême, alors qu’il devrait propo­­ser une méthode alter­­na­­tive pour finan­­cer le Plan Direc­­teur. Même Jerome Zeringue, l’ac­­tuel direc­­teur de l’Au­­to­­rité de Protec­­tion et de Restau­­ra­­tion des Côtes de l’État, recon­­naît que l’in­­dus­­trie du pétrole devra faire une contri­­bu­­tion signi­­fi­­ca­­tive. « Nous ne nions en aucun cas le fait qu’il existe une certaine culpa­­bi­­lité, m’a-t-il assuré. Les indus­­triels le recon­­naissent évidem­­ment et ont admis que cela exigeait qu’ils s’ac­quittent de leur part de respon­­sa­­bi­­lité. » Sans la menace du procès, Jindal devra négo­­cier lui-même l’af­­faire avec l’in­­dus­­trie. À moins qu’il ne choi­­sisse de repous­­ser l’échéance jusqu’à la fin de son second mandat, en janvier 2016, et ne laisse le soin de s’en occu­­per à son succes­­seur. Le procu­­reur géné­­ral Buddy Cald­­well pour­­rait opter pour un plan de secours et inten­­ter un procès au nom de l’État. C’est la voie que préco­­nisent d’em­­prun­­ter Houck, le Repré­­sen­­tant Richard et de nombreux autres, mais peu s’at­­tendent à voir Cald­­well agir de la sorte. Une autre possi­­bi­­lité serait qu’un groupe de rési­­dents engagent un recours collec­­tif devant les tribu­­naux, requé­­rant un dédom­­ma­­ge­­ment de l’in­­dus­­trie. Même si aucun de ces moyens ne semble aussi effi­­cace que le procès initial, Barry reste opti­­miste. Il a parlé en privé de ses plans de secours. Il les appelle Plan B, Plan C, Plan D et Plan E. « Le Plan F, dit-il, c’est de quit­­ter la Nouvelle-Orléans. » Barry s’était au départ engagé à ne pas écrire sur le procès, en partie car un nombre consi­­dé­­rable de ses détrac­­teurs l’ont accusé d’avoir d’autres raisons que celles qu’il avait four­­nies pour dési­­rer siéger au conseil de la digue. (« Je pense que toute cette affaire fait le jeu d’une poignée de substi­­tuts du procu­­reur et d’un type qui veut écrire un livre, m’a confié le Séna­­teur Adley. Aujourd’­­hui, vous et moi avons eu le plai­­sir d’ajou­­ter un chapitre supplé­­men­­taire à son bouquin. ») Barry s’est efforcé de ne pas prendre note de ce qu’il avait vécu durant ces dernières années, afin d’évi­­ter de céder à la tenta­­tion d’écrire un livre. Il recon­­si­­dère à présent sa déci­­sion. Le livre serait en quelque sorte une suite à Rising Tide, et trai­­te­­rait de « la confluence du fleuve, de la mer, de la poli­­tique et du pétrole au cours du siècle dernier ». Même s’il abor­­de­­rait « bien d’autres choses que le procès », dit-il, l’his­­toire attein­­drait proba­­ble­­ment son climax avec la bataille menée pour faire payer sa part du Plan Direc­­teur à l’in­­dus­­trie. Dans ce chapitre où culmi­­ne­­rait l’in­­ten­­sité drama­­tique, un person­­nage nommé John Barry entre­­rait en scène. Mais John Barry, insiste John Barry, serait un person­­nage secon­­daire.

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Atlan­­tide
Sabine Wetlands Walk, Hack­­berry
Crédits : Loui­­siana Travel

Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Most Ambi­­tious Envi­­ron­­men­­tal Lawsuit Ever », paru dans le New York Times Maga­­zine. Couver­­ture : Les Wetlands, par Loui­­siana Travel. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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