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par Nathaniel Rich | 10 novembre 2014

En Loui­siane, la méta­phore à laquelle on a le plus volon­tiers recours pour évoquer la crise exis­ten­tielle que traverse l’État est celle des terrains de foot­ball. La formule, reprise par la quasi-tota­lité des jour­naux locaux dès que le sujet est abordé, se résume à peu près à cela : toutes les heures, la Loui­siane perd l’équi­valent en terres d’un terrain de foot­ball améri­cain. Chaque jour, l’État voit fondre sa super­fi­cie d’une surface équi­va­lente à celle de la tota­lité des stades de foot­ball de la Natio­nal Foot­ball League (NFL).

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Un État sous les eaux
Chal­mette, Paroisse de Saint Bernard
Crédits

Si on appliquait ce taux de dispa­ri­tions à la ville de New York, Central Park dispa­raî­trait en un mois. Manhat­tan, en un an et demi. Brook­lyn serait rayé de la carte quatre ans plus tard. Les new-yorkais remarque­raient de telles dispa­ri­tions. Le monde entier remarque­rait de telles dispa­ri­tions. Mais personne ne semble prêter atten­tion à l’hé­mor­ra­gie dont sont victimes les maré­cages de la Loui­siane, à part peut-être une poignée d’ha­bi­tants de l’État. C’est un constat surpre­nant, car les maré­cages, outre leur fasci­nante beauté et la richesse de leur biodi­ver­sité, jouent un rôle d’amor­tis­seur face aux oura­gans qui s’abattent sur la région, épar­gnant ainsi non seule­ment la Nouvelle-Orléans, mais aussi Port of South Loui­siana de dégâts plus terribles encore que ceux causés au cours des tempêtes les plus violentes. Ce port est le plus impor­tant du pays. Il abrite 10 % des réserves de pétrole des États-Unis ; un quart de ses réserves de gaz natu­rel ; un cinquième de ses raffi­ne­ries ; et c’est un passage obli­ga­toire pour atteindre les eaux inté­rieures de l’Amé­rique du Nord. La dispa­ri­tion de ces terres, à l’ins­tar de toute catas­trophe natu­relle attei­gnant un tel degré de gravité, est une menace pour la sécu­rité inté­rieure du pays.

Un dénommé John M. Barry

Où va-t-elle, cette terre qui dispa­raît ? Elle s’abîme au fond de la mer. Le Golfe du Mexique grignote le sud de la Loui­siane, tandis que les marais sont affa­més par l’ab­sence de sédi­ments et empoi­son­nés par l’eau salée. Depuis 2011, la Natio­nal Ocea­nic and Atmos­phe­ric Admi­nis­tra­tion (NOAA), l’agence gouver­ne­men­tale char­gée de la surveillance des océans et de l’at­mo­sphère, a supprimé de ses cartes plus de trente lieux, rien que dans la Paroisse Plaque­mine, une presqu’île posée sur le delta du Missis­sippi. La Baie Anglaise, la Baie Jacquin, la Baie Cyprien, la Baie Skipjack et la Baie Crapaud ont comme fusionné en une seule et anar­chique masse d’eau. La zone la plus au sud du delta du Missis­sippi ressemble à une feuille d’érable dévo­rée par des insectes, dont il ne reste­rait que les nervures. La mer monte dans le sud-est de la Loui­siane, bien plus rapi­de­ment que n’im­porte où dans le monde.

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Les Wetlands
Les régions maré­ca­geuses de Loui­siane
Crédits : Loui­siana Sierra Club

Cette perte de terrain renverse le proces­sus qui a permis à l’État de se construire. Alors que le Missis­sippi modi­fiait plusieurs fois sa course au cours des millé­naires, s’épar­pillant sur le terri­toire, il déposa du sable et de la vase le long d’un arc aux dimen­sions consé­quentes. Ces sédi­ments formèrent bien­tôt les marais, avant de s’épais­sir et de former des sols. Mais ce qui a pris sept millé­naires à être édifié a presque été entiè­re­ment détruit au cours des 85 dernières années. Les barrages construits sur les affluents du Missis­sippi, jusque dans le Montana, ont divisé par deux la quan­tité de sédi­ments. Les digues contiennent la rivière, empê­chant les crues néces­saires au dépôt des sédi­ments dans la tota­lité du delta. Et le dragage effec­tué pour la construc­tion de deux canaux, celui reliant la Nouvelle-Orléans au Golfe du Mexique et celui maillant tous les bras de la rivière qui se jettent dans l’océan, ont donné à l’eau salée un accès direct au cœur déjà bien endom­magé des maré­cages. Sous la surface, l’in­dus­trie des hydro­car­bures a creusé plus de 50 000 puits depuis les années 1920, autant de cavi­tés qui créent des poches d’air dans les marais, ce qui a pour effet d’ac­cé­lè­rer la déliques­cence des sols. L’in­dus­trie a égale­ment strié les terres avec des pipe­lines – qui connectent les puits jusqu’au lieu de raffi­ne­ment – et des canaux, qui permettent aux bateaux d’at­teindre la mer. Avec le temps, alors que l’eau salée grignote irré­vo­ca­ble­ment les racines des maré­cages voisins, les canaux s’agran­dissent. Selon ses propres esti­ma­tions, l’in­dus­trie des hydro­car­bures admet avoir contri­bué à la destruc­tion de zones inon­dées du sud-est de la Loui­siane à hauteur de 36 % des dommages (celles du minis­tère de l’In­té­rieur oscil­lent entre 15 et 59 %). L’his­to­rien John M. Barry, qui a vécu par inter­mit­tence dans le Vieux carré français de la Nouvelle-Orléans depuis 1972, propose une méta­phore encore plus frap­pante que celle des terrains de foot­ball. Il compare les marais à un bloc de glace. La réduc­tion de la quan­tité de sédi­ments dans le lit du Missis­sippi, ainsi que la construc­tion de barrages et de puits de gaz et de pétrole, « fait aux maré­cages la même chose qu’un bloc de glace qu’on sorti­rait du congé­la­teur et qui commen­ce­rait à fondre ». Creu­ser des canaux et des pipe­lines « revien­drait à attaquer ce bloc avec un pic à glace ». L’in­dus­trie pétro­lière a extrait pour 470 milliards de dollars de ressources natu­relles du sol de la Loui­siane ces deux dernières décen­nies, avec la béné­dic­tion tacite du gouver­neur de l’État et du gouver­ne­ment fédé­ral, sans rencon­trer d’op­po­si­tion franche de la part des groupes de défense de l’en­vi­ron­ne­ment. Il est vrai que le pétrole et le gaz sont les deux indus­tries qui rapportent le plus à la Loui­siane – envi­ron un milliard de dollars d’im­pôts tombent dans les caisses de l’État du Péli­can tous les ans. L’an­née dernière, les cadres de ces indus­tries ont été surpris d’en­tendre que quelqu’un leur deman­dait des comptes. La requête s’est mani­fes­tée sous la forme d’un procès, le plus grand et le plus ambi­tieux des procès envi­ron­ne­men­taux de l’his­toire des États-Unis. Une requête qui a été présen­tée par un adver­saire impro­bable : un ancien coach de foot­ball améri­cain, halté­ro­phile et auteur d’un ouvrage dense et robuste de cinq cent pages sur l’his­toire de son pays – le dénommé John M. Barry.

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Dispa­ri­tions de terres dues à l’ac­tion de l’homme
Sud-est de la Loui­siane
Crédits : Yuting Jiang

L’axe Santayana-Hegel

Quand l’ou­ra­gan Katrina a frappé la Loui­siane le 29 août 2005, John Barry travaillait depuis deux ans déjà sur son sixième ouvrage, Roger Williams and the Crea­tion of the Ameri­can Soul (Roger Williams et la créa­tion de l’âme améri­caine), qui traite d’un théo­lo­gien puri­tain et de son combat pour limi­ter le pouvoir poli­tique. Barry n’écrit pas vite – écrire un livre lui prend envi­ron huit ans. « J’ai une tendance à l’ob­ses­sion », explique-t-il. Il a passé près de dix ans dans la presse poli­tique, à écrire sur le Congrès, une expé­rience qui l’a poussé à écrire son premier livre, The Ambi­tion and The Power (L’Am­bi­tion et le pouvoir). Mais après la publi­ca­tion de ce livre, il a quitté le jour­na­lisme et s’est consa­cré à la recherche, à la lecture et à l’écri­ture. Il travaille sur des périodes vastes et complexes de l’his­toire, qu’il trans­forme en drames jaco­béens autour de luttes de pouvoir. The Ambi­tion and The Power serait le sous-titre parfait de l’en­semble de son œuvre – en parti­cu­lier Rising Tide (Marée montante), son récit de la crue du Missis­sippi de 1927, la plus dévas­ta­trice de toute l’his­toire améri­caine. Les travaux de Barry sur Rising Tide en ont fait une sorte d’ex­pert de la préven­tion des risques d’inon­da­tion, et dans les jours qui ont suivi l’ou­ra­gan Katrina, il a reçu des demandes d’in­ter­views de la part de chaînes de radio et de télé­vi­sion. Il les a presque toutes accep­tées volon­tiers et en quelques jours, il est devenu l’un des ambas­sa­deurs de la Nouvelle-Orléans les plus expo­sés. « Je sentais que j’avais le devoir de convaincre les gens que cette ville valait la peine d’être recons­truite », m’a confié Barry.

John M. Barry a un talent certain pour le dégoût.

Comme beau­coup d’autres, Barry se sentait alors frus­tré d’être inca­pable d’ex­pliquer pourquoi la ville avait subi de tels dégâts. Quand il a commencé à se pencher sur les chiffres – les sché­mas des vents du lac Pont­char­train, l’ar­ri­vée de la tempête, la pluvio­mé­trie –, Barry a réalisé qu’ils ne s’ad­di­tion­naient pas correc­te­ment. Il a alors contacté certaines de ses sources et il est parvenu à la conclu­sion que l’eau n’était pas passée par-dessus les barrages, comme l’af­fir­mait le Corps des ingé­nieurs de l’ar­mée, mais que ces derniers avaient été détruits à cause de certains défauts de construc­tions. Il était parmi les premiers à atti­rer l’at­ten­tion du public sur ce point dans une tribune parue dans le New York Times, en octobre de cette année-là. Barry a conclu que, comme en 1927, les gens étaient morts à cause des déci­sions cyniques qui avaient été prises par des poli­ti­ciens sous l’in­fluence de conclu­sions scien­ti­fiques bâclées, sans songer aux consé­quences de leurs actes sur le long terme. Pour Barry, l’ou­ra­gan Katrina n’est pas une catas­trophe natu­relle, c’est une histoire de poli­tique, de science et de pouvoir. C’était a priori le maté­riau idéal pour entre­prendre l’écri­ture d’un nouveau livre. Mais John Barry en a décidé autre­ment. Au lieu de cela, à l’aube de ses 60 ans, il a décidé d’en­trer dans l’arène de la vie publique. Il a écrit des édito­riaux pour le Times, le Los Angeles Times, le Washing­ton Post et USA Today. Il a rejoint des comi­tés locaux en charge d’amé­lio­rer la préven­tion des crues, a appelé un ami du Congrès qui siégeait au Comité des Dota­tions et a rencon­tré là-bas d’autres dépu­tés et leurs équipes. Barry a même visité les infra­struc­tures de gestion des inon­da­tions aux Pays-Bas. Il marchait dans les pas d’An­drew Humphreys, un des anti­hé­ros de son Rising Tide, qui arriva à la Nouvelle-Orléans en 1850 pour y étudier la préven­tion des crues : « Son travail l’ob­sé­dait, le rendait malade et le rappro­chait dange­reu­se­ment de la ligne jaune. Il arrêta d’écri­re… car cela le distrayait de sa tâche… Il parlait de lui-même aux repor­ters. Il sut capter leur atten­tion, et ils firent de lui une figure majeure. » À Washing­ton, où Barry vit une partie de l’an­née, il a fait la rencontre d’un jeune repré­sen­tant de la première circons­crip­tion de l’État, qui recouvre une bonne partie du sud-est de la Loui­siane : Bobby Jindal. Il l’a supplié de deman­der des comptes à la Maison-Blanche. Selon lui, la Nouvelle-Orléans ne pouvait pas comp­ter sur son maire ou son gouver­neur : la ville avait besoin d’un héros venu de Capi­tol Hill. Après s’être entre­tenu pendant deux heures avec lui, se souvient Barry, Jindal l’a informé que prendre la tête d’une telle campagne ne trou­ve­rait « aucune place dans son agenda surchargé de candi­dat au poste de gouver­neur de l’État ». (Jindal, qui a refusé de me rece­voir pour cet article, a été élu gouver­neur en 2007.) « Je l’ai quitté complè­te­ment dégoûté », me dit Barry.

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« Armé d’un lance-pierres, je vise Goliath »
Le compte twit­ter de Barry
Crédits : Twit­ter

Barry a un talent certain pour le dégoût. Au repos, son visage affiche une indul­gence peinée. Une vie entière passée à étudier le compor­te­ment d’hommes de pouvoir moti­vés par de basses ambi­tions l’ont rendu viscé­ra­le­ment scep­tique. Il est passé maître dans l’art des grimaces, des fron­ce­ments de sour­cils et des sourires exas­pé­rés. Sa voix est grave et basse, et l’in­di­gna­tion agit sur elle comme une caisse de réso­nance supplé­men­taire. À 67 ans, Barry est un homme d’1 m 75 à la carrure solide – il a parti­cipé à des compé­ti­tions natio­nales d’hal­té­ro­phi­lie jusqu’en 1998. Il a joué au foot­ball améri­cain pour l’Uni­ver­sité de Brown et, après avoir aban­donné son docto­rat d’his­toire, a rejoint l’équipe de l’Uni­ver­sité de Tulane en tant qu’en­traî­neur des rece­veurs. Dans son bureau du centre-ville de la Nouvelle-Orléans, l’élé­ment de déco­ra­tion dont il est le plus fier est une page plas­ti­fiée du Times-Picayune de 1973 qui célèbre la première victoire de Tulane en 25 ans. Quand on parle avec lui des diffé­rentes batailles qu’il a enga­gées au cours de sa carrière, il utilise à nouveau des méta­phores spor­tives. « Écrire isole, dit-il. J’aime l’ac­tion. J’aime me battre. » Enli­sés dans les miasmes d’in­com­pé­tence qui carac­té­risent les retom­bées poli­tiques de la période post-Katrina, les habi­tants de l’État ont vu dans la comba­ti­vité et l’in­tel­li­gence de Barry une preuve de sa compé­tence, et ont accordé leur confiance à ce person­nage provi­den­tiel. Quand la légis­la­ture loui­sia­naise a mis en place un conseil régio­nal de la digue, plusieurs élus locaux ont supplié Barry d’y siéger. Le conseil – l’Au­to­rité de protec­tion des inon­da­tions du sud-est de la Loui­siane, ou Slfpa-E – serait respon­sable de la super­vi­sion de tous les projets en rapport avec la préven­tion des crues, ce qui est loin d’être une petite respon­sa­bi­lité. Certains des plus grands experts du pays en la matière y ont été nommés, parmi lesquels le chef de la gestion des plaines inon­dables de la Cali­for­nie, un ancien président de la Société améri­caine des ingé­nieurs civils, et le scien­ti­fique marin respon­sable des premières tenta­tives de sauve­tage des côtes de la Loui­siane, au cours des années 1980. Barry a été nommé en 2007 au poste de porte-parole du conseil. Barry était curieux de voir de quelle manière le lourd passé de la ville influen­ce­rait les déci­sions concer­nant son futur. Comme beau­coup d’his­to­riens, il adore citer Goerge Santayana : « Ceux qui sont inca­pables de se souve­nir du passé sont condam­nés à le répé­ter. » Mais il assor­tit toujours cet apho­risme d’un autre, de Hegel celui-ci : « De l’his­toire, nous appre­nons que nous n’en appre­nons rien. » Pour Barry, la bataille pour la survie de la Nouvelle-Orléans se ferait sur l’axe Santayana-Hegel.

La guerre est décla­rée

Barry s’est vite rendu compte que malgré ses grands desseins, le conseil, comme aime à plai­san­ter son président Stephen Esto­pi­nal, n’était rien de plus qu’une « auto­rité sans auto­rité ». Il ne pouvait ni écrire de loi, ni la faire appliquer, ni manda­ter la construc­tion d’un barrage. Il servait simple­ment de consul­tant pour d’autres conseils, tout parti­cu­liè­re­ment le Corps des ingé­nieurs de l’ar­mée – qui n’est pas réputé pour accueillir chaleu­reu­se­ment les avis exté­rieurs. Le Corps a invité le conseil à ses réunions, mais leur rela­tion s’est enve­ni­mée rapi­de­ment lorsque les experts de la Slfpa-E ont commencé à émettre des doutes au sujet des plans de construc­tion des barrages propo­sés par l’ar­mée. « Ils en ont eu assez d’être critiqués, raconte Barry. C’était une réac­tion parfai­te­ment humaine et natu­relle. »

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Canaux creu­sés par l’homme dans les maré­cages
Bassin de Bara­ta­ria, Loui­siane
Crédits : Dr. Terry McTigue

Bien que le conseil s’inquié­tait de la qualité des barrages sur le point d’être recons­truits, ses membres se sont bien plus alar­més au sujet de la dispa­ri­tion des maré­cages au sud de la Nouvelle-Orléans. Leur dispa­ri­tion faisait que même de faibles orages pouvaient venir mena­cer la ville d’inon­da­tion, quelle que que soit la soli­dité des barrages mis en place. Le conseil s’est rendu compte qu’il accor­dait trop d’im­por­tance à une donnée secon­daire : c’étaient les marais et non les barrages qui devaient être leur prio­rité. Ils ont alors décidé de se montrer plus loquaces au sujet de projets de travaux qu’ils jugeaient indis­pen­sable de mener, 120 kilo­mètres au sud de la Nouvelle-Orléans. L’État prévoyait déjà de recons­truire les côtes et les îles de cette région. Publié en 2007 et révisé en 2012, le « Plan Direc­teur d’Amé­na­ge­ment du Litto­ral » avait reçu le soutien des scien­ti­fiques, ainsi que celui de l’in­dus­trie pétro­lière. Il dres­sait une liste de 109 plans de réduc­tion des risques et de projets de recons­truc­tion des terres, autant d’en­tre­prises qui, menées à bien en l’es­pace d’une cinquan­taine d’an­nées, feraient de ces côtes des « lieux de vie durables » – certaines terres conti­nue­raient de dispa­raître, mais à un rythme bien moins soutenu qu’au­pa­ra­vant. L’État esti­mait que ces projets coûte­raient 50 milliards de dollars (une étude de l’Uni­ver­sité de Tulane esti­mait, elle, que les dépenses avoi­si­ne­raient plutôt les 94 milliards). La Loui­siane n’avait cepen­dant aucune idée de la façon dont finan­cer ces travaux. Leur prin­ci­pale source de finan­ce­ment pour­rait être le verse­ment par BP de l’amende requise dans le cadre du procès décou­lant de la marée noire de 2010 – une somme pouvant atteindre 20 milliards de dollars –, mais il reste­rait au bas mot 30 milliards à trou­ver.

La Loui­siane ne tourne plus autour du pétrole, elle se noie dedans.

Barry était pour sa part convaincu que les autres compa­gnies pétro­lières devaient égale­ment appor­ter leur contri­bu­tion finan­cière. Son argu­ment était simple : puisque l’in­dus­trie des hydro­car­bures admet­tait être respon­sable de 36 % de la dispa­ri­tion des terres, elle devrait s’ac­quit­ter d’une amende propor­tion­nelle, soit 18 milliards de dollars. L’in­té­res­sée, sans surprise, préfé­rait que ce soit le contri­buable qui paie. « L’in­dus­trie recon­naît sa part de respon­sa­bi­lité », a déclaré Chris John, le président de l’As­so­cia­tion du Gaz et du Pétrole de la Loui­siane conti­nen­tale, un lobby qui repré­sente les inté­rêts des conglo­mé­rats de l’éner­gie, dans une tribune parue dans le Times-Picayune. « Néan­moins, la solu­tion que nous envi­sa­geons est diffé­rente de celle prônée par la Slfpa-E. » (Dans un e-mail, John affirme que « le consen­sus scien­ti­fique veut que le contrôle de la rivière Missis­sippi par le système de barrages soit la raison prin­ci­pale de la dimi­nu­tion des maré­cages, pas la construc­tion de canaux ou de puits. ») Barry savait que l’in­dus­trie ne parti­ci­pe­rait pas de bonne grâce aux efforts de restau­ra­tion des côtes de la Loui­siane. Mais il se deman­dait tout de même si la loi ne pouvait pas les obli­ger à finan­cer le Plan Direc­teur. Quand elle détrui­sait les marais, l’in­dus­trie enfrei­gnait-elle la loi ? Barry le pensait. Il savait que toutes les socié­tés ayant travaillé dans les marais depuis les années 1920 s’étaient vues décer­ner des auto­ri­sa­tions les obli­geant à proté­ger le milieu natu­rel ou à répa­rer tout dégât envi­ron­ne­men­tal causé par leurs actions. En 1980, la Loui­siane avait fait appliquer une loi fédé­rale qui deman­dait aux entre­prises travaillant dans les maré­cages – une liste incluant ExxonMo­bil, Cono­coP­hil­lips, Shell, BP, Chevron et Koch Indus­tries – de restau­rer les canaux qu’ils avaient drai­nés « aussi près que possible de leur état initial ». Après avoir consulté des experts juri­diques, Barry a une fois de plus été convaincu que la plupart de ces socié­tés n’avaient pas remis les canaux dans leur état origi­nal, et que l’État n’était pas parvenu à faire appliquer la loi. À tel point que de nombreux projets du Plan Direc­teur prévoyaient la réfac­tion de canaux qui auraient dû être remis en état il y a déjà des années de cela. « La réalité, c’est que cette affaire est cyclo­péenne, soupire Barry. Vous regar­dez les photos des dégâts et vous vous dites : “Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?” » (Cette cita­tion ainsi que les suivantes sont des para­phrases : l’in­di­gna­tion ne se contente pas d’éle­ver la voix de Barry, elle rend aussi son langage incon­ve­nant.) « Vous êtes cinglés ? Ils ont violé les termes du contrat. Ils ont enfreint la loi ! » Le conseil ne pouvait pas faire appliquer la loi. Mais Barry était convaincu que cette incom­pé­tence pouvait être contour­née : il souhai­tait attaquer toutes les socié­tés qui avaient abîmé les maré­cages au cours du siècle dernier. La complexité d’une telle affaire serait impres­sion­nante et baroque. Les avocats devraient déter­mi­ner qui avait creusé le moindre mètre des 16 000 kilo­mètres de canaux et de pipe­lines, et quan­ti­fier, en dollars, l’im­pact causé sur le système de protec­tion des crues mis en place par la Nouvelle-Orléans, et rendu caduc par ces travaux. Les centres acadé­miques envi­ron­ne­men­taux que Barry a contac­tés, même s’ils soute­naient sa cause, ont lâché l’his­to­rien lorsqu’ils ont évalué la somme fara­mi­neuse qui devrait être dépen­sée en experts et en études. « Nous n’avions pas seule­ment besoin de compé­tences légales, dit Barry. Nous avions besoin d’argent pour nous attaquer à Exxon, Shell, Chevron et BP – tous en même temps. »

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1932 – 2011
Dispa­ri­tions de terres côtières en Loui­siane
Crédits : NOAA

Barry a alors compilé une liste d’avo­cats ayant remporté des procès envi­ron­ne­men­taux – une liste bien courte. Le premier nom inscrit par Barry était celui de Glad­stone N. Jones III, un avocat basé à la Nouvelle-Orléans qui avait remporté en 2006 le plus gros procès contre une compa­gnie pétro­lière de l’his­toire de la Loui­siane : 57 millions de dollars avaient dû être payés pour répa­rer la pollu­tion et les dégâts causés par ExxonMo­bil. Jones, qui ressemble à Fred Gwynne avec une voix profonde de cajun, n’a pas réflé­chi long­temps à la propo­si­tion de Barry. « C’est une affaire d’une faci­lité décon­cer­tante, car les préju­dices sautent aux yeux, m’a-t-il raconté. Je n’avais jamais rencon­tré de cas où les accu­sés recon­nais­saient avoir causé des dégâts sur des docu­ments portant leur logo. Les preuves sont irré­fu­tables, la cause est irré­fu­table : les compa­gnies de pétrole n’ont pas rempli les canaux qu’ils ont drai­nés. Pourquoi ? Parce que cela coûte cher. » L’équipe d’ex­perts côtiers, de biolo­gistes et d’avo­cats rassem­blée par Jones, est arri­vée à la conclu­sion que 97 corpo­ra­tions avaient outre­passé leurs auto­ri­sa­tions au cours du siècle passé. Ils espé­raient, peut-être naïve­ment, qu’a­près avoir monté leur dossier, d’autres paroisses et conseils en charge de la surveillance des barrages se join­draient à eux, dans le but d’ob­te­nir davan­tage de la part des socié­tés mises en cause. Barry pensait que le conseil de la digue de la Nouvelle-Orléans pour­rait servir de « bouclier » pour absor­ber la fureur de l’in­dus­trie, permet­tant aux autres groupes de travailler serei­ne­ment, jusqu’à ce que le dossier soit complet. Cette couver­ture était néces­saire – ce que Barry et Jones prépa­raient était sans précé­dent, un dossier d’une ampleur et d’une complexité jamais vues. « Il y a peu d’af­faires simi­laires dans l’his­toire de notre pays, où la destruc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment a conduit à la mise en danger de popu­la­tions », souligne Oliver Houck, un profes­seur de droit de Tulane spécia­lisé dans le droit de l’en­vi­ron­ne­ment. « Il n’y a rien de simi­laire, d’une telle ampleur tant dans la destruc­tion du milieu que dans la demande de répa­ra­tions. » Jones arrive aux mêmes conclu­sions. « Si rien n’est fait, la Nouvelle-Orléans et ses alen­tours auront disparu dans cinquante ans, m’a-t-il dit. Ce n’est pas un discours parti­san ou de la rhéto­rique d’avo­cat. Ce sont les faits. » Le matin du 24 juillet 2013, Barry a annoncé qu’il enta­mait une action en justice lors d’une confé­rence de presse tenue dans la maison d’ac­cueil d’Orleans Levee District, une struc­ture suspen­due à près de huit mètres au-dessus du sol censée résis­ter à des vents pouvant souf­fler jusqu’à 290 kilo­mètres par heure. Barry est apparu serein devant la presse. En vété­ran des tour­nées de librai­ries et des inter­views télé­vi­sées, il était détendu, même si ce jour-là, l’enjeu était tout autre. Quand il a débuté sa décla­ra­tion, il a été victime d’un lapsus, annonçant que le conseil s’at­taquait à « 97 procu­reurs des hydro­car­bures », au lieu d’ « entre­pre­neurs des hydro­car­bures ». Il a juré dans le micro, avant de recom­men­cer sa décla­ra­tion. « À partir de main­te­nant », décla­rait un de ses avocats lors d’une réunion au sortir de la confé­rence, « je vais deman­der à mes stagiaires de démar­rer ma voiture. » Tout le monde a ri, sauf Jones. « — Ça va être sale, a-t-il dit. — Que vont-ils faire ? a demandé Barry. Refu­ser d’ache­ter mon prochain livre ? » Jones s’at­ten­dait à une période de calme, en atten­dant la réac­tion des avocats des socié­tés mises en cause. Dans les heures qui ont suivi, Jindal, depuis Aspen, dans le Colo­rado, au cours d’une réunion de l’As­so­cia­tion des Gouver­neurs Répu­bli­cains, a publié une décla­ra­tion. « Ce n’est guère que le geste d’une poignée d’avo­cats en manque de publi­cité », disait-il, esti­mant que le procès allait « à l’en­contre de l’in­té­rêt de nos côtes mais aussi de tous les Loui­sia­nais qui travaillent dur pour four­nir l’Amé­rique en essence ». Le combat entrait ainsi dans une nouvelle phase. « L’op­po­si­tion de Jindal ne m’a pas surpris, m’as­sure Barry, mais ce qui est s’est passé ensuite, en revan­che… oui. »

David contre Goliath

« Les Loui­sia­nais qui s’en­ri­chissent grâce au pétrole achètent des poli­ti­ciens, de la même manière que les habi­tants du Kentu­cky dans la même situa­tion achètent des chevaux de course. Le pétrole inves­tit la poli­tique, et les poli­ti­ciens qui s’en­ri­chissent durant leur mandat inves­tissent dans le pétrole. L’État tourne autour du marché. » Ces réflexions, écrites par A.J. Liebling en 1960 à l’aube de l’ère du forage en eaux profondes, font aujourd’­hui sourire. La Loui­siane ne tourne plus autour du pétrole, elle se noie dedans. C’est aussi le cas avec le gaz natu­rel, depuis le boom de la frac­tu­ra­tion hydrau­lique.

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Piyush « Bobby » Jindal
Gouver­neur de Loui­siane depuis le 14 janvier 2008
Crédits : Gage Skid­more

Et quelque part en chemin, l’État, qui détient le pétrole et le gaz, a cédé un contrôle poli­tique à l’in­dus­trie, qui avait besoin du pétrole et du gaz. Les mili­tants écolo­gistes ont taxé la Loui­siane d’ « État pétro­co­lo­nial », mais durant la majeure partie du siècle dernier, l’Em­pire pétro­lier était géné­ra­le­ment perçu dans la région comme un patriarche bien­veillant. Les hydro­car­bures repré­sentent l’une des indus­tries les plus impor­tantes de l’État, géné­rant 65 000 emplois. Une esti­ma­tion de l’in­dus­trie prenant en compte les impacts écono­miques indi­rects fait grim­per ce chiffre à 300 000. « Si vous voulez savoir à quoi l’éco­no­mie de la Loui­siane ressem­ble­rait sans pétrole », dit Andy Horo­witz, profes­seur d’his­toire à Tulane, « vous n’avez qu’à regar­der le Missis­sippi. » Barry ne s’at­ten­dait pas à obte­nir le soutien de Jindal, qui a reçu plus d’un million de dollars de la part de l’in­dus­trie des hydro­car­bures durant sa campagne élec­to­rale. Mais il s’était préparé à ce que Jindal réponde avec « une négli­gence malveillante », à ce qu’il s’op­pose publique­ment au procès tout en recon­nais­sant à contrecœur son impuis­sance consti­tu­tion­nelle à l’em­pê­cher. Jindal, après tout, avait été soumis à des pres­sions pour finan­cer le Plan Direc­teur d’Amé­na­ge­ment du Litto­ral, qu’il avait loué comme étant « l’ef­fort le plus consi­dé­rable du pays pour proté­ger et réha­bi­li­ter un paysage côtier ». Il avait déjà commandé aux hauts fonc­tion­naires de l’État de réin­ves­tir dans le plan d’amé­na­ge­ment chaque dollar du Restore Act – une loi fédé­rale allouant 80 % des amendes payées par BP sous le régime de la loi sur la qualité de l’eau à la restau­ra­tion. Plusieurs personnes étroi­te­ment liées aux procé­dures ont déclaré que des indices lais­saient penser que certains des accu­sés étaient favo­rables à l’idée d’un compro­mis. Buddy Cald­well, le procu­reur géné­ral de la Loui­siane, a d’ailleurs laissé entendre que des discus­sions à propos d’un compro­mis étaient en cours. Une contri­bu­tion unique au plan d’amé­na­ge­ment pour­rait redo­rer l’image de l’in­dus­trie et balayer toute incer­ti­tude quant à sa respon­sa­bi­lité dans la dispa­ri­tion des terres côtières. « Ils tiennent à laver leurs bilans de cette affaire », a déclaré Cald­well à propos des indus­triels de l’éner­gie au cours d’une émis­sion de radio locale. « Et j’ai le senti­ment qu’a­près cette session légis­la­tive, nous allons assis­ter à un mouve­ment d’am­pleur. » Mais peu après l’an­nonce du procès, Jindal – dont la parti­ci­pa­tion à l’élec­tion prési­den­tielle de 2016 dans le camp Répu­bli­cain est très atten­due – a indiqué qu’il pren­drait les mesures néces­saires pour s’as­su­rer qu’au­cun compro­mis ne serait négo­cié. Le conseil de la digue, qui comp­tait neuf membres, avait été formé en premier lieu pour rassem­bler des experts et les tenir à l’écart de l’in­gé­rence poli­tique ; et désor­mais, Jindal décla­rait qu’il refu­se­rait d’y nommer tout candi­dat ayant soutenu le procès. « Pour être parfai­te­ment clair », a confié à un jour­na­liste Garret Graves, à l’époque direc­teur de l’Au­to­rité de Protec­tion et de Restau­ra­tion des Côtes, « le gouver­neur a dit que le procès était un facteur élimi­na­toire, point à la ligne ». Il s’est avéré que Jay Lapeyre, le direc­teur du comité indé­pen­dant respon­sable de la nomi­na­tion des candi­dats au conseil de la digue, était aussi le président du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de ION Geophy­si­cal, une impor­tante société de service en tech­no­lo­gies pétro­lières et gazières.

Barry aurait pu déci­der qu’a­près huit ans de service public, il était temps pour lui de concen­trer son éner­gie ailleurs.

Barry faisait partie des trois membres qui candi­da­taient pour la recon­duc­tion de leur mandat. Lapeyre a orga­nisé la nouvelle assem­blée des nomi­na­tions en octobre 2013, affir­mant qu’il n’avait subi aucune pres­sion de la part de l’ad­mi­nis­tra­tion de Jindal – mais il a souli­gné que les compé­tences de Barry devaient être recon­si­dé­rées, main­te­nant que le procès l’avait propulsé dans « la sphère poli­tique ». « Je crois qu’il ne fait aucun doute que, sans cette histoire de procès, John Barry serait le grand favori », a déclaré Lapeyre. (Il a depuis confirmé ses dires.) Le conseil n’a pas voté en faveur d’une nouvelle nomi­na­tion de Barry. À sa place ainsi que pour les deux autres sièges, Jindal a sélec­tionné des candi­dats qui s’étaient oppo­sés au procès et n’avaient quasi­ment aucune exper­tise en matière de protec­tion contre les inon­da­tions. Le succes­seur de Barry était Lambert Hassin­ger Jr., un avocat de la Nouvelle-Orléans dont la firme, Gallo­way John­son, se targue de repré­sen­ter « certaines des plus impor­tantes compa­gnies de forage et de trans­port par pipe­line du monde, ainsi que des entre­prises impliquées dans toutes les phases de la produc­tion de pétrole et de gaz ». Après les nomi­na­tions, un tiers du conseil de la digue était opposé à sa propre action en justice. Barry aurait pu déci­der qu’a­près huit ans de fonc­tion publique, il était temps pour lui de concen­trer son éner­gie ailleurs. Son livre sur Roger Williams avait fina­le­ment été publié. Pour la première fois depuis des années, il pouvait envi­sa­ger de s’at­te­ler à l’écri­ture d’un nouveau livre. Au lieu de quoi, quelques jours à peine après avoir été remplacé au conseil, il a créé sa propre asso­cia­tion à but non lucra­tif, Restore Loui­siana Now. Sa mission était de « pour­suivre le procès et d’em­pê­cher ses détrac­teurs d’ob­te­nir l’in­ter­ven­tion de la légis­la­ture dans ce qui devait être un proces­sus judi­ciaire ». Il a rassem­blé des fonds pour payer l’es­sence ainsi qu’un assis­tant à mi-temps, puis il s’est embarqué dans ce qui ressem­blait à la tour­née promo­tion­nelle d’un livre à travers tout l’État, à ceci près qu’à la place d’un livre, il faisait la promo­tion du procès. Un lobbyiste lui a conseillé de se rendre aux rassem­ble­ments du Rotary Club et auprès des comi­tés de rédac­tion des jour­naux locaux. Sa tour­née l’a emme­née à Monroe, près de la fron­tière avec l’Ar­kan­sas ; à Lake Charles, près de la fron­tière texane ; à Houma, à Lafayette et à Shre­ve­port. Plus de 300 personnes sont venues assis­ter à son inter­ven­tion au Rotary Club de Bâton-Rouge, 60 à Ruston, et sept à Chal­mette. Il y expliquait les raisons du procès et montrait des photo­gra­phies avant-et-après des maré­cages. Il croyait réel­le­ment faire la diffé­rence. « Nous prenons très au sérieux la respon­sa­bi­lité qui nous incombe de proté­ger la vie des gens, a-t-il dit aux Rota­riens. Mais comment pouvons-nous y parve­nir si nous ne dispo­sons d’au­cunes ressources ? »

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John M. Barry en action
Confé­rence sur le procès devant le public loui­sia­nais
Crédits : Cherri Foyt­lin

Manœuvres consti­tu­tion­nelles

En mars dernier, la bataille du procès du conseil de la digue s’est dépla­cée à Bâton-Rouge, où se tenait la nouvelle assem­blée légis­la­tive de Loui­siane. Jindal tenait abso­lu­ment à ce que les légis­la­teurs façonnent un projet de loi qui tuerait le procès dans l’œuf, avant que les tribu­naux ne puissent s’en empa­rer. Mais pour ce faire, le projet de loi devrait en premier lieu ôter au conseil de la digue le droit d’in­ten­ter des pour­suites. Il devrait égale­ment avoir un effet rétro­ac­tif, puisque les pour­suites avaient déjà été inten­tées. Enfin, il devrait être promul­gué dans les trois mois, avant que la session de la légis­la­ture ne prenne fin pour cette année. Il y a 105 sièges à la Chambre des Repré­sen­tants de Loui­siane et 39 au Sénat. Durant cette période, envi­ron 70 lobbyistes de l’in­dus­trie des hydro­car­bures parti­ci­paient aux assem­blées légis­la­tives. Ils travaillaient de concert avec l’équipe du gouver­neur pour garan­tir le soutien d’un projet de loi qui mettrait un terme au procès. « Ils ont sorti la lance à incen­die », a déclaré un vieux lobbyiste de l’éner­gie. « C’était l’opé­ra­tion la mieux orga­ni­sée que j’avais jamais vue », a confié un autre. Face à eux se trou­vaient dix lobbyistes enga­gés par les cabi­nets d’avo­cats repré­sen­tant le conseil de la digue et le Sierra Club, qui avait aidé à finan­cer l’opé­ra­tion. Ils ont été rejoints à Bâton-Rouge par Barry, Glad­stone Jones et quelques autres membres de l’équipe juri­dique du conseil.

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Chambre des Repré­sen­tants
Bâton-Rouge, Loui­siane
Crédits : Jeffrey Schwartz

Malgré leur écra­sante infé­rio­rité numé­rique, le peu d’ex­pé­rience en poli­tique de Barry et le fait qu’il était perçu comme un outsi­der même parmi les membres de sa propre coali­tion, il restait opti­miste. S’il avait pu exer­cer une influence sur les audi­teurs méfiants du Rotary Club, ne pouvait-il pas persua­der un nombre suffi­sant de légis­la­teurs pour venir à bout d’un projet de loi ? En outre, les légis­la­teurs n’avaient même pas à se pronon­cer en faveur du procès ; il suffi­sait qu’ils soient d’ac­cord pour lais­ser les tribu­naux et non la légis­la­ture déci­der de l’af­faire. Il y avait d’autres raisons de penser qu’il était avan­tagé. Il avait survécu à une campagne de diffa­ma­tion – il avait été taxé par ses détrac­teurs d’ « extré­miste écolo­gique » (« C’est la pire insulte à laquelle ils peuvent penser en Loui­siane ») et d’ « aspi­rant écri­vain » – et des campagnes d’ac­tions directes étaient orga­ni­sées à travers toute la Loui­siane, qui critiquaient l’im­pli­ca­tion de l’in­dus­trie des hydro­car­bures dans la poli­tique de l’État. La grande majo­rité des jour­naux qui avaient publiés un édito­rial sur la ques­tion condam­naient les efforts mis en œuvre par l’État pour se débar­ras­ser du procès, tout comme la majo­rité des habi­tants du sud de la Loui­siane, à plus de trois voix contre une – du moins selon un sondage commandé par Restore Loui­siana Now. L’in­ten­sité avec laquelle le lobby de l’in­dus­trie combat­tait le procès semblait provoquer un retour de flammes, éveillant les soupçons de certains légis­la­teurs, tout parti­cu­liè­re­ment ceux d’entre eux qui exerçaient par ailleurs en tant qu’a­vo­cats. « Si l’in­dus­trie croit que le conseil de la digue n’a pas qualité pour enga­ger un procès », a déclaré le Repré­sen­tant John Bel Edwards, un Démo­crate de Rose­land candi­dat pour rempla­cer Jindal au poste de gouver­neur, « alors qu’ils se rendent à la cour et déposent une requête. Car plutôt que d’en réfé­rer aux tribu­naux, ils ont porté l’af­faire devant la légis­la­ture. C’est le premier indice qui a permis de comprendre que les accu­sa­tions du conseil de la digue n’étaient pas du tout frivoles, et avaient même du mérite. » Le Séna­teur Daniel Martiny, un Répu­bli­cain de la paroisse de Jeffer­son qui s’est opposé à l’ef­fort de destruc­tion du procès, dit les choses plus clai­re­ment : « Il y a que l’in­dus­trie du pétrole a soutenu beau­coup de gens, dans des propor­tions consi­dé­rables – moi y compris, confie-t-il. J‘étais même parfois l’un de leurs héros. Et des gens très haut placés dans la hiérar­chie de l’in­dus­trie du pétrole m’ont dit : “Nous savons que vous avez raison à ce propos, mais nous n’avons aucun autre moyen d’ar­rê­ter le procès.” » Tout au long du prin­temps, les projets de loi visant à mettre un terme au procès ont failli l’un après l’autre – dont plus d’une dizaine durant la dernière semaine de la session légis­la­tive. Certains des projets étaient semble-t-il trop géné­raux – on crai­gnait qu’ils puissent mettre en danger l’ac­cord nais­sant avec BP – et d’autres ont été battus à cause de préoc­cu­pa­tions consti­tu­tion­nelles. Pendant la dernière semaine du mois de mai, un lobbyiste en faveur du procès a dit à Barry : « Si nous votions aujourd’­hui, nous gagne­rions. »

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La Loui­siane accorde à ses gouver­neurs plus de pouvoirs qu’au­cun autre État du pays. L’un d’eux est un droit de veto sur tout projet touchant au budget de fonc­tion­ne­ment de l’État. Au cours des derniers jours de la session légis­la­tive, Barry, impuis­sant, a regardé les légis­la­teurs qui avaient donné leur appui au procès chan­ger mysté­rieu­se­ment d’avis. D’après un lobbyiste en faveur du procès, le Repré­sen­tant Gene Reynolds, un Démo­crate de Minden, lui a avoué que le finan­ce­ment néces­saire à la réfac­tion du toit d’une salle des Anciens Combat­tants de sa circons­crip­tion lui serait refusé s’il ne se prononçait pas en faveur d’un projet de loi contre le procès. (Reynolds conteste ce récit. « Mon vote n’avait trait qu’aux carac­té­ris­tiques de ma circons­crip­tion, m’écrit-il dans un e-mail, qui dépend large­ment des hydro­car­bures et des profits liés à cette indus­trie. »)

« On les voyait retour­ner leur veste l’un après l’autre, à coups de menaces ou de promesses. C’était décou­ra­geant. »

Un autre stra­tège en faveur du procès a déclaré que le Séna­teur David Heit­meier, un Démo­crate d’Al­giers qui exerce le métier d’op­to­mé­triste, avait d’abord offert son soutien au procès. Malgré cela, au moment de voter, Heit­meier s’est opposé aux pour­suites. Une semaine plus tard, Jindal a signé un projet de loi permet­tant aux opto­mé­tristes de réali­ser certaines inter­ven­tions chirur­gi­cales mineures de l’œil – une cause chère à Heit­meier. Ce dernier n’a pas répondu à mes solli­ci­ta­tions répé­tées. Alors que se dérou­laient ces événe­ments, les diri­geants du secteur pétro­lier jouis­sant d’une influence poli­tique locale se sont présen­tés aux assem­blées légis­la­tives, « pour obser­ver et inti­mi­der », ainsi que l’ex­plique le lobbyiste. La délé­ga­tion de Houma a reçu la visite d’un lobbyiste âgé de BP. Bien que Houma soit le siège de la paroisse de Terre­bonne, l’une des paroisses côtières les plus en danger, tous ses légis­la­teurs sont ressor­tis de leurs discus­sions en faveur du projet de loi. « On pouvait sentir le poids s’abattre impla­ca­ble­ment, dit Barry. On les voyait retour­ner leur veste l’un après l’autre, à coups de menaces ou de promesses. C’était décou­ra­geant. » Mais de nombreux légis­la­teurs n’ont pas eu besoin qu’on les y pousse. À la fin du mois de mai, le Séna­teur Robert Adley, un Répu­bli­cain de Benton, a déclaré à un jour­na­liste : « Je pense qu’il est absurde d’af­fir­mer que l’in­dus­trie des hydro­car­bures a endom­magé la côte. Ils ont fait ce qu’on leur avait dit de faire. » Une affir­ma­tion que la plupart des repré­sen­tants de l’in­dus­trie n’ont pas été assez effron­tés pour soute­nir. Mais là encore, Adley lui-même est un repré­sen­tant de l’in­dus­trie. Depuis 1993, il est le proprié­taire de la compa­gnie Peli­can Gas Mana­ge­ment, et avant cela il avait été pendant vingt ans le président d’ABCO Petro­leum. Adley n’est pas le seul. Légis­la­teur d’État est un travail à mi-temps, et nombre d’entre eux travaillent par ailleurs dans l’in­dus­trie des hydro­car­bures. Le Repré­sen­tant Gordon Dove, un Répu­bli­cain de Houma qui dirige le Comité des Ressources Natu­relles et de l’En­vi­ron­ne­ment, détient Vacco Marine. Sa société four­nit des camions aspi­ra­teurs pour le nettoyage des citernes de pétrole, et elle a reçu de nombreuses plaintes de la part des orga­nismes de régu­la­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Le Repré­sen­tant Neil Abram­son, un Démo­crate de la Nouvelle-Orléans, est pour sa part un avocat qui a défendu des compa­gnies d’hy­dro­car­bures lors de procès liés à des dégâts écolo­giques. Le Repré­sen­tant Jerome Richard, un indé­pen­dant de Thibo­daux, est direc­teur des ventes pour Byron E. Talbot, un four­nis­seur employé par Chevron. Enfin, le Repré­sen­tant James Morris, Répu­bli­cain, est un produc­teur indé­pen­dant de pétrole d’Oil City. Mais parmi ces légis­la­teurs, beau­coup vivent au sein de paroisses côtières et voient depuis des années les terres qu’ils repré­sentent dispa­raître sous l’eau à un rythme constant. La circons­crip­tion de Richard comprend la paroisse de Lafourche, qui a subi les plus drama­tiques dispa­ri­tions de terres de l’État, et dont une propor­tion excep­tion­nel­le­ment haute de ces pertes provient des canaux dragués par l’in­dus­trie. Richard n’était pas séduit par l’idée d’un projet de loi qui annu­le­rait un procès déjà en cours, et il a témoi­gné son soutien à Barry… avant de fina­le­ment chan­ger d’avis et de déci­der qu’un tel projet était parfai­te­ment consti­tu­tion­nel. Tous les autres membres de sa délé­ga­tion s’étant oppo­sés au procès, il a suivi le mouve­ment. « Je ne voulais pas être le seul à voter contre la loi », m’a-t-il dit.

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Raffi­ne­rie de pétrole loui­sia­naise
Paroisse de Saint Bernard
Crédits : Jacinta Quesada/FEMA

Adley a parlé pour de nombreux critiques du procès lorsqu’il a déclaré qu’il était convaincu qu’au­cune des 97 compa­gnies de pétrole et de gaz n’avaient fait quoi que ce soit d’illé­gal. Il a cité comme preuve un témoi­gnage présenté lors d’une assem­blée du Comité des Ressources Natu­relles par J. Blake Canfield – un procu­reur du Dépar­te­ment des Ressources Natu­relles de l’État : « Nous ne dispo­sons pas de preuves nous assu­rant qu’il y a bien eu des viola­tions d’au­to­ri­sa­tions. » Canfield, cepen­dant, a égale­ment ajouté que l’État n’avait pas étudié les auto­ri­sa­tions déli­vrées après 1980. Chris John, le président de L.M.O.G.A., le lobby de l’in­dus­trie, a recours à un autre argu­ment. Le procès, m’a-t-il écrit dans un e-mail, mettrait en danger le Plan Direc­teur d’Amé­na­ge­ment du Litto­ral : « Le litige ne ferait que ralen­tir le proces­sus de restau­ra­tion des terres côtières dispa­rues. Il aurait un effet néfaste pour la commu­nauté. » J’ai demandé à Adley s’il pensait que son statut de diri­geant de compa­gnie pétro­lière pouvait consti­tuer un conflit d’in­té­rêt. Le Séna­teur Eric LaFleur, Démo­crate de Ville Platte et avocat pour la firme qui repré­sente l’As­so­cia­tion des Hydro­car­bures de Loui­siane, s’est après tout abstenu de tous les votes liés au procès pour cette raison. La voix d’Ad­ley s’est durcie : « J’ai été élu par les gens de ma circons­crip­tion. Ils savent qui je suis. Ils savent de quelle indus­trie je fais partie. Ils ont choisi de me dépê­cher ici. Cette déci­sion leur revient – ce n’est ni la vôtre, ni celle de personne d’autre. Les gens de l’in­dus­trie des hydro­car­bures me soutiennent car, oui, j’ai fait partie de l’in­dus­trie et, oui, je les comprends. C’est impor­tant pour eux. » Avant de pour­suivre : « Lais­sez-moi vous dire une bonne chose : Il y a tout un tas de gens dans cet État qui ont élevé leurs enfants et ont eux-mêmes reçus une éduca­tion grâce à l’in­dus­trie des hydro­car­bures. À une époque, 70 ou 80 % du budget et de l’em­ploi prove­naient de cette indus­trie. Si vous débar­ras­siez notre gouver­ne­ment local de tous ces gens, il ne vous reste­rait plus grand chose. »

Le Plan B

La meilleure chance qu’a­vait Jindal d’en finir avec le procès a pris la forme d’un projet de loi intro­duit par le Séna­teur Bret Allain, un Répu­bli­cain de Frank­lin, et écrit en premier lieu par Jimmy Fair­cloth, l’an­cien conseiller exécu­tif de Jindal. Mais quand il est apparu qu’il ne quit­te­rait pas du Comité de Magis­tra­ture du Sénat, Adley, qui était membre de ce comité, a réalisé une manœuvre inha­bi­tuelle – et, comme l’a depuis avancé Glad­stone Jones devant la Cour fédé­rale de justice du district est de la Loui­siane, anti­cons­ti­tu­tion­nelle. Il a réas­si­gné le projet de loi au Comité de Ressources Natu­relles d’Al­lain. Là, il a remplacé le texte par un autre projet de loi. L’échange s’est fait si vite que ceux qui étaient assis dans la salle du Comité des Ressources Natu­relles, dont Barry, ont été infor­més qu’au­cune copie écrite du projet de loi n’était dispo­nible pour examen public, mais le comité a voté pour envoyer le projet devant la légis­la­ture au complet. Allain s’est montré d’une honnê­teté naïve à propos du but de son projet de loi. Alors que Jindal avait ouver­te­ment fait part de sa déter­mi­na­tion à empê­cher le procès d’ad­ve­nir, et à l’ins­tant où Lapeyre avait admis que l’im­pli­ca­tion de Barry dans le procès suffi­sait à lui refu­ser une nouvelle nomi­na­tion au conseil, Allain a annoncé que son objec­tif était tout bonne­ment de « tuer le procès ». Une fois qu’il a été clair que le projet de loi serait validé, d’étranges votes – ou absten­tions – s’en sont suivis. Abram­son, l’avo­cat des hydro­car­bures de la Nouvelle-Orléans, a refusé de voter. Le Séna­teur J.P. Morrell, un autre avocat de la Nouvelle-Orléans, Démo­crate, a voté en faveur du projet de loi mais a dit plus tard qu’il n’était pas présent lors de la session de vote et que sa machine, par consé­quent, avait subi un dysfonc­tion­ne­ment. Le Séna­teur Gregory Tarver, un Démo­crate de Shre­ve­port, a confié à un lobbyiste en faveur du procès qu’il avait donné un vote posi­tif au projet de loi par acci­dent. Aucun de ceux qui avaient voté contre le procès n’ont déclaré par la suite qu’ils l’avaient fait par acci­dent.

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Explo­sion de Deep­wa­ter Hori­zon
Marée noire du 24 mai 2010
Crédits : NASA

Il y a une chose étrange  dans cette bataille achar­née contre le procès :  peu d’in­dus­tries ont un besoin aussi vital d’une restau­ra­tion côtière que celle des hydro­car­bures. Le prochain grand oura­gan qui s’abat­tra sur la côte du Golfe du Mexique mettra en péril des infra­struc­tures d’une valeur de plusieurs milliards de dollars – raffi­ne­ries, cuves de pétrole, termi­naux et pipe­lines. C’est la raison pour laquelle l’in­dus­trie a adopté en premier lieu le Plan Direc­teur. Une autre bizar­re­rie est que Jindal, héros de la faction anti-taxes du Parti Répu­bli­cain natio­nal –il a tenté d’éli­mi­ner l’an­née dernière les impôts sur les reve­nus des socié­tés –, s’est mis dans une posi­tion qui assure au plus grand projet de loi de son État – pour l’équi­libre du Plan Direc­teur – de repo­ser presque exclu­si­ve­ment sur l’argent des contri­buables. L’in­dus­trie, en essayant si vigou­reu­se­ment d’an­ni­hi­ler le procès en vertu d’une loi de la légis­la­ture, a fina­le­ment présumé de la situa­tion. « La Loui­siane a perdu deux de ses divi­ni­tés au cours de la dernière décen­nie », m’a confié Oliver Houck, le profes­seur de droit de Tulane. La première était le Corps des ingé­nieurs de l’ar­mée – ce qui ne pouvait pas faire de mal –, auquel l’ou­ra­gan Katrina avait mis un terme. La marée noire causée par BP et la réponse inepte de la compa­gnie à la suite du désastre, a préci­pité la seconde, ébran­lant la confiance locale envers l’in­dus­trie des hydro­car­bures pour la première fois en plusieurs géné­ra­tions. La bataille contre le procès en est un nouveau jalon. « Il y a eu un chan­ge­ment profond dans l’opi­nion publique, dit Houck. Je ne pense pas que l’in­dus­trie retrou­vera un jour le genre d’ac­cep­ta­tion béate dont elle jouis­sait en Loui­siane au siècle dernier. » Ou comme le dit Barry : « L’idée de forcer l’in­dus­trie à assu­mer ses respon­sa­bi­li­tés légales n’est pas près de mourir. » Le procès, quant à lui, le pour­rait bien. Glad­stone Jones a émis la requête qu’un juge fédé­ral tranche sur la ques­tion de savoir si le projet de loi amendé par Jindal était oui ou non consti­tu­tion­nel et empê­chait bel et bien le procès de se dérou­ler. La juge Nannette Joli­vette Brown, du tribu­nal fédé­ral du district, enten­dra la motion – ainsi que d’autres motions présen­tées par des entre­prises éner­gé­tiques pour reje­ter les pour­suites – le 12 novembre 2014. Au même moment, Jindal pour­suit ses efforts pour rempla­cer les membres du conseil de la digue par des oppo­sants au procès. Il a nommé quatre membres du conseil jusqu’ici, lais­sant à l’ins­tance une maigre majo­rité de 5 voix contre 4 – du moins pour l’ins­tant – en faveur de son propre procès.

Barry s’est efforcé de ne pas prendre de notes afin d’évi­ter de céder à la tenta­tion d’écrire un livre.

Si le procès devait échouer d’une manière ou d’une autre, Jindal se trou­ve­rait dans une situa­tion de stress extrême, alors qu’il devrait propo­ser une méthode alter­na­tive pour finan­cer le Plan Direc­teur. Même Jerome Zeringue, l’ac­tuel direc­teur de l’Au­to­rité de Protec­tion et de Restau­ra­tion des Côtes de l’État, recon­naît que l’in­dus­trie du pétrole devra faire une contri­bu­tion signi­fi­ca­tive. « Nous ne nions en aucun cas le fait qu’il existe une certaine culpa­bi­lité, m’a-t-il assuré. Les indus­triels le recon­naissent évidem­ment et ont admis que cela exigeait qu’ils s’ac­quittent de leur part de respon­sa­bi­lité. » Sans la menace du procès, Jindal devra négo­cier lui-même l’af­faire avec l’in­dus­trie. À moins qu’il ne choi­sisse de repous­ser l’échéance jusqu’à la fin de son second mandat, en janvier 2016, et ne laisse le soin de s’en occu­per à son succes­seur. Le procu­reur géné­ral Buddy Cald­well pour­rait opter pour un plan de secours et inten­ter un procès au nom de l’État. C’est la voie que préco­nisent d’em­prun­ter Houck, le Repré­sen­tant Richard et de nombreux autres, mais peu s’at­tendent à voir Cald­well agir de la sorte. Une autre possi­bi­lité serait qu’un groupe de rési­dents engagent un recours collec­tif devant les tribu­naux, requé­rant un dédom­ma­ge­ment de l’in­dus­trie. Même si aucun de ces moyens ne semble aussi effi­cace que le procès initial, Barry reste opti­miste. Il a parlé en privé de ses plans de secours. Il les appelle Plan B, Plan C, Plan D et Plan E. « Le Plan F, dit-il, c’est de quit­ter la Nouvelle-Orléans. » Barry s’était au départ engagé à ne pas écrire sur le procès, en partie car un nombre consi­dé­rable de ses détrac­teurs l’ont accusé d’avoir d’autres raisons que celles qu’il avait four­nies pour dési­rer siéger au conseil de la digue. (« Je pense que toute cette affaire fait le jeu d’une poignée de substi­tuts du procu­reur et d’un type qui veut écrire un livre, m’a confié le Séna­teur Adley. Aujourd’­hui, vous et moi avons eu le plai­sir d’ajou­ter un chapitre supplé­men­taire à son bouquin. ») Barry s’est efforcé de ne pas prendre note de ce qu’il avait vécu durant ces dernières années, afin d’évi­ter de céder à la tenta­tion d’écrire un livre. Il recon­si­dère à présent sa déci­sion. Le livre serait en quelque sorte une suite à Rising Tide, et trai­te­rait de « la confluence du fleuve, de la mer, de la poli­tique et du pétrole au cours du siècle dernier ». Même s’il abor­de­rait « bien d’autres choses que le procès », dit-il, l’his­toire attein­drait proba­ble­ment son climax avec la bataille menée pour faire payer sa part du Plan Direc­teur à l’in­dus­trie. Dans ce chapitre où culmi­ne­rait l’in­ten­sité drama­tique, un person­nage nommé John Barry entre­rait en scène. Mais John Barry, insiste John Barry, serait un person­nage secon­daire.

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Atlan­tide
Sabine Wetlands Walk, Hack­berry
Crédits : Loui­siana Travel

Traduit de l’an­glais par Benoit Marchi­sio et Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « The Most Ambi­tious Envi­ron­men­tal Lawsuit Ever », paru dans le New York Times Maga­zine. Couver­ture : Les Wetlands, par Loui­siana Travel. Créa­tion graphique par Ulyces.

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