par Nathaniel Rich | 0 min | 28 septembre 2014

Atlan­­tis

La première plon­­gée à une profon­­deur de 300 mètres a été effec­­tuée en 1962 par Hannes Keller, un mathé­­ma­­ti­­cien suisse exubé­­rant de 28 ans, qui portait des lunettes aux montures demi-cerclées et buvait une bouteille de Coca-Cola chaque matin en guise de petit déjeu­­ner. Avec cette plon­­gée, Keller a fran­­chi un record qu’il avait lui-même fixé l’an­­née précé­­dente, lorsqu’il était descendu briè­­ve­­ment à 221 mètres. Ce qui lui a permis d’ef­­fec­­tuer ces plon­­gées sans se tuer était un secret bien gardé. À l’époque, il était géné­­ra­­le­­ment admis qu’au­­cun être humain ne pouvait descendre en toute sécu­­rité au-delà de 100 mètres de profon­­deur. Car à partir de 30 mètres, un plon­­geur respi­­rant de l’air pur commence à perdre la tête.

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Hannes Keller
Physi­­cien, mathé­­ma­­ti­­cien, plon­­geur de l’ex­­trême et musi­­cien
Crédits : Esther Keller

Cet état, la narcose à l’azote, est égale­­ment connu sous le nom d’ « ivresse des profon­­deurs », car le plon­­geur a la sensa­­tion d’avoir bu l’es­­to­­mac vide – le rapport étant d’en­­vi­­ron un verre de martini ingur­­gité tous les 15 mètres de profon­­deur. Mais un plus grand danger encore guette les plon­­geurs en eaux profondes : la mala­­die des cais­­sons, une mani­­fes­­ta­­tion des symp­­tômes de décom­­pres­­sion quand l’azote sature les vais­­seaux sanguins. Le problème n’est ici pas de descendre, mais de remon­­ter. Alors que le plon­­geur revient à la surface, les bulles d’azote gros­­sissent, s’ins­­tallent dans les arti­­cu­­la­­tions, les artères, les organes, et parfois le cerveau ou la moelle épinière, où elles peuvent causer de vives douleurs et poten­­tiel­­le­­ment la mort. Plus le plon­­geur descend profon­­dé­­ment, plus il doit remon­­ter lente­­ment afin d’évi­­ter les acci­­dents de décom­­pres­­sion. En 1956, un maître d’équi­­page de la Royal Navy plon­­gea avec succès à 180 mètres de profon­­deur, en respi­­rant un mélange d’hé­­lium et d’oxy­­gène pour éviter la narcose à l’azote, mais il mit douze heures à remon­­ter à la surface. En compa­­rai­­son, après sa première plon­­gée record, Keller est remonté à la surface en moins d’une heure. Il s’est targué d’uti­­li­­ser un mélange « secret » de gaz dans son équi­­pe­­ment respi­­ra­­toire, diffé­­rents mélanges étant néces­­saires à diffé­­rentes profon­­deurs, mais il ne révéla aucun chiffre exact. Après qu’un rédac­­teur de Life, ayant accom­­pa­­gné Keller dans sa plon­­gée à 221 mètres, a écrit un article sur son exploit, la marine améri­­caine s’est inté­­res­­sée à lui. De même que la compa­­gnie pétro­­lière Shell. La Navy finança Keller à hauteur de 22 000 dollars pour effec­­tuer une plon­­gée à 300 mètres. Shell a fourni un navire de forage en mer expé­­ri­­men­­tal nommé Eureka, ainsi qu’un sas de décom­­pres­­sion. À l’époque, Shell avait déjà commencé les forages offshore, mais jusqu’à une profon­­deur de 75 mètres seule­­ment. Comme parte­­naire de plon­­gée, Keller a choisi un autre jour­­na­­liste, Peter Small, un rédac­­teur de 35 ans du maga­­zine Triton (désor­­mais Diver), et l’un des fonda­­teurs du club British Sub-Aqua. La plon­­gée a eu lieu dans le sud de la Cali­­for­­nie, au large de l’île de Santa Cata­­lina ; Keller et Small avaient pour objec­­tif d’être les premiers êtres humains à atteindre le plateau conti­­nen­­tal. À bord de l’Eureka, les obser­­va­­teurs comp­­taient plusieurs offi­­ciers du programme de plon­­gée expé­­ri­­men­­tale de la Navy ; un groupe de chez Shell ; deux jeunes plon­­geurs de sécu­­rité ; et Mary Small, la femme de Peter, âgée de 23 ans. Les Small s’étaient mariés moins de trois mois aupa­­ra­­vant. Le 3 décembre peu avant midi, les deux hommes sont entrés dans un cais­­son de plon­­gée baptisé l’Atlan­­tis, que Keller avait conçu et construit. Il mesu­­rait 2 m 15 de haut et 1 m 30 de diamètre, les plon­­geurs pouvant s’en extraire par une écou­­tille infé­­rieure. L’Atlan­­tis était connecté à l’Eureka par diffé­­rents câbles, l’un d’entre eux permet­­tant aux obser­­va­­teurs d’ob­­ser­­ver les plon­­geurs sur une télé­­vi­­sion en circuit fermé. Il a fallu seize minutes à l’Atlan­­tis pour descendre à 300 mètres, en comp­­tant les pauses permet­­tant aux plon­­geurs de véri­­fier l’équi­­pe­­ment et chan­­ger de mélanges d’air. Une fois au fond, deux mètres au-dessus du lit marin, Keller est sorti par l’écou­­tille. Il était équipé de deux drapeaux, l’un suisse et l’autre améri­­cain, qu’il comp­­tait plan­­ter au fond de l’océan. Mais tout juste était-il sorti dans les ténèbres océa­­niques que le tissu des drapeaux s’est pris dans le tuyau de son respi­­ra­­teur. Il n’y voyait rien. Il lui a fallu deux minutes pour s’ex­­traire des drapeaux, après quoi il est retourné au cais­­son, épuisé et pris de vertiges. Dans sa confu­­sion, Keller ne s’est pas rendu compte qu’une de ses palmes s’était prise dans l’écou­­tille, l’em­­pê­­chant de la scel­­ler. Quand il s’est aperçu que son mélange fuyait, et qu’ils n’en auraient pas en quan­­tité suffi­­sante pour la remon­­tée, il est passé à de l’air pur, et les deux hommes se sont instan­­ta­­né­­ment évanouis.

Une fois scellé, l’Atlan­­tis a été remonté à la surface. Keller et Small ont repris connais­­sance.

L’équi­­page à bord de l’Eureka a remonté le cais­­son jusqu’à une profon­­deur de 60 mètres, et les deux plon­­geurs de sécu­­rité sont allés l’exa­­mi­­ner. Il ont décou­­vert que le cais­­son perdait de la pres­­sion, et ils étaient inca­­pables de le scel­­ler à nouveau. Quand l’un des plon­­geurs, Chris Whit­­ta­­ker, étudiant à UCLA et ami de Small, a refait surface, son visage était ensan­­glanté. Il semblait sonné. Contre l’avis de l’équi­­page, Whit­­ta­­ker et son parte­­naire ont fait une deuxième descente pour récu­­pé­­rer Small. L’autre plon­­geur a pu couper la palme, permet­­tant à l’écou­­tille de se fermer, mais Whit­­ta­­ker n’est pas revenu. Son corps n’a jamais été retrouvé. Une fois scellé, l’Atlan­­tis a été remonté à la surface. Keller et Small ont repris connais­­sance. Pendant six heures, ils sont restés dans le cais­­son tandis que la pres­­sion de l’air était graduel­­le­­ment réduite. Mis-à-part le fait d’avoir subi des hallu­­ci­­na­­tions dues à l’oxy­­gène durant une tren­­taine de minutes, Keller a signalé peu d’ef­­fets nocifs. Small, lui, a dormi par inter­­­mit­­tences. Après plusieurs heures, Keller a remarqué que Small avait arrêté de respi­­rer. De la mousse lui couvrait la bouche. Le cais­­son a été ouvert, et Small conduit en toute urgence à un navire-hôpi­­tal de la Navy, mais il était trop tard. Un légiste a déter­­miné que la cause du décès était la mala­­die des cais­­sons. En effet, ses tissus et ses organes étaient parse­­més de bulles d’air. Malgré cette tragé­­die, Keller est parvenu à vali­­der sa théo­­rie. Life a publié un autre article compor­­tant un entre­­tien avec Kenneth MacLeish, le rédac­­teur qui avait accom­­pa­­gné Keller lors de sa précé­­dente plon­­gée. « Le concept était brillant ; sa mise-en-place peut-être pas », a écrit MacLeish dans un terrible euphé­­misme. Il conti­­nuait ainsi : « Keller pour­­sui­­vra ses recherches, et tout plon­­geur ou cher­­cheur des fonds marins doit s’en réjouir. Sa méthode permet­­tra l’ou­­ver­­ture des mers au plon­­geur, libre­­ment, sans entrave, lui offrant la possi­­bi­­lité d’en­­trer direc­­te­­ment en contact et de toucher… et l’ani­­mal humain éten­­dra encore un peu plus sa capa­­cité unique à se rendre là où il n’est pas fait pour aller. »

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Peter et Mary Small

Les mots de MacLeish étaient plus prophé­­tiques qu’il ne pouvait l’ima­­gi­­ner. Quand des diri­­geants de Mico­­peri, une société italienne spécia­­li­­sée en construc­­tion marine, ont décou­­vert les avan­­cées de Keller, ils ont poussé Shell à lui four­­nir un finan­­ce­­ment complé­­men­­taire. Les deux socié­­tés se sont asso­­ciées pour construire de nouvelles instal­­la­­tions permet­­tant à Keller de pour­­suivre ses recherches, et ont ainsi formé une joint-venture du nom de Sub Sea Oil Services. Durant les vingt années qui ont suivi, les plon­­geurs de Shell sont descen­­dus jusqu’à une profon­­deur de 580 mètres. Le scaphandre libre a révo­­lu­­tionné l’in­­dus­­trie pétro­­li­­fère, permet­­tant à des êtres humains d’ex­­traire du pétrole d’en­­droits auxquels ils ne devaient pas avoir accès. Ce qui n’a procuré aucun récon­­fort à Mary Small, veuve à 23 ans. Inter­­viewée par un jour­­na­­liste juste après la tragé­­die de Cata­­lina, elle parlait de la mort de son mari comme d’ « un de ces acci­­dents de plon­­gée ». Mais elle s’est suici­­dée neuf semaines plus tard. Son corps a été retrouvé dans sa maison de Londres, des photo­­gra­­phies de son mari dissé­­mi­­nées par terre autour d’elle, dans une pièce emplie de gaz.

À la dure

Aujourd’­­hui, afin de permettre la main­­te­­nance des pipe­­lines et des plate­­formes offshore, il est écono­­mique­­ment voire même géopo­­li­­tique­­ment néces­­saire pour les compa­­gnies pétro­­lières d’en­­voyer régu­­liè­­re­­ment des plon­­geurs à des profon­­deurs de 300 mètres, et de les y main­­te­­nir à ce niveau de compres­­sion pendant près d’un mois. Les plon­­geurs qui exercent ce métier sont quasi exclu­­si­­ve­­ment des hommes, et ont géné­­ra­­le­­ment entre 25 et 40 ans. Plus jeunes, ils n’au­­raient ni l’ex­­pé­­rience ni l’an­­cien­­neté requises pour réali­­ser pareilles missions. Plus âgés, leur corps ne leur permet­­trait peut-être plus de suppor­­ter les trau­­ma­­tismes asso­­ciés. Le terme utilisé pour dési­­gner ces plon­­gées de longue durée est « plon­­gée en satu­­ra­­tion », et se réfère au fait que les tissus du plon­­geur absorbent leur quan­­tité maxi­­male de gaz inerte. L’in­­dus­­trie est actuel­­le­­ment dans une phase d’ex­­pan­­sion, débu­­tée en 2005 après que les oura­­gans Katrina et Rita ont détruit à eux deux plus d’une centaine de plate­­formes de forage dans le Golfe du Mexique, et en ont rendu une cinquan­­taine inopé­­rantes. Les tempêtes ont endom­­magé égale­­ment près de deux-cents pipe­­lines, et contri­­bué à quatre-cents acci­­dents de pollu­­tion. Des engins télé­­gui­­dés n’ont pu évaluer et répa­­rer qu’une partie des dégâts. Une large part du travail a dû être accom­­pli par des plon­­geurs. Les salaires ont augmenté inci­­dem­­ment et depuis, alors que l’in­­dus­­trie pétro­­lière fore dans des eaux de plus en plus profondes, le besoin en plon­­geurs conti­­nue de croître. Tout le monde n’est pas fait pour ce job. Un plon­­geur ne peut être claus­­tro­­phobe ou asocial, puisqu’il doit passer la majeure partie de son temps confiné dans une minus­­cule capsule scel­­lée en compa­­gnie de plusieurs autres plon­­geurs. Il doit être disci­­pliné et pers­­pi­­cace, car il se retrou­­vera très certai­­ne­­ment face à des dangers impré­­vus. Beau­­coup de plon­­geurs sont d’an­­ciens mili­­taires, ou ont travaillé comme couvreurs ou méca­­ni­­ciens. « Les meilleurs sont ceux qui ont beau­­coup de confiance en eux-mêmes et en leurs capa­­ci­­tés », m’ex­­plique Phil Newsum, un ancien plon­­geur. « Vous devez être prêt à vous adap­­ter à n’im­­porte quelle situa­­tion. La philo­­so­­phie du plon­­geur veut que quand on plonge, on doit s’at­­tendre à ce que quelque chose ne tourne pas rond. »

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Un plon­­geur au travail
San Diego, Cali­­for­­nie
Crédits : Andrew McKaskle

À cause de la profon­­deur, le travail est souvent effec­­tué dans le noir, une unique petite lampe fron­­tale illu­­mi­­nant les alen­­tours. Des plon­­geurs m’ont raconté des histoires de rencontres fortuites avec des raies manta, des requins-taureau, et des pois­­sons-loup qui peuvent atteindre deux mètres de long, et auxquels ont prête une appa­­rence malé­­fique, due à leurs yeux renfon­­cés, leur museau en forme de pelle, et leur mâchoire armée d’im­­pres­­sion­­nantes canines. Un plon­­geur m’a envoyé une vidéo, filmée à partir d’une caméra embarquée dans le casque de plon­­gée, d’une énorme tortue jouant à lui mordre les pieds et les mains toutes les deux minutes. Le plon­­geur a fina­­le­­ment renvoyé l’ani­­mal voguer vers d’autres eaux en le menaçant au moyen d’une perceuse. Quelqu’un d’autre m’a envoyé une photo d’un plon­­geur chevau­­chant un requin baleine moucheté, comme s’il s’agis­­sait d’un rodéo. Désor­­mais direc­­teur d’un groupe indus­­triel nommé Asso­­cia­­tion of Diving Contrac­­tors Inter­­na­­tio­­nal (ADCI), Newsum estime que seules trois personnes sur quinze ayant été diplô­­mées d’une école de plon­­gée sont à même de suppor­­ter la rigueur de mise pour faire carrière. Beau­­coup sont appâ­­tées par les salaires élevés, mais peu parviennent à surmon­­ter les pres­­sions physiques et psycho­­lo­­giques. Ceux qui parviennent à tenir y sont souvent pous­­sés par passion pour les singu­­la­­ri­­tés du métier. La vie d’un scaphan­­drier est moins stable encore que celle d’un voya­­geur de commerce ou celle d’un merce­­naire. Le scaphan­­drier n’or­­ga­­nise pas son propre plan­­ning et a très peu de contrôle sur son sort, ce qui tend à expliquer pourquoi les plon­­geurs entre deux missions ont la répu­­ta­­tion de vivre « à la dure », comme le dit Newsum. Le plon­­geur ne sait jamais quand il sera appelé sur sa prochaine mission, et quand c’est le cas, il doit se rendre le plus vite possible vers le port ou l’hé­­li­­port le plus proche. Un plon­­geur pros­­père travaille offshore 160 jours par an, cumu­­la­­ti­­ve­­ment. Une mission peut aussi bien durer une jour­­née que deux mois. Dans le Golfe du Mexique, le travail abonde durant les mois les plus chauds, de la fin mars jusqu’en novembre, mais la saison des oura­­gans tombe à cette période. Les oura­­gans sont à la fois une béné­­dic­­tion et une malé­­dic­­tion – ils inter­­­rompent des missions en cours, mais en créent de nouvelles. Les plon­­geurs ne travaillent pas pour des compa­­gnies pétro­­lières, mais pour des pres­­ta­­taires privés, qui vont des petites opéra­­tions indé­­pen­­dantes au grosses compa­­gnies cotées en bourse comme Cal Dive, Helix Energy Solu­­tions, et Ocea­­nee­­ring. Ces gros pres­­ta­­taires disposent de leurs propres programmes d’en­­traî­­ne­­ment pour la plon­­gée en satu­­ra­­tion, programmes souvent plus rigou­­reux que ce que qu’exige la loi fédé­­rale. Cette indus­­trie est globa­­le­­ment à cheval sur les ques­­tions de sécu­­rité, parti­­cu­­liè­­re­­ment depuis la tragé­­die de la plate­­forme BP Deep­­wa­­ter Hori­­zon. Shell ou ExxonMo­­bil n’en­­ga­­ge­­ront certai­­ne­­ment pas un pres­­ta­­taire à la répu­­ta­­tion négli­­gente.

Plus vous plon­­gez en profon­­deur et plus vous êtes payé.

La plupart des plon­­geurs offshore préfèrent les missions en satu­­ra­­tion (« C’est dans la sat que ça paye », a coutume de dire Newsum), mais après avoir été diplômé d’une école de plon­­gée et avoir passé les tests physiques, un plon­­geur doit débu­­ter comme « tendre », ou apprenti plon­­geur. Un tendre servira dans l’équipe de soutien pour les plon­­geurs en profon­­deur, et pourra travailler dans des profon­­deurs aussi basses qu’1 m 20. Les tendres assistent géné­­ra­­le­­ment dans les missions impliquant les pipe­­lines de pétrole, qui sont souvent enfouis de 1 m 20 à 1 m 80 sous la couver­­ture boueuse des fonds marins, afin d’évi­­ter tout contact avec les bateaux et la faune marine. Un tendre peut être appelé pour enter­­rer ou répa­­rer une conduite, utili­­ser des jets manuels afin de dépla­­cer les fonds et permettre à la conduite de s’en­­fon­­cer sous le sol. Il peut aussi mettre à jour une conduite, prépa­­rant ainsi le terrain pour qu’un plon­­geur plus expé­­ri­­menté puisse la répa­­rer. Un apprenti gagne envi­­ron 40 000 dollars par an. Plus vous plon­­gez en profon­­deur et plus vous êtes payé. En deuxième ou troi­­sième année, un apprenti peut être promu, ou « libéré », comme plon­­geur à plein-temps. Son salaire augmen­­tera entre 60 000 et 75 000 dollars par an. Il débu­­tera comme « plon­­geur à l’air », s’en­­fonçant jusqu’à 35 mètres tout en conti­­nuant à respi­­rer de l’air. Les missions à cette profon­­deur peuvent comprendre l’ex­­trac­­tion d’ou­­tils d’un lieu de travail, ou bien la coupe et la récu­­pé­­ra­­tion de la corde en poly­­pro­­py­­lène qui court du navire en surface jusqu’au lieu de travail sous-marin. Puis le plon­­geur pourra se voir confier des missions plus complexes sous la barre des 30 mètres, au-delà de laquelle il doit respi­­rer un mélange afin d’évi­­ter de subir les effets de la narcose à l’azote, tout en mani­­pu­­lant d’im­­por­­tants appa­­reils. Un plon­­geur respi­­rant des mélanges à plein-temps peut gagner plus de 100 000 dollars par an. Il sera amené à accom­­plir des missions à des profon­­deurs plus impor­­tantes, avec divers niveaux de diffi­­culté et de tech­­ni­­cité, jusqu’à ce que son contrô­­leur de plon­­gée le juge capable de passer plon­­geur en satu­­ra­­tion. Les « sats » peuvent gagner 200 000 dollars par an. C’est dans la sat que ça paye.

Le complexe de satu­­ra­­tion

Un complexe de plon­­gée en satu­­ra­­tion ressemble à une petite station spatiale. Il peut être de taille variable, et accueillir de six à vingt-quatre plon­­geurs. Un complexe typique, situé sur le pont d’un bateau ou d’une plate­­forme pétro­­lière, est consti­­tué de quatre éléments prin­­ci­­paux. Le premier est le dortoir, ressem­­blant au wagon d’un train-couchette ou d’un sous-marin. On y trouve des lits super­­­po­­sés aux mate­­las igni­­fu­­gés, ainsi qu’un coin banquette avec télé­­vi­­sion (les complexes plus impor­­tants peuvent même dispo­­ser de deux, voire quatre capsules indi­­vi­­duelles). Une caméra, souvent surnom­­mée « Big Brother », scrute par un hublot, obser­­vant les plon­­geurs. D’autres hublots, couverts de plexi­­glas, offrent un aperçu du monde exté­­rieur aux plon­­geurs en situa­­tion d’iso­­le­­ment.

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Cais­­son hyper­­­bare
Panama City, Floride
Crédits : Jayme Pasto­­ric

En rampant dans une petite conduite reliée aux dortoirs, on atteint le sas de trans­­fert, un petit cais­­son compor­­tant toilette, évier et pomme de douche. Au-dessus de ce sas se trouve une écou­­tille menant à la cloche de plon­­gée, qui peut avoir la forme d’une amphore, d’un globe ou d’un cylindre tassé. La cloche est imbriquée dans un exosque­­lette de tuyaux, lui permet­­tant d’être ratta­­chée ou non au complexe. Un autre portail mène au cais­­son de recom­­pres­­sion, ou cais­­son hyper­­­bare, l’équi­­valent d’un canot de sauve­­tage, offrant à l’équi­­page assez de mélanges d’air pour trois jours. Sur les navires plus récents, mieux équi­­pés, le complexe de satu­­ra­­tion est construit dans le corps même du bâti­­ment, sous le pont. Sur ces modèles, les cloches sont lancées à l’eau par une ouver­­ture dans la coque, ou puits central. Une fois les plon­­geurs isolés dans le complexe de satu­­ra­­tion, la pres­­sion de l’air est augmen­­tée jusqu’à valoir la pres­­sion trou­­vée à la profon­­deur de la mission, ce qui prend géné­­ra­­le­­ment une jour­­née. Le mélange respi­­rable dans le complexe est aussi ajusté en consé­quence – plus la mission se déroule en profon­­deur, plus on ajoute d’hé­­lium au mélange (en plus de permettre aux plon­­geurs d’évi­­ter les risques de narcose à l’azote, l’hé­­lium devient plus respi­­rable sous pres­­sion à cause de sa faible densité ; il est égale­­ment plus rapide à expur­­ger des organes et tissus que des gaz plus lourds). Cela donne aux plon­­geurs la voix de Donald Duck, ou celle d’un enfant ayant inhalé de l’hé­­lium en ballon à une fête d’an­­ni­­ver­­saire. Mais un plon­­geur dans le complexe ne réalise pas toujours qu’il sonne comme Donald Duck, car les autres membres de l’équi­­page parlent tous comme lui. Cet état est connu sous le nom d’ « oreille d’hé­­lium ». On doit souvent rappe­­ler au plon­­geur d’ar­­ti­­cu­­ler correc­­te­­ment quand il parle à l’in­­ter­­phone à ses super­­­vi­­seurs et à l’équipe d’in­­ter­­ven­­tion d’ur­­gence, char­­gée de sa surveillance à l’ex­­té­­rieur du complexe. Les systèmes de satu­­ra­­tion sont souvent équi­­pés de déco­­deurs de langage à l’hé­­lium, des appa­­reils qui ralen­­tissent la vitesse des paroles des plon­­geurs. Une des socié­­tés construi­­sant ces appa­­reils se targue de leur capa­­cité à corri­­ger le « discours à l’hé­­lium d’un plon­­geur en un niveau de langage intel­­li­­gible ». La nour­­ri­­ture est appor­­tée à l’équi­­page par un sas médi­­cal, un passage étroit servant de bouche d’ac­­cès au complexe. Le sas est scellé de chaque côté. Avant d’ac­­cé­­der à leurs plats, les plon­­geurs doivent l’ame­­ner au même niveau de pres­­sion que le reste du complexe. Des chan­­ge­­ments de pres­­sion peuvent affec­­ter l’odo­­rat, et les repas paraissent alors fades. Certains aliments, en parti­­cu­­lier ceux compor­­tant des bulles d’air, ne supportent pas la compres­­sion. Les bois­­sons carbo­­na­­tées s’éventent. Le riz souf­­flé se rétracte. Les pancakes se racor­­nissent. Certains maté­­riaux se décom­­posent aussi : le poly­s­ty­­rène par exemple rape­­tisse ou implose. Toutes les missions ayant lieu à des profon­­deurs de 100 mètres ou plus doivent léga­­le­­ment utili­­ser un système en satu­­ra­­tion, mais il fait même sens finan­­ciè­­re­­ment parlant d’en utili­­ser un à des profon­­deurs moindres pour des missions plus complexes. Un plon­­geur utili­­sant des mélanges de gaz ne peut rester en immer­­sion très long­­temps, car ces plon­­gées néces­­sitent de nombreuses heures de décom­­pres­­sion et de récu­­pé­­ra­­tion. A contra­­rio, les plon­­geurs en satu­­ra­­tion peuvent travailler huit heures d’af­­fi­­lée et ne doivent subir de décom­­pres­­sion qu’une seule fois, lorsqu’il est temps de quit­­ter le complexe. La plon­­gée en satu­­ra­­tion peut s’avé­­rer plus écono­­mique, même à des profon­­deurs moindres, car l’hé­­lium inhalé par les plon­­geurs, couteux en soi, n’est pas gaspillé, mais recy­­clé. En satu­­ra­­tion, les gaz exha­­lés sont captu­­rés par un système de récu­­pé­­ra­­tion, les envoyant vers un appa­­reil qui les « nettoie » et les asso­­cie à de l’hé­­lium et à un mélange d’oxy­­gène frais, pour les resti­­tuer dans les réser­­voirs d’air. L’air, comme les plon­­geurs, sont ainsi recy­­clés.

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Josh Moore en mission
San Diego, Cali­­for­­nie
Crédits : Andrew McKaskle

La plon­­gée en satu­­ra­­tion permet au travail de conti­­nuer sans inter­­­rup­­tion, jusqu’à complé­­tion de la mission. Les plon­­geurs travaillent habi­­tuel­­le­­ment par paire, puisque les cloches abritent géné­­ra­­le­­ment deux personnes. Une équipe de trois paires peut ainsi travailler sans inter­­­rup­­tion en 3 / 8. La cloche fonc­­tionne comme un ascen­­seur desser­­vant deux niveaux : le site de travail sous-marin et le complexe de satu­­ra­­tion. Les plon­­geurs peuvent regar­­der la lumière dimi­­nuer par le hublot alors qu’ils s’en­­foncent dans les profon­­deurs de l’océan. Bien souvent, quand les plon­­geurs atteignent leur profon­­deur de travail – ce qui peut prendre plus d’une heure – l’eau est plon­­gée dans le noir absolu. La cloche dispose de panneaux d’éclai­­rage externes fonc­­tion­­nant comme des phares ; ils sont utili­­sés pour illu­­mi­­ner la zone de travail, qu’il s’agisse d’une vieille plate­­forme devant être déman­­te­­lée, ou d’une tête de puits abîmée. La cloche est connec­­tée au complexe de satu­­ra­­tion par une large gaine renfer­­mant plusieurs tuyaux, appor­­tant mélanges respi­­ra­­toires, élec­­tri­­cité, ainsi que des lignes en fibre optique pour les commu­­ni­­ca­­tions. La vie des plon­­geurs dépend de ce cordon, dit « ombi­­li­­cal ». De plus petits cordons ombi­­li­­caux relient les plon­­geurs à la cloche. Une caméra vidéo est placée dans le scaphandre de chaque plon­­geur, ainsi qu’un micro­­phone permet­­tant au plon­­geur de commu­­niquer avec son super­­­vi­­seur (ces derniers sont souvent d’an­­ciens plon­­geurs en satu­­ra­­tion ayant passé l’âge pour plon­­ger). Parce qu’à cette profon­­deur, l’eau approche, voire dépasse les tempé­­ra­­tures néga­­tives, un tube pompe de l’eau chaude, collec­­tée à la surface de l’océan, dans la combi­­nai­­son de plon­­gée. Ce qui la trans­­forme en jacuzzi person­­nel. Il est souvent fait mention de l’his­­toire, quelque peu douteuse, d’un plon­­geur dont le cordon d’air a aspiré une méduse à la surface, pour la pomper dans sa combi­­nai­­son, la méduse mécon­­tente se retrou­­vant piégée entre ses fesses. Une fois leur mission termi­­née, les plon­­geurs ne peuvent pas tout simple­­ment quit­­ter le complexe. Ils doivent d’abord subir une décom­­pres­­sion. Le calcul équi­­vaut à une jour­­née de décom­­pres­­sion tous les 30 mètres de profon­­deur, plus une jour­­née. Ce qui signi­­fie pour un équi­­page en satu­­ra­­tion à une profon­­deur de 300 mètres une attente de onze jours avant de pouvoir quit­­ter le complexe (les plon­­geurs descendent rare­­ment à plus de 300 mètres, la limite à partir de laquelle ils s’ex­­posent au syndrome nerveux des hautes pres­­sions, causant nausées, vomis­­se­­ments, trem­­ble­­ments, et confu­­sion). Durant la phase de décom­­pres­­sion, la pres­­sion dans le complexe de satu­­ra­­tion est graduel­­le­­ment réduite, par phases suivies de pauses succes­­sives, afin que le corps n’entre pas en état de choc. Le mélange respi­­ra­­toire évolue égale­­ment, jusqu’au dernier jour où les plon­­geurs respirent enfin de l’air normal. En sortant du complexe de satu­­ra­­tion, ils subissent un examen médi­­cal complet et sont gardés en obser­­va­­tion pendant vingt-quatre heures. Ils doivent attendre soixante-douze heures avant d’em­­barquer dans un avion. Si l’équipe de satu­­ra­­tion se trouve déjà à proxi­­mité, leur pres­­ta­­taire les enverra alors sur une autre mission. Il est toujours moins onéreux pour une compa­­gnie pétro­­lière d’en­­ga­­ger un équi­­page déjà en mer, plutôt que de faire venir une nouvelle équipe du conti­nent. Avec un peu de chance, l’équi­­page rejoin­­dra un complexe de satu­­ra­­tion en seule­­ment quelques jours.

Le réflexe d’im­­mer­­sion

Plon­­ger reste un métier dange­­reux, mais pas pour les raisons qui ont hanté les premiers expé­­ri­­men­­ta­­teurs comme Hannes Keller. Un débat passionné reste toujours d’ac­­tua­­lité quant aux réper­­cus­­sions de la plon­­gée en satu­­ra­­tion sur la santé à long terme. Certaines études scien­­ti­­fiques ont démon­­tré un effet modéré sur la perte de mémoire spatiale, la vigi­­lance et le temps de réac­­tion, parmi les plon­­geurs ayant travaillé en satu­­ra­­tion pendant plus de trois ans et demi. Une de ces études a été mention­­née par le gouver­­ne­­ment norvé­­gien en 2000, quand il a été décidé d’ac­­cor­­der plusieurs millions de dollars de compen­­sa­­tion aux plon­­geurs en satu­­ra­­tion ayant travaillé dans l’in­­dus­­trie pétro­­li­­fère en Mer du Nord entre 1965 et 1990. Plus de dix ans après, il n’existe toujours pas de consen­­sus quant aux effets rési­­duels de la plon­­gée en satu­­ra­­tion sur la santé. Le travail en lui-même reste néan­­moins extrê­­me­­ment dange­­reux. Un rapport du CDC en 1998 esti­­mait que le taux de morta­­lité pour des plon­­geurs profes­­sion­­nels était quarante fois supé­­rieur au niveau natio­­nal pour tous les domaines d’ac­­ti­­vité, avec une moyenne annuelle de 180 décès pour 100 000 plon­­geurs actifs. Ces chiffres ont quelque peu baissé cette dernière décen­­nie, durant laquelle, selon les Gardes-côtes améri­­cains, dix-neuf plon­­geurs ont trouvé la mort offshore. Vingt-quatre autres plon­­geurs sont morts inshore (lacs, rivières et ports de pêche où la plon­­gée au tuba peut être pratiquée). Ce qui donne une moyenne globale annuelle d’un décès pour mille plon­­geurs, soit vingt-huit fois la moyenne natio­­nale.

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L’ac­­ci­dent de Chris Lemons

Cela fait de la plon­­gée profes­­sion­­nelle la troi­­sième occu­­pa­­tion la plus dange­­reuse, après la pêche et l’abat­­tage d’arbres. Très peu de ces décès sont impu­­tables à des mala­­dies causées par la décom­­pres­­sion. Au lieu de quoi, les plon­­geurs sont confron­­tés aux mêmes menaces qui guettent tous les travaux requé­­rant l’uti­­li­­sa­­tion d’ap­­pa­­reils volu­­mi­­neux. Sauf que les risques pour un plon­­geur sont multi­­pliés par le danger du travail sous-marin, la vision limi­­tée, et le fait d’être engoncé dans la combi­­nai­­son. La plupart des plon­­geurs ont des histoires horribles à parta­­ger. Paul Spark, actuel­­le­­ment super­­­vi­­seur sur un vais­­seau de support de plon­­gée en Mer du Nord, a travaillé comme plon­­geur pendant vingt-neuf ans. Lors de sa première plon­­gée, en 1977, pour répa­­rer un bloc obtu­­ra­­teur de puits par 120 mètres de fond, sa cloche de plon­­gée a été inon­­dée, le noyant presque, ainsi que son collègue. Plus tard, il a failli être écrasé par une bride pleine de 450 kilos, une plaque servant à scel­­ler l’ex­­tré­­mité d’une conduite ; un « pois­­son-loup plutôt massif » lui a mordu le pied jusqu’au sang ; durant une mission de sauve­­tage sur le Kursk, le sous-marin nucléaire russe qui a sombré dans la mer de Barents en 2000, empor­­tant avec lui ses 118 occu­­pants, il y a eu une grosse explo­­sion. Spark utili­­sait un jet à haute pres­­sion pour percer des trous dans la coque inté­­rieure quand elle a retenti. Il s’en est sorti indemne, et il est retourné, hébété, à son navire de plon­­gée. Il n’a jamais su ce qui avait causé l’ex­­plo­­sion. La liste des plon­­geurs à avoir rendu l’âme en 2012 inclut Bard Sprout, un employé de la Global Diving and Salvage de 29 ans, tué dans le Golfe du Mexique lors d’une plon­­gée pour déta­­cher un filet pris dans l’hé­­lice d’un bateau. Paul De Waal, 27 ans, tué alors qu’il nettoyait la coque d’un bateau de croi­­sière, le Norwe­­gian Star. Pierre Rossouw, 29 ans, employé d’Un­­der­­wa­­ter Engi­­nee­­ring, s’est brisé la nuque lors de la chute d’une grue. Jarrod Hamp­­ton, 22 ans, est mort lors de sa deuxième jour­­née de travail pour Paspa­­ley Pearls, lors d’une plon­­gée pour récu­­pé­­rer des coquilles d’huîtres sauvages au large de la côte nord-ouest austra­­lienne. Felix Dzul, 36 ans, est décédé lors d’une plon­­gée pour récu­­pé­­rer des holo­­thu­­ries au large de la pénin­­sule du Yuca­­tan. Si la plupart des acci­­dents ont lieu durant des plon­­gées aux mélanges, il y a des excep­­tions. Le 25 septembre, un plon­­geur en satu­­ra­­tion du nom de Chris Lemons inspec­­tait une struc­­ture de forage – une grande struc­­ture métal­­lique servant de guide à la foreuse – dans le champ pétro­­li­­fère de Hunting­­ton en Mer du Nord, à 180 km d’Aber­­deen, en Écosse. La struc­­ture se trou­­vait à 100 mètres sous la surface. La cloche de plon­­gée de Lemons a été treuillée par un navire nommé le DSV Bibby Topaz. Tandis que Lemons et son parte­­naire de plon­­gée condui­­saient des tests sur la struc­­ture, le GPS du Bibby Topaz est tombé en panne et le navire s’est mis à déri­­ver avec le courant, empor­­tant avec lui la cloche de plon­­gée. Lemons et son parte­­naire ont été arra­­chés à la struc­­ture par leurs cordons ombi­­li­­caux. L’autre plon­­geur est parvenu à nager jusqu’à la cloche, mais le cordon de Lemons s’est prit dans la struc­­ture et s’est déchiré. Cinq minutes plus tard, le Bibby Topaz avait dérivé à plus de 250 mètres, aban­­don­­nant Lemons sur la struc­­ture, sans réserve d’air ou d’eau chaude. Il avait bien une réserve d’ur­­gence en oxygène, mais son réser­­voir en conte­­nait pour quinze minutes maxi­­mum. Afin de conser­­ver l’oxy­­gène, Lemons s’est assis au milieu de la struc­­ture et a tenté, malgré les tempé­­ra­­tures glaciales, de rester aussi immo­­bile que possible. Quand sa réserve d’oxy­­gène s’est épui­­sée, il s’est évanoui. Quinze autres minutes passèrent avant que le plon­­geur de secours ne loca­­lise Lemons et le ramène à la cloche. Par miracle, bien que Lemons n’ait pas respiré pendant quinze minutes, il a pu être réanimé. La froi­­deur de l’eau semble avoir été un facteur crucial. Par instinct, tous les mammi­­fères, lors d’une submer­­sion dans l’eau froide, suspendent ou limitent les opéra­­tions super­­­flues afin de conser­­ver le plus d’éner­­gie possible pour survivre ; c’est ce qu’on appelle le réflexe d’im­­mer­­sion. Le cœur bat lente­­ment, les vais­­seaux sanguins se contractent, le méta­­bo­­lisme ralen­­tit, la diges­­tion s’ar­­rête. Comme un ordi­­na­­teur puisant sur sa batte­­rie, le corps s’éteint afin de préser­­ver ce qu’il en reste. Si Lemons n’avait pas perdu son cordon d’eau chaude, il est peu probable qu’il en serait sorti vivant.

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Chris Lemons à plusieurs centaines de mètres de profon­­deur

Durant les cinq dernières années, le salaire moyen d’un plon­­geur a augmenté de 50 %. « Parce qu’il existe des appa­­reils télé­­gui­­dés plus sophis­­tiqués, tout le monde veut croire que la plon­­gée humaine tend à dispa­­raître », m’in­­dique Phil Newsum, le direc­­teur de l’ADCI. « Mais il reste beau­­coup d’ac­­ti­­vi­­tés sous-marines néces­­si­­tant une inter­­­ven­­tion humaine, et ce n’est pas prêt de s’ar­­rê­­ter. » J’ai demandé à Newsum s’il avait des regrets, à un niveau profes­­sion­­nel. « Il y a un prix à payer, dit-il. Mais beau­­coup de gens passent leur vie à cher­­cher quelque chose à aimer, et je l’ai trouvé. Tout le monde dans ce milieu peut s’en enor­­gueillir. À chaque fois que je rencontre de nouvelles personnes, elles veulent en savoir plus sur mon travail. Personne ne pose ces ques­­tions à un docteur, à un avocat ou un infor­­ma­­ti­­cien. » « C’est vrai qu’on ressent cette décharge d’adré­­na­­line – c’est proba­­ble­­ment ce qui a poussé la majeure partie d’entre nous à travailler dans cette indus­­trie. Mais je ne me consi­­dère pas pour autant comme un casse-cou. Ma vraie passion est pour les grands fonds. L’in­­connu me fascine. » Ce qui le place dans la même caté­­go­­rie que les Hannes Keller et Peter Small, mais sans doute pas de Shell.


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « Diving Deep into Danger », paru dans la New York Review of Books. Couver­­ture : Un plon­­geur en satu­­ra­­tion, par Eric Lipp­­mann.

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