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par Nathaniel Rich | 19 août 2014

La mort de Martha

La première fois que Ben Novak vit un pigeon migra­teur, il tomba à genoux et resta dans cette posi­tion, bouche bée, pendant vingt minutes. Il avait 16 ans. À 13 ans, il avait fait le serment de consa­crer sa vie à la résur­rec­tion d’es­pèces dispa­rues. À 14 ans, il avait décou­vert la photo d’un pigeon migra­teur dans un livre de l’Au­du­bon Society et en était tombé « amou­reux ». Mais il ne savait pas que le musée des sciences du Minne­sota, qu’il visi­tait alors dans le cadre d’un programme esti­val pour les lycéens du Dakota du nord, en possé­dait dans sa collec­tion. La surprise fut totale lorsqu’il passa devant une armoire conte­nant deux pigeons natu­ra­li­sés, un mâle et une femelle, figés dans des pauses natu­relles. Il fut submergé par la stupeur, la tris­tesse, et par la beauté des oiseaux : l’au­burn clair de leur poitrine, le gris ardoise de leur dos et la parure irisée de leur nuque qui, en fonc­tion de l’angle et de la lumière, prend des reflets violets, fuch­sia ou verts. Avant que les adultes ne le traînent hors de la pièce, Ben Novak prit une photo avec son appa­reil jetable. Mais le flash était trop fort et lorsque la pelli­cule fut déve­lop­pée plusieurs semaines après, il constata amère­ment que la photo était ratée. Elle était toute blanche, un simple éclair de lumière aveu­glante.

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Aile de Rollier bleu 
Albrecht Dürer, 1512

Dans la décen­nie qui suivit, Novak rendit visite à 339 pigeons voya­geurs – au musée Burke de Seat­tle, au musée Carne­gie d’his­toire natu­relle de Pitts­burgh, au musée améri­cain d’his­toire natu­relle de New York et au dépar­te­ment orni­tho­lo­gique de Harvard, qui détient 145 spéci­mens, dont 8 préser­vés dans des jarres d’étha­nol, 31 œufs et un pigeon partiel­le­ment albi­nos. On ne compte plus que 1532 spéci­mens de pigeons voya­geurs dans le monde. Le 1er septembre 1914, Martha, le dernier pigeon migra­teur améri­cain en capti­vité, est mort au zoo de Cincin­nati. Elle avait survécu quatre ans de plus que George, l’avant-dernier survi­vant de son espèce et son seul compa­gnon. L’an­nonce de l’ex­tinc­tion immi­nente avait fait de Martha une véri­table attrac­tion pour touristes. Dépri­mée, ou simple­ment trop vieille, elle ne fit presque aucun mouve­ment pendant ses dernières années. Les visi­teurs du zoo, déçus, lui lançaient des poignées de sable dans l’es­poir de susci­ter une réac­tion. Quand elle finit par mourir, son corps fut trans­féré à la Cincin­nati Ice Company et congelé dans un cube de glace de 110 kilos, avant d’être ache­miné en train jusqu’à la Smith­so­nian Insti­tu­tion, où il fut empaillé, fixé et fina­le­ment visité, 99 ans plus tard, par Ben Novak. Le fait que l’on sache si préci­sé­ment où et quand le dernier pigeon migra­teur connu est mort est une des nombreuses parti­cu­la­ri­tés qui carac­té­risent cette espèce. Plusieurs milliers d’es­pèces animales s’éteignent chaque année mais on ne s’en rend pas compte, car on ignore pour beau­coup jusqu’à leur exis­tence. S’il est impos­sible de passer à côté de l’ex­tinc­tion du pigeon migra­teur, c’est parce que jusqu’en 1880, c’était le verté­bré le plus répandu d’Amé­rique du Nord. Il consti­tua un temps près de 40 % des oiseaux du conti­nent. Dans A Feathe­red River Across the Sky, Joel Green­berg explique que sa popu­la­tion « pour­rait avoir dépassé en nombre celle de tout autre oiseau sur Terre. » En 1860, un natu­ra­liste observa un groupe qu’il esti­mait conte­nir 3 717 120 000 pigeons. À titre de compa­rai­son, il existe actuel­le­ment 260 millions de pigeons biset. L’aire de nidi­fi­ca­tion d’un pigeon migra­teur mesu­rait envi­ron 1 400 km2, soit 37 fois la surface de Manhat­tan. L’in­croyable profu­sion de cette espèce était un appel au massacre. Les oiseaux étaient chas­sés pour leur viande, qui se vendait par tonnes (à l’autre bout de la chaîne, Delmo­nico servait de la côte­lette de pigeon), pour leur huile et leurs plumes, et pour le diver­tis­se­ment spor­tif. Malgré cela, leur rapide déclin – de 5 milliards à l’ex­tinc­tion totale en quelques dizaines d’an­nées seule­ment – laissa la plupart des Améri­cains complè­te­ment décon­te­nan­cés. Un maga­zine scien­ti­fique publia un article affir­mant que les oiseaux avaient tous fui vers le désert d’Ari­zona. D’autres avan­cèrent l’idée que les pigeons avaient trouvé refuge dans les forêts de pins chiliennes, ou quelque part à l’est du détroit de Puget, ou bien encore en Austra­lie. Selon une autre théo­rie, les pigeons voya­geurs auraient rejoint une volée unique et gigan­tesque qui aurait ensuite disparu dans le triangle des Bermudes.

La résur­rec­tion

Stewart Brand est né à Rock­ford, dans l’Il­li­nois, en 1938. Il n’a jamais oublié la voix trem­blante de sa mère lorsqu’elle lui parlait des pigeons voya­geurs de son enfance. L’été, la famille Brand partait en vacances dans le haut du Michi­gan, près de la rivière aux Pigeons, l’un des centaines de lieux bapti­sés ainsi par les améri­cains. (À lui seul, le Michi­gan compte 4 rivières aux Pigeons, 4 lacs du Pigeon, 2 criques du Pigeon, une baie aux Pigeons, une colline aux Pigeons et la pointe du Pigeon). Les anciens racon­taient des histoires à propos des pigeons, qui forgèrent dans l’es­prit de Brand de véri­tables mythes. Ils racon­taient que les volées étaient si grandes qu’elles masquaient le soleil. L’amour que Brand portait à la nature prit des formes diverses, mais aucune ne surpassa en influence le Whole Earth Cata­log, qu’il entama en 1968 et révisa jusqu’en 1984. Brand disait du cata­logue, un dense recueil d’ou­tils et de pratiques envi­ron­ne­men­tales, qu’il encou­ra­geait entre autres le « pouvoir indi­vi­duel ». Effec­ti­ve­ment, le succès du Whole Earth Cata­log lui apporta plus de pouvoirs qu’au commun des mortels, et lui permit d’ap­pro­cher faci­le­ment les penseurs les plus imagi­na­tifs et les patrons suffi­sam­ment riches pour finan­cer leurs idées les plus ambi­tieuses. Au fil des deux dernières décen­nies, plusieurs de ces idées se sont concré­ti­sées sous l’égide de la fonda­tion Long Now, une ONG que Brand a aidé à mettre en place en 1996 pour suppor­ter les projets dits de «  respon­sa­bi­lité durable ». Parmi ces projets figure une horloge de 10 mètres de haut, censée tour­ner pendant les 10 000 prochaines années, finan­cée à hauteur de 42 millions de dollars par le fonda­teur d’Ama­zon, Jeff Bezos, et située dans le creux d’une montagne qu’il possède près de Van Horn au Texas. Un disque de nickel pur gravé en 1 500 langues diffé­rentes a égale­ment été fixé sur la sonde spatiale Rosetta, qui devrait atter­rir cette année sur la comète 67P/Churyu­mov-Gera­si­menko, à plus de 800 millions de kilo­mètres de la Terre.

« Un ou deux mammouths ne consti­tue­raient pas un succès, il en faudrait 100 000. » — Stewart Brand

Il y a trois ans, Brand invita son ami le zoolo­giste Tim Flan­nery à s’ex­pri­mer lors d’un sémi­naire de Long Now sur la réflexion à long terme, un rendez-vous qui se tient chaque mois à San Fran­cisco. Le débat s’in­ti­tu­lait : « L’ex­tinc­tion totale de la vie sur Terre est-elle évitable ? » Pendant la phase ques­tions-réponses qui s’en­sui­vit, Brand, traquant une lueur d’es­poir, mentionna une nouvelle approche de préser­va­tion écolo­gique qui gagnait en popu­la­rité : la résur­rec­tion d’es­pèces éteintes, comme le mammouth laineux, à l’aide de nouvelles tech­no­lo­gies du génome déve­lop­pées par le biolo­giste molé­cu­laire d’Har­vard, George Church. « Le retour de la vie sauvage, des loups, des bisons, donne de l’es­poir aux gens », expliqua Brand lors du sémi­naire. Il fit une pause avant d’ajou­ter : « J’ima­gine que nous pour­rions ressus­ci­ter les pigeons voya­geurs, je n’y avais jamais pensé avant. » Brand devint obsédé par cette idée. Rame­ner à la vie des espèces dispa­rues était exac­te­ment le genre de projet à la fois ambi­tieux, inter­dis­ci­pli­naire et légè­re­ment cinglé qui pouvait lui plaire. Trois semaines après sa conver­sa­tion avec Flan­nery, Brand envoya un cour­riel à Church et au biolo­giste Edward O. Wilson :

« Chers Ed et Geor­ge…

La mort du dernier pigeon migra­teur améri­cain en 1914 a brisé le cœur du public et convaincu tout le monde que l’ex­tinc­tion est le cœur de la rela­tion entre l’hu­ma­nité et la nature.

George, pour­rions-nous ressus­ci­ter l’es­pèce grâce aux tech­no­lo­gies géné­tiques ? J’ai souve­nir d’une conver­sa­tion avec Ed devant un pigeon empaillé au musée de zoolo­gie compa­rée [à Harvard, dont Wilson est membre émérite], et il existe d’autres spéci­mens natu­ra­li­sés au Smith­so­nian et à Toronto, qui disposent, je présume, des gènes néces­saires. Ce serait certai­ne­ment plus simple que de faire revivre les mammouths laineux, la cause que vous avez embras­sée.

Les mouve­ments envi­ron­ne­men­taux et de préser­va­tion se sont empê­trés dans une vue tragique de la vie. Le retour des pigeons voya­geurs pour­rait les en faire sortir et les invi­ter à perce­voir la biotech­no­lo­gie comme un outil écolo­gique plutôt qu’une menace pour notre siècle… Je serais ravi de fonder une ONG pour finan­cer la résur­rec­tion du pigeon migra­teur.

Projet dingue. Cela pour­rait être marrant. Nous amélio­re­rions les choses. Cela pour­rait, comme on dit, faire avan­cer l’His­toire.

Qu’en pensez-vous ? »

En moins de trois heures, Church répon­dit avec un plan détaillé pour rame­ner à la vie « une volée de millions, voire de milliards » de pigeons voya­geurs sur la Terre. En février 2012, Church héber­gea un sémi­naire à l’école de méde­cine de Harvard inti­tulé « Rame­ner les pigeons voya­geurs ». Il exposa sa nouvelle tech­no­lo­gie de modi­fi­ca­tion du génome, et d’autres biolo­gistes et spécia­listes aviaires s’en­thou­sias­mèrent pour son idée. « La dé-extinc­tion est passée du concept à la réalité poten­tielle juste devant nos yeux », explique Ryan Phelan, la femme de Brand, une entre­pre­neure à l’ori­gine d’une société pion­nière en méde­cine géné­tique, « on a compris qu’on pouvait le faire pour le pigeon migra­teur, mais aussi pour d’autres espèces. Cela susci­tait tant d’in­té­rêt et il y avait telle­ment d’idées qui fusaient qu’il nous a fallu créer une infra­struc­ture autour du projet. On ne reve­nait pas de ce qu’on avait déclen­ché. » Phelan, 61 ans, devint direc­trice exécu­tive du nouveau projet, qu’ils nommèrent Résur­rec­tion et Restau­ra­tion. Plusieurs mois plus tard, la Natio­nal Geogra­phic Society accueillit une plus grande confé­rence pour débattre des ques­tions scien­ti­fiques et éthiques soule­vées par le projet de « dé-extinc­tion ». Brand et Phelan invi­tèrent 36 des plus grands ingé­nieurs géné­tiques et biolo­gistes mondiaux, parmi lesquels Stan­ley Temple, un des fonda­teurs de la conser­va­tion biolo­gique ; Oliver Ryder, direc­teur du zoo congelé du zoo de San Diego, qui stocke les cellules conge­lées d’es­pèces en danger ; et Sergey Zimov, qui a créé en Sibé­rie une réserve expé­ri­men­tale du nom de Pleis­to­cene Park, qu’il espère peupler de mammouths laineux.

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Smilo­don
Charles R. Knight, 1936

À l’idée de Brand, qui pensait que le projet des pigeons pour­rait susci­ter un « signe d’es­poir pour la conser­va­tion », vinrent s’ajou­ter nombre d’ar­gu­ments écolo­giques en faveur de la dé-extinc­tion, avan­cés par d’autres parti­ci­pants à la confé­rence. Tout comme la dispa­ri­tion d’es­pèces fait bais­ser la richesse d’un écosys­tème, l’ad­di­tion de nouveaux animaux pour­rait avoir l’ef­fet inverse. La néces­sité pour les mammouths de brou­ter, par exemple, pour­rait encou­ra­ger l’es­sor d’une variété d’herbe qui endi­gue­rait la fonte du perma­frost de l’Arc­tique – un avan­tage signi­fi­ca­tif étant donné que le perma­frost arctique retient deux à trois fois la quan­tité de carbone absor­bée par les forêts équa­to­riales mondiales. « On a struc­turé le projet à des fins de conser­va­tion », dit Brand. « Nous ressus­ci­tons les mammouths pour restau­rer les steppes de l’Arc­tique. Un ou deux mammouths ne consti­tue­raient pas un succès, il en faudrait 100 000. » Un argu­ment moins scien­ti­fique mais néan­moins persua­sif a été avancé par les éthi­ciens Hank Greely et Jacob Sher­kow, tous deux de l’uni­ver­sité de Stan­ford. Dans un article publié dans Science, ils expliquent que le projet de dé-extinc­tion doit être pour­suivi parce qu’il est vrai­ment cool. « Cela pour­rait deve­nir une attrac­tion majeure, et peut-être est-ce là le plus gros avan­tage de la dé-extinc­tion. Voir un mammouth laineux vivant serait sans doute très cool. » Ben Novak n’avait pas besoin d’être convaincu. Quand il apprit que Résur­rec­tion et Restau­ra­tion avait décidé de rame­ner à la vie les pigeons voya­geurs, il envoya un e-mail à Church, qui le trans­mit à Brand et Phelan. « Les pigeons voya­geurs ont toujours été ma passion », écrit Novak. « Peu importe la façon dont je peux contri­buer à ce projet, ce serait un honneur. »

La construc­tion du génome

Derrière les sigles « danger biolo­gique » et les portes sécu­ri­sées qui gardent l’en­trée du labo­ra­toire paléo­gé­no­mique de l’uni­ver­sité de Cali­for­nie, à Santa Cruz, je n’ai trouvé ni défense de mammouth, ni œuf de dino­saure, ni mous­tique pris dans l’ambre, juste une vaste pièce stérile dans laquelle Novak et plusieurs étudiants étaient occu­pés à consul­ter leurs messa­ge­ries Gmail. Le seul travail en cours s’ap­pelle Metro­plex, une figu­rine de géant Trans­for­mers que Novak a construit et qui gît cour­bée sur son clavier comme un robot mort. Novak, âgé de 27 ans, s’est empressé de m’as­su­rer que la construc­tion du génome du pigeon migra­teur était en cours. En fait, cela fait des années. Beth Shapiro, une des scien­ti­fiques respon­sables du labo­ra­toire, a commencé à séquen­cer l’ADN de l’es­pèce en 2001, dix ans avant que Brand n’en ait eu l’idée. Le proces­sus de séquençage est actuel­le­ment dans la phase d’ana­lyse des données, ce qui laisse à Novak – qui a étudié l’éco­lo­gie mais n’a aucune quali­fi­ca­tion parti­cu­lière en science – le temps de se docu­men­ter sur la dé-extinc­tion, d’écrire ses propres rapports sur la rela­tion écolo­gique entre les pigeons voya­geurs et les noise­tiers, et de corres­pondre avec les autres scien­ti­fiques travaillant sur des sujets simi­laires. Entre autres, le projet Uruz, qui croise du bétail afin de créer de nouvelles espèces qui se rapprochent des aurochs, une race de bœufs sauvages dispa­rue depuis 1627. Novak suit égale­ment le travail d’un groupe qui espère, grâce à la géné­tique, recréer une sous-espèce de tétras des prai­ries, vola­tile sauvage disparu en 1932. À noter enfin, le projet Laza­rus, qui tenter de ressus­ci­ter une grenouille austra­lienne éteinte depuis trente ans et qui avait la parti­cu­la­rité de donner nais­sance par la bouche. En tant qu’u­nique employé à plein temps de Brand et Phelan au sein de Résur­rec­tion et Restau­ra­tion, Novak rassemble les cour­riels envoyés par des scien­ti­fiques impa­tients de travailler sur de nouvelles espèces candi­dates à la résur­rec­tion, comme le grizzli de Cali­for­nie, la perruche de Caro­line, le tigre de Tasma­nie, la vache de mer de Stel­ler et le grand pingouin, dont aucun spéci­men n’a été aperçu depuis 1844, quand les deux derniers survi­vants connus ont été étran­glés par des pêcheurs islan­dais. Parce que la dé-extinc­tion requiert la colla­bo­ra­tion de plusieurs disci­plines, Phelan voit son projet comme un « faci­li­ta­teur » permet­tant de connec­ter les géné­ti­ciens, les biolo­gistes molé­cu­laires et les biolo­gistes de la conser­va­tion et de synthèse. Elle espère aussi pouvoir permettre la concré­ti­sa­tion de projets expé­ri­men­taux. Elle et Novak ont compris que la nouvelle disci­pline que consti­tue la dé-extinc­tion va prendre de l’am­pleur, qu’ils y parti­cipent ou non. Elle dit « simple­ment vouloir que les choses se fassent de façon respon­sable ». Quand Novak a rejoint le labo­ra­toire de Shapiro, il ne connais­sait rien ni personne à Santa Cruz. Un an plus tard, si on fait abstrac­tion de quelques dîners sur le remorqueur de Brand à Sausa­lito, les choses n’ont pas changé. Novak passe le plus clair de son temps seul avec ses pensées et ses animaux morts. Mais il en a toujours été de même pour celui qui a grandi dans une maison située à 5 km des premiers voisins, à mi-chemin entre Willis­ton, la 8e ville du Dakota du Nord, et Alexan­der, dont la popu­la­tion s’élève à 269 habi­tants. Enfant, Novak se prome­nait souvent seul dans les badlands alen­tours, explo­rant une gigan­tesque forêt pétri­fiée qui traverse les forma­tions rocheuses de Senti­nel Butte. Il y a 50 millions d’an­nées, la partie ouest du Dakota du Nord ressem­blait aux Ever­glades de Floride. Novak trou­vait souvent des vertèbres, des phalanges et des frag­ments de côtes d’es­pèces de croco­diles éteintes ou de champ­so­sau­rus. Il se trou­vait alors à deux heures de route du ranch Elkhorn, où Théo­dore Roose­velt déve­loppa ses théo­ries sur la protec­tion de la vie sauvage qui menèrent à la préser­va­tion de près de 93 000 hectares de terre. Les écoles locales mirent l’ac­cent sur l’éco­lo­gie dans leurs programmes de sciences. En classe de 6e, Novak fut stupé­fait d’ap­prendre qu’il vivait une ère d’ex­tinc­tion massive. (Les scien­ti­fiques prévoient que l’in­fluence humaine sur la compo­si­tion de l’at­mo­sphère pour­rait tuer un quart des espèces de mammi­fères, un cinquième des reptiles et un sixième des oiseaux d’ici 2050.) « Je me suis senti soli­daire de ces espèces », m’a-t-il dit. « Peut-être parce que je passais beau­coup de temps seul. » Après l’ob­ten­tion de son diplôme de la Montana State Unive­ri­sity à Boze­man, Novak demanda à étudier sous l’égide de Beth Shapiro, qui avait déjà entamé le séquençage de l’ADN du pigeon migra­teur. Il fut refusé. « J’ap­pré­ciais son dévoue­ment envers les oiseaux, mais j’avais peur que son zèle n’in­ter­fère dans sa capa­cité à s’ap­pliquer sérieu­se­ment à la science », m’ex­pliqua-t-elle. Fina­le­ment, Novak inté­gra un programme au sein du McMas­ter Ancient DNA Center à Hamil­ton, dans l’On­ta­rio, où il travailla au séquençage de l’ADN des masto­dontes. Il restait cepen­dant obsédé par les pigeons voya­geurs. Il décida que s’il ne parve­nait pas à inté­grer le labo­ra­toire de Shapiro, il procé­de­rait lui-même au séquençage du génome du pigeon. Il avait besoin d’échan­tillons de tissus. Il écri­vit donc à tous les musées qui, à sa connais­sance, possé­daient des spéci­mens de pigeons empaillés. Il essuya plus de trente refus avant que le Chica­go’s Field Museum n’ac­cepte de lui envoyer une petite tranche d’or­teil de pigeon. Un labo­ra­toire de Toronto effec­tua le séquençage pour un peu plus de 2 500 dollars, que Novak rassem­bla grâce à sa famille et ses amis. Il commençait juste à analy­ser les données lorsqu’il enten­dit parler de Résur­rec­tion et Restau­ra­tion.

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Mammouth
Charles R. Knight, 1935

Après qu’il eut été embau­ché, Shapiro offrit à Novak un bureau au sein du labo­ra­toire paléo­gé­no­mique de l’uni­ver­sité de Cali­for­nie. Là, il put assis­ter au séquençage en direct. Lorsqu’on lui demande ce qu’il fait dans la vie, Novak répond désor­mais qu’il travaille à la résur­rec­tion des pigeons voya­geurs. Novak est grand et un brin solen­nel, poli et peu enclin à la conver­sa­tion, sauf si elle porte sur les pigeons voya­geurs, ce qui finit toujours par être le cas. L’une des rares fois où je l’ai vu rire fut lorsque je lui deman­dai s’il pensait que la dé-extinc­tion pour­rait s’avé­rer impos­sible. Il me rappela aussi­tôt qu’elle avait déjà eu lieu. Il y a plus de dix ans, une équipe compre­nant Alberto Fernán­dez-Arias (aujourd’­hui conseiller sur le projet Résur­rec­tion et Restau­ra­tion) a ressus­cité un Bucardo, une chèvre des montagnes égale­ment connue sous le nom d’Ibex des Pyré­nées éteinte depuis 2000. Le dernier spéci­men vivant était une femelle de 13 ans nommée Celia. Avant sa mort – écra­sée par la chute d’un arbre –, Fernán­dez-Arias préleva de la peau dans son oreille, qu’il congela dans du nitro­gène liquide. Grâce à la même tech­nique qui avait servi à créer la brebis Dolly, le premier mammi­fère cloné, les scien­ti­fiques utili­sèrent l’ADN de Celia pour créer des embryons qu’ils implan­tèrent ensuite dans les utérus de 57 chèvres. L’une des gros­sesses réus­sies débou­cha sur une nais­sance le 30 juillet 2003. « À notre connais­sance, c’est le premier animal né d’une espèce dispa­rue », raconte l’équipe. Mais il ne vécut pas long­temps. Après avoir bataillé pendant plusieurs minutes pour respi­rer, le petit s’étouffa et mourut. Cette méthode de clonage, dite de trans­fert de noyau de cellules soma­tiques, ne peut être utili­sée que pour les espèces dont on dispose d’échan­tillons cellu­laires. Pour les espèces comme le pigeon migra­teur, qui ont eu le malheur de s’éteindre avant la décou­verte de la cryo­pré­ser­va­tion, le proces­sus est plus compliqué. La première étape consiste à recons­truire leur génome. Cela est diffi­cile car l’ADN commence à se dété­rio­rer au moment même de la mort. L’ADN se mélange alors à celui d’autres orga­nismes avec lesquels il entre en contact, comme les cham­pi­gnons, les bacté­ries et d’autres animaux. Si l’on compare un brin d’ADN à un livre, alors l’ADN d’un animal mort n’est qu’un amas de piles de pages déchi­rées dont on ne tire intacts que quelques para­graphes, phrases, ou parfois à peine quelques mots. Ces débris ne sont pas dans le bon ordre et tous n’ap­par­tiennent pas au même livre. Et le livre est inter­mi­nable : le génome du pigeon comprend envi­ron 1,2 milliards de paires de bases. Si chaque paire était un mot, le livre du pigeon migra­teur comp­te­rait 4 millions de pages. Il existe un raccourci. Le génome d’une espèce parente présente un ADN en grande partie iden­tique et peut servir d’em­preinte, ou de char­pente. Le plus proche cousin du pigeon migra­teur est le pigeon à queue barrée, dont Shapiro effec­tue actuel­le­ment le séquençage. En compa­rant les frag­ments d’ADN du pigeon migra­teur avec le génome d’es­pèces simi­laires, les cher­cheurs peuvent recréer une version approxi­ma­tive de celui du pigeon migra­teur. Le degré d’exac­ti­tude du résul­tat est impos­sible à mesu­rer. Comme dans toute traduc­tion, on y trou­ve­rait sûre­ment des erreurs de gram­maire, des phrases bancales et peut-être quelques mots manquants, mais le livre serait déchif­frable. Et l’his­toire qu’il raconte devrait valoir le coup. Shapiro espère arri­ver au bout du proces­sus d’ici quelques mois. Les cher­cheurs auront alors à dispo­si­tion dans leurs disques durs un modèle valable de génome de pigeon migra­teur améri­cain. En ouvrant le fichier sur un ordi­na­teur, vous pour­riez obser­ver une chaine de 1,2 milliards de lettres, toutes des A, G, C ou T. Shapiro espère publier son analyse du génome d’ici le 1er septembre 2014, à temps pour le cente­naire de la mort de Martha.

MAGE est surnom­mée « la machine à évolu­tion » car elle peut inté­grer des millions d’an­nées de muta­tion géné­tique en quelques minutes.

Malheu­reu­se­ment, c’est la partie le plus simple du travail. Le génome devra ensuite être inté­gré dans une cellule vivante. Plus facile à dire qu’à faire. Les biolo­gistes molé­cu­laires commen­ce­ront par tenter leur chance sur des cultures de cellules de pigeons à queue barrée. La culture de cellules consiste à faire croître du tissus vivant dans des boîtes de Pétri. Les cellules d’oi­seaux sont parti­cu­liè­re­ment diffi­ciles à culti­ver. Elles préfèrent ne pas être extraites du corps. « Pour les oiseaux », explique Novak, « c’est l’étape la plus diffi­cile. » Mais c’est surtout une ques­tion d’ef­fort et de persé­vé­rance – en d’autres mots, une ques­tion de temps, ce dont Résur­rec­tion et Restau­ra­tion dispose en abon­dance. Si les scien­ti­fiques parviennent à culti­ver des souches de cellules de pigeons à queue barrée, ils pour­ront commen­cer à trafiquer son code géné­tique. Les biolo­gistes comparent cela à un travail de copier-coller. Ils rempla­ce­ront des morceaux d’ADN de pigeon à queue barrée par ceux, synthé­tiques, de pigeon migra­teur, jusqu’à corres­pondre au modèle de génome recons­ti­tué. Dans cette entre­prise, ils béné­fi­cie­ront de l’aide d’une nouvelle tech­no­lo­gie fantas­tique, mise au point par George Church et qui porte le nom runique bien choisi de MAGE (pour Multi­plex Auto­ma­ted Genome Engi­nee­ring). MAGE est surnom­mée « la machine à évolu­tion » car elle peut inté­grer des millions d’an­nées de muta­tion géné­tique en quelques minutes. Une fois les miracles de MAGE accom­plis, les scien­ti­fiques obtien­dront dans leurs boîtes de Pétri des cellules vivantes de pigeon migra­teur, ou du moins ce qu’ils appel­le­ront des cellules vivantes de pigeon migra­teur. Ensuite, les biolo­gistes intro­dui­raient ces cellules vivantes dans l’em­bryon d’un pigeon à queue barrée. Pas de tour de magie ici : il suffit de tran­cher le haut d’un œuf de pigeon, d’y injec­ter les cellules de pigeon migra­teur et de recou­vrir le trou avec un maté­riau ressem­blant à de la cello­phane. Les cellules souches géné­tique­ment modi­fiées se gref­fe­raient à l’em­bryon – à ses gonades pour être exact. À l’éclo­sion, l’oi­sillon devrait ressem­bler et agir comme un pigeon à queue barrée. Mais il aura un secret. Si c’est un mâle, son sperme sera celui d’un pigeon migra­teur améri­cain ; si c’est une femelle, ses œufs seront ceux d’un pigeon migra­teur. Ces créa­tures – pigeon à queue barrée à l’ex­té­rieur, pigeon migra­teur à l’in­té­rieur – sont appe­lées des « chimères ». Ces chimères seraient ensuite croi­sées entre elles pour géné­rer des pigeons voya­geurs. Novak espère obser­ver la nais­sance du premier petit pigeon migra­teur améri­cain d’ici 2020, même s’il pense que 2025 est plus réaliste. À ce stade, le proces­sus de dé-extinc­tion passe­rait du labo­ra­toire au poulailler. Des biolo­gistes du déve­lop­pe­ment et du compor­te­ment pren­draient le relais, juste à temps pour répondre à des ques­tions diffi­ciles. Les oisillons repro­duisent le compor­te­ment de leurs parents. Comment élève-t-on un pigeon migra­teur sans parent de sa propre espèce ? Et comment entraîne-t-on des pigeons à queue barrée à éduquer les étranges créa­tures sorties de leurs œufs, des oisillons qui leur semble­raient peut-être mons­trueux, un genre de Rose­ma­ry’s baby aviaire ?

Réponse à tout

Malgré les simi­la­ri­tés géné­tiques entre les deux espèces de pigeons, des diffé­rences signi­fi­ca­tives demeurent. Les pigeons à queue barrée sont des oiseaux occi­den­taux qui migrent sur de vastes distances du nord au sud ; les pigeons voya­geurs vivaient à l’est du conti­nent et n’avaient pas de compor­te­ment migra­toire fixe. Pour faci­li­ter la tran­si­tion entre des parents à queue barrée et des oisillons voya­geurs, l’un des parte­naires de Résur­rec­tion et Restau­ra­tion va bien­tôt commen­cer à élever des pigeons à queue barrée comme des pigeons voya­geurs. Il va modi­fier leur régime alimen­taire, leurs habi­tudes migra­toires et leur envi­ron­ne­ment. Le compor­te­ment de chaque géné­ra­tion suivante se rappro­chera peu à peu de celui de leur cousin géné­tique. Novak explique : « Avec un peu de chance, nous aurons des pigeons à queue barrée qui seront de faux parents pigeons voya­geur. » Aussi impro­bable que cela puisse paraître, il existe des précé­dents. Des espèces de substi­tu­tion ont déjà été utili­sées dans l’éle­vage de pigeons. Durant le proces­sus de repro­duc­tion, de petites modi­fi­ca­tions seraient appor­tées au génome afin d’as­su­rer la diver­sité géné­tique au sein de la popu­la­tion. Au bout de trois à cinq ans, certains oiseaux seraient trans­fé­rés dans des volières exté­rieures plus spacieuses, où ils seraient expo­sés à la nature pour la première fois : arbres, météo, bacté­ries. Des biolo­gistes spécia­listes des popu­la­tions restreintes et d’autres, travaillant sur la réin­ser­tion d’es­pèces, seraient consul­tés. Ensuite, on intro­dui­rait un par un d’autres animaux dans les volières. Les pigeons seraient chan­gés de volières à plusieurs reprises pour stimu­ler les réflexes migra­toires. Les écolo­gistes étudie­raient comment les oiseaux influent sur leur envi­ron­ne­ment et sont influen­cés en retour. Au bout de dix ans, une partie des oiseaux des volières seraient lâchés dans la nature, munis d’un GPS implanté sous la peau. Le projet sera consi­déré comme réussi si la popu­la­tion réin­tro­duite est capable de se repro­duire sans qu’il soit besoin de relâ­cher d’autres pigeons des volières. Novak pense que cela pour­rait arri­ver vingt-cinq ans après que les premiers oiseaux auront été lâchés dans la nature, à savoir en 2060. Et il espère bien être là pour y assis­ter.

« La nature produit des monstres. La nature produit des menaces. La plupart des choses qui nous menacent le plus sont issues de la nature. » — David Hauss­ler

Pendant que les pigeons de Novak se repro­duisent, Résur­rec­tion et Restau­ra­tion aura entamé le même proces­sus avec d’autres espèces, éteintes ou en danger. En plus du mammouth laineux, les candi­dats comprennent le putois à pieds noirs, l’ota­rie moine des Caraïbes, le singe-lion doré, le pic à bec d’ivoire et le rhino­cé­ros blanc du nord, autant d’es­pèces dont il ne subsiste aujourd’­hui que quelques spéci­mens. Pour les espèces en voie de dispa­ri­tion dont il ne reste que quelques membres, les scien­ti­fiques intro­dui­raient une diver­si­fi­ca­tion géné­tique pour éviter la consan­gui­nité. Pour les espèces en danger de conta­gion, un effort serait fait pour forti­fier leur ADN avec des gênes résis­tants aux mala­dies. Des millions de chauve-souris d’Amé­rique du Nord sont mortes ces dix dernières années du syndrome du nez blanc, une mala­die ainsi nommée à cause d’un cham­pi­gnon mortel proba­ble­ment importé d’Eu­rope. Beau­coup d’es­pèces de chauve-souris euro­péennes semblent être immu­ni­sées contre ce cham­pi­gnon ; si le gène respon­sable de cet immu­nité est iden­ti­fié, il pour­rait être isolé et implanté à celles d’Amé­rique du Nord. Le terme scien­ti­fique pour ce type d’in­ter­ven­tion géné­tique est « adap­ta­tion faci­li­tée ». Résur­rec­tion et Restau­ra­tion pour­rait aussi s’ap­pe­ler « Résur­rec­tion, Restau­ra­tion et Amélio­ra­tion ». Ce fantasme flou et opti­miste de dé-extinc­tion, aussi exci­tant soit-il pour Ben Novak, perturbe nombre de biolo­gistes de la conser­va­tion qui le consi­dèrent comme une menace envers leur disci­pline et envers le mouve­ment envi­ron­ne­men­tal. Lors d’une récente confé­rence de Résur­rec­tion et Restau­ra­tion et dans plusieurs articles parus dans la presse popu­laire et acadé­mique, leurs critiques s’ex­priment de façon viru­lente. En réponse à cela, les défen­seurs de la dé-extinc­tion ont déve­loppé ces derniers mois une contre-argu­men­ta­tion de plus en plus agres­sive. « Nous avons des réponses à toutes les ques­tions », m’a assuré Novak. « Nous réflé­chis­sons à tout cela depuis long­temps. »

Divine science

La première ques­tion émanant des biolo­gistes de la conser­va­tion concerne la logique : à quoi bon rame­ner à la vie un animal dont l’ha­bi­tat natu­rel n’existe plus ? Pourquoi mener à bien un proces­sus aussi diffi­cile pour voir l’es­pèce s’éteindre à nouveau ? Alors que cette critique semble valide pour plusieurs espèces, le pigeon migra­teur, lui, s’adap­te­rait très bien à de nouveaux habi­tats juste­ment parce qu’il n’en a pas de spéci­fique à la base. Il se nour­ris­sait de façon oppor­tu­niste et se satis­fai­sait d’une large variété de noix et de glands qu’il allait cher­cher aussi loin qu’il le fallait. Il y a aussi l’inquié­tude liée aux mala­dies. « Les patho­gènes évoluent constam­ment dans la nature et les animaux déve­loppent de nouveaux systèmes immu­ni­taires », explique Doug Armstrong, un biolo­giste de la conser­va­tion néo-zélan­dais qui étudie la réin­tro­duc­tion des espèces. « Si vous recréez une espèce géné­tique­ment pour la relâ­cher, et que son génome est basé sur celui d’un oiseau qui vivait il y a 100 ans, vous augmen­tez les risques. » Un pigeon migra­teur de ce type devien­drait alors le vecteur de mala­dies modernes. Mais d’après David Hauss­ler, le co-fonda­teur du projet Genome 10K, ce problème est exagéré. « Il y a toujours cette peur de créer acci­den­tel­le­ment, en cas de réus­site, quelque chose d’hor­rible d’une façon ou d’une autre. Parce que seule la nature ferait les choses bien. Mais la nature est aussi aléa­toire. La nature produit des monstres. La nature produit des menaces. La plupart des choses qui nous menacent le plus sont issues de la nature. Résur­rec­tion et Restau­ra­tion ne nuira pas à l’équi­libre. » Certains scien­ti­fiques estiment par exemple qu’en dispu­tant les glands aux cerfs et aux rongeurs, les pigeons voya­geurs pour­rait contri­buer à faire recu­ler la mala­die de Lyme.

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Le Dodo 
Roelant Savery, 1826

Une ques­tion plus urgente taraude les oppo­sants au projet : l’argent. La dé-extinc­tion consti­tue un nouveau concur­rent clinquant pour les dona­teurs. Comme l’a pointé du doigt l’éco­lo­giste David Ehren­feld lors d’une confé­rence : « Si cela fonc­tionne, la dé-extinc­tion ne concer­nera qu’un petit nombre d’es­pèces et coûtera extrê­me­ment cher. Les mesures de conser­va­tion qui ont déjà fait leurs preuves et qui ont besoin de fonds ne vont-elles pas en pâtir ? » Pour l’éco­lo­giste Josh Donlan, conseiller de Résur­rec­tion et Restau­ra­tion, cet argu­ment vaut pour toute stra­té­gie de conser­va­tion. Il l’ex­plique au cours d’un article dans Fron­tiers of Biogeo­gra­phy : « De mon point de vue, les stra­té­gies de conser­va­tions ne s’ex­cluent pas les unes les autres, c’est un point que les scien­ti­fiques spécia­listes de la conser­va­tion ont tendance à négli­ger. » Jusqu’à main­te­nant, cette analyse n’a pas été démen­tie. La majeure partie de l’argent utilisé pour le séquençage du génome du pigeon migra­teur provient du budget recherche de Beth Shapiro à l’Uni­ver­sité de Cali­for­nie. Le budget de Résur­rec­tion et Restau­ra­tion, qui s’éle­vait l’an­née dernière à 350 000 $, a été large­ment financé par des million­naires du monde de la tech­no­lo­gie qui ne sont pas connus pour soute­nir les causes écolo­giques. La dé-extinc­tion pose aussi un problème rhéto­rique aux biolo­gistes de la conser­va­tion. Le spectre de l’ex­tinc­tion a toujours été l’ar­gu­ment le plus convainquant du mouve­ment de préser­va­tion de la biodi­ver­sité. Mais qu’en sera-t-il si l’ex­tinc­tion devient un simple incon­vé­nient tempo­raire ? L’éco­lo­giste Daniel Simber­loff soulève un problème simi­laire: « Les solu­tions tech­niques aux problèmes envi­ron­ne­men­taux ne sont que des panse­ments sur des hémor­ra­gies massives. Si le public, qui ne sera jamais vrai­ment bien informé sur les problèmes plus larges, se met à penser qu’on peut faci­le­ment rame­ner des espèces à la vie, cela peut deve­nir très dange­reux… la dé-extinc­tion suggère que l’on puisse solu­tion­ner tech­nique­ment tous les problèmes envi­ron­ne­men­taux, et cela, c’est très, très mauvais. » Ben Novak – qui suit la trace de Simber­loff en terme d’ap­ti­tude profes­sion­nelle avec à son actif un docto­rat, des centaines de publi­ca­tions scien­ti­fiques et deux récom­penses couron­nant l’œuvre d’une vie – rejette cette vision des choses. « Il s’agit d’élar­gir le champs d’ac­tion, pas de le réduire. On nous pose ces grandes ques­tions, mais personne ne demande aux défen­seurs des éléphants pourquoi ils ne travaillent pas sur les girafes, qui ont beau­coup plus besoin de protec­tion. Personne ne demande à ceux qui protègent les rhino­cé­ros pourquoi ils ne s’at­tellent pas à la défense des polli­ni­sa­teurs arctiques qui sont actuel­le­ment déci­més par le chan­ge­ment clima­tique. Le programme de protec­tion des pandas n’est que rare­ment critiqué même si il n’a aucun sens à l’échelle de la biodi­ver­sité mondiale, simple­ment parce que le panda est un animal mignon. » Pour Novak, si le succès de la dé-extinc­tion, ou même son échec, contri­bue à sensi­bi­li­ser le public à l’ex­tinc­tion de masse, alors cela aura été un triomphe.

Il conclue qu’é­tant « des produits de l’in­gé­nio­sité humaine » les espèces ressus­ci­tées devraient pouvoir être breve­tées.

Comment déci­de­rons-nous de quelle espèce rame­ner à la vie ? Plusieurs voix se sont élevées pour ques­tion­ner la logique qui dirait qu’il faut commen­cer par le pigeon migra­teur. « Pensez-vous que les riches de la côte est vont avoir envie de voir des millions de pigeons voya­geurs survo­ler leurs pelouses soignées et leurs voitures lustrées ? » demande Shapiro, dont l’im­pli­ca­tion dans le projet du pigeon migra­teur pren­dra fin quand elle aura fini d’ana­ly­ser son génome, écri­vant un livre sur les défis de la dé-extinc­tion. Dans une tenta­tive de défi­nir des critères scien­ti­fiques, le zoolo­giste néozé­lan­dais Philip Seddon a récem­ment publié une liste de dix points permet­tant de déter­mi­ner la perti­nence de ressus­ci­ter telle ou telle espèce. La liste prend en cause les raisons de l’ex­tinc­tion, les éven­tuelles menaces auxquelles une espèce ferait face en étant rame­née à la vie et la capa­cité qu’au­rait l’homme à élimi­ner les spéci­mens « dans le cas d’im­pacts écolo­giques ou socio-écono­miques inac­cep­tables ». En d’autres mots, si les pigeons voya­geurs se révèlent être un fléau écolo­gique – si, comme sait le faire la nature, nous créons un monstre – serions-nous capables de les éradiquer ? La réponse est oui, nous l’avons déjà fait. Mais les argu­ments les plus viru­lents à l’en­contre de la dé-extinc­tion concernent la cruauté envers les animaux. Pensons aux 57 chèvres des montagnes qui n’ont pas réussi à donner nais­sance aux embryons défor­més de bouque­tin qu’on leur avait implan­tés. Ou au bouque­tin parvenu à terme qui est né pour ne vivre que quelques minutes, suffo­cant et mourant fina­le­ment d’une défor­ma­tion pulmo­naire. « Est-ce que ce qui leur est arrivé était juste ? » demande Shapiro. « La culpa­bi­lité est-elle une raison suffi­sante ? » répond Stewart Brand, qui déve­loppe un contre-argu­ment utili­taire : « Il va falloir traver­ser des phases de souf­france, parce qu’il faut beau­coup de tenta­tives et que beau­coup échouent. Mais d’un autre côté, si nous parve­nons à ressus­ci­ter les bouque­tins, combien alors pour­ront vivre, qui n’au­raient pas vu le jour autre­ment ? » Et fina­le­ment, comment la justice trai­tera-t-elle les trou­peaux de mammouths laineux, ou les millions de pigeons voya­geurs lâchés sur le conti­nent ? Dans « Comment obte­nir un lais­sez-passer pour votre mammouth », publié dans le Stan­ford Envi­ron­men­tal Law Jour­nal, Norman F. Carlin pose la ques­tion de savoir si les espèces rame­nées à la vie devraient être soumises à la loi sur les espèces en voie de dispa­ri­tion ou bien à celle sur les orga­nismes géné­tique­ment modi­fiés. Il conclue qu’é­tant « des produits de l’in­gé­nio­sité humaine » les espèces ressus­ci­tées devraient pouvoir être breve­tées. Cette ques­tion de « l’in­gé­nio­sité humaine » touche à l’un des points les moins commen­tés mais les plus impor­tants quand il en va de dé-extinc­tion. Le terme « dé-extinc­tion » prête à confu­sion. Les pigeons voya­geurs ne vont pas sortir de leurs tombes. Il s’agit plutôt de pigeons à queue barrée dont l’ADN aura été modi­fié pour ressem­bler à celui du pigeon migra­teur. Mais nous n’au­rons aucun moyen de savoir à quel point le nouveau pigeon ressem­blera à l’es­pèce éteinte avant sa nais­sance ; et là encore il sera impos­sible de faire une compa­rai­son physique précise. Notre compré­hen­sion du compor­te­ment du pigeon migra­teur ne découle que de récits histo­riques. Si la plupart d’entre eux, dont le chapitre consa­cré aux pigeons dans Orni­tho­lo­gi­cal Biogra­phy de John James Audu­bon, sont magni­fique­ment écrits, ils ne sont en géné­ral pas précis scien­ti­fique­ment. « Même en connais­sant le génome d’un orga­nisme, il reste des millions de choses abso­lu­ment impré­vi­sibles », dit Ed Green, un ingé­nieur en biolo­gie molé­cu­laire qui travaille sur les tech­no­lo­gies de séquençage du génome à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie de Santa Cruz. Shapiro ajoute que « c’est juste une esti­ma­tion, et encore, elle n’est pas très précise ». Elle s’em­porte plus dès qu’on aborde le projet du mammouth laineux. « Il est impos­sible d’ob­te­nir un clone géné­tique de mammouth laineux. Ce qu’il va se passer, c’est que quelqu’un, peut-être George Church, va implan­ter des gènes dans le génome de l’élé­phant d’Asie pour le rendre légè­re­ment plus poilu. Une toute petite partie seule­ment du génome serait mani­pu­lée, et quelques années plus tard les nouveaux-nés seraient toujours des éléphants, mais plus poilus. Je vois d’avances les titres des jour­naux “George Church a cloné le mammouth” ! » Et Church lui-même l’ad­met, même s’il pense faire plus que modi­fier quelques gènes : « J’ai­me­rais obte­nir un éléphant qui aime les climats froids. Qu’on l’ap­pelle mammouth ou pas m’im­porte peu. » Il n’existe pas de défi­ni­tion arrê­tée du mot « espèce ». Le sens le plus commu­né­ment admis décrit un groupe d’or­ga­nisme qui peut se repro­duire et géné­rer une progé­ni­ture fertile, mais il y a beau­coup d’ex­cep­tions. La dé-extinc­tion répond à une défi­ni­tion complè­te­ment diffé­rente. Résur­rec­tion et Restau­ra­tion espère créer un oiseau qui va inter­agir avec son écosys­tème de la même façon que le pigeon migra­teur améri­cain. Si le nouvel oiseau occupe la même niche écolo­gique, ce sera un succès ; sinon, il faudra retour­ner aux boîtes de Pétri. « Il s’agit de résur­rec­tion écolo­gique, pas de résur­rec­tion d’es­pèce », explique Shapiro. La logique qui régit la restau­ra­tion de pein­tures de la Renais­sance est la même. Si vous obser­vez Le Dernier souper exposé dans le réfec­toire du couvent de Santa Maria delle Grazie à Milan, vous ne verrez aucun coup de pinceau de Léonard de Vinci. Vous verrez une fresque aux mêmes propor­tions et iden­tique à l’ori­gi­nale et vous ressen­ti­rez peut-être le même émer­veille­ment qui fût celui des parois­siens de 1498, à un détail près : l’œuvre origi­nale a disparu depuis des siècles.  Les philo­sophes appellent cela le para­doxe de Thésée, en réfé­rence au voyage de retour que le héros mytho­lo­gique accom­plit de Crète vers Athènes après avoir vaincu le Mino­taure. Le navire, écrit Plutarque, avait été entre­tenu par les Athé­niens qui « avaient retiré les vieilles planches à mesure qu’elles s’étaient dété­rio­rées, les remplaçant par du bois neuf et plus résis­tant ». Le bateau de Thésée « devint un modèle pour les philo­so­phes…les uns soute­nant que le bateau était resté le même, les autres affir­mant qu’il était autre. » Quelle impor­tance que le pigeon migra­teur améri­cain 2.0 soit un origi­nal ou un impos­teur ? Si le nouvel oiseau créé synthé­tique­ment vient enri­chir l’éco­lo­gie des forêts qu’il peuple, peu de gens, y compris les conser­va­teurs, n’au­ront quoi que ce soit à objec­ter. L’oi­seau ajusté géné­tique­ment ne serait pas le premier aspect des écosys­tèmes de forêts de feuillus à subir des modi­fi­ca­tions humaines ; les espèces inva­sives, les mala­dies, la défo­res­ta­tion et l’at­mo­sphère toxique ont modi­fié les forêts qui paraî­traient mécon­nais­sables aux premiers colons euro­péens. Quand les humains sont arri­vés, le conti­nent était peuplé de chameaux, de castors de deux mètres de haut et de pares­seux de 250 kg. « Les gens gran­dissent avec l’idée qu’ils sont entou­rés d’un envi­ron­ne­ment “natu­rel”, or, il n’y a plus aucun élément vrai­ment natu­rel sur Terre depuis que les humains sont appa­rus », dit Novak. La Terre s’ap­prête à deve­nir encore moins « natu­relle ». Les biolo­gistes ont déjà créé de nouvelles formes de bacté­ries en labo­ra­toire, modi­fié le code géné­tique d’une grande quan­tité d’es­pèces, et cloné des chiens, des chats, des loups et des buffles d’eau. Mais la fabri­ca­tion de nouveaux verté­brés – de pigeons respi­rant, volant et défé­quant – consti­tue­rait une étape majeure pour la biolo­gie de synthèse. C’est l’ar­gu­ment qui va balayer toute les oppo­si­tions à la dé-extinc­tion. Grâce, peut-être, à Juras­sic Park, l’opi­nion publique lui est déjà acquise : Stewart Brand m’a assuré avec tout son sérieux que « ce film a beau­coup fait pour la dé-extinc­tion ». Dans un sondage du Pew Research Center daté de 2010, la moitié des sondés s’ac­cordent à dire que « au moins une espèce dispa­rue sera rame­née à la vie ». Parmi les Améri­cains, la croyance en la dé-extinc­tion talonne celle en l’évo­lu­tion avec seule­ment 10 % d’écart. « Notre hypo­thèse depuis le départ est que cela va avoir lieu de toutes façons », pense Brand, « alors quelle est la forme la plus bénigne qu’elle puisse prendre ? »

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Ente­lo­dont
Charles R. Knight, 1932

Ce qui nous attend va aller bien plus loin que la simple résur­rec­tion d’es­pèces. Pendant des millé­naires, nous avons modelé notre envi­ron­ne­ment, nos légumes, et nos animaux grâce à l’éle­vage, la ferti­li­sa­tion et la polli­ni­sa­tion. la biolo­gie de synthèse offre des outils bien plus sophis­tiqués. La créa­tion de nouveaux orga­nismes, comme de nouveaux animaux, plantes et bacté­ries, va trans­for­mer la méde­cine humaine, l’agri­cul­ture, la produc­tion d’éner­gie et bien d’autres choses encore. La dé-extinc­tion « est la première et parmi les plus modestes de ces tech­no­lo­gies », explique Danny Hillis, un membre du comité Long Now et un inven­teur proli­fique qui fût l’un des pion­niers de la tech­no­lo­gie ayant servi de base aux super-ordi­na­teurs. Hillis évoque l’ob­ser­va­tion de Marshall McLu­han selon laquelle le contenu d’un nouveau média est celui de l’an­cien : en d’autres mots, chaque nouvelle tech­no­lo­gie, lorsqu’elle est présen­tée pour la première fois, récrée la tech­no­lo­gie fami­lière qu’elle s’ap­prête à rempla­cer. Les premières émis­sions de télé­vi­sion étaient des émis­sions de radio filmées. Les premiers films étaient des pièces de théâtre. De même, la biolo­gie de synthèse pour­rait gagner le cœur du public en ressus­ci­tant des espèces dispa­rues dont il est nostal­gique. Hillis ajoute que « utili­ser l’ou­til pour recréer des choses anciennes est une façon bien plus confor­table d’ap­pré­hen­der sa puis­sance ». « D’ici la fin de la décen­nie nous passe­rons pour incroya­ble­ment conser­va­teurs », estime Brand. « Beau­coup de ces choses vont deve­nir de simples éléments d’un kit d’ou­til stan­dard. Je pense que d’ici 10 ou 20 ans, la plupart des orga­ni­sa­tions de conser­va­tion de la biodi­ver­sité mettront la dé-extinc­tion au cata­logue de leurs acti­vi­tés. » Il espère vivre assez vieux pour assis­ter à la nais­sance d’un bébé mammouth laineux. La phrase d’ou­ver­ture du Whole Earth Cata­log disait : « Nous sommes des dieux alors autant deve­nir bons à ça ! » Brand a revu sa phrase pour écrire : « Nous sommes des dieux et nous devons deve­nir bons à ça. » La dé-extinc­tion est une bonne façon de s’en­traî­ner. La passion qui peut conduire à souhai­ter rame­ner à la vie un pigeon disparu n’a rien à voir avec des ques­tions scien­ti­fiques. Ben Novak affirme que ses moti­va­tions sont pure­ment écolo­giques. « Pour certains il pour­rait s’agir de fabriquer de nouveaux animaux déli­rants ou à desti­na­tion des zoos, mais pas pour nous. » m’a-t-il dit. Les scien­ti­fiques qui travaillent à ses côtés dans le labo­ra­toire paléo­gé­no­mique  – et qui subissent chaque jour ses tirades exta­tiques sur le pigeon migra­teur – soupçonnent une arrière-pensée. « Je suis un biolo­giste, des gens passion­nés d’ani­maux, j’en ai rencon­tré beau­coup », raconte Andre Soares, un jeune brési­lien membre de l’équipe de Shapiro, « mais je n’ai jamais quelqu’un d’aussi passionné. » Il s’ar­rête une seconde pour rire puis enchaîne : « Ce n’est pas comme si il avait déjà pu obser­ver ce pigeon en plein vol. Et il ne s’agit pas d’un dino­saure, une gigan­tesque créa­ture qui se prome­nait il y a des millions d’an­nées. Non, c’est juste un pigeon. Je ne comprends pas pourquoi il les aime tant. » Je lui ai rétorqué ce que Novak m’avait dit, que le projet du pigeon migra­teur « était mené dans un soucis de conser­va­tion ». Soares secoua la tête. « Non, je pense que les pigeons, c’est son truc. » Ed Green, l’in­gé­nieur en biolo­gie molé­cu­laire d’en face fut plus succinct : « Le pigeon migra­teur donne envie à Ben d’écrire de la poésie. »


Traduit de l’an­glais par Caro­line Bour­ge­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « The Mammoth Cometh », paru dans le New York Times. Couver­ture : Le mammouth laineux du Royal BC Museum de Victo­ria, en Colom­bie-Britan­nique. Créa­tion graphique par Ulyces.

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