par Nathaniel Rich | 0 min | 19 août 2014

La mort de Martha

La première fois que Ben Novak vit un pigeon migra­­teur, il tomba à genoux et resta dans cette posi­­tion, bouche bée, pendant vingt minutes. Il avait 16 ans. À 13 ans, il avait fait le serment de consa­­crer sa vie à la résur­­rec­­tion d’es­­pèces dispa­­rues. À 14 ans, il avait décou­­vert la photo d’un pigeon migra­­teur dans un livre de l’Au­­du­­bon Society et en était tombé « amou­­reux ». Mais il ne savait pas que le musée des sciences du Minne­­sota, qu’il visi­­tait alors dans le cadre d’un programme esti­­val pour les lycéens du Dakota du nord, en possé­­dait dans sa collec­­tion. La surprise fut totale lorsqu’il passa devant une armoire conte­­nant deux pigeons natu­­ra­­li­­sés, un mâle et une femelle, figés dans des pauses natu­­relles. Il fut submergé par la stupeur, la tris­­tesse, et par la beauté des oiseaux : l’au­­burn clair de leur poitrine, le gris ardoise de leur dos et la parure irisée de leur nuque qui, en fonc­­tion de l’angle et de la lumière, prend des reflets violets, fuch­­sia ou verts. Avant que les adultes ne le traînent hors de la pièce, Ben Novak prit une photo avec son appa­­reil jetable. Mais le flash était trop fort et lorsque la pelli­­cule fut déve­­lop­­pée plusieurs semaines après, il constata amère­­ment que la photo était ratée. Elle était toute blanche, un simple éclair de lumière aveu­­glante.

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Aile de Rollier bleu 
Albrecht Dürer, 1512

Dans la décen­­nie qui suivit, Novak rendit visite à 339 pigeons voya­­geurs – au musée Burke de Seat­tle, au musée Carne­­gie d’his­­toire natu­­relle de Pitts­­burgh, au musée améri­­cain d’his­­toire natu­­relle de New York et au dépar­­te­­ment orni­­tho­­lo­­gique de Harvard, qui détient 145 spéci­­mens, dont 8 préser­­vés dans des jarres d’étha­­nol, 31 œufs et un pigeon partiel­­le­­ment albi­­nos. On ne compte plus que 1532 spéci­­mens de pigeons voya­­geurs dans le monde. Le 1er septembre 1914, Martha, le dernier pigeon migra­­teur améri­­cain en capti­­vité, est mort au zoo de Cincin­­nati. Elle avait survécu quatre ans de plus que George, l’avant-dernier survi­­vant de son espèce et son seul compa­­gnon. L’an­­nonce de l’ex­­tinc­­tion immi­­nente avait fait de Martha une véri­­table attrac­­tion pour touristes. Dépri­­mée, ou simple­­ment trop vieille, elle ne fit presque aucun mouve­­ment pendant ses dernières années. Les visi­­teurs du zoo, déçus, lui lançaient des poignées de sable dans l’es­­poir de susci­­ter une réac­­tion. Quand elle finit par mourir, son corps fut trans­­féré à la Cincin­­nati Ice Company et congelé dans un cube de glace de 110 kilos, avant d’être ache­­miné en train jusqu’à la Smith­­so­­nian Insti­­tu­­tion, où il fut empaillé, fixé et fina­­le­­ment visité, 99 ans plus tard, par Ben Novak. Le fait que l’on sache si préci­­sé­­ment où et quand le dernier pigeon migra­­teur connu est mort est une des nombreuses parti­­cu­­la­­ri­­tés qui carac­­té­­risent cette espèce. Plusieurs milliers d’es­­pèces animales s’éteignent chaque année mais on ne s’en rend pas compte, car on ignore pour beau­­coup jusqu’à leur exis­­tence. S’il est impos­­sible de passer à côté de l’ex­­tinc­­tion du pigeon migra­­teur, c’est parce que jusqu’en 1880, c’était le verté­­bré le plus répandu d’Amé­­rique du Nord. Il consti­­tua un temps près de 40 % des oiseaux du conti­nent. Dans A Feathe­­red River Across the Sky, Joel Green­­berg explique que sa popu­­la­­tion « pour­­rait avoir dépassé en nombre celle de tout autre oiseau sur Terre. » En 1860, un natu­­ra­­liste observa un groupe qu’il esti­­mait conte­­nir 3 717 120 000 pigeons. À titre de compa­­rai­­son, il existe actuel­­le­­ment 260 millions de pigeons biset. L’aire de nidi­­fi­­ca­­tion d’un pigeon migra­­teur mesu­­rait envi­­ron 1 400 km2, soit 37 fois la surface de Manhat­­tan. L’in­­croyable profu­­sion de cette espèce était un appel au massacre. Les oiseaux étaient chas­­sés pour leur viande, qui se vendait par tonnes (à l’autre bout de la chaîne, Delmo­­nico servait de la côte­­lette de pigeon), pour leur huile et leurs plumes, et pour le diver­­tis­­se­­ment spor­­tif. Malgré cela, leur rapide déclin – de 5 milliards à l’ex­­tinc­­tion totale en quelques dizaines d’an­­nées seule­­ment – laissa la plupart des Améri­­cains complè­­te­­ment décon­­te­­nan­­cés. Un maga­­zine scien­­ti­­fique publia un article affir­­mant que les oiseaux avaient tous fui vers le désert d’Ari­­zona. D’autres avan­­cèrent l’idée que les pigeons avaient trouvé refuge dans les forêts de pins chiliennes, ou quelque part à l’est du détroit de Puget, ou bien encore en Austra­­lie. Selon une autre théo­­rie, les pigeons voya­­geurs auraient rejoint une volée unique et gigan­­tesque qui aurait ensuite disparu dans le triangle des Bermudes.

La résur­­rec­­tion

Stewart Brand est né à Rock­­ford, dans l’Il­­li­­nois, en 1938. Il n’a jamais oublié la voix trem­­blante de sa mère lorsqu’elle lui parlait des pigeons voya­­geurs de son enfance. L’été, la famille Brand partait en vacances dans le haut du Michi­­gan, près de la rivière aux Pigeons, l’un des centaines de lieux bapti­­sés ainsi par les améri­­cains. (À lui seul, le Michi­­gan compte 4 rivières aux Pigeons, 4 lacs du Pigeon, 2 criques du Pigeon, une baie aux Pigeons, une colline aux Pigeons et la pointe du Pigeon). Les anciens racon­­taient des histoires à propos des pigeons, qui forgèrent dans l’es­­prit de Brand de véri­­tables mythes. Ils racon­­taient que les volées étaient si grandes qu’elles masquaient le soleil. L’amour que Brand portait à la nature prit des formes diverses, mais aucune ne surpassa en influence le Whole Earth Cata­­log, qu’il entama en 1968 et révisa jusqu’en 1984. Brand disait du cata­­logue, un dense recueil d’ou­­tils et de pratiques envi­­ron­­ne­­men­­tales, qu’il encou­­ra­­geait entre autres le « pouvoir indi­­vi­­duel ». Effec­­ti­­ve­­ment, le succès du Whole Earth Cata­­log lui apporta plus de pouvoirs qu’au commun des mortels, et lui permit d’ap­­pro­­cher faci­­le­­ment les penseurs les plus imagi­­na­­tifs et les patrons suffi­­sam­­ment riches pour finan­­cer leurs idées les plus ambi­­tieuses. Au fil des deux dernières décen­­nies, plusieurs de ces idées se sont concré­­ti­­sées sous l’égide de la fonda­­tion Long Now, une ONG que Brand a aidé à mettre en place en 1996 pour suppor­­ter les projets dits de «  respon­­sa­­bi­­lité durable ». Parmi ces projets figure une horloge de 10 mètres de haut, censée tour­­ner pendant les 10 000 prochaines années, finan­­cée à hauteur de 42 millions de dollars par le fonda­­teur d’Ama­­zon, Jeff Bezos, et située dans le creux d’une montagne qu’il possède près de Van Horn au Texas. Un disque de nickel pur gravé en 1 500 langues diffé­­rentes a égale­­ment été fixé sur la sonde spatiale Rosetta, qui devrait atter­­rir cette année sur la comète 67P/Churyu­­mov-Gera­­si­­menko, à plus de 800 millions de kilo­­mètres de la Terre.

« Un ou deux mammouths ne consti­­tue­­raient pas un succès, il en faudrait 100 000. » — Stewart Brand

Il y a trois ans, Brand invita son ami le zoolo­­giste Tim Flan­­nery à s’ex­­pri­­mer lors d’un sémi­­naire de Long Now sur la réflexion à long terme, un rendez-vous qui se tient chaque mois à San Fran­­cisco. Le débat s’in­­ti­­tu­­lait : « L’ex­­tinc­­tion totale de la vie sur Terre est-elle évitable ? » Pendant la phase ques­­tions-réponses qui s’en­­sui­­vit, Brand, traquant une lueur d’es­­poir, mentionna une nouvelle approche de préser­­va­­tion écolo­­gique qui gagnait en popu­­la­­rité : la résur­­rec­­tion d’es­­pèces éteintes, comme le mammouth laineux, à l’aide de nouvelles tech­­no­­lo­­gies du génome déve­­lop­­pées par le biolo­­giste molé­­cu­­laire d’Har­­vard, George Church. « Le retour de la vie sauvage, des loups, des bisons, donne de l’es­­poir aux gens », expliqua Brand lors du sémi­­naire. Il fit une pause avant d’ajou­­ter : « J’ima­­gine que nous pour­­rions ressus­­ci­­ter les pigeons voya­­geurs, je n’y avais jamais pensé avant. » Brand devint obsédé par cette idée. Rame­­ner à la vie des espèces dispa­­rues était exac­­te­­ment le genre de projet à la fois ambi­­tieux, inter­­­dis­­ci­­pli­­naire et légè­­re­­ment cinglé qui pouvait lui plaire. Trois semaines après sa conver­­sa­­tion avec Flan­­nery, Brand envoya un cour­­riel à Church et au biolo­­giste Edward O. Wilson :

« Chers Ed et Geor­­ge…

La mort du dernier pigeon migra­­teur améri­­cain en 1914 a brisé le cœur du public et convaincu tout le monde que l’ex­­tinc­­tion est le cœur de la rela­­tion entre l’hu­­ma­­nité et la nature.

George, pour­­rions-nous ressus­­ci­­ter l’es­­pèce grâce aux tech­­no­­lo­­gies géné­­tiques ? J’ai souve­­nir d’une conver­­sa­­tion avec Ed devant un pigeon empaillé au musée de zoolo­­gie compa­­rée [à Harvard, dont Wilson est membre émérite], et il existe d’autres spéci­­mens natu­­ra­­li­­sés au Smith­­so­­nian et à Toronto, qui disposent, je présume, des gènes néces­­saires. Ce serait certai­­ne­­ment plus simple que de faire revivre les mammouths laineux, la cause que vous avez embras­­sée.

Les mouve­­ments envi­­ron­­ne­­men­­taux et de préser­­va­­tion se sont empê­­trés dans une vue tragique de la vie. Le retour des pigeons voya­­geurs pour­­rait les en faire sortir et les invi­­ter à perce­­voir la biote­ch­­no­­lo­­gie comme un outil écolo­­gique plutôt qu’une menace pour notre siècle… Je serais ravi de fonder une ONG pour finan­­cer la résur­­rec­­tion du pigeon migra­­teur.

Projet dingue. Cela pour­­rait être marrant. Nous amélio­­re­­rions les choses. Cela pour­­rait, comme on dit, faire avan­­cer l’His­­toire.

Qu’en pensez-vous ? »

En moins de trois heures, Church répon­­dit avec un plan détaillé pour rame­­ner à la vie « une volée de millions, voire de milliards » de pigeons voya­­geurs sur la Terre. En février 2012, Church héber­­gea un sémi­­naire à l’école de méde­­cine de Harvard inti­­tulé « Rame­­ner les pigeons voya­­geurs ». Il exposa sa nouvelle tech­­no­­lo­­gie de modi­­fi­­ca­­tion du génome, et d’autres biolo­­gistes et spécia­­listes aviaires s’en­­thou­­sias­­mèrent pour son idée. « La dé-extinc­­tion est passée du concept à la réalité poten­­tielle juste devant nos yeux », explique Ryan Phelan, la femme de Brand, une entre­­pre­­neure à l’ori­­gine d’une société pion­­nière en méde­­cine géné­­tique, « on a compris qu’on pouvait le faire pour le pigeon migra­­teur, mais aussi pour d’autres espèces. Cela susci­­tait tant d’in­­té­­rêt et il y avait telle­­ment d’idées qui fusaient qu’il nous a fallu créer une infra­s­truc­­ture autour du projet. On ne reve­­nait pas de ce qu’on avait déclen­­ché. » Phelan, 61 ans, devint direc­­trice exécu­­tive du nouveau projet, qu’ils nommèrent Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion. Plusieurs mois plus tard, la Natio­­nal Geogra­­phic Society accueillit une plus grande confé­­rence pour débattre des ques­­tions scien­­ti­­fiques et éthiques soule­­vées par le projet de « dé-extinc­­tion ». Brand et Phelan invi­­tèrent 36 des plus grands ingé­­nieurs géné­­tiques et biolo­­gistes mondiaux, parmi lesquels Stan­­ley Temple, un des fonda­­teurs de la conser­­va­­tion biolo­­gique ; Oliver Ryder, direc­­teur du zoo congelé du zoo de San Diego, qui stocke les cellules conge­­lées d’es­­pèces en danger ; et Sergey Zimov, qui a créé en Sibé­­rie une réserve expé­­ri­­men­­tale du nom de Pleis­­to­­cene Park, qu’il espère peupler de mammouths laineux.

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Smilo­­don
Charles R. Knight, 1936

À l’idée de Brand, qui pensait que le projet des pigeons pour­­rait susci­­ter un « signe d’es­­poir pour la conser­­va­­tion », vinrent s’ajou­­ter nombre d’ar­­gu­­ments écolo­­giques en faveur de la dé-extinc­­tion, avan­­cés par d’autres parti­­ci­­pants à la confé­­rence. Tout comme la dispa­­ri­­tion d’es­­pèces fait bais­­ser la richesse d’un écosys­­tème, l’ad­­di­­tion de nouveaux animaux pour­­rait avoir l’ef­­fet inverse. La néces­­sité pour les mammouths de brou­­ter, par exemple, pour­­rait encou­­ra­­ger l’es­­sor d’une variété d’herbe qui endi­­gue­­rait la fonte du perma­­frost de l’Arc­­tique – un avan­­tage signi­­fi­­ca­­tif étant donné que le perma­­frost arctique retient deux à trois fois la quan­­tité de carbone absor­­bée par les forêts équa­­to­­riales mondiales. « On a struc­­turé le projet à des fins de conser­­va­­tion », dit Brand. « Nous ressus­­ci­­tons les mammouths pour restau­­rer les steppes de l’Arc­­tique. Un ou deux mammouths ne consti­­tue­­raient pas un succès, il en faudrait 100 000. » Un argu­­ment moins scien­­ti­­fique mais néan­­moins persua­­sif a été avancé par les éthi­­ciens Hank Greely et Jacob Sher­­kow, tous deux de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford. Dans un article publié dans Science, ils expliquent que le projet de dé-extinc­­tion doit être pour­­suivi parce qu’il est vrai­­ment cool. « Cela pour­­rait deve­­nir une attrac­­tion majeure, et peut-être est-ce là le plus gros avan­­tage de la dé-extinc­­tion. Voir un mammouth laineux vivant serait sans doute très cool. » Ben Novak n’avait pas besoin d’être convaincu. Quand il apprit que Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion avait décidé de rame­­ner à la vie les pigeons voya­­geurs, il envoya un e-mail à Church, qui le trans­­mit à Brand et Phelan. « Les pigeons voya­­geurs ont toujours été ma passion », écrit Novak. « Peu importe la façon dont je peux contri­­buer à ce projet, ce serait un honneur. »

La construc­­tion du génome

Derrière les sigles « danger biolo­­gique » et les portes sécu­­ri­­sées qui gardent l’en­­trée du labo­­ra­­toire paléo­­gé­­no­­mique de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie, à Santa Cruz, je n’ai trouvé ni défense de mammouth, ni œuf de dino­­saure, ni mous­­tique pris dans l’ambre, juste une vaste pièce stérile dans laquelle Novak et plusieurs étudiants étaient occu­­pés à consul­­ter leurs messa­­ge­­ries Gmail. Le seul travail en cours s’ap­­pelle Metro­­plex, une figu­­rine de géant Trans­­for­­mers que Novak a construit et qui gît cour­­bée sur son clavier comme un robot mort. Novak, âgé de 27 ans, s’est empressé de m’as­­su­­rer que la construc­­tion du génome du pigeon migra­­teur était en cours. En fait, cela fait des années. Beth Shapiro, une des scien­­ti­­fiques respon­­sables du labo­­ra­­toire, a commencé à séquen­­cer l’ADN de l’es­­pèce en 2001, dix ans avant que Brand n’en ait eu l’idée. Le proces­­sus de séquençage est actuel­­le­­ment dans la phase d’ana­­lyse des données, ce qui laisse à Novak – qui a étudié l’éco­­lo­­gie mais n’a aucune quali­­fi­­ca­­tion parti­­cu­­lière en science – le temps de se docu­­men­­ter sur la dé-extinc­­tion, d’écrire ses propres rapports sur la rela­­tion écolo­­gique entre les pigeons voya­­geurs et les noise­­tiers, et de corres­­pondre avec les autres scien­­ti­­fiques travaillant sur des sujets simi­­laires. Entre autres, le projet Uruz, qui croise du bétail afin de créer de nouvelles espèces qui se rapprochent des aurochs, une race de bœufs sauvages dispa­­rue depuis 1627. Novak suit égale­­ment le travail d’un groupe qui espère, grâce à la géné­­tique, recréer une sous-espèce de tétras des prai­­ries, vola­­tile sauvage disparu en 1932. À noter enfin, le projet Laza­­rus, qui tenter de ressus­­ci­­ter une grenouille austra­­lienne éteinte depuis trente ans et qui avait la parti­­cu­­la­­rité de donner nais­­sance par la bouche. En tant qu’u­­nique employé à plein temps de Brand et Phelan au sein de Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion, Novak rassemble les cour­­riels envoyés par des scien­­ti­­fiques impa­­tients de travailler sur de nouvelles espèces candi­­dates à la résur­­rec­­tion, comme le grizzli de Cali­­for­­nie, la perruche de Caro­­line, le tigre de Tasma­­nie, la vache de mer de Stel­­ler et le grand pingouin, dont aucun spéci­­men n’a été aperçu depuis 1844, quand les deux derniers survi­­vants connus ont été étran­­glés par des pêcheurs islan­­dais. Parce que la dé-extinc­­tion requiert la colla­­bo­­ra­­tion de plusieurs disci­­plines, Phelan voit son projet comme un « faci­­li­­ta­­teur » permet­­tant de connec­­ter les géné­­ti­­ciens, les biolo­­gistes molé­­cu­­laires et les biolo­­gistes de la conser­­va­­tion et de synthèse. Elle espère aussi pouvoir permettre la concré­­ti­­sa­­tion de projets expé­­ri­­men­­taux. Elle et Novak ont compris que la nouvelle disci­­pline que consti­­tue la dé-extinc­­tion va prendre de l’am­­pleur, qu’ils y parti­­cipent ou non. Elle dit « simple­­ment vouloir que les choses se fassent de façon respon­­sable ». Quand Novak a rejoint le labo­­ra­­toire de Shapiro, il ne connais­­sait rien ni personne à Santa Cruz. Un an plus tard, si on fait abstrac­­tion de quelques dîners sur le remorqueur de Brand à Sausa­­lito, les choses n’ont pas changé. Novak passe le plus clair de son temps seul avec ses pensées et ses animaux morts. Mais il en a toujours été de même pour celui qui a grandi dans une maison située à 5 km des premiers voisins, à mi-chemin entre Willis­­ton, la 8e ville du Dakota du Nord, et Alexan­­der, dont la popu­­la­­tion s’élève à 269 habi­­tants. Enfant, Novak se prome­­nait souvent seul dans les badlands alen­­tours, explo­­rant une gigan­­tesque forêt pétri­­fiée qui traverse les forma­­tions rocheuses de Senti­­nel Butte. Il y a 50 millions d’an­­nées, la partie ouest du Dakota du Nord ressem­­blait aux Ever­­glades de Floride. Novak trou­­vait souvent des vertèbres, des phalanges et des frag­­ments de côtes d’es­­pèces de croco­­diles éteintes ou de champ­­so­­sau­­rus. Il se trou­­vait alors à deux heures de route du ranch Elkhorn, où Théo­­dore Roose­­velt déve­­loppa ses théo­­ries sur la protec­­tion de la vie sauvage qui menèrent à la préser­­va­­tion de près de 93 000 hectares de terre. Les écoles locales mirent l’ac­cent sur l’éco­­lo­­gie dans leurs programmes de sciences. En classe de 6e, Novak fut stupé­­fait d’ap­­prendre qu’il vivait une ère d’ex­­tinc­­tion massive. (Les scien­­ti­­fiques prévoient que l’in­­fluence humaine sur la compo­­si­­tion de l’at­­mo­­sphère pour­­rait tuer un quart des espèces de mammi­­fères, un cinquième des reptiles et un sixième des oiseaux d’ici 2050.) « Je me suis senti soli­­daire de ces espèces », m’a-t-il dit. « Peut-être parce que je passais beau­­coup de temps seul. » Après l’ob­­ten­­tion de son diplôme de la Montana State Unive­­ri­­sity à Boze­­man, Novak demanda à étudier sous l’égide de Beth Shapiro, qui avait déjà entamé le séquençage de l’ADN du pigeon migra­­teur. Il fut refusé. « J’ap­­pré­­ciais son dévoue­­ment envers les oiseaux, mais j’avais peur que son zèle n’in­­ter­­fère dans sa capa­­cité à s’ap­­pliquer sérieu­­se­­ment à la science », m’ex­­pliqua-t-elle. Fina­­le­­ment, Novak inté­­gra un programme au sein du McMas­­ter Ancient DNA Center à Hamil­­ton, dans l’On­­ta­­rio, où il travailla au séquençage de l’ADN des masto­­dontes. Il restait cepen­­dant obsédé par les pigeons voya­­geurs. Il décida que s’il ne parve­­nait pas à inté­­grer le labo­­ra­­toire de Shapiro, il procé­­de­­rait lui-même au séquençage du génome du pigeon. Il avait besoin d’échan­­tillons de tissus. Il écri­­vit donc à tous les musées qui, à sa connais­­sance, possé­­daient des spéci­­mens de pigeons empaillés. Il essuya plus de trente refus avant que le Chica­­go’s Field Museum n’ac­­cepte de lui envoyer une petite tranche d’or­­teil de pigeon. Un labo­­ra­­toire de Toronto effec­­tua le séquençage pour un peu plus de 2 500 dollars, que Novak rassem­­bla grâce à sa famille et ses amis. Il commençait juste à analy­­ser les données lorsqu’il enten­­dit parler de Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion.

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Mammouth
Charles R. Knight, 1935

Après qu’il eut été embau­­ché, Shapiro offrit à Novak un bureau au sein du labo­­ra­­toire paléo­­gé­­no­­mique de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie. Là, il put assis­­ter au séquençage en direct. Lorsqu’on lui demande ce qu’il fait dans la vie, Novak répond désor­­mais qu’il travaille à la résur­­rec­­tion des pigeons voya­­geurs. Novak est grand et un brin solen­­nel, poli et peu enclin à la conver­­sa­­tion, sauf si elle porte sur les pigeons voya­­geurs, ce qui finit toujours par être le cas. L’une des rares fois où je l’ai vu rire fut lorsque je lui deman­­dai s’il pensait que la dé-extinc­­tion pour­­rait s’avé­­rer impos­­sible. Il me rappela aussi­­tôt qu’elle avait déjà eu lieu. Il y a plus de dix ans, une équipe compre­­nant Alberto Fernán­­dez-Arias (aujourd’­­hui conseiller sur le projet Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion) a ressus­­cité un Bucardo, une chèvre des montagnes égale­­ment connue sous le nom d’Ibex des Pyré­­nées éteinte depuis 2000. Le dernier spéci­­men vivant était une femelle de 13 ans nommée Celia. Avant sa mort – écra­­sée par la chute d’un arbre –, Fernán­­dez-Arias préleva de la peau dans son oreille, qu’il congela dans du nitro­­gène liquide. Grâce à la même tech­­nique qui avait servi à créer la brebis Dolly, le premier mammi­­fère cloné, les scien­­ti­­fiques utili­­sèrent l’ADN de Celia pour créer des embryons qu’ils implan­­tèrent ensuite dans les utérus de 57 chèvres. L’une des gros­­sesses réus­­sies débou­­cha sur une nais­­sance le 30 juillet 2003. « À notre connais­­sance, c’est le premier animal né d’une espèce dispa­­rue », raconte l’équipe. Mais il ne vécut pas long­­temps. Après avoir bataillé pendant plusieurs minutes pour respi­­rer, le petit s’étouffa et mourut. Cette méthode de clonage, dite de trans­­fert de noyau de cellules soma­­tiques, ne peut être utili­­sée que pour les espèces dont on dispose d’échan­­tillons cellu­­laires. Pour les espèces comme le pigeon migra­­teur, qui ont eu le malheur de s’éteindre avant la décou­­verte de la cryo­­pré­­ser­­va­­tion, le proces­­sus est plus compliqué. La première étape consiste à recons­­truire leur génome. Cela est diffi­­cile car l’ADN commence à se dété­­rio­­rer au moment même de la mort. L’ADN se mélange alors à celui d’autres orga­­nismes avec lesquels il entre en contact, comme les cham­­pi­­gnons, les bacté­­ries et d’autres animaux. Si l’on compare un brin d’ADN à un livre, alors l’ADN d’un animal mort n’est qu’un amas de piles de pages déchi­­rées dont on ne tire intacts que quelques para­­graphes, phrases, ou parfois à peine quelques mots. Ces débris ne sont pas dans le bon ordre et tous n’ap­­par­­tiennent pas au même livre. Et le livre est inter­­­mi­­nable : le génome du pigeon comprend envi­­ron 1,2 milliards de paires de bases. Si chaque paire était un mot, le livre du pigeon migra­­teur comp­­te­­rait 4 millions de pages. Il existe un raccourci. Le génome d’une espèce parente présente un ADN en grande partie iden­­tique et peut servir d’em­­preinte, ou de char­­pente. Le plus proche cousin du pigeon migra­­teur est le pigeon à queue barrée, dont Shapiro effec­­tue actuel­­le­­ment le séquençage. En compa­­rant les frag­­ments d’ADN du pigeon migra­­teur avec le génome d’es­­pèces simi­­laires, les cher­­cheurs peuvent recréer une version approxi­­ma­­tive de celui du pigeon migra­­teur. Le degré d’exac­­ti­­tude du résul­­tat est impos­­sible à mesu­­rer. Comme dans toute traduc­­tion, on y trou­­ve­­rait sûre­­ment des erreurs de gram­­maire, des phrases bancales et peut-être quelques mots manquants, mais le livre serait déchif­­frable. Et l’his­­toire qu’il raconte devrait valoir le coup. Shapiro espère arri­­ver au bout du proces­­sus d’ici quelques mois. Les cher­­cheurs auront alors à dispo­­si­­tion dans leurs disques durs un modèle valable de génome de pigeon migra­­teur améri­­cain. En ouvrant le fichier sur un ordi­­na­­teur, vous pour­­riez obser­­ver une chaine de 1,2 milliards de lettres, toutes des A, G, C ou T. Shapiro espère publier son analyse du génome d’ici le 1er septembre 2014, à temps pour le cente­­naire de la mort de Martha.

MAGE est surnom­­mée « la machine à évolu­­tion » car elle peut inté­­grer des millions d’an­­nées de muta­­tion géné­­tique en quelques minutes.

Malheu­­reu­­se­­ment, c’est la partie le plus simple du travail. Le génome devra ensuite être inté­­gré dans une cellule vivante. Plus facile à dire qu’à faire. Les biolo­­gistes molé­­cu­­laires commen­­ce­­ront par tenter leur chance sur des cultures de cellules de pigeons à queue barrée. La culture de cellules consiste à faire croître du tissus vivant dans des boîtes de Pétri. Les cellules d’oi­­seaux sont parti­­cu­­liè­­re­­ment diffi­­ciles à culti­­ver. Elles préfèrent ne pas être extraites du corps. « Pour les oiseaux », explique Novak, « c’est l’étape la plus diffi­­cile. » Mais c’est surtout une ques­­tion d’ef­­fort et de persé­­vé­­rance – en d’autres mots, une ques­­tion de temps, ce dont Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion dispose en abon­­dance. Si les scien­­ti­­fiques parviennent à culti­­ver des souches de cellules de pigeons à queue barrée, ils pour­­ront commen­­cer à trafiquer son code géné­­tique. Les biolo­­gistes comparent cela à un travail de copier-coller. Ils rempla­­ce­­ront des morceaux d’ADN de pigeon à queue barrée par ceux, synthé­­tiques, de pigeon migra­­teur, jusqu’à corres­­pondre au modèle de génome recons­­ti­­tué. Dans cette entre­­prise, ils béné­­fi­­cie­­ront de l’aide d’une nouvelle tech­­no­­lo­­gie fantas­­tique, mise au point par George Church et qui porte le nom runique bien choisi de MAGE (pour Multi­­plex Auto­­ma­­ted Genome Engi­­nee­­ring). MAGE est surnom­­mée « la machine à évolu­­tion » car elle peut inté­­grer des millions d’an­­nées de muta­­tion géné­­tique en quelques minutes. Une fois les miracles de MAGE accom­­plis, les scien­­ti­­fiques obtien­­dront dans leurs boîtes de Pétri des cellules vivantes de pigeon migra­­teur, ou du moins ce qu’ils appel­­le­­ront des cellules vivantes de pigeon migra­­teur. Ensuite, les biolo­­gistes intro­­dui­­raient ces cellules vivantes dans l’em­­bryon d’un pigeon à queue barrée. Pas de tour de magie ici : il suffit de tran­­cher le haut d’un œuf de pigeon, d’y injec­­ter les cellules de pigeon migra­­teur et de recou­­vrir le trou avec un maté­­riau ressem­­blant à de la cello­­phane. Les cellules souches géné­­tique­­ment modi­­fiées se gref­­fe­­raient à l’em­­bryon – à ses gonades pour être exact. À l’éclo­­sion, l’oi­­sillon devrait ressem­­bler et agir comme un pigeon à queue barrée. Mais il aura un secret. Si c’est un mâle, son sperme sera celui d’un pigeon migra­­teur améri­­cain ; si c’est une femelle, ses œufs seront ceux d’un pigeon migra­­teur. Ces créa­­tures – pigeon à queue barrée à l’ex­­té­­rieur, pigeon migra­­teur à l’in­­té­­rieur – sont appe­­lées des « chimères ». Ces chimères seraient ensuite croi­­sées entre elles pour géné­­rer des pigeons voya­­geurs. Novak espère obser­­ver la nais­­sance du premier petit pigeon migra­­teur améri­­cain d’ici 2020, même s’il pense que 2025 est plus réaliste. À ce stade, le proces­­sus de dé-extinc­­tion passe­­rait du labo­­ra­­toire au poulailler. Des biolo­­gistes du déve­­lop­­pe­­ment et du compor­­te­­ment pren­­draient le relais, juste à temps pour répondre à des ques­­tions diffi­­ciles. Les oisillons repro­­duisent le compor­­te­­ment de leurs parents. Comment élève-t-on un pigeon migra­­teur sans parent de sa propre espèce ? Et comment entraîne-t-on des pigeons à queue barrée à éduquer les étranges créa­­tures sorties de leurs œufs, des oisillons qui leur semble­­raient peut-être mons­­trueux, un genre de Rose­­ma­­ry’s baby aviaire ?

Réponse à tout

Malgré les simi­­la­­ri­­tés géné­­tiques entre les deux espèces de pigeons, des diffé­­rences signi­­fi­­ca­­tives demeurent. Les pigeons à queue barrée sont des oiseaux occi­­den­­taux qui migrent sur de vastes distances du nord au sud ; les pigeons voya­­geurs vivaient à l’est du conti­nent et n’avaient pas de compor­­te­­ment migra­­toire fixe. Pour faci­­li­­ter la tran­­si­­tion entre des parents à queue barrée et des oisillons voya­­geurs, l’un des parte­­naires de Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion va bien­­tôt commen­­cer à élever des pigeons à queue barrée comme des pigeons voya­­geurs. Il va modi­­fier leur régime alimen­­taire, leurs habi­­tudes migra­­toires et leur envi­­ron­­ne­­ment. Le compor­­te­­ment de chaque géné­­ra­­tion suivante se rappro­­chera peu à peu de celui de leur cousin géné­­tique. Novak explique : « Avec un peu de chance, nous aurons des pigeons à queue barrée qui seront de faux parents pigeons voya­­geur. » Aussi impro­­bable que cela puisse paraître, il existe des précé­­dents. Des espèces de substi­­tu­­tion ont déjà été utili­­sées dans l’éle­­vage de pigeons. Durant le proces­­sus de repro­­duc­­tion, de petites modi­­fi­­ca­­tions seraient appor­­tées au génome afin d’as­­su­­rer la diver­­sité géné­­tique au sein de la popu­­la­­tion. Au bout de trois à cinq ans, certains oiseaux seraient trans­­fé­­rés dans des volières exté­­rieures plus spacieuses, où ils seraient expo­­sés à la nature pour la première fois : arbres, météo, bacté­­ries. Des biolo­­gistes spécia­­listes des popu­­la­­tions restreintes et d’autres, travaillant sur la réin­­ser­­tion d’es­­pèces, seraient consul­­tés. Ensuite, on intro­­dui­­rait un par un d’autres animaux dans les volières. Les pigeons seraient chan­­gés de volières à plusieurs reprises pour stimu­­ler les réflexes migra­­toires. Les écolo­­gistes étudie­­raient comment les oiseaux influent sur leur envi­­ron­­ne­­ment et sont influen­­cés en retour. Au bout de dix ans, une partie des oiseaux des volières seraient lâchés dans la nature, munis d’un GPS implanté sous la peau. Le projet sera consi­­déré comme réussi si la popu­­la­­tion réin­­tro­­duite est capable de se repro­­duire sans qu’il soit besoin de relâ­­cher d’autres pigeons des volières. Novak pense que cela pour­­rait arri­­ver vingt-cinq ans après que les premiers oiseaux auront été lâchés dans la nature, à savoir en 2060. Et il espère bien être là pour y assis­­ter.

« La nature produit des monstres. La nature produit des menaces. La plupart des choses qui nous menacent le plus sont issues de la nature. » — David Hauss­­ler

Pendant que les pigeons de Novak se repro­­duisent, Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion aura entamé le même proces­­sus avec d’autres espèces, éteintes ou en danger. En plus du mammouth laineux, les candi­­dats comprennent le putois à pieds noirs, l’ota­­rie moine des Caraïbes, le singe-lion doré, le pic à bec d’ivoire et le rhino­­cé­­ros blanc du nord, autant d’es­­pèces dont il ne subsiste aujourd’­­hui que quelques spéci­­mens. Pour les espèces en voie de dispa­­ri­­tion dont il ne reste que quelques membres, les scien­­ti­­fiques intro­­dui­­raient une diver­­si­­fi­­ca­­tion géné­­tique pour éviter la consan­­gui­­nité. Pour les espèces en danger de conta­­gion, un effort serait fait pour forti­­fier leur ADN avec des gênes résis­­tants aux mala­­dies. Des millions de chauve-souris d’Amé­­rique du Nord sont mortes ces dix dernières années du syndrome du nez blanc, une mala­­die ainsi nommée à cause d’un cham­­pi­­gnon mortel proba­­ble­­ment importé d’Eu­­rope. Beau­­coup d’es­­pèces de chauve-souris euro­­péennes semblent être immu­­ni­­sées contre ce cham­­pi­­gnon ; si le gène respon­­sable de cet immu­­nité est iden­­ti­­fié, il pour­­rait être isolé et implanté à celles d’Amé­­rique du Nord. Le terme scien­­ti­­fique pour ce type d’in­­ter­­ven­­tion géné­­tique est « adap­­ta­­tion faci­­li­­tée ». Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion pour­­rait aussi s’ap­­pe­­ler « Résur­­rec­­tion, Restau­­ra­­tion et Amélio­­ra­­tion ». Ce fantasme flou et opti­­miste de dé-extinc­­tion, aussi exci­­tant soit-il pour Ben Novak, perturbe nombre de biolo­­gistes de la conser­­va­­tion qui le consi­­dèrent comme une menace envers leur disci­­pline et envers le mouve­­ment envi­­ron­­ne­­men­­tal. Lors d’une récente confé­­rence de Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion et dans plusieurs articles parus dans la presse popu­­laire et acadé­­mique, leurs critiques s’ex­­priment de façon viru­­lente. En réponse à cela, les défen­­seurs de la dé-extinc­­tion ont déve­­loppé ces derniers mois une contre-argu­­men­­ta­­tion de plus en plus agres­­sive. « Nous avons des réponses à toutes les ques­­tions », m’a assuré Novak. « Nous réflé­­chis­­sons à tout cela depuis long­­temps. »

Divine science

La première ques­­tion émanant des biolo­­gistes de la conser­­va­­tion concerne la logique : à quoi bon rame­­ner à la vie un animal dont l’ha­­bi­­tat natu­­rel n’existe plus ? Pourquoi mener à bien un proces­­sus aussi diffi­­cile pour voir l’es­­pèce s’éteindre à nouveau ? Alors que cette critique semble valide pour plusieurs espèces, le pigeon migra­­teur, lui, s’adap­­te­­rait très bien à de nouveaux habi­­tats juste­­ment parce qu’il n’en a pas de spéci­­fique à la base. Il se nour­­ris­­sait de façon oppor­­tu­­niste et se satis­­fai­­sait d’une large variété de noix et de glands qu’il allait cher­­cher aussi loin qu’il le fallait. Il y a aussi l’inquié­­tude liée aux mala­­dies. « Les patho­­gènes évoluent constam­­ment dans la nature et les animaux déve­­loppent de nouveaux systèmes immu­­ni­­taires », explique Doug Armstrong, un biolo­­giste de la conser­­va­­tion néo-zélan­­dais qui étudie la réin­­tro­­duc­­tion des espèces. « Si vous recréez une espèce géné­­tique­­ment pour la relâ­­cher, et que son génome est basé sur celui d’un oiseau qui vivait il y a 100 ans, vous augmen­­tez les risques. » Un pigeon migra­­teur de ce type devien­­drait alors le vecteur de mala­­dies modernes. Mais d’après David Hauss­­ler, le co-fonda­­teur du projet Genome 10K, ce problème est exagéré. « Il y a toujours cette peur de créer acci­­den­­tel­­le­­ment, en cas de réus­­site, quelque chose d’hor­­rible d’une façon ou d’une autre. Parce que seule la nature ferait les choses bien. Mais la nature est aussi aléa­­toire. La nature produit des monstres. La nature produit des menaces. La plupart des choses qui nous menacent le plus sont issues de la nature. Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion ne nuira pas à l’équi­­libre. » Certains scien­­ti­­fiques estiment par exemple qu’en dispu­­tant les glands aux cerfs et aux rongeurs, les pigeons voya­­geurs pour­­rait contri­­buer à faire recu­­ler la mala­­die de Lyme.

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Le Dodo 
Roelant Savery, 1826

Une ques­­tion plus urgente taraude les oppo­­sants au projet : l’argent. La dé-extinc­­tion consti­­tue un nouveau concur­rent clinquant pour les dona­­teurs. Comme l’a pointé du doigt l’éco­­lo­­giste David Ehren­­feld lors d’une confé­­rence : « Si cela fonc­­tionne, la dé-extinc­­tion ne concer­­nera qu’un petit nombre d’es­­pèces et coûtera extrê­­me­­ment cher. Les mesures de conser­­va­­tion qui ont déjà fait leurs preuves et qui ont besoin de fonds ne vont-elles pas en pâtir ? » Pour l’éco­­lo­­giste Josh Donlan, conseiller de Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion, cet argu­­ment vaut pour toute stra­­té­­gie de conser­­va­­tion. Il l’ex­­plique au cours d’un article dans Fron­­tiers of Biogeo­­gra­­phy : « De mon point de vue, les stra­­té­­gies de conser­­va­­tions ne s’ex­­cluent pas les unes les autres, c’est un point que les scien­­ti­­fiques spécia­­listes de la conser­­va­­tion ont tendance à négli­­ger. » Jusqu’à main­­te­­nant, cette analyse n’a pas été démen­­tie. La majeure partie de l’argent utilisé pour le séquençage du génome du pigeon migra­­teur provient du budget recherche de Beth Shapiro à l’Uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie. Le budget de Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion, qui s’éle­­vait l’an­­née dernière à 350 000 $, a été large­­ment financé par des million­­naires du monde de la tech­­no­­lo­­gie qui ne sont pas connus pour soute­­nir les causes écolo­­giques. La dé-extinc­­tion pose aussi un problème rhéto­­rique aux biolo­­gistes de la conser­­va­­tion. Le spectre de l’ex­­tinc­­tion a toujours été l’ar­­gu­­ment le plus convainquant du mouve­­ment de préser­­va­­tion de la biodi­­ver­­sité. Mais qu’en sera-t-il si l’ex­­tinc­­tion devient un simple incon­­vé­­nient tempo­­raire ? L’éco­­lo­­giste Daniel Simber­­loff soulève un problème simi­­laire: « Les solu­­tions tech­­niques aux problèmes envi­­ron­­ne­­men­­taux ne sont que des panse­­ments sur des hémor­­ra­­gies massives. Si le public, qui ne sera jamais vrai­­ment bien informé sur les problèmes plus larges, se met à penser qu’on peut faci­­le­­ment rame­­ner des espèces à la vie, cela peut deve­­nir très dange­­reux… la dé-extinc­­tion suggère que l’on puisse solu­­tion­­ner tech­­nique­­ment tous les problèmes envi­­ron­­ne­­men­­taux, et cela, c’est très, très mauvais. » Ben Novak – qui suit la trace de Simber­­loff en terme d’ap­­ti­­tude profes­­sion­­nelle avec à son actif un docto­­rat, des centaines de publi­­ca­­tions scien­­ti­­fiques et deux récom­­penses couron­­nant l’œuvre d’une vie – rejette cette vision des choses. « Il s’agit d’élar­­gir le champs d’ac­­tion, pas de le réduire. On nous pose ces grandes ques­­tions, mais personne ne demande aux défen­­seurs des éléphants pourquoi ils ne travaillent pas sur les girafes, qui ont beau­­coup plus besoin de protec­­tion. Personne ne demande à ceux qui protègent les rhino­­cé­­ros pourquoi ils ne s’at­­tellent pas à la défense des polli­­ni­­sa­­teurs arctiques qui sont actuel­­le­­ment déci­­més par le chan­­ge­­ment clima­­tique. Le programme de protec­­tion des pandas n’est que rare­­ment critiqué même si il n’a aucun sens à l’échelle de la biodi­­ver­­sité mondiale, simple­­ment parce que le panda est un animal mignon. » Pour Novak, si le succès de la dé-extinc­­tion, ou même son échec, contri­­bue à sensi­­bi­­li­­ser le public à l’ex­­tinc­­tion de masse, alors cela aura été un triomphe.

Il conclue qu’é­­tant « des produits de l’in­­gé­­nio­­sité humaine » les espèces ressus­­ci­­tées devraient pouvoir être breve­­tées.

Comment déci­­de­­rons-nous de quelle espèce rame­­ner à la vie ? Plusieurs voix se sont élevées pour ques­­tion­­ner la logique qui dirait qu’il faut commen­­cer par le pigeon migra­­teur. « Pensez-vous que les riches de la côte est vont avoir envie de voir des millions de pigeons voya­­geurs survo­­ler leurs pelouses soignées et leurs voitures lustrées ? » demande Shapiro, dont l’im­­pli­­ca­­tion dans le projet du pigeon migra­­teur pren­­dra fin quand elle aura fini d’ana­­ly­­ser son génome, écri­­vant un livre sur les défis de la dé-extinc­­tion. Dans une tenta­­tive de défi­­nir des critères scien­­ti­­fiques, le zoolo­­giste néozé­­lan­­dais Philip Seddon a récem­­ment publié une liste de dix points permet­­tant de déter­­mi­­ner la perti­­nence de ressus­­ci­­ter telle ou telle espèce. La liste prend en cause les raisons de l’ex­­tinc­­tion, les éven­­tuelles menaces auxquelles une espèce ferait face en étant rame­­née à la vie et la capa­­cité qu’au­­rait l’homme à élimi­­ner les spéci­­mens « dans le cas d’im­­pacts écolo­­giques ou socio-écono­­miques inac­­cep­­tables ». En d’autres mots, si les pigeons voya­­geurs se révèlent être un fléau écolo­­gique – si, comme sait le faire la nature, nous créons un monstre – serions-nous capables de les éradiquer ? La réponse est oui, nous l’avons déjà fait. Mais les argu­­ments les plus viru­­lents à l’en­­contre de la dé-extinc­­tion concernent la cruauté envers les animaux. Pensons aux 57 chèvres des montagnes qui n’ont pas réussi à donner nais­­sance aux embryons défor­­més de bouque­­tin qu’on leur avait implan­­tés. Ou au bouque­­tin parvenu à terme qui est né pour ne vivre que quelques minutes, suffo­­cant et mourant fina­­le­­ment d’une défor­­ma­­tion pulmo­­naire. « Est-ce que ce qui leur est arrivé était juste ? » demande Shapiro. « La culpa­­bi­­lité est-elle une raison suffi­­sante ? » répond Stewart Brand, qui déve­­loppe un contre-argu­­ment utili­­taire : « Il va falloir traver­­ser des phases de souf­­france, parce qu’il faut beau­­coup de tenta­­tives et que beau­­coup échouent. Mais d’un autre côté, si nous parve­­nons à ressus­­ci­­ter les bouque­­tins, combien alors pour­­ront vivre, qui n’au­­raient pas vu le jour autre­­ment ? » Et fina­­le­­ment, comment la justice trai­­tera-t-elle les trou­­peaux de mammouths laineux, ou les millions de pigeons voya­­geurs lâchés sur le conti­nent ? Dans « Comment obte­­nir un lais­­sez-passer pour votre mammouth », publié dans le Stan­­ford Envi­­ron­­men­­tal Law Jour­­nal, Norman F. Carlin pose la ques­­tion de savoir si les espèces rame­­nées à la vie devraient être soumises à la loi sur les espèces en voie de dispa­­ri­­tion ou bien à celle sur les orga­­nismes géné­­tique­­ment modi­­fiés. Il conclue qu’é­­tant « des produits de l’in­­gé­­nio­­sité humaine » les espèces ressus­­ci­­tées devraient pouvoir être breve­­tées. Cette ques­­tion de « l’in­­gé­­nio­­sité humaine » touche à l’un des points les moins commen­­tés mais les plus impor­­tants quand il en va de dé-extinc­­tion. Le terme « dé-extinc­­tion » prête à confu­­sion. Les pigeons voya­­geurs ne vont pas sortir de leurs tombes. Il s’agit plutôt de pigeons à queue barrée dont l’ADN aura été modi­­fié pour ressem­­bler à celui du pigeon migra­­teur. Mais nous n’au­­rons aucun moyen de savoir à quel point le nouveau pigeon ressem­­blera à l’es­­pèce éteinte avant sa nais­­sance ; et là encore il sera impos­­sible de faire une compa­­rai­­son physique précise. Notre compré­­hen­­sion du compor­­te­­ment du pigeon migra­­teur ne découle que de récits histo­­riques. Si la plupart d’entre eux, dont le chapitre consa­­cré aux pigeons dans Orni­­tho­­lo­­gi­­cal Biogra­­phy de John James Audu­­bon, sont magni­­fique­­ment écrits, ils ne sont en géné­­ral pas précis scien­­ti­­fique­­ment. « Même en connais­­sant le génome d’un orga­­nisme, il reste des millions de choses abso­­lu­­ment impré­­vi­­sibles », dit Ed Green, un ingé­­nieur en biolo­­gie molé­­cu­­laire qui travaille sur les tech­­no­­lo­­gies de séquençage du génome à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie de Santa Cruz. Shapiro ajoute que « c’est juste une esti­­ma­­tion, et encore, elle n’est pas très précise ». Elle s’em­­porte plus dès qu’on aborde le projet du mammouth laineux. « Il est impos­­sible d’ob­­te­­nir un clone géné­­tique de mammouth laineux. Ce qu’il va se passer, c’est que quelqu’un, peut-être George Church, va implan­­ter des gènes dans le génome de l’élé­­phant d’Asie pour le rendre légè­­re­­ment plus poilu. Une toute petite partie seule­­ment du génome serait mani­­pu­­lée, et quelques années plus tard les nouveaux-nés seraient toujours des éléphants, mais plus poilus. Je vois d’avances les titres des jour­­naux “George Church a cloné le mammouth” ! » Et Church lui-même l’ad­­met, même s’il pense faire plus que modi­­fier quelques gènes : « J’ai­­me­­rais obte­­nir un éléphant qui aime les climats froids. Qu’on l’ap­­pelle mammouth ou pas m’im­­porte peu. » Il n’existe pas de défi­­ni­­tion arrê­­tée du mot « espèce ». Le sens le plus commu­­né­­ment admis décrit un groupe d’or­­ga­­nisme qui peut se repro­­duire et géné­­rer une progé­­ni­­ture fertile, mais il y a beau­­coup d’ex­­cep­­tions. La dé-extinc­­tion répond à une défi­­ni­­tion complè­­te­­ment diffé­­rente. Résur­­rec­­tion et Restau­­ra­­tion espère créer un oiseau qui va inter­­a­gir avec son écosys­­tème de la même façon que le pigeon migra­­teur améri­­cain. Si le nouvel oiseau occupe la même niche écolo­­gique, ce sera un succès ; sinon, il faudra retour­­ner aux boîtes de Pétri. « Il s’agit de résur­­rec­­tion écolo­­gique, pas de résur­­rec­­tion d’es­­pèce », explique Shapiro. La logique qui régit la restau­­ra­­tion de pein­­tures de la Renais­­sance est la même. Si vous obser­­vez Le Dernier souper exposé dans le réfec­­toire du couvent de Santa Maria delle Grazie à Milan, vous ne verrez aucun coup de pinceau de Léonard de Vinci. Vous verrez une fresque aux mêmes propor­­tions et iden­­tique à l’ori­­gi­­nale et vous ressen­­ti­­rez peut-être le même émer­­veille­­ment qui fût celui des parois­­siens de 1498, à un détail près : l’œuvre origi­­nale a disparu depuis des siècles.  Les philo­­sophes appellent cela le para­­doxe de Thésée, en réfé­­rence au voyage de retour que le héros mytho­­lo­­gique accom­­plit de Crète vers Athènes après avoir vaincu le Mino­­taure. Le navire, écrit Plutarque, avait été entre­­tenu par les Athé­­niens qui « avaient retiré les vieilles planches à mesure qu’elles s’étaient dété­­rio­­rées, les remplaçant par du bois neuf et plus résis­­tant ». Le bateau de Thésée « devint un modèle pour les philo­­so­­phes…les uns soute­­nant que le bateau était resté le même, les autres affir­­mant qu’il était autre. » Quelle impor­­tance que le pigeon migra­­teur améri­­cain 2.0 soit un origi­­nal ou un impos­­teur ? Si le nouvel oiseau créé synthé­­tique­­ment vient enri­­chir l’éco­­lo­­gie des forêts qu’il peuple, peu de gens, y compris les conser­­va­­teurs, n’au­­ront quoi que ce soit à objec­­ter. L’oi­­seau ajusté géné­­tique­­ment ne serait pas le premier aspect des écosys­­tèmes de forêts de feuillus à subir des modi­­fi­­ca­­tions humaines ; les espèces inva­­sives, les mala­­dies, la défo­­res­­ta­­tion et l’at­­mo­­sphère toxique ont modi­­fié les forêts qui paraî­­traient mécon­­nais­­sables aux premiers colons euro­­péens. Quand les humains sont arri­­vés, le conti­nent était peuplé de chameaux, de castors de deux mètres de haut et de pares­­seux de 250 kg. « Les gens gran­­dissent avec l’idée qu’ils sont entou­­rés d’un envi­­ron­­ne­­ment “natu­­rel”, or, il n’y a plus aucun élément vrai­­ment natu­­rel sur Terre depuis que les humains sont appa­­rus », dit Novak. La Terre s’ap­­prête à deve­­nir encore moins « natu­­relle ». Les biolo­­gistes ont déjà créé de nouvelles formes de bacté­­ries en labo­­ra­­toire, modi­­fié le code géné­­tique d’une grande quan­­tité d’es­­pèces, et cloné des chiens, des chats, des loups et des buffles d’eau. Mais la fabri­­ca­­tion de nouveaux verté­­brés – de pigeons respi­­rant, volant et défé­quant – consti­­tue­­rait une étape majeure pour la biolo­­gie de synthèse. C’est l’ar­­gu­­ment qui va balayer toute les oppo­­si­­tions à la dé-extinc­­tion. Grâce, peut-être, à Juras­­sic Park, l’opi­­nion publique lui est déjà acquise : Stewart Brand m’a assuré avec tout son sérieux que « ce film a beau­­coup fait pour la dé-extinc­­tion ». Dans un sondage du Pew Research Center daté de 2010, la moitié des sondés s’ac­­cordent à dire que « au moins une espèce dispa­­rue sera rame­­née à la vie ». Parmi les Améri­­cains, la croyance en la dé-extinc­­tion talonne celle en l’évo­­lu­­tion avec seule­­ment 10 % d’écart. « Notre hypo­­thèse depuis le départ est que cela va avoir lieu de toutes façons », pense Brand, « alors quelle est la forme la plus bénigne qu’elle puisse prendre ? »

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Ente­­lo­­dont
Charles R. Knight, 1932

Ce qui nous attend va aller bien plus loin que la simple résur­­rec­­tion d’es­­pèces. Pendant des millé­­naires, nous avons modelé notre envi­­ron­­ne­­ment, nos légumes, et nos animaux grâce à l’éle­­vage, la ferti­­li­­sa­­tion et la polli­­ni­­sa­­tion. la biolo­­gie de synthèse offre des outils bien plus sophis­­tiqués. La créa­­tion de nouveaux orga­­nismes, comme de nouveaux animaux, plantes et bacté­­ries, va trans­­for­­mer la méde­­cine humaine, l’agri­­cul­­ture, la produc­­tion d’éner­­gie et bien d’autres choses encore. La dé-extinc­­tion « est la première et parmi les plus modestes de ces tech­­no­­lo­­gies », explique Danny Hillis, un membre du comité Long Now et un inven­­teur proli­­fique qui fût l’un des pion­­niers de la tech­­no­­lo­­gie ayant servi de base aux super-ordi­­na­­teurs. Hillis évoque l’ob­­ser­­va­­tion de Marshall McLu­­han selon laquelle le contenu d’un nouveau média est celui de l’an­­cien : en d’autres mots, chaque nouvelle tech­­no­­lo­­gie, lorsqu’elle est présen­­tée pour la première fois, récrée la tech­­no­­lo­­gie fami­­lière qu’elle s’ap­­prête à rempla­­cer. Les premières émis­­sions de télé­­vi­­sion étaient des émis­­sions de radio filmées. Les premiers films étaient des pièces de théâtre. De même, la biolo­­gie de synthèse pour­­rait gagner le cœur du public en ressus­­ci­­tant des espèces dispa­­rues dont il est nostal­­gique. Hillis ajoute que « utili­­ser l’ou­­til pour recréer des choses anciennes est une façon bien plus confor­­table d’ap­­pré­­hen­­der sa puis­­sance ». « D’ici la fin de la décen­­nie nous passe­­rons pour incroya­­ble­­ment conser­­va­­teurs », estime Brand. « Beau­­coup de ces choses vont deve­­nir de simples éléments d’un kit d’ou­­til stan­­dard. Je pense que d’ici 10 ou 20 ans, la plupart des orga­­ni­­sa­­tions de conser­­va­­tion de la biodi­­ver­­sité mettront la dé-extinc­­tion au cata­­logue de leurs acti­­vi­­tés. » Il espère vivre assez vieux pour assis­­ter à la nais­­sance d’un bébé mammouth laineux. La phrase d’ou­­ver­­ture du Whole Earth Cata­­log disait : « Nous sommes des dieux alors autant deve­­nir bons à ça ! » Brand a revu sa phrase pour écrire : « Nous sommes des dieux et nous devons deve­­nir bons à ça. » La dé-extinc­­tion est une bonne façon de s’en­­traî­­ner. La passion qui peut conduire à souhai­­ter rame­­ner à la vie un pigeon disparu n’a rien à voir avec des ques­­tions scien­­ti­­fiques. Ben Novak affirme que ses moti­­va­­tions sont pure­­ment écolo­­giques. « Pour certains il pour­­rait s’agir de fabriquer de nouveaux animaux déli­­rants ou à desti­­na­­tion des zoos, mais pas pour nous. » m’a-t-il dit. Les scien­­ti­­fiques qui travaillent à ses côtés dans le labo­­ra­­toire paléo­­gé­­no­­mique  – et qui subissent chaque jour ses tirades exta­­tiques sur le pigeon migra­­teur – soupçonnent une arrière-pensée. « Je suis un biolo­­giste, des gens passion­­nés d’ani­­maux, j’en ai rencon­­tré beau­­coup », raconte Andre Soares, un jeune brési­­lien membre de l’équipe de Shapiro, « mais je n’ai jamais quelqu’un d’aussi passionné. » Il s’ar­­rête une seconde pour rire puis enchaîne : « Ce n’est pas comme si il avait déjà pu obser­­ver ce pigeon en plein vol. Et il ne s’agit pas d’un dino­­saure, une gigan­­tesque créa­­ture qui se prome­­nait il y a des millions d’an­­nées. Non, c’est juste un pigeon. Je ne comprends pas pourquoi il les aime tant. » Je lui ai rétorqué ce que Novak m’avait dit, que le projet du pigeon migra­­teur « était mené dans un soucis de conser­­va­­tion ». Soares secoua la tête. « Non, je pense que les pigeons, c’est son truc. » Ed Green, l’in­­gé­­nieur en biolo­­gie molé­­cu­­laire d’en face fut plus succinct : « Le pigeon migra­­teur donne envie à Ben d’écrire de la poésie. »


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Mammoth Cometh », paru dans le New York Times. Couver­­ture : Le mammouth laineux du Royal BC Museum de Victo­­ria, en Colom­­bie-Britan­­nique. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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