par Neda Semnani | 25 février 2016

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Le code secret

Elle s’ap­­prê­­tait à ouvrir la porte à mon père quand elle se souvint qu’il s’agis­­sait d’un signal pour cacher tout ce qui était inter­­­dit dans la maison. C’est à cela que nous nous sommes prépa­­rés, pensa-t-elle. Elle déposa le combiné sur la table et passa dans chaque pièce pour véri­­fier qu’il n’y avait aucun jour­­nal, pamphlet ou livre illé­­gal en évidence. S’il y avait quelque chose à cacher, elle ne le vit pas. Elle reprit le combiné. « C’est bon, je descends », dit-elle. Elle récu­­péra les clés de l’en­­trée de l’im­­meuble et monta à l’étage. Elle frappa discrè­­te­­ment à la porte de notre cousin. Ali vint ouvrir, un sourire chaleu­­reux aux lèvres. Avant qu’il ne puisse parler, elle le coupa. « Omar est là », dit-elle à voix basse. « Il dit qu’il est avec les Gardiens. Je ne sais pas ce qui se passe. Si je ne donne pas de nouvelles, attends un peu et descends. »

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Les Gardiens de la révo­­lu­­tion exécutent des hommes kurdes
Jahan­­gir Razmi, prix Pulit­­zer 1980

Puis elle se préci­­pita en bas. En ouvrant la lourde porte d’en­­trée, elle vit son frère debout, les mains dans le dos, comme s’il atten­­dait le bus. Il lui fallut une seconde pour réali­­ser ce qui se passait. Ses mains étaient atta­­chées ; il semblait rési­­gné. Autour de lui se tenaient quatre Gardiens de la révo­­lu­­tion, chacun avec une arme auto­­ma­­tique à la main, l’un d’eux au moins le canon pointé sur mon père. Ma tante recula pour invi­­ter les hommes à passer le seuil. Mon père et les frères armés entrèrent. Dans l’ap­­par­­te­­ment, elle proposa des rafraî­­chis­­se­­ments aux offi­­ciers. « Voulez-vous du thé ? » demanda-t-elle. « Ou de l’eau ? » « C’est Rama­­dan », répon­­dirent-ils. « Nous jeûnons. » Les Gardiens, le visage de chacun mangé par une sombre barbe de trois jours, firent asseoir mon père sur le canapé et commen­­cèrent à fouiller les chambres. Ils ne pouvaient pas les diffé­­ren­­cier. L’un d’eux demanda où était la chambre de mes parents. Mon père avait dû leur dire que nous vivions là. Astefe indiqua la chambre avec le berceau. Un des Gardiens resta dans le salon avec Astefe et mon père pendant que les autres passaient de chambre en chambre en ramas­­sant et en four­­rant dans leurs poches les passe­­ports de la famille – pour une raison incon­­nue, tout le monde lais­­sait son passe­­port chez mes grands-parents –, faisant de même avec des bibe­­lots et divers objets de valeur comme les collec­­tions de timbres et de pièces de mon grand-père. Des semaines plus tard, quand mes tantes, mon oncle, mon cousin, ma mère et moi étions en train de nous prépa­­rer à traver­­ser les monts Zagros pour fuir l’Iran par la Turquie, à cheval et à pied prin­­ci­­pa­­le­­ment, il nous fallut obte­­nir de faux passe­­ports et pièces d’iden­­tité. Une fois arri­­vés à Istan­­bul, ma mère et moi avons pu obte­­nir le rempla­­ce­­ment de nos passe­­ports améri­­cains, mais le reste de la famille se retrouva bloqué. Mais nous ne le savions pas encore. Quand les Gardiens eurent pris ce qu’ils voulaient, ils revinrent au salon. L’un d’eux regarda ma tante et demanda à mon père : « Qui est-ce ? » « Elle est jeune », répon­­dit mon père. « Elle est encore au lycée. » Le Gardien se retourna vers Astefe et demanda : « Où sont Leila et l’en­­fant ? » ulyces-iranrevolution-09« Elle est en train de faire cours », mentit ma tante – ma mère n’était pas en train de faire cours, bien sûr. Elle était avec moi, à notre appar­­te­­ment, en train d’at­­tendre le retour de ma tante ou de mon père. « Elle va reve­­nir bien­­tôt », dit Astefe. Les frères se dispo­­sèrent un peu partout dans le salon, leurs armes sur leurs genoux. Tous les six – les quatre Gardiens, ma tante et mon père – restèrent assis en silence à attendre Leila. Ma tante remarqua une lumière douce qui filtrait à travers la fenêtre de la cuisine. Il devait être cinq heures de l’après-midi, à son avis, quand le télé­­phone sonna. Mon père était assis près de sa sœur sur l’un des cana­­pés ; il avait toujours les mains atta­­chées dans le dos, ce qui le forçait à se pencher en avant. Son corps était tendu. Astefe tenta de déchif­­frer son expres­­sion – il n’avait pas l’air choqué, pas vrai­­ment. Ce qu’af­­fi­­chait son visage, c’était la défaite. Pendant un instant, personne ne bougea. Puis le télé­­phone sonna de nouveau, et les Gardiens dirent à ma tante de décro­­cher. Astefe se leva et traversa la pièce ; elle prit le combiné et répon­­dit. « C’est Leila ? » deman­­dèrent les Gardiens. Après une frac­­tion de seconde, Astefe répon­­dit en secouant la tête. « Non. » Elle reposa le télé­­phone sur son socle et reprit sa place à côté de mon père. « C’était Leila ? » lui murmura mon père. Elle secoua la tête.

~

À plusieurs pâtés de maison de là, ma mère commençait à faire les cent pas dans notre appar­­te­­ment. Il était plus de six heures et mon père n’était toujours pas rentré. Astefe n’était pas encore reve­­nue. Je jouais avec ma poupée. Ma mère s’as­­sit sur le sol près de moi et fixa le tapis, en essayant d’ima­­gi­­ner ce qu’elle devait faire. Nous n’avions ni télé­­phone ni télé­­vi­­sion ; personne ne pouvait nous trans­­mettre d’in­­for­­ma­­tions. Les seuls sons étaient mon fredon­­ne­­ment, les batte­­ments de son cœur et le bruit de la circu­­la­­tion dans les rues en contre­­bas. Elle ne pouvait pas rester inac­­tive plus long­­temps. Elle mit son roopoosh et son hijab, prit ma main et quitta l’ap­­par­­te­­ment en direc­­tion de la cabine télé­­pho­­nique en bas de la rue.

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Une rue du centre-ville de Téhé­­ran, en 1983

Elle composa le numéro de mes grands-parents, atten­­dit que la ligne s’éta­­blît, puis que le télé­­phone sonnât et que quelqu’un répon­­dît. Le télé­­phone sonna, plusieurs fois. Elle était sur le point de raccro­­cher quand elle enten­­dit le clic subtil du combiné qu’on décro­­chait. « Allô ? » dit-elle. « Allô ? Astefe ? C’est toi ? Pourquoi est-ce que tu es en retard ? » « Tout va bien », répon­­dit ma tante. « On va bien. » Derrière ma tante, les Gardiens posaient des ques­­tions : « C’est Leila ? Est-ce que c’est Leila ? » Ma tante acquiesça. « Où pouvons-nous écou­­ter ? » deman­­dèrent-ils. De sa main libre, elle pointa son ancienne chambre. Alors qu’ils s’af­­fai­­raient à essayer de recon­­nec­­ter la ligne débran­­chée, ma mère conti­­nuait à parler. « Où es-tu ? » dit-elle. « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui te prend aussi long­­temps ? » « Tout va bien », répon­­dit ma tante. « Les frères sont là. » « Pour qui ? » demanda ma mère. « Ils sont venus pour qui ? Pour toi ? Pour Omar ? » « Ils ne sont pas là pour moi », répliqua ma tante. « Tout va bien. Va dépo­­ser les enfants chez ta mère, puis viens. » Ma tante raccro­­cha. Ma mère resta un instant dans la cabine, pres­­sant le combiné sur son oreille d’une main, tenant la mienne ferme­­ment de l’autre. Ma tante pense qu’elle avait appelé juste après huit heures. J’au­­rais dû être au lit. Le temps que les Gardiens fissent fonc­­tion­­ner le télé­­phone, l’ap­­pel était terminé. Ils revinrent dans le salon, leurs armes au flanc. « C’était Leila ? » deman­­dèrent-ils. « Qu’est-ce qu’elle a dit ? » « Elle arrive », répon­­dit ma tante.

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Les monts Zagros, que Neda et sa mère traver­­se­­raient à pied et à cheval
Crédits

Les six adultes reprirent leurs places. Astefe se rappro­­cha de mon père et murmura : « Je lui ai dit ce que tu m’as dit de lui dire. Je lui ai dit d’em­­me­­ner les enfants chez sa mère. » Mon père se déten­­dit. C’était un code : la mère de ma mère vivait en Cali­­for­­nie. C’était le dernier message de mon père à ma mère. Elle devait rester à l’écart, m’em­­me­­ner et me faire quit­­ter le pays. Les Gardiens se levèrent et se remirent à fouiller les chambres, par ennui plus qu’autre chose. Mon père se pencha vers ma tante et lui parla de l’in­­dic. « Le gouver­­ne­­ment a une liste de noms », expliqua-t-il. « Ils vont arrê­­ter tout le monde sur la liste. Dis aux gens de partir. » Depuis une des chambres, un Gardien leur cria de rester silen­­cieux. Ils se sépa­­rèrent.

Les adieux

Ma mère sortit de la cabine télé­­pho­­nique et se pressa de retour­­ner à l’ap­­par­­te­­ment, en me traî­­nant à moitié derrière elle. Elle regarda les assiettes qui s’em­­pi­­laient dans l’évier et les jouets épar­­pillés par terre. Elle attrapa un sac en plas­­tique et y fourra mon acte de nais­­sance, la Green Card de mon père, ses attes­­ta­­tions univer­­si­­taires – tout ce qu’elle pouvait trou­­ver. Elle récu­­péra quelques vête­­ments de rechange pour moi et les ajouta à la pile de papiers, puis elle me reprit et quitta l’ap­­par­­te­­ment. Elle marcha dans la rue, puis s’ar­­rêta pour réflé­­chir. Il lui fallait remettre ses idées en place et trou­­ver un endroit où aller. ulyces-iranrevolution-12 Elle fit la liste de ses connais­­sances qui habi­­taient à proxi­­mité et pour­­raient prendre le risque de nous abri­­ter, et décida d’al­­ler chez la cousine de mon père. Esmet ouvrit la porte, en tenue pour passer à table – le soleil s’était couché et les gens se rassem­­blaient pour l’if­­tar. Son mari, Jafar, se tenait à ses côtés. Ils regar­­dèrent ma mère, s’ac­­cro­­chant à moi d’une main et au sac rempli de vête­­ments d’en­­fant et de papiers de l’autre. « Ils ont arrêté Omar », dit ma mère. Ma mère leur raconta ce qu’elle savait, c’est-à-dire pas grand-chose : elle déses­­pé­­rait de savoir ce qui se passait. Esmet et Jafar propo­­sèrent d’al­­ler à l’ap­­par­­te­­ment de mes grands-parents, sous prétexte de passer rendre visite, prendre un thé et un gâteau pour rompre le jeûne en famille.

~

Pendant qu’Es­­met et Jafar nous quit­­taient, notre cousin, Ali – celui de l’étage au-dessus – frap­­pait à la porte de mes grands-parents. Quand un Gardien répon­­dit, Ali s’ex­­cusa de les déran­­ger. Il dit poli­­ment qu’il était descendu voir sa famille. « Qui est-ce ? » demanda le Gardien à ma tante. « Il habite au-dessus », répon­­dit-elle. Le Gardien fit un pas en arrière et Ali entra, adres­­sant un signe de tête à chacun des hommes avant de saluer ma tante et mon père. « Je suis juste passé dire un petit bonjour », déclara-t-il en prenant un des sièges vides du salon. Personne ne répon­­dit ou ne dit quoi que ce soit de mémo­­rable. Le temps s’écoula. Il était envi­­ron neuf heures du soir. L’in­­ter­­phone sonna. Tout le monde leva les yeux. Mon père et ma tante étaient si certains que ma mère avait compris leur message. Méfiante, ma tante décro­­cha le combiné de la porte d’en­­trée. « Allô ? » dit-elle. « Allô ! » C’était la voix d’Es­­met. Ma tante la fit entrer. « C’est notre autre cousine », dit ma tante aux gardes. « Je crois que nous avons manqué l’if­­tar. »

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Un homme iranien écoute Radio Téhé­­ran à la fin des années 1970

Elle ouvrit la porte à Esmet et Jafar et les invita à prendre place dans le salon. Le couple rejoi­­gnit le groupe. Ma tante s’ex­­cusa et alla dans la cuisine faire du thé. Elle prépara un plateau pour huit et y déposa un plat de fruits et de douceurs. Tout le monde but le thé dans les déli­­cates tasses en verre de mes grands-parents. Les Gardiens ne sont pas méchants, pensa Astefe. Ils ne nous ont pas frap­­pés, n’ont pas crié. Ils ont été très polis, en vérité. Puis elle réalisa : Oh mon Dieu, ça y est. C’est fini. Tout est fini. Il était minuit quand les Gardiens aban­­don­­nèrent. Ils firent se lever mon père et lui lais­­sèrent un moment pour dire au revoir à sa sœur. Ma tante et mon père se serrèrent dans les bras l’un l’autre. Pour la première fois ce soir-là, Astefe pleura. Après avoir les avoir sépa­­rés, les Gardiens firent descendre les esca­­liers à mon père et l’em­­me­­nèrent dans la rue. Nous n’au­­rions pas de nouvelles de lui pendant plus d’un mois – dans un flash info de Radio Téhé­­ran diffusé à l’hô­­tel, en Turquie, quand le gouver­­ne­­ment recon­­nut pour la première fois qu’ils le déte­­naient. Ma tante ferma la porte derrière eux. Elle se retourna et regarda ses cousins ; tous les quatre écou­­tèrent les pas s’éloi­­gner, puis le bruit de la lourde porte d’en­­trée que l’on fermait. « Allons voir Leila », dit Esmet.

Section 209

Début août 1982. Le soleil se levait rapi­­de­­ment au-dessus des pics effi­­lés de l’El­­bourz. Il faisait encore chaud ce jour-là. Ma mère était éten­­due sur une chaise longue, le regard fixé par-delà la pente du jardin vers le mur qui la sépa­­rait de la prison d’Evin. Ce matin-là, comme tous les jours, l’ap­­pel du muez­­zin réson­­nait depuis l’autre côté. Il était ampli­­fié par des haut-parleurs si grands qu’ils dépas­­saient du mur du jardin. La chaise longue trem­­bla. Alors que l’ap­­pel s’at­­té­­nuait, les prison­­niers commen­­cèrent à prier. Par milliers, à genoux, penchés en avant, puis assis sur leurs talons, ils s’adres­­saient à Dieu. Ma mère en était alors à sept mois de gros­­sesse. Elle était enceinte de mon petit-frère. Ses chevilles avaient enflé. Les hémor­­roïdes qui l’avaient forcée à rester alitée lors de sa première gros­­sesse étaient reve­­nues, et la tortu­­raient. Ses yeux marron derrière ses épaisses lunettes étaient rougis. Cela faisait plusieurs semaines qu’elle n’avait pas eu une bonne nuit de sommeil. Elle essayait de déci­­der si elle devait quit­­ter l’Iran pour aller en Cali­­for­­nie, où vivait sa mère et où elle-même avait vécu de ses dix à ses trente-et-un ans. Elle ne voulait pas partir. Elle voulait rester, donner nais­­sance à mon frère à Téhé­­ran. Elle voulait être près de mon père, qui se trou­­vait de l’autre côté du mur du jardin, mais trou­­ver un endroit sûr où rester plus de quelques jours de suite avec moi n’était pas chose facile. Les amis, les connais­­sances et, dans ce cas précis, presque un inconnu, prenaient tous de gros risques en nous héber­­geant. Cela faisait des semaines que nous nous cachions, et chaque jour où ma mère repous­­sait sa déci­­sion, son ventre gros­­sis­­sait, de plus en plus lourd et impo­­sant. Si nous devions quit­­ter l’Iran avant la nais­­sance de mon frère, il nous fallait le faire dans les prochains jours.

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L’en­­trée de la prison d’Evin
Crédits : Ehsan Iran

Ma mère se leva et avança avec précau­­tion, dépas­­sant le vieux chêne noueux et traver­­sant le petit ruis­­seau qui serpen­­tait dans le jardin. À chaque pas qu’elle faisait en direc­­tion du mur, les prières étaient plus fortes, se pres­­sant contre la pierre et la débor­­dant, le bruit emplis­­sant l’es­­pace autour de son corps. Elle longea lente­­ment le mur, concen­­trée sur les voix à quelques centaines de mètres d’elle. Les prison­­niers commen­­cèrent à psal­­mo­­dier leur fidé­­lité à l’aya­­tol­­lah Khomeini. « Imam Khomeini, pour expier nos fautes, nous devons deve­­nir un mur dressé devant les combat­­tants du front », enton­­nèrent les voix d’hommes et de femmes. « À bas les Etats-Unis… À bas les Moudja­­hi­­din… Avec l’aide du parti de Dieu, la prison est deve­­nue une univer­­si­­té… Imam Khomeini, que Dieu soit avec vous. Nous ne portons en nos cœurs aucun ressen­­ti­­ment contre vous… » Avant que les prison­­niers finissent de chan­­ter, avant que le matin clair se trans­­forme en jour étouf­­fant d’août, ma mère essaya d’en­­tendre l’un ou l’autre de ses amis enfer­­més à Evin. Ils devaient être là, quelque part en train de chan­­ter. Ils devaient être là. Elle ne voulait pas penser à ce qui aurait pu leur arri­­ver d’autre. Elle tendit l’oreille autant que possible pour essayer de discer­­ner la voix qui lui impor­­tait le plus dans toute cette caco­­pho­­nie. Alors que les voix s’ef­­façaient, elle tentait d’en­­tendre mon père. Depuis que nous étions arri­­vées dans cette maison avec son jardin, c’était devenu un rituel pour elle. Après des semaines passées clan­­des­­ti­­ne­­ment, elle ne savait pas avec certi­­tude où dans la prison mon père était enfermé. Elle ne pouvait pas savoir qu’il lui était inter­­­dit de sortir prier avec les autres déte­­nus. ulyces-iranrevolution-16Mon père était à l’iso­­le­­ment depuis plusieurs semaines. Il était détenu dans la Section 209. Pour les acti­­vistes poli­­tiques iraniens, cette section était un secret de Poli­­chi­­nelle, une prison dans une prison. Elle était construite au pied de la montagne, et s’éten­­dait sur plusieurs niveaux en sous-sol. Le bruit des inter­­­ro­­ga­­teurs qui entaillaient à coups de câbles la plante des pieds des prison­­niers parve­­nait sans encombre du sous-sol aux cellules des déte­­nus dans les étages supé­­rieurs. Au plus profond de la nuit, les prison­­niers enten­­daient des cris sourdre à travers le sol, entre­­cou­­pés de moments de calme, comme s’ils étaient retrans­­mis par des haut-parleurs assour­­dis. Pendant ces pauses, mon père tendait peut-être l’oreille, l’air remplis­­sant ses poumons, puis exha­­lait en même temps que le bruit repre­­nait. Ce matin-là, alors que ma mère marchait dans le jardin, mon père était étendu dans sa cellule, confiant dans l’idée que ma mère et moi étions loin d’ici. Il pensait que nous étions en route vers la Cali­­for­­nie, ou peut-être pensait-il que nous étions déjà arri­­vées à Berke­­ley, là où tous deux s’étaient rencon­­trés et avaient préparé la révo­­lu­­tion. Il ne savait pas qu’elle hési­­tait encore.


Note de l’au­­teur : mon père étant mort en 1983 et ma mère en 2010, j’ai recons­­ti­­tué leur histoire grâce à deux ans de recherche et d’enquête. Je me suis appuyée sur plusieurs inter­­­views de ma mère, enre­­gis­­trées entre 1991 et 1992 par ma tante, Mahnaz Afkhami, pour son livre Women in Exile, paru en 1994. Le chapitre sur ma mère dans ce même livre a été d’une grande aide. Je me suis aussi appuyée sur l’in­­ter­­view, inédite, de ma mère dans le cadre du programme StoryCorps, enre­­gis­­trée en 2008, et sur les nombreuses inter­­­views d’elle effec­­tuées par mon frère en 2009 et 2010. Pour complé­­ter la version de ma mère des événe­­ments, j’ai rencon­­tré notre famille, leurs amis et leurs connais­­sances, et j’ai entre­­pris de longues et diffi­­ciles recherches. Le chant des prison­­niers vient de l’ar­­ticle d’An­­drew Veitch paru le 14 décembre 1983 dans le Sydney Morning Herald. Certains noms ont été modi­­fiés.


Traduit de l’an­­glais par Raphaël Rigal d’après l’ar­­ticle « Memoirs of a Revo­­lu­­tio­­na­­ry’s Daugh­­ter », paru dans The Baffler. Couver­­ture : La prison d’Evin, à Téhé­­ran. Créa­­tion graphique par Ulyces.


LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN EN SEPT HISTOIRESvol-teheran

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