par Neil Steinberg | 16 août 2016

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La mascotte de l’an­­née

On asso­­cie si volon­­tiers le mignon au Japon que l’as­­pect du pays en lui-même peut surprendre : des kilo­­mètres et des kilo­­mètres de construc­­tions béton­­nées mini­­ma­­listes alter­­nant avec des champs verts à perte de vue où surgissent des villes extrê­­me­­ment denses. Dans le métro tokyoïte s’en­­tassent des hommes d’af­­faires pres­­sés en costumes noirs, des femmes portant des masques en papier et des écoliers en uniforme lancés au pas de course. Diffi­­cile de retrou­­ver les person­­nages mignons comme Kuma­­mon dans cette ébul­­li­­tion perpé­­tuelle. En fait, penser qu’au Japon, tout est mignon, c’est un peu comme aller aux États-Unis et s’at­­tendre à voir des cow-boys partout.

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Kuma­­mon s’af­­fiche sur les buil­­dings de la ville
Crédits : Aya’s Jour­­ney

Quelques éléments mignons font néan­­moins partie du paysage, à l’ins­­tar des petits yuru-kyara qui se balancent sur les cartables ou surgissent sur des affiches, et même sur les panneaux de construc­­tion en forme de cane­­tons. Mais on n’en trouve pas partout. On en trouve même plutôt rare­­ment, et ce même à Kuma­­moto durant le week-end d’an­­ni­­ver­­saire de Kuma­­mon. En descen­­dant du Shin­­kan­­sen à la station de Kuma­­moto, on ne trouve rien de parti­­cu­­lier sur le quai, pas même une bannière. Jusqu’à ce qu’on prenne l’es­­ca­­la­­tor et qu’on se retrouve nez à nez avec l’énorme figu­­rine de Kuma­­mon instal­­lée au rez-de-chaus­­sée, dégui­­sée en faux chef de gare. La boutique de la gare est pleine à craquer d’objets à son effi­­gie, qui vont des bouteilles de saké aux animaux en peluche. Parmi eux, il y en a une plutôt bizarre de Kuma­­mon debout derrière Hello Kitty à quatre pattes, comme si… bref, c’est à se deman­­der si ça n’est pas fait exprès. En ville, son visage s’af­­fiche sur les façades des immeubles et des bande­­roles lui souhai­­tant bon anni­­ver­­saire sont accro­­chées dans les gale­­ries marchandes.

Il y a six ans, Kuma­­moto était pratique­­ment incon­­nue. À proxi­­mité de la ville se trouve un volcan actif, le mont Aso, ainsi qu’une piètre repro­­duc­­tion d’un château du XVIe siècle qui a pris feu en 1877. Les habi­­tants de Kuma­­moto esti­­maient que leur ville n’avait rien qui soit suscep­­tible d’at­­ti­­rer les visi­­teurs. Il s’agit en effet d’une région essen­­tiel­­le­­ment agri­­cole qui produit des melons et des fraises. Mais en 2010, alors que la Japan Rail­­ways travaillait à l’ex­­ten­­sion du Shin­­kan­­sen jusqu’à Kuma­­moto, les hauts fonc­­tion­­naires de la préfec­­ture ont cher­­ché à convaincre les touristes de venir les voir. Ils ont alors engagé un graphiste pour desi­­gner un logo qui promou­­vrait la région. Il leur a dessiné un point d’ex­­cla­­ma­­tion stylisé (le slogan offi­­ciel, « Kuma­­moto Surprise », était un clin d’œil mali­­cieux à l’in­­ten­­tion des Japo­­nais, qui seraient surpris d’ap­­prendre qu’il y avait quoi que ce soit à voir là-bas). Le point d’ex­­cla­­ma­­tion ressemble à une tache rouge en forme de semelle de chaus­­sure. Le graphiste, au fait de la popu­­la­­rité des yuru-kyara, y a ajouté un ourson noir. Kuma signi­­fie « ours » en japo­­nais et Mon est l’ar­­got local pour « homme ».

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La ville de Kuma­­moto
Crédits : GDACS

Doté d’une person­­na­­lité espiègle – Mew le quali­­fie de « très vilain » –, Kuma­­mon a fait les gros titres après que les auto­­ri­­tés de la ville ont donné une confé­­rence de presse pour expliquer que l’ours leur avait filé entre les pattes : il s’était rendu à Osaka à toute vitesse pour pres­­ser les habi­­tants de prendre le train. Ce gentil canu­­lar a fonc­­tionné à merveille et Kuma­­mon a été élu « yuru-kyara le plus popu­­laire de l’an­­née 2011 ». (Au dernier grand prix Yuru-Kyara, orga­­nisé en novembre dernier au Japon, 1 727 mascottes se sont présen­­tées et près de 77 000 spec­­ta­­teurs ont assisté à l’évé­­ne­­ment. Le scru­­tin rassem­­blait des millions de votes.) Certains fonc­­tion­­naires de Kuma­­moto sont pour­­tant restés insen­­sibles au charme de Kuma­­mon. Ils redou­­taient que la mascotte n’ef­­fraie les touristes, qui pour­­raient avoir peur de rencon­­trer des ours sauvages dans la région alors que l’es­­pèce en est absente. Mais le gouver­­neur de Kuma­­moto était fan de Kuma­­mon, à tel point qu’il a astu­­cieu­­se­­ment levé ses frais de repro­­duc­­tion, encou­­ra­­geant les fabri­­cants à l’uti­­li­­ser sans devoir payer de licence.

Les jour­­na­­listes s’adressent respec­­tueu­­se­­ment à Kuma­­mon.

Il leur a en revanche demandé de soute­­nir Kuma­­moto, soit en utili­­sant les pièces produites par les indus­­tries de la préfec­­ture, soit en faisant la promo­­tion de la région sur le packa­­ging. Par exemple, sur un des côtés de l’em­­bal­­lage du trac­­teur télé­­com­­mandé « Kuma­­mon version Buggy », on peut voir des photos des lieux les plus touris­­tiques de la préfec­­ture. Allez dans une épice­­rie japo­­naise et vous verrez Kuma­­mon vous sourire sur toutes les barquettes de fraises et les films plas­­tiques qui recouvrent les melons produits dans la préfec­­ture.

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Le train à grande vitesse a commencé à desser­­vir Kuma­­moto un 12 mars et depuis, c’est à cette date qu’est fixé l’an­­ni­­ver­­saire offi­­ciel de Kuma­­mon. L’our­­son a accueilli le premier train qui s’est rendu jusqu’à Kuma­­moto. Un moment recréé à l’oc­­ca­­sion de sa fête d’an­­ni­­ver­­saire. Les fans font la queue pour lui faire un câlin et le caressent une dernière fois du bout des doigts tandis qu’on les pousse pour lais­­ser la place au suivant. Un accord tacite inter­­­dit d’in­­si­­nuer que l’ours n’est en réalité rien d’autre qu’un homme dans un costume d’our­­son. En somme, si on choi­­sit de ne pas croire à l’exis­­tence de Kuma­­mon, le mini­­mum est de faire semblant.

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Crédits : Kuma­­mon/Face­­book

En 2014, Kuma­­mon a donné une confé­­rence de presse au Club des corres­­pon­­dants étran­­gers du Japon en tant que « direc­­teur des rela­­tions publiques ». Les ques­­tions des jour­­na­­listes étaient toutes empreintes de respect : « Combien d’em­­ployés travaillent pour vous ? » a demandé l’un d’eux. La réponse est venue de la bouche de Masa­­taka Naruo, qui se plaît à dire autour d’elle que Kuma­­mon est son chef. « Il y a vingt personnes dans notre service. » La veille de la fête d’an­­ni­­ver­­saire, Mew et ses amies font du shop­­ping dans les rues de Kuma­­moto. Elles portent toutes des t-shirts et des sacs à dos Kuma­­mon. Les trois jeunes femmes se montrent leurs emplettes. Elles ont déjà de nombreux objets Kuma­­mon, alors pourquoi en ache­­ter d’autres ? Et qu’est-ce qui rend Kuma­­mon si spécial ? « Il est très mignon ! » répond simple­­ment Tong. Pour chaque yuru-kyara popu­­laire, il y a une centaine de Harajuku Miccolo. Sur le trot­­toir, une abeille d’un mètre cinquante aux rayures marron et jaune célèbre la Jour­­née des abeilles en faisant les cent pas devant la pâtis­­se­­rie et le salon de thé Colom­­bin, trois heures durant. Elle essaie d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion des passants, mais la plupart daignent à peine la regar­­der et ne ralen­­tissent pas. Quelques uns, malgré tout, vont la voir et prennent la pose pour une photo. On ne fait pas la queue ici. Harajuku_miccolo_cHarajuku Miccolo est mignonne mais très peu connue, comme la plupart des yuru-kyara. À Osaka, 45 person­­nages font la publi­­cité des points forts de la ville, mais ils doivent lutter contre les menaces régu­­lières de suppres­­sion compte tenu de leur peu d’ef­­fi­­ca­­cité. Un membre de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion explique piteu­­se­­ment que les fonc­­tion­­naires d’Osaka ont travaillé dur pour fabriquer ces person­­nages et qu’ils seront déçus s’ils viennent à être suppri­­més. Hara­­kuju Miccolo tente d’échap­­per à ce sort. « Elle n’a pas encore de succès », admet la personne qui porte le costume et distri­­bue des morceaux de gâteau au miel, spécia­­lité du café Colom­­bin. « Ils sont peu à connaître le succès… — … de Kuma­­mon ? — Mais on essaie… »

Mignon et kawaii

Personne n’est mignon dans Shakes­­peare. Dans les œuvres médié­­vales, les bébés sont repré­­sen­­tés comme des adultes minia­­tures flétris.

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Un des kewpies de Rose O’Neill

Les images auxquelles nous sommes habi­­tués aujourd’­­hui sont appa­­rues au XIXe siècle. La culture popu­­laire allait décou­­vrir la valeur marchande infi­­nie des choses mignonnes. En 1909, Rose O’Neill a inventé les « kewpies », d’ado­­rables bébés cupi­­dons aux petites ailes et aux visages ronds, qu’on n’a pas tardé à offrir en guise de récom­­pense dans les fêtes foraines. On pouvait aussi les voir vole­­ter sur les publi­­ci­­tés pour le Jell-O, ce dessert améri­­cain à base de géla­­tine. Aujourd’­­hui encore, la mayon­­naise de la marque Kewpie est la plus vendue au Japon. Busi­­ness et migno­­neté font toujours bon ménage. Pour­­tant, les kewpies n’ont que peu en commun avec l’ana­­to­­mie humaine : ils ressemblent à peu près autant à un être humain que Mickey Mouse à une souris lors de sa première appa­­ri­­tion sur pelli­­cule en 1928. Cinquante après, les ajus­­te­­ments progres­­sifs lui ont donné une appa­­rence bien plus enfan­­tine, un proces­­sus qu’ex­­plique très bien Stephen Jay Gould dans son « Hommage biolo­­gique » à Mickey. Gould a observé la lente méta­­mor­­phose de la souris espiègle et parfois même violente de la fin des années 1920 en gardien lisse et paterne d’un empire colos­­sal. « Au fil du temps, il a adopté une appa­­rence de plus en plus enfan­­tine », écrit Gould. « Le scélé­­rat du film Steam­­boat Willie est devenu le gardien inof­­fen­­sif et mignon d’un royaume merveilleux. »

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Au Japon,  la fasci­­na­­tion géné­­ra­­li­­sée pour le mignon se retrouve jusque dans la manière d’écrire des petites filles. Dans les années 1970, des écolières japo­­naises ont commencé à écrire comme dans les bulles des mangas : c’est ce qu’on appe­­lait le koneko-ji, l’ « écri­­ture de chaton ». En 1985, la moitié des jeunes Japo­­naises avaient adopté ce style d’écri­­ture. Les entre­­prises vendant des stylos, des carnets et toutes sortes d’objets peu chers, comme Sanrio, se sont rendues compte que les articles à l’ef­­fi­­gie d’un person­­nage se vendaient mieux – la reine des ventes étant Hello Kitty.

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Hello Kitty
Crédits : DR

Son nom complet est Kitty White. Elle a une famille et vit à Londres (une lubie du Japon des années 1970). Le premier produit Hello Kitty, un porte-monnaie en vinyle, a été mis en vente en 1974. Aujourd’­­hui, le montant annuel des ventes d’ar­­ticles à l’image d’Hello Kitty repré­­sente envi­­ron 5 milliards de dollars. Sur le conti­nent asia­­tique, on trouve des aires de jeux Hello Kitty, des restau­­rants Hello Kitty et même des suites d’hô­­tel Hello Kitty. Sept avions de la compa­­gnie taïwa­­naise EVA Air ont été entiè­­re­­ment custo­­mi­­sés à l’image du chaton blanc et de ses amis : les coques mais aussi les cous­­sins et les housses des sièges, ou enco­­re… les feuilles de papier hygié­­nique sur lesquelles sont impri­­mées le visage d’Hello Kitty. Un détail qui ferait s’in­­ter­­ro­­ger n’im­­porte qui et pas seule­­ment les docto­­rants en psycho­­lo­­gie. « Si les jeunes femmes consti­­tuent votre cible, le marché est saturé », affirme Hiro­­shi Nittono au sujet des produits mignons vendus au Japon. Le direc­­teur du labo­­ra­­toire de psycho­­phy­­sio­­lo­­gie cogni­­tive de l’uni­­ver­­sité d’Osaka a certai­­ne­­ment raison. Pour sortir du lot, certains yuru-kyara sont inten­­tion­­nel­­le­­ment crus, voire un peu effrayants. Il existe tout un monde du kimo-kawaii ou « mignon-dégueu », qu’illustre parfai­­te­­ment Gloomy (« lugubre »), l’ours câlin aux griffes rouges du sang de son maître, qu’il ne perd pas une occa­­sion de muti­­ler. Même l’our­­son Kuma­­mon, pour­­tant révéré, a fait l’objet d’un meme qui affirme qu’il agit « pour la gloire de Satan ». Gloomy-Bear-gloomy-bear-19698337-454-822

Mettre des images de person­­nages sur des produits est devenu une pratique par trop géné­­ra­­li­­sée  et Nittono, un homme placide et souriant qui porte une laval­­lière, travaille conjoin­­te­­ment avec le gouver­­ne­­ment pour déve­­lop­­per des objets « intrin­­sèque­­ment mignons ». Il a fixé lui-même notre lieu de rendez-vous : ce ne sera ni chez lui, ni dans son bureau à l’uni­­ver­­sité, mais au minis­­tère de l’Éco­­no­­mie, du commerce et de l’in­­dus­­trie, où il travaille depuis qu’il a quitté son poste de profes­­seur. Ces dernières années, Nittono et le gouver­­ne­­ment japo­­nais ont travaillé à la concep­­tion d’objets mignons dont certains sont expo­­sés sur la table : un pinceau à maquillage, un bol, un brasero, quelques penden­­tifs et des mosaïques. Compte tenu de la quan­­tité ahuris­­sante d’objets mignons vendus aux quatre coins du monde, le fruit de la colla­­bo­­ra­­tion astu­­cieuse d’un univer­­si­­taire et du gouver­­ne­­ment peut sembler bien maigre. Mais l’objet de cette colla­­bo­­ra­­tion est en réalité de savoir si le mignon peut être utilisé en soi pour atti­­rer les clients vers des produits qui n’af­­fichent pas leur marque. « On utilise le kawaii pour susci­­ter l’émo­­tion, éveiller des senti­­ments. Les objets kawaii n’ont rien de menaçants et c’est ça qui fait la diffé­­rence : ils sont petits et inof­­fen­­sifs », explique Nittono. « Un produit de grande qualité est d’une certaine manière éloi­­gné des consom­­ma­­teurs : il a l’air de coûter cher. Mais si on y ajoute une touche kawaii, les mêmes articles semblent plus acces­­sibles. » « Si vous voyez un objet mignon, vous aurez envie de le toucher et ce faisant, vous allez tester sa qualité », ajoute Youji Yama­­shita, qui travaille au minis­­tère.

Certains objets peuvent aussi être kawaii sans le vouloir. Date Tomito et son époux Makoto sont les proprié­­taires d’une petite taverne appe­­lée Bar Pretty, située dans une ruelle d’Hi­­ro­­shima. À six au bar, on s’y trouve déjà à l’étroit. Makoto rentre du marché avec une petite plante dans un pot jaune, un cadeau pour sa femme. « Voilà, ça c’est kawaii », dit Date d’un air songeur, la plante dans les mains. « Ce terme recouvre de nombreuses signi­­fi­­ca­­tions : mignon, petit, maladroit. Parfois, c’est simple­­ment la forme de l’objet qui est mignonne. »

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Le Bar Pretty
Crédits : Sophie Carr

Elle souligne un aspect impor­­tant de la mode kawaii : « Ce n’est jamais malveillant », dit-elle. « Je n’uti­­lise jamais le kawaii de façon ironique. Quelque part, c’est le plus beau compli­­ment qu’on puisse faire à des Japo­­nais, parti­­cu­­liè­­re­­ment aux femmes et aux petites filles. Elles aiment tout ce qui est kawaii. » Peut-être pas toutes les femmes. À l’ins­­tar des mensu­­ra­­tions de Barbie, qui se sont atti­­rées les foudres des fémi­­nistes comme des cher­­cheurs, Hello Kitty suscite l’in­­té­­rêt des univer­­si­­taires – tout parti­­cu­­liè­­re­­ment au Japon, où la condi­­tion des femmes a peu évolué comparé aux autres pays indus­­tria­­li­­sés. Avec l’ob­­ses­­sion nippone du côté « petite-fille » – la posses­­sion d’images pédo­­por­­no­­gra­­phiques n’a été inter­­­dite qu’en 2014 sur l’ar­­chi­­pel – et leur héroïne favo­­rite qui n’a pas de bouche, si les cute studies deviennent un champ acadé­­mique à part entière, il faudra remer­­cier pour cela la lutte des fémi­­nistes contre ce que Hiroto Mura­­sawa, de la Shoin Women Univer­­sity d’Osaka, appelle « une menta­­lité repro­­duc­­trice de non-affir­­ma­­tion chez les femmes ».

Le sauveur

À l’ou­­ver­­ture de l’Ul­­traSu­­perNew Gallery à laquelle Soma et son père ont assisté, les convives observent une femme qui porte une minijupe blanche à frou­­frous recou­­verte de plumes, des leggings duve­­teux et un impo­­sant nœud placé au sommet de sa tête. Son visage est entiè­­re­­ment peint en blanc avec des fleurs rouges à chaque joue et des gout­­te­­lettes bleues sur le nez. Agenouillée sur la scène de la gale­­rie, elle est en train de tampon­­ner une toile jaune et cyan qui ressemble à une immense empreinte digi­­tale.

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Crédits : Geru­­tama/Face­­book

Son nom de scène est Geru­­tama. Elle insiste sur le fait qu’en dépit des appa­­rences, elle n’est pas du tout kawaii : son art, c’est la pein­­ture en live. Certains Japo­­nais, hommes et femmes, rejettent la mode kawaii – trop « fausse » pour eux. Mais ils sont une mino­­rité. Les Japo­­naises vivent au sein d’une culture où les femmes tren­­te­­naires céli­­ba­­taires sont parfois consi­­dé­­rées comme les « restes du gâteau de Noël ».  Cela signi­­fie qu’a­­près le 25 décembre pour le gâteau et le 25e anni­­ver­­saire pour les femmes, la date d’ex­­pi­­ra­­tion est consom­­mée et il est diffi­­cile de s’en débar­­ras­­ser. Plus personne ne veut de l’un ou de l’autre. Quid des masques chirur­­gi­­caux portés en public ? Certes, ils permettent d’évi­­ter le froid, la pollu­­tion et les aller­­gies, mais si vous posez la ques­­tion aux Japo­­naises, elles seront nombreuses à vous répondre que c’est « unique­­ment pour sortir », parce qu’elles n’ont pas eu le temps de se maquiller ou qu’elles ne se trouvent pas assez mignonnes et préfèrent mettre une barrière entre elles et le regard des foules.

D’après une étude alle­­mande qui a sondé 270 000 personnes dans 22 pays, les Japo­­nais arrivent derniers en matière d’es­­time physique. Plus d’un tiers des habi­­tants de l’île, soit 38 % d’entre eux, se disent « pas du tout satis­­faits » ou « pas vrai­­ment satis­­faits » de leur appa­­rence physique. « Le kawaii est mala­­dif », déplore Stef­­hen Bryan, un écri­­vain jamaï­­cain présent à la gale­­rie. Cela fait une dizaine d’an­­nées qu’il vit au Japon et il est marié à une Japo­­naise. « Être kawaii, c’est se compor­­ter comme un bébé. Si une femme agit en adulte au Japon, c’est perçu comme une offense. L’es­­time de soi est une notion qui n’existe pas ici. Tout se fait selon la culture kawaii. »

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Joshua Paul Dale s’ar­­rête pour enle­­ver ses chaus­­sures à l’en­­trée de son appar­­te­­ment lumi­­neux du quar­­tier Senda­­gaya de Tokyo. Dale, profes­­seur d’études cultu­­relles quinqua­­gé­­naire à l’uni­­ver­­sité Gaku­­gei, est l’ins­­ti­­ga­­teur des cute studies. À mi-chemin entre les sciences, les études cultu­­relles et la biolo­­gie, c’est un champ d’étude tout nouveau sur lequel il n’y a pas encore eu de colloque. Dale a été le premier à rassem­­bler des écrits acadé­­miques afin de consti­­tuer une biblio­­gra­­phie des cute studies qui recense aujourd’­­hui plus de 100 publi­­ca­­tions. La dernière étape qu’il a fran­­chie a été la publi­­ca­­tion en avril 2016 d’une collec­­tion de travaux parus dans l’East Asian Jour­­nal of Popu­­lar Culture. « Les articles regrou­­pés dans ce numéro montrent la flexi­­bi­­lité du mignon en tant que caté­­go­­rie analy­­tique et les nombreuses pers­­pec­­tives qu’il offre », dit-il en intro­­duc­­tion.

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La culture kawaii tokyoïte
Crédits : Gabby Laurent/Julia Pott

Pour l’heure, le mignon n’est pas encore consi­­déré comme un domaine scien­­ti­­fique à part entière. Dale estime que seules quelques dizaines de cher­­cheurs s’in­­té­­ressent au sujet dans le monde entier, mais il a l’es­­poir de voir gros­­sir leur nombre. Il s’ins­­pire notam­­ment des porn studies, qui font aujourd’­­hui l’objet d’une publi­­ca­­tion trimes­­trielle après que des scien­­ti­­fiques ont décidé de travailler ensemble sur un sujet qu’ils esti­­maient négligé par les cher­­cheurs en pratiques cultu­­relles par excès de pudi­­bon­­de­­rie. Selon lui, la créa­­tion d’un champ d’étude spéci­­fique encou­­rage l’ex­­plo­­ra­­tion. Hiro­­shi Nittono a parti­­cipé à l’écri­­ture d’un article sur le mignon. Il est par ailleurs l’au­­teur de la première étude acadé­­mique vali­­dée par d’autres univer­­si­­taires dont le titre comporte le mot kawaii. Dans son article, Nittono avance que le mignon possède une « double facette » : d’abord, il incite les parents à prendre soin du nouveau-né, puis, une fois que le bébé est en âge de marcher et qu’il commence à inter­­a­gir avec son entou­­rage, le mignon favo­­rise la socia­­bi­­lité. « C’est inté­­res­­sant car on se penche sur la nature même du concept », explique Dale. « Les choses mignonnes font souvent penser à d’autres choses. Le mignon brise les barrières entre nous et les autres, entre le sujet et l’objet. Son étude fait appel à d’autres domaines. Il est inté­­res­­sant de voir des cher­­cheurs aux spécia­­li­­tés diffé­­rentes travailler ensemble sur le même sujet. » Mascot Bag Cute Bear Backpack Cosplay Bag Kumamon SchoolMais nul besoin d’as­­sis­­ter à une confé­­rence univer­­si­­taire pour comprendre ce concept. Le Japon a adopté la mode du mignon pour reflé­­ter sa person­­na­­lité, comme jadis la céré­­mo­­nie du thé et les ceri­­siers en fleurs étaient des symboles natio­­naux.

En 2009, le gouver­­ne­­ment a nommé un trio d’ « ambas­­sa­­deurs mignons » : trois femmes vêtues de robes de poupées avec des rubans dans les cheveux, char­­gées de repré­­sen­­ter leur pays à l’étran­­ger. Les divi­­ni­­tés du foyer ont toujours existé. Par « divi­­ni­­tés du foyer », on ne parle pas d’un dieu créa­­teur de l’uni­­vers mais plutôt de sortes d’al­­liés person­­nels qui viennent allé­­ger la charge d’une vie trop soli­­taire et diffi­­cile. Nous n’avons pas tous les amis que nous méri­­tons d’avoir ou un enfant à chérir. Les hommes et les femmes du monde entier sont souvent seuls. C’est dans cet esprit que les nounours ont été inventé, car la nuit est longue et noire et que nos parents doivent aller se coucher et nous lais­­ser tout seuls. Il y a quelque chose de récon­­for­­tant dans la mignon­­ne­­rie. « Satis­­faire un besoin émotion­­nel, voilà la raison d’être du kawaii », écrit Chris­­tine R. Yano, profes­­seure d’an­­thro­­po­­lo­­gie de l’uni­­ver­­sité d’Ha­­waï à Manoa. « Même aux États-Unis, le jour­­na­­liste Nicho­­las Kris­­tof a écrit un article à propos du “gouffre empa­­thique” de notre société », écrit-elle. « Il y souligne le rôle prépon­­dé­­rant des objets, qui deviennent sources de joie, de conso­­la­­tion et de récon­­fort. Quand une société a besoin de récon­­fort, elle le cherche dans ce qui est fami­­lier. Et souvent, ce qui est fami­­lier est “mignon”. Rappe­­lons-nous des nounours qui récon­­for­­taient les pompiers new-yorkais après le 11 septembre. Pour moi, les objets kawaii sont avant tout géné­­ra­­teurs d’em­­pa­­thie. » Kuma­­mon est une véri­­table centrale géné­­ra­­trice d’em­­pa­­thie. Dans les semaines qui ont suivi le séisme de Kuma­­moto, le besoin de l’our­­son s’est telle­­ment fait sentir que ses fans l’ont eux-mêmes invoqué et ont fait de lui un protec­­teur bien­­veillant, un sauveur infa­­ti­­gable, un héros incon­­testé. ulyces-kumamon-06 Trois semaines après le trem­­ble­­ment de terre du 14 avril, Kuma­­mon a visité la salle des congrès de Mashiki, une ville dure­­ment touchée par la catas­­trophe natu­­relle. Certains de ses habi­­tants dormaient encore dans leurs voitures pour se proté­­ger des 1 200 répliques qui conti­­nuaient à gron­­der dans la région. Sa visite a été diffu­­sée à la télé­­vi­­sion et la presse en a aussi parlé, comme si Kuma­­mon était un survi­­vant que personne n’es­­pé­­rait plus et qui refai­­sait surface, sain et sauf, au milieu des décombres. Les enfants, nombreux à avoir perdu leur maison dans le séisme, se pres­­saient autour de lui. Ils criaient, lui faisaient des câlins et posaient avec lui. Leur ami était enfin revenu.


Traduit de l’an­­glais par Lucile Marti­­nez et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « What’s Behind Japan’s Obses­­sion With Cute­­ness? », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Deux écolières japo­­naises avec des cartables Kuma­­mon. (Wien­­nat Mong­­kul­­mann)


POURQUOI TROIS SOLDATS JAPONAIS ONT CONTINUÉ LA SECONDE GUERRE MONDIALE JUSQU’EN 1974

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Les derniers soldats japo­­nais de la Seconde Guerre mondiale ont été retrou­­vés en 1974. Qu’ont-ils fait tout ce temps sur leurs îles du Paci­­fique ?

I. Le traî­­nard

Il y a près de quarante ans, le passé et le présent du Japon se rencon­­trèrent au bord d’une rivière traver­­sant la forêt tropi­­cale de l’île de Lubang, aux Philip­­pines. La rencontre eut lieu au crépus­­cule du 20 février 1974, alors que la brise retom­­bait et que l’air se remplis­­sait d’in­­sectes volants. L’homme qui incar­­nait le présent s’ap­­pe­­lait Norio Suzuki. Il avait quitté l’uni­­ver­­sité à 24 ans sans diplôme et portait ce jour-là un t-shirt, un panta­­lon bleu foncé, des chaus­­settes de laine et une paire de sandales en caou­t­chouc. Il était accroupi, occupé à allu­­mer un feu à partir d’une pile de bran­­chages, et il igno­­rait encore qu’il n’était pas seul. Celui qui le fixait depuis la lisière de la forêt était vêtu des haillons d’un uniforme mili­­taire et tenait un fusil à la main. Au moment de la rencontre, il avait passé presque trente ans sur l’île de Lubang, à conti­­nuer tout seul de livrer une guerre qui s’était offi­­ciel­­le­­ment termi­­née avec la capi­­tu­­la­­tion japo­­naise dans la baie de Tokyo le 2 septembre 1945.

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Les îles du Paci­­fique ont abrité de nombreux soldats japo­­nais

Le nom de cet homme incar­­nant le passé était Hirō Onoda. Offi­­cier des rensei­­gne­­ments de l’Ar­­mée impé­­riale japo­­naise, il était sur le point de deve­­nir très célèbre et allait sur ses 52 ans. Onoda n’avait pas quitté Lubang depuis 1944, quelques mois avant l’in­­va­­sion et la reprise des Philip­­pines par les Améri­­cains. Les dernières instruc­­tions qu’il avait reçues de son supé­­rieur immé­­diat lui ordon­­naient de se reti­­rer à l’in­­té­­rieur des terres de l’île – qui était petite et, en vérité, d’une impor­­tance stra­­té­­gique négli­­geable – et de haras­­ser les forces occu­­pantes jusqu’au retour de l’Ar­­mée impé­­riale. « Il vous est formel­­le­­ment inter­­­dit de mourir de votre propre main », lui avait-on dit. « Que ce soit dans trois ans ou dans cinq ans, quoi qu’il arrive, nous revien­­drons pour vous. En atten­­dant, tant qu’il vous reste un soldat, votre devoir est de le diri­­ger. » « Vous devrez peut-être vous nour­­rir de noix de coco. Si c’est le cas, prenez-en votre parti ! Aucune circons­­tance ne justi­­fie de se rendre. » La déter­­mi­­na­­tion d’Onoda à obéir fut telle qu’il ignora les efforts répé­­tés pour le persua­­der de se rendre – à l’aide de tracts, de haut-parleurs et de patrouilles au sol –, et il conti­­nua à livrer la guerre aux insu­­laires. Au cours de trois décen­­nies, accom­­pa­­gné d’un groupe de plus en plus réduit de compa­­gnons, il tua trente habi­­tants de Lubang et en blessa une centaine d’autres dans une guérilla spora­­dique qui vit l’Ar­­mée impé­­riale, autre­­fois si puis­­sante, réduite au meurtre de quelques vaches et à l’in­­cen­­die de piles de riz récol­­tées à l’orée de la jungle. Suite à la perte du dernier de ses quatre hommes lors d’un échange de coups de feu avec la police locale, Onoda persé­­véra seul dans sa mission.

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