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Comment mettre l’am­biance à huis clos : les conseils du spea­ker du RC Lens

par   Servan Le Janne   | 11 mars 2020

Depuis l’en­trée de la surface de répa­ra­tion, Florian Sotoca plante son regard dans le ballon posé devant lui, au point de penalty. Par moment, il relève les yeux vers le gardien d’Or­léans, dont le maillot gris se confond avec les sièges étagés en tribune. Le stade Félix-Bollaert est vide, si vide qu’on entend les encou­ra­ge­ments réson­ner dans les travées. À la 50e minute de ce match de Ligue 2, ce lundi 10 mars, l’at­taquant du Racing Club de Lens expé­die le cuir à gauche du but, prenant à contre-pied Alexandre Letel­lier. Alors qu’il se dirige vers le point de corner, pour sautiller en serrant timi­de­ment le poing, le spea­ker s’épou­mone. « Buuuuuut pour le Racing Club de Lens, du numéro 7, Floriaaaan… » mugit Cyril Jamet avant de marquer une pause, comme s’il espé­rait une réponse du public. « So-to-ca ! » complète-t-il en riant sous cape.

Dans les heures qui suivent, la séquence est abon­dam­ment parta­gée sur les réseaux sociaux et le portable de cet anima­teur de radio Hori­zon sonne sans discon­ti­nuer. « Ça a pris une propor­tion un peu folle », remarque-t-il par télé­phone. Le jour du match, la ministre des Sports Roxana Mara­ci­neanu avait annoncé que l’in­ter­dic­tion des rassem­ble­ments de plus de 1 000 personnes, impo­sée pour lutter contre la propa­ga­tion du nouveau coro­na­vi­rus (Covid-19), s’ap­plique­rait aux événe­ments spor­tifs au moins jusqu’au 15 avril. Comme le match du Racing Club de Lens, le huitième de finale retour du Paris Saint-Germain contre Dort­mund se jouera donc à huis-clos, ce mercredi soir, dans un stade vide. Y aura-t-il un semblant d’am­biance ? Cyril Jamet a répondu à nos ques­tions.

Comment avez-vous abordé ce match à huis-clos ?

J’ap­pré­hen­dais beau­coup la rencontre et j’étais triste, car je savais que l’ab­sence des groupes de suppor­ters allait casser l’am­biance. Lens a l’un des meilleurs publics de France. Ici c’est un spec­tacle à chaque fois, il n’y a pas un seul match où je ne prends pas mon pied à regar­der ce qui se passe en tribune. Il y a souvent plus de 20 000 personnes pour une affiche de Ligue 2 moyenne. Cela dit, je ne me suis pas préparé diffé­rem­ment.

Même à huis-clos, il faut un spea­ker sur place. Alors j’y suis allé et quand je suis arrivé sur la pelouse, j’ai eu un petit moment de soli­tude en donnant la compo­si­tion. C’était bizarre d’an­non­cer les joueurs alors qu’il n’y avait personne pour les suivre au stade,  alors même que l’enjeu était énorme. Le RC Lens joue la montée en Ligue 1 cette saison. Je me suis dit : « Vive­ment le coup d’en­voi. »

Aviez-vous préparé votre réac­tion en cas de but ?

C’est venu comme ça, sans malice. Si vous deman­dez aux suppor­ters, il vous diront que je suis quelqu’un d’un peu chaud, que je suis moi-même suppor­ter et que j’ai donc tendance à m’em­por­ter. Lors des buts, je peine à conte­nir ma joie, comme j’ai du mal à conte­nir mon éner­ve­ment parfois. Quand Florian à marqué, j’étais accroupi en atten­dant le tir du penalty, je croi­sais tout ce que je pouvais croi­ser, je ne pensais pas du tout à ce que j’al­lais dire.

Fina­le­ment je me suis retrouvé seul au monde. Dans la vidéo, on entend que je prononce le nom en rigo­lant parce que c’était comique. Derrière moi il y avait la tribune de presse, le staff. J’es­pé­rais que quelque-uns allaient suivre mais non ! Ils se sont conten­tés de rigo­ler.

C’était malgré tout un clin d’œil pour les suppor­ters, qui auraient aimé célé­brer le but comme ils en ont l’ha­bi­tude. Des gens qui regar­daient le match à la télé ont crié « Sotoca ! » pour complé­ter ma phrase. Je l’ai su parce qu’il me l’ont dit après, ils m’ont remer­cié. Quand tu as ça, tu es le plus heureux du monde. Ils m’ont fait la plus belle des récom­penses et je tiens à les remer­cier.

Cette expé­rience vous inspire-t-elle un conseil pour le spea­ker du PSG ?

Il est là depuis plus long­temps que moi donc je n’ai pas de conseils à lui donner. Je ne sais pas s’il va vouloir la jouer comme moi, c’est-à-dire faire comme s’il y avait du public. J’ai cru comprendre que des suppor­ters allaient quand même venir aux abords du stade pour se faire entendre. Il y avait aussi des fans lensois sur le parking et je les ai enten­dus klaxon­ner.

À mon avis, il ne faut rien chan­ger. Je n’ai pas mal vécu le fait d’être le seul à crier. C’est quand Lens ne marque pas ou perd que je vis de mauvais moments.

Comment êtes-vous devenu suppor­ter et spea­ker du RC Lens ?

Je suis arrivé dans la région en 2000, pile au moment où le club domi­nait le foot­ball français. Mon grand-père m’avait emmené voir des matchs de la Berri­chonne de Château­roux quand j’étais petit car j’ai grandi là-bas. Mais Lens est un club à part. J’ai hallu­ciné en décou­vrant l’am­biance de Bollaert.

Il y a trois ans, le club a voulu rempla­cer son spea­ker histo­rique, qui était là depuis 15 ans. Il a cher­ché son remplaçant parmi les membres d’une radio parte­naire, radio Hori­zon. Comme j’y présente la mati­nale et que je suis fan de l’équipe, j’ai sauté sur l’oc­ca­sion.

Pour ma première, je devais animer un match amical contre un club belge. On m’avait donné une liste de joueurs manus­crite. C’était écrit en néer­lan­dais, avec un vieux stylo qui marchait à moitié donc j’ar­ri­vais à peine à lire. Ça a donc été compliqué mais le souve­nir n’est pas si mauvais : je commençais quelque chose qui me tenait vrai­ment à cœur. Même si j’avais l’ha­bi­tude du public, la pres­sion est diffé­rente, c’est un monde à part.

Comment devient-on un bon spea­ker ?

J’ai beau­coup appris en écou­tant les conseils des diri­geants, du staff et des suppor­ters. Je suis aussi très à l’écoute de ce qu’on me dit sur les réseaux sociaux. Avec de la passion, de l’hu­mi­lité et beau­coup d’écoute, on peut progres­ser très vite. Je suis très curieux donc je regarde ce que font les autres que ce soit en France ou à l’étran­ger. Pour moi, le maître absolu est le spea­ker du Napoli.

Pour la célé­bra­tion des buts, j’ai pris exemple sur lui car il arrive à créer une véri­table commu­nion. J’avais envie d’ap­por­ter quelque chose de nouveau dans ce temple des Sang et Or. Mais c’est quelque chose qu’il n’est possible de faire que dans un stade avec un vrai public, qui connaît le foot­ball.

En criant pour le but de Florian Sotoca, j’ai essayé de perpé­tuer cette ambiance, de faire comme si le public était là. Ce n’est pas parce qu’on est à huis clos qu’il faut chan­ger nos habi­tudes, d’au­tant qu’il y a plein de suppor­ters qui nous entendent à la télé. Main­te­nant, des tas de gens me disent que j’ai lancé une mode… Je ne pense pas à ça mais si les autres font comme moi je n’ai rien contre.

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