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par Nick Pinto | 25 juillet 2016

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Du haut de son mètre 98, Bill de Blasio est souvent bien plus grand que ses inter­lo­cu­teurs. Mais par cette froide jour­née de février, le maire de New York est au coin de la Troi­sième Avenue et de la 16e Rue, en pleine conver­sa­tion avec un bloc de verre et de métal aux courbes élégantes de 2,70 m. Il est apparu depuis peu sur le trot­toir, devant le restau­rant Mariella Pizza. Le maire est en train d’éva­luer les connais­sances du mono­lithe. sait-il où se trouve la crèche la plus proche de son domi­cile de Park Slope ? La machine passe glorieu­se­ment le test et le maire se tourne vers les micros tendus. « Vous venez d’as­sis­ter à un moment histo­rique », dit-il aux jour­na­listes rassem­blés autour de lui. « Il s’agis­sait du premier appel offi­ciel­le­ment passé de l’une de nos bornes LinkNYC dernier cri. »

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Le maire Bill de Blasio face à une borne LinkNYC
Crédits : Michael Apple­ton/Mayo­ral Photo­gra­phy Office

Les New-Yorkais sont habi­tués à entendre leur maire quali­fier d’his­to­rique la moindre réali­sa­tion ayant lieu pendant son mandat, mais cette fois il a peut-être eu raison. La tour mince et ruti­lante  qui se dresse devant lui est le précur­seur d’une inva­sion totale : à la fin du mois de juillet, il y en aura 500 dans toute la ville. Au départ, les bornes LinkNYC étaient suppo­sées rempla­cer les vieilles cabines télé­pho­niques, mais au final, on en comp­tera 7 500 à New York. Une armée de soldats numé­riques géants tapis­sant les rues des cinq arron­dis­se­ments de la ville. Dans leur carcasse tout droit sortie d’un film de SF, les bornes Link possèdent toute une pano­plie de capa­ci­tés dont leurs aînés analo­giques n’au­raient jamais pu rêver : des appels VoIP gratuits dans tout le pays ; des stations de char­ge­ment USB ; et grâce à un réseau de fibre flam­bant neuf installé sous les rues, un accès gratuit à Inter­net dont le débit se compte en Go. Il est acces­sible soit via la tablette fonc­tion­nant sous Chrome inté­grée à la borne, soit via wifi sur le smart­phone de l’uti­li­sa­teur. Il suffit de s’ins­crire une seule fois au service pour que son télé­phone se connecte auto­ma­tique­ment au réseau à chaque fois qu’il sera à portée et que le wifi sera activé. Les bornes se passent le relais sans baisse de débit à mesure qu’on descend la rue. « Ce sera le réseau le plus vaste et le plus rapide du monde – et tota­le­ment gratuit », fanfa­ronne De Blasio. « Car s’il y a bien une chose que je sais de mes conci­toyens new-yorkais, c’est qu’ils aiment quand les choses sont tota­le­ment gratuites. » À côté du maire, les mots « Hello World » s’af­fichent sur les grands écrans de verre qui s’étalent sur la majeure partie des flancs de la tour. Tandis que le maire pour­suit son discours, un nouveau message appa­raît sur l’écran : « Si vous voyez quelque chose se passer, dites-le. Méfiez-vous de tout ce qui est laissé sans surveillance. »

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Bill de Blasio
Crédits : Michael Apple­ton/Mayo­ral Photo­gra­phy Office

Quand De Blasio dit que le réseau LinkNYC sera gratuit, il ne veut pas seule­ment dire que les New-Yorkais pour­ront se connec­ter sans avoir à payer de frais de wifi exor­bi­tants. Il veut dire que la ville et ses contri­buables n’ont pas à payer un centime pour ce bond en avant histo­rique en matière d’in­fra­struc­tures réseaux. Aucun pouvoir public n’a été consti­tué pour le construire. Aucun emprunt n’a été fait, aucun impôt n’a été prélevé et on n’a puisé dans aucun fonds d’ur­gence pour le mettre en marche. Mais peut-être que l’aver­tis­se­ment affi­ché sur la borne devrait être : « Méfiez-vous de tout ce qui est gratuit à New York ».

En vérité, la ville n’est pas du tout impliquée dans la construc­tion du réseau. Il sera construit, détenu et piloté par un consor­tium d’en­tre­prises privées qui se fait appe­ler CityB­ridge. L’his­toire et la struc­ture de CityB­ridge sont embrouillées. Quand il a décro­ché la fran­chise de la ville en 2014, le consor­tium était composé de certaines des socié­tés les plus impor­tantes dans leurs domaines respec­tifs : le concep­teur de télé­com­mu­ni­ca­tions Qual­comm ; Civiq Smarts­capes, une société de Comark Corpo­ra­tion qui planche sur des tech­no­lo­gies à desti­na­tion de villes « intel­li­gentes » et connec­tées ; les conseillers en design et tech­no­lo­gie Control Group ; ainsi que la société d’af­fi­chage exté­rieur Titan. L’été dernier, deux des parte­naires centraux du consor­tium, Titan et Control Group, ont été rache­tés et fusion­nés en une nouvelle société : Inter­sec­tion. Inter­sec­tion est la propriété de Side­walk Labs. Et Side­walk Labs, une « entre­prise d’in­no­va­tion urbaine », appar­tient à Alpha­bet, la multi­na­tio­nale que beau­coup appellent encore Google.

Les senti­nelles

Le fait que LinkNYC soit au bout du compte financé par Google explique pourquoi New York a eu la chance inouïe de se voir offert un réseau de wifi public d’une rapi­dité sans précé­dent et  tota­le­ment « gratuit ». CityB­ridge va non seule­ment instal­ler des kilo­mètres de fibre toute neuve sous la ville, entre­te­nir et mettre à jour le réseau gratui­te­ment pour le consom­ma­teur, mais il va aussi faire cadeau à la ville d’un demi-milliard d’eu­ros au cours des douze prochaines années pour le mettre en route. Le tout est financé par la publi­cité. Les deux écrans de 140 cm sur chaque borne diffu­se­ront des publi­ci­tés ciblées par un algo­rithme à partir des infor­ma­tions collec­tées par la borne sur ses utili­sa­teurs. Comme le veut le vieil adage d’In­ter­net : si c’est gratuit, c’est vous qui êtes le produit. Ce qui devrait faire réflé­chir les New-Yorkais, d’après Lee Tien, un avocat travaillant pour l’Elec­tro­nic Fron­tier Foun­da­tion.

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Le réseau de bornes Link à New York
Crédits : LinkNYC

« Si CityB­ridge mise sur un busi­ness model non-payant et qu’ils dépensent beau­coup d’argent pour mettre leur infra­struc­ture en place, c’est qu’ils vont sévè­re­ment moné­ti­ser les données », dit Tien. « Ce qui signi­fie qu’ils réflé­chissent en perma­nence à de nouvelles façons de collec­ter les données des utili­sa­teurs, et aux diffé­rents moyens d’en tirer des béné­fices. » On nous dit souvent que les gens n’ont plus rien à faire de leur vie privée, qu’ils sont prêts à échan­ger les détails les plus intimes de leur vie contre des trucs cool et gratuits – un moteur de recherche, des itiné­raires, le possi­bi­lité d’en­voyer des mails… « Ils ne pensent pas aux risques quand leurs infor­ma­tions sont collec­tées et mises dans une boîte noire », explique Linda Holli­day, CEO de Citia et busi­ness angel avec une longue carrière dans l’éco­no­mie numé­rique et le marke­ting derrière elle. « Les entre­prises utilisent nos infor­ma­tions pour nous connaître mieux qu’on ne se connaît nous-mêmes. Elles peuvent prédire que vous allez divor­cer avant même que vous en soyez conscient. Ils savent que vous voya­ge­rez en classe affaires alors que vous êtes seule­ment en train de regar­der les horaires. Et ils utilisent ces connais­sances pour prendre des déci­sions à notre place sans même qu’on en soit conscients. » Il y a un autre enjeu dans cette affaire : la ville de New York a-t-elle le droit de livrer les données de ses citoyens sans les consul­ter ? Les élus de la ville – par dessus les objec­tions de certains gardiens de la ville et contre ce qui est, en vue du budget annuel de la ville de 71 milliards d’eu­ros, un échange idiot – ont-ils le droit de vendre la vie privée de leurs conci­toyens à une entre­prise privée ? (Ceci malgré les objec­tions de ses propres organes de surveillance, et pour un prix déri­soire au vu du budget annuel de la ville, qui est de 71 milliards d’eu­ros.)

« C’est une machine à propa­gande person­na­li­sée, géné­rée en temps réel. » — Douglas Rush­koff

L’an­née dernière, Google a réalisé 68 milliards d’eu­ros de béné­fices en amas­sant les données compor­te­men­tales des utili­sa­teurs pour créer des publi­ci­tés ciblés. Ils ont été condam­nés plusieurs fois pour viola­tion des normes sur la protec­tion de la vie privée aux États-Unis et en Europe. Ils sont allés telle­ment loin en 2015 qu’a­vec l’avè­ne­ment d’Al­pha­bet, ils ont remplacé leur célèbre devise interne « Don’t be evil » (« Ne soyez pas malveillants ») par un simple « Obey the law » (« Obéis­sez à la loi »). Ils en avaient proba­ble­ment assez qu’on se moque de l’écart entre leur slogan et leur busi­ness model. Google est en train de récu­pé­rer autant d’in­for­ma­tion qu’ils le peuvent prove­nant du plus grand nombre de sources possibles, jusqu’à ce que quelqu’un ne les arrête. L’un des prin­ci­paux atouts de Google est l’in­dif­fé­rence globale des consom­ma­teurs, leur apathie ou leur incons­cience – ou les trois. Mais LinkNYC marque un tour­nant radi­cal, même pour Google. C’est une tenta­tive d’éta­blir une présence perma­nente dans toute la ville, parcelle après parcelle, et d’étendre son modèle déma­té­ria­lisé au paysage dans lequel les êtres humains évoluent quoti­dien­ne­ment. L’en­tre­prise a l’in­ten­tion de cloner son système et de le vendre dans le monde entier par la suite, gouver­ne­ment après gouver­ne­ment. Chaque nouvel endroit à sous­crire devien­dra une nouvelle ferme à béné­fices pour l’ac­ti­vité publi­ci­taire de Google. 

En même temps qu’ils éten­dront leur quasi-mono­pole de l’in­for­ma­tion sur notre compor­te­ment en ligne, ils pour­ront désor­mais y inclure des infor­ma­tions sur notre compor­te­ment dans le monde maté­riel. « C’est une machine à propa­gande person­na­li­sée, géné­rée en temps réel », affirme Douglas Rush­koff, théo­ri­cien des médias rési­dant à New York. « C’est un appa­reil de mani­pu­la­tion à plusieurs milliards d’eu­ros, custo­misé non pas pour répondre aux désirs des consom­ma­teurs, mais pour faire tomber nos barrières psychiques. Et main­te­nant, ils veulent lancer ça comme un service public sur toute la ville de New York ? Je suis désolé mais c’est un pacte avec le diable dont nous n’avons vrai­ment pas besoin. » La pers­pec­tive du déploie­ment de senti­nelles aspi­ra­trices d’in­for­ma­tions sur toute une ville et demain toute la planète met les gens mal à l’aise même là où on ne s’y attend pas : au sein de Side­walk Labs, par exemple. Comme me l’a expliqué un expert en urba­nisme qui a souhaité garder l’ano­ny­mat par peur de s’at­ti­rer les foudres de Google, certains des ingé­nieurs impliqués dans le projet sont « assez intel­li­gents pour avoir peur des consé­quences de ce qu’ils sont en train de construire ». ulyces-linknyc-03

Google part en guerre

« Un groupe de leaders des secteurs de la tech­no­lo­gie, des médias et de la finance » s’est réuni le 5 avril dernier dans le bâti­ment néoclas­sique massif du Club Yale de New York. L’un des événe­ments prin­ci­paux de ce Suscri­ber Summit orga­nisé par le maga­zine The Infor­ma­tion était une confé­rence inti­tu­lée « Google City : Comment le titan de la tech repense les villes – plus vite qu’on ne le croit ». Le confé­ren­cier était Dan Docto­roff, le fonda­teur et CEO de Side­walk Labs et ancien CEO du géant des médias et de la finance Bloom­berg LP. C’est égale­ment l’an­cien adjoint au maire Michael Bloom­berg, avec qui il a travaillé pendant six ans. En tant qu’adjoint au maire, Docto­roff s’est taillé une répu­ta­tion de réno­va­teur agres­sif n’hé­si­tant pas à jouer des coudes pour parve­nir à ses fins. Il a super­visé les méga-projets tape-à-l’œil – l’At­lan­tis Yard, High Line, le nouveau World Trade Center, la refonte du West Side – qui ont aidé à faire de la ville sous Bloom­berg une aire de jeux pour les gens riches et puis­sants. La mission de Side­walk Labs est avant tout de « fabriquer des produits qui répondent aux grands problèmes d’ur­ba­nisme ».

Lors de la confé­rence du 5 avril, Docto­roff a décrit les inno­va­tions de Side­walk en matière de data comme la dernière d’une série de révo­lu­tions tech­no­lo­giques histo­riques – aux côtés de la machine à vapeur, du réseau élec­trique et de l’au­to­mo­bile – qui ont trans­formé la métro­pole, relé­guant défi­ni­ti­ve­ment l’an­cien monde au passé. « Les villes sont  diffi­ciles, on s’y frotte à des inté­rêts parti­cu­liers », a confié Docto­roff d’un air songeur à l’édi­trice de The Infor­ma­tion, Jessica Lessin. « Il y a de grands obstacles à surmon­ter. Mais en fin de compte, on ne peut pas arrê­ter la tech­no­lo­gie. Et nous pensons qu’on en est là aujourd’­hui. »

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Crédits : Bloom­berg NEF

Docto­roff ventait les mérites de LinkNYC, l’unique projet duquel Side­walk Labs daignait discu­ter publique­ment à ce moment-là. Pour lui, c’est une solu­tion à l’apar­theid numé­rique qui sévit depuis long­temps à New York qui a laissé les plus dému­nis sans accès décent à Inter­net. Mais il a aussi fait comprendre que sa vision à terme était bien plus vaste. « Avec LinkNYC, nous sommes au début d’un proces­sus d’ex­pan­sion dans d’autres villes », a dit Docto­roff. Le réseau four­nis­sant un gigan­tesque flux de données sur l’état de la ville, il pourra servir de colonne verté­brale à toutes sortes de nouvelles apps dédiées à la vie urbaine. « Nous voyons cette tech­no­lo­gie comme une fonc­tion­na­lité, nous commençons dont à l’ap­pliquer à d’autres produits et services. » Depuis cette confé­rence, les ambi­tions de Side­walk Labs sont deve­nues plus claires. La société a proposé de construire un système de gestion de la circu­la­tion infor­ma­tisé à Colum­bus, dans l’Ohio. Les experts ont peur que le système détruise le réseau de bus et rende la ville dépen­dante aux tech­no­lo­gies de Google. Mais il y a plus ambi­tieux encore : Side­walk Labs projette de construire un « quar­tier numé­rique » qui serait construit sur un terri­toire appar­te­nant à Google ou une autre entre­prise, ou bien cédée à cet effet par un gouver­ne­ment. L’idée d’une ville bâtie de zéro sur la base des prin­cipes et des valeurs des tech­no­lo­gistes, libé­rée de l’iner­tie, des forma­li­tés admi­nis­tra­tives et des querelles de terri­toires qui sont le fardeau de nos villes repré­sente l’apo­gée messia­nique de la pensée de la Sili­con Valley. Ce qu’ils appellent la « ville intel­li­gente » – une ville si connec­tée à des capteurs et des collec­teurs de données que ses habi­tants et ses opéra­tions ont l’ef­fi­ca­cité méti­cu­leuse d’une horloge ou d’un code infor­ma­tique – est un mirage que les utopistes tech­no­lo­giques ont imaginé il y a plus d’une dizaine d’an­nées.

Dans le monde entier, des projets à diffé­rents degrés d’avan­ce­ment – Songdo en Corée du Sud, Masdar aux Émirats arabes unis, la PlanIt Valley au Portu­gal – promettent tous l’avè­ne­ment d’une vie urbaine enri­chie par la data, comme l’in­car­na­tion d’un grand rêve moderne. Adam Green­field, profes­seur de design urbain à l’Uni­ver­sity College de Londres, est peut-être la voix la plus discor­dante au sein des discou­reurs sur la ville intel­li­gente, qu’il voit comme un dange­reux chara­bia de posi­ti­visme logique appliqué au capi­ta­lisme. « C’est comme si on prenait Mino­rity Report pour un cata­logue ou une liste de choses à faire au lieu d’y voir une dysto­pie », écrit-il dans son pamphlet au titre éloquent, Against The Smart City. Green­field est à peine plus mesuré dans son évalua­tion du projet new-yorkais : « LinkNYC est une conne­rie insul­tante », dit-il. Le mépris de Green­field est toute­fois étouffé par le battage promo­tion­nel des mordus de la tech qui défendent la ville intel­li­gente et leurs suppor­ters dans les médias. Le mouve­ment a trouvé en Docto­roff son fer de lance idéal. Au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion de la ville, il se présente comme l’ur­ba­niste tech­no­crate par excel­lence et guide les idées vision­naires des déve­lop­peurs à travers le laby­rinthe bureau­cra­tique de la mairie. Avec Side­walk Labs, il a enfin trouvé un client à la hauteur de ses ambi­tions. « Alpha­bet/Google est l’en­tre­prise la plus ambi­tieuse qui ait jamais existé », a dit Docto­roff à ses fans du Yale Club. « Il faut remon­ter au XVIIe siècle, voire avant, avec la Compa­gnie néer­lan­daise des Indes orien­tales, qui avait même le pouvoir de guer­royer. »

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LE PLAN DE DOMINATION TOTALE DE GOOGLE

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Traduit de l’an­glais par Mathilde Obert et Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « Google Is Trans­for­ming NYC’s Payphones Into a ‘Per­so­na­li­zed Propa­ganda Engi­ne’ », paru dans The Village Voice. Couver­ture : Une borne LinkNYC.


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