fbpx

par Nicolas Prouillac | 2 décembre 2018

Lorsque Michael Crich­ton imagina l’uni­vers de West­world durant l’été 1972, les robots dysfonc­tion­nels qui peuplaient son parc d’at­trac­tion futu­riste étaient encore méca­niques. Le person­nage de l’an­droïde cow-boy inter­prété par Yul Bryn­ner a beau saigner autant qu’un pot de sauce tomate percé, son visage n’est qu’un masque dissi­mu­lant un amas de câbles et d’acier. 40 ans plus tard, on retrou­vait la même limite dans la série suédoise Real Humans – qui se voulait pour­tant déran­geante –, comme si l’homme se refu­sait à imagi­ner une alté­rité huma­noïde indis­so­ciable de lui-même.

c093080249420e0321b04d60668b0d80
Yul Bryn­ner dans le West­world origi­nal
Crédits : MGM

Peu d’œuvres de science-fiction ont osé fran­chir le pas. La plus célèbre est de Philip K. Dick et sa trans­po­si­tion à l’écran par Ridley Scott est dans toutes les mémoires. Les répli­cants de Blade Runner saignent et pleurent comme nous, abusés par les souve­nirs arti­fi­ciels implan­tés dans leur cortex au moment de leur créa­tion. À ce titre, la version 2016 de West­world déve­lop­pée par HBO emprunte plus à l’œuvre de K. Dick qu’à la curio­sité de Crich­ton.

Impos­sible en effet de distin­guer a priori l’an­droïde synthé­tique inter­pré­tée par Evan Rachel Wood du visi­teur humain qui s’éprend d’elle malgré lui, incarné par Jimmi Simp­son. Mais ce qu’il y a d’iné­dit avec la série West­world, c’est la repré­sen­ta­tion visuelle du proces­sus de fabri­ca­tion des androïdes. Tandis qu’El­don Tyrell, fonda­teur de la Tyrell Corpo­ra­tion de Blade Runner, ne faisait qu’é­voquer la façon dont les modèles de Nexus-6 sont conçus, la série créée par Jona­than Nolan et Lisa Joy expose en détail la chaîne d’as­sem­blage des hôtes du parc à thème futu­riste.

La séquence du géné­rique, conçue par le direc­teur de créa­tion Patrick Clair, met en scène des bras robo­ti­sés complexes qui tissent et sculptent des créa­tures vivantes, homme ou animal, pour s’ache­ver sur un détour­ne­ment de l’homme de Vitruve, symbole de l’hu­ma­nisme. La tech­no­lo­gie utili­sée pour fabriquer les hôtes paraît fort évoluée, certes, mais aussi étran­ge­ment fami­lière. Et pour cause, elle existe déjà. Il faut juste lui lais­ser du temps.

Une pièce du puzzle

En Finlande, on appelle ça de la pluie de neige : ce n’est ni de la pluie, ni de la neige, c’est pile entre les deux. Aux abords du Messu­kes­kus, le palais des congrès d’Hel­sinki, la tempé­ra­ture est en-dessous de zéro. L’im­mense complexe de 58 000 m² accueille pour la troi­sième fois consé­cu­tive le festi­val Slush, un événe­ment incon­tour­nable de l’uni­vers des start-ups et de la tech lancé en 2008 par un petit groupe d’en­tre­pre­neurs finlan­dais. Le slush, c’est cette neige presque fondue qui colle au sol et le rend sale et glis­sant : le nom du festi­val fait réfé­rence avec un humour teinté d’une ironie toute scan­di­nave à la période de l’an­née dépri­mante à laquelle il est orga­nisé. Les parti­ci­pants passent sous une bande­role qui annonce clai­re­ment : « Personne de sain d’es­prit n’au­rait l’idée de venir en Finlande en novembre. À part toi, gros badass. Bien­ve­nue ! » À l’in­té­rieur, des milliers de personnes se pressent dans l’im­pres­sion­nant pavillon pour assis­ter aux confé­rences de centaines d’in­no­va­teurs venus du monde entier.

De Spotify à Micro­soft, bon nombre des acteurs majeurs du monde de la tech y sont repré­sen­tés, ainsi que près de 2 000 start-ups impa­tientes de présen­ter leurs produits « disrup­tifs » aux inves­tis­seurs et au public d’ama­teurs qu’ils sont venus amadouer. Dans l’air plane un voile de fumée à peine percep­tible, à travers lequel les lumières écla­tantes des projec­teurs et des lasers se diffusent comme celle d’un réver­bère par une nuit d’hi­ver. Ce n’est là qu’un des nombreux détails ambiants qui font de Slush un des plus grands événe­ments tech du monde. Les écrans, la musique et les shows emportent la foule des visi­teurs à la rencontre d’un monde réso­lu­ment tourné vers le futur – ils seront plus de 15 000 à l’is­sue des deux jours que dure le festi­val. ulyces-biobots-07 Comment l’hu­ma­nité vivra-t-elle durant les 100 prochaines années ? C’est une des ques­tions centrales de cette édition de Slush, à laquelle des acteurs de toutes les indus­tries se proposent de répondre. Santé, éduca­tion, life­style, robo­tique, méde­ci­ne… chacun pense avoir une pièce à appor­ter pour aider à consti­tuer le puzzle d’un avenir pas si loin­tain. Qu’est-ce qu’un siècle dans l’his­toire de l’hu­ma­nité, après tout ? Tout va déjà très vite et le rythme du progrès tech­no­lo­gique ne cessera de s’ac­cé­lé­rer, si l’on en croit les adeptes de la théo­rie des tech­no­lo­gies expo­nen­tielles, comme Neil Jacob­stein. Chargé du dépar­te­ment Intel­li­gence arti­fi­cielle et robo­tique de la Singu­la­rity Univer­sity, il explique que le concept d’ « expo­nen­tia­lité » se rapporte aux « tech­no­lo­gies telles que l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, la robo­tique, la biolo­gie synthé­tique et les nano­tech­no­lo­gies », qui ont ceci de commun qu’elles doublent leurs perfor­mances tous les 18 à 24 mois. Cette progres­sion rapide donne déjà lieu à des progrès spec­ta­cu­laires dans de nombreux domaines, parmi lesquels celui de l’im­pres­sion 3D.

~

Charles « Chuck » Hull n’ima­gi­nait pas ce que les choses en arri­ve­raient là, ce soir de 1983. Cette année-là, le grand public décou­vrait les CD et les camé­scopes. L’in­gé­nieur améri­cain, lui, travaillait au sein d’une petite société fabriquant des revê­te­ments pour tables au moyen de lampes ultra­vio­let. La litho­gra­phie UV est une tech­nique d’im­pres­sion qui permet de créer et de repro­duire un produit en série, dérivé de la tech­nique d’im­pres­sion d’es­tampes origi­nelle. Hull avait suggéré à ses  employeurs d’uti­li­ser cette tech­no­lo­gie pour trans­for­mer rapi­de­ment des modé­li­sa­tions infor­ma­tiques en proto­types – c’est ce qu’on appelle le « proto­ty­page rapide ». Ils ont accep­ter de lui donner un petit labo­ra­toire dans lequel il pouvait s’adon­ner à ses expé­riences le soir et les week-ends, sur une matière synthé­tique molle. Pendant des mois, ça n’a rien donné. Jusqu’à ce fameux soir, où une forme a fini par émer­ger du liquide.

ulyces-biobots-08
Chuck Hull

La matière sur laquelle il travaillait était un photo­po­ly­mère, une substance synthé­tique que l’ac­tion de la lumière fait se trans­for­mer. Géné­ra­le­ment à base d’acry­lique, c’est une matière liquide jusqu’à ce que la lumière ultra­vio­lette ne la touche. Elle se soli­di­fie alors instan­ta­né­ment. Cette méthode est appe­lée stéréo­li­tho­gra­phie et c’est encore aujourd’­hui une des tech­niques prin­ci­pales d’im­pres­sion 3D. Ce soir-là, il n’y avait que Chuck Hull et sa femme pour s’en émer­veiller – elle a eu la primeur d’ob­ser­ver le résul­tat de ses travaux. L’an­née suivante, l’in­gé­nieur a voulu dépo­ser le brevet de sa décou­verte. Manque de bol, trois Français étaient déjà passés par là.

Le 16 juillet 1984, Jean-claude André, Olivier de Witte et Alain le Méhauté ont déposé le premier brevet pour la tech­nique de « fabri­ca­tion addi­tive », alors qu’ils travaillaient pour CILAS ALCATEL. Hull a dû pâlir de rage sur le coup, mais la chance a fini par lui sourire : le brevet français a été aban­donné et il a pu enre­gis­trer le sien. Chuck Hull est offi­ciel­le­ment devenu l’in­ven­teur de l’im­pres­sion 3D. Deux ans plus tard en 1986, il a fondé 3D Systems, qui trône au sommet d’un marché géné­rant trois milliards de dollars par an, selon ses esti­ma­tions. « Et qui gran­dit rapi­de­ment », ajoute-t-il. Il n’est effec­ti­ve­ment pas rare en 2016 de croi­ser un de ces cubes à trous qu’on appelle « impri­mante 3D ». Pour le néophyte, leur fonc­tion­ne­ment a quelque chose de magique : d’une simple pres­sion sur une touche d’or­di­na­teur, la tête d’im­pres­sion de la machine s’ac­tive et repro­duit avec une préci­sion confon­dante le tracé d’un design virtuel. Aujourd’­hui, nombreux sont ceux qui voient en elle la tech­no­lo­gie la plus révo­lu­tion­naire de ces dernières années – ses récentes évolu­tions sont incom­pa­rables à ce qu’elle était au XXe siècle. Elle sera un élément clé des prochaines avan­cées majeures de la conquête spatiale, et certains y voient même l’ave­nir de la méde­cine ou de l’ali­men­ta­tion. D’autres, comme Danny Cabrera, l’uti­lisent pour recréer la vie.

BioBots

À seule­ment 23 ans, Danny Cabrera est le cofon­da­teur de BioBots, une start-up spécia­li­sée dans la bio-impres­sion 3D. Le prin­cipe est simple : « BioBots, ce sont des impri­mantes 3D qui fabriquent des tissus biolo­giques à partir de cellules vivantes », dit-il. « Ça se résume à ça. »

ulyces-biobots-02
Danny Cabrera
Crédits : Penn State

Origi­naire de La Havane, Danny Cabrera s’ins­talle très jeune en Floride. En 2010, il entre au Miami Dade College, où il étudie la chimie. « Danny était un étudiant excep­tion­nel », se rappelle Hassan Al-Ali, un cama­rade de l’école de méde­cine. « Il faisait preuve d’une volonté à toute épreuve. Il se destine sans aucun doute à une grande carrière dans les sciences et l’en­tre­pre­neu­riat. » Élève brillant, il quitte Miami en 2012 pour entrer à Penn State, l’uni­ver­sité d’État de Penn­syl­va­nie à Phila­del­phie, où il étudie la biolo­gie compu­ta­tion­nelle – une disci­pline à la croi­sée de la biolo­gie et de l’in­for­ma­tique. C’est là qu’il fait la rencontre de ses cofon­da­teurs, Ricardo Solor­zano et Sohaib Hashmi, tous deux cher­cheurs en méde­cine à UPenn. Ricardo explo­rait déjà le poten­tiel de l’im­pres­sion 3D dans ce domaine. Il travaillait dans un labo­ra­toire de bio-ingé­nie­rie équipé d’im­pri­mantes 3D capables d’im­pri­mer du sucre, quand l’idée lui est venue : pourquoi ne pas impri­mer des réseaux faits de sucre puis y injec­ter des cellules ? Les cellules « mange­ront » le sucre pour créer un réseau de pseudo-vais­seaux sanguins. Non seule­ment l’idée ne vien­drait jamais à l’es­prit d’un non-scien­ti­fique, mais la plupart d’entre nous n’en compre­nons pas immé­dia­te­ment l’in­té­rêt.

Il est pour­tant immense. La bio-impres­sion permet la fabri­ca­tion de tissus sur mesure, conçus numé­rique­ment et impri­més en 3D. Son appli­ca­tion la plus immé­diate est de recréer un tissu ou un organe à partir des cellules souches du patient, afin de mini­mi­ser les risques de rejet en cas de greffe. On imagine qu’une fois la tech­nique parfai­te­ment au point et démo­cra­ti­sée, un patient ayant besoin d’une greffe n’aura plus à attendre qu’un donneur tombe du ciel : l’or­gane sera arti­fi­ciel­le­ment créé à partir de ses propres cellules. Après quelques tests labo­rieux, Cabrera a une idée plus folle encore. « Plutôt que d’uti­li­ser du sucre, j’ai proposé qu’on imprime direc­te­ment les cellules », dit-il. « Pourquoi utili­ser des poly­mères quand on peut direc­te­ment utili­ser des cellules ? Votre corps est un envi­ron­ne­ment en trois dimen­sions et les cellules inter­agissent sans problème dans cet espace. »

Danny Cabrera échappe sans peine aux clichés du lab geek. Jeune, élégant, beau garçon, il ressemble au chan­teur d’un groupe de pop, en beau­coup plus chaleu­reux. Il énonce les étapes de la créa­tion de BioBots avec une noncha­lance amusée, bien conscient d’avoir créé un outil poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naire pour la méde­cine avec la même désin­vol­ture qu’un gamin de San Fran­cisco crée une app de dating. Durant l’été 2013, les trois collègues travaillent jour et nuit sur le projet. « Il n’y avait que deux options : soit on retour­nait à l’école en septembre et on aban­don­nait tout ça, soit on arri­vait à sortir des proto­types fonc­tion­nels et on montait une société pour essayer de les vendre », raconte-t-il. « On a choisi la deuxième option. » Pour ça, il leur faut trou­ver des clients inté­res­sés par le produit. « On a appelé tous les cher­cheurs du coin qu’on connais­sait. On vivait au-dessus d’un bar et on descen­dait boire des bières avec eux avant de remon­ter pour leur vendre les machines. »

ulyces-biobots-04
Un BioBot 1
Crédits : BioBots

Les trois garçons sont persua­dés de tenir quelque chose. En Janvier 2014, ils lancent BioBots. Leur projet d’étu­diants vient de muter en avenir profes­sion­nel. Un an et demi plus tard, c’est la consé­cra­tion. De l’ac­cé­lé­ra­teur de start-ups du SXSW à Forbes en passant par les tops de Busi­ness Insi­der et TechC­runch, le public prend instan­ta­né­ment la mesure de l’im­por­tance de la tech­no­lo­gie élabo­rée par le trio. À la rentrée 2015, ils sortent enfin leur produit fini : BioBot 1.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT BIOBOTS VA DONNER VIE À WESTWORLD

ulyces-biobots-10


Couver­ture : Un labo­ra­toire équipé de bio-impri­mantes BioBot 1. (BioBots)


Plus de turfu