par Olivia Solon | 9 juin 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Max

Londres – Max, qui vient d’avoir un an, est assis sur les genoux de sa mère Helen dans une petite chambre plon­­gée dans l’obs­­cu­­rité. Sa tête est recou­­verte d’un bonnet de caou­t­chouc hérissé d’élec­­trodes. Elles visent à mesu­­rer l’ac­­ti­­vité élec­­trique de son cerveau alors qu’il regarde tour à tour des objets maté­­riels et leur repré­­sen­­ta­­tion numé­­rique sur un écran d’iPad. De curieuses smart­­watchs sont passées autour de ses chevilles, l’une mesu­­rant ses mouve­­ments et l’autre sa fréquence cardiaque. Le bonnet utilise l’élec­­tro-encé­­pha­­lo­­gra­­phie (EGG) pour enre­­gis­­trer l’ac­­ti­­vité élec­­trique de son cerveau, afin de comprendre si les objets réels et virtuels déclenchent des réac­­tions céré­­brales diffé­­rentes, et comment cela impacte sur ses facul­­tés d’ap­­pren­­tis­­sage. L’ex­­pé­­rience fait partie du projet TABLET, qui est menée dans le Baby­­lab de l’uni­­ver­­sité londo­­nienne de Birk­­beck. C’est la toute première étude scien­­ti­­fique qui enquête sur la manière dont les enfants âgés de six mois à trois ans utilisent les écrans tactiles, et sur l’in­­fluence que cela peut avoir sur leur déve­­lop­­pe­­ment cogni­­tif, céré­­bral et social.


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Le petit Max et son casque à élec­­trodes

Lors d’une seconde expé­­rience, Max s’as­­sied dans une cabine fermée face à un écran qui diffuse en boucle 15 minutes de vidéo, compo­­sée d’ani­­ma­­tions visuelles et d’une bande-son tripantes, ainsi que des images fixes et des vidéos dans lesquelles des étudiants font office d’ani­­ma­­teurs d’émis­­sions pour enfants. Max est complè­­te­­ment envoûté, et ses yeux se fixent d’un objet sur l’autre à l’écran. Une caméra utili­­sant une tech­­nique d’eye-tracking enre­­gistre son jeu de regard, et à l’ex­­té­­rieur de la cabine, la cher­­cheuse Celeste Chung prend note de la rela­­tion entre le mouve­­ment de ses yeux et l’ap­­pa­­ri­­tion des objets à l’écran. « Tout ce que fait l’en­­fant, c’est de regar­­der l’écran, mais la trajec­­toire de son regard nous informe sur la façon dont il apprend et dont il anti­­cipe les choses », explique Tim Smith, le cher­­cheur en sciences cogni­­tives qui dirige le Baby­­lab. L’équipe essaie de comprendre comment Max et des dizaines d’autres bambins comme lui peuvent si aisé­­ment foca­­li­­ser leur atten­­tion et faire abstrac­­tion des distrac­­tions lorsqu’ils s’ab­­sorbent dans une acti­­vité parti­­cu­­lière.

Dans un des tests, un objet appa­­raît au centre de l’écran, suivi de près par un second placé au bord. Afin de regar­­der le deuxième objet, l’en­­fant doit déta­­cher son atten­­tion de l’objet au centre, ce qui requiert de la maîtrise de soi. Il s’agit une évalua­­tion capi­­tale des fonc­­tions exécu­­tives – l’équi­­valent céré­­bral du contrôle du trafic aérien –, qui aident l’en­­fant à analy­­ser une tache qu’il doit accom­­plir, à la divi­­ser en étapes et se concen­­trer jusqu’à ce qu’elle soit réali­­sée ; en somme, un indi­­ca­­teur clé de la réus­­site de sa vie future. À l’ins­­tar du docteur Chris­­ta­­kis, le profes­­seur Smith cherche à décou­­vrir s’il existe réel­­le­­ment un lien entre la récom­­pense systé­­ma­­tique de l’ap­­pren­­tis­­sage qu’on retrouve dans beau­­coup d’ap­­pli­­ca­­tions, et les facul­­tés de concen­­tra­­tion de l’en­­fant. « Il se pour­­rait qu’on découvre que si les tablettes sont utili­­sées majo­­ri­­tai­­re­­ment pour de l’ap­­pren­­tis­­sage récom­­pensé et que l’at­­ten­­tion de l’en­­fant est constam­­ment captée par une stimu­­la­­tion exté­­rieure, alors il se pour­­rait qu’il déve­­loppe un déséqui­­libre dans ses fonc­­tions exécu­­tives car il n’aura pas été habi­­tué à contrô­­ler soi-même son atten­­tion », dit-il.

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« Pardon, mais je travaille »

Smith n’est pas complè­­te­­ment convaincu par le modèle des souris utilisé par Chris­­ta­­kis et Rami­­rez à Seat­tle, mais il est d’avis que six heures de stimu­­la­­tion média­­tique par jour peuvent reflé­­ter assez fidè­­le­­ment l’en­­vi­­ron­­ne­­ment domes­­tique d’un petit nombre d’en­­fants, entou­­rés d’une multi­­tude d’ap­­pa­­reils élec­­tro­­niques et de télé­­vi­­sions qui peuvent causer une surcharge senso­­rielle. « Certains des parents de notre étude indiquent que leurs enfants utilisent la tablette trois heures par jour », dit Smith. « Ils passent donc une grande partie de leurs heures d’éveil face à un écran, ce qui contre­­vient aux lois des réali­­tés physiques. » Quant aux effets produits sur les facul­­tés de langage et le déve­­lop­­pe­­ment moteur, il émet l’hy­­po­­thèse qu’on pour­­rait assis­­ter à une évolu­­tion. « La tech­­no­­lo­­gie pour­­rait être utili­­sée comme une nounou qui se substi­­tue­­rait à une éduca­­tion directe. Les bébés apprennent toujours mieux des gens, mais on n’a pas toujours le temps. »

Les appa­­reils comme les iPad sont peut-être riches en stimu­­la­­tions, ils ne four­­nissent pas de feed­­back social immé­­diat, comme c’est le cas avec un être humain, et ce para­­mètre est crucial dans le déve­­lop­­pe­­ment de la parole, selon Smith. De la même manière, les tablettes et les smart­­phones peuvent rendre les enfants plus agiles vis-à-vis de leur contrôle moteur et de la coor­­di­­na­­tion de leurs mouve­­ments à force de tapo­­ter l’écran et d’y faire glis­­ser leur doigt, mais ils peuvent en revanche voir décroître leur moti­­va­­tion pour se lever et explo­­rer le monde qui les entoure. Après envi­­ron une heure d’ana­­lyses – à toucher des écrans, se soumettre à l’eye-tracking, se faire exami­­ner le cerveau et un tas d’autres distrac­­tions qui empêchent Max de mettre la pagaille partout et de manger des gres­­sins (la routine) –, le garçon perd patience. Il commence à pleur­­ni­­cher, à se tortiller en tous sens et à agrip­­per le bonnet bardé d’élec­­trodes. Ses mouve­­ments brouillent les données liées à son acti­­vité céré­­brale. « C’est ce qu’il y a d’in­­té­­res­­sant avec les enfants »dit Smith. « Ils ne se plient abso­­lu­­ment pas aux instruc­­tions. »

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Qu’en est-il du poten­­tiel éduca­­tif des appa­­reils ? Il existe des milliers d’ap­­pli­­ca­­tions, d’e-books et de vidéos qui prétendent avoir une valeur éduca­­tive pour les enfants, mais très peu d’entre eux ont été capables de le démon­­trer en se basant sur des recherches solides. « Le marché des applis est un véri­­table Far West numé­­rique », assène Mile Levine, direc­­teur géné­­ral du centre Joan Ganz Cooney à New York, qui a analysé pour de nombreux rapports des centaines d’ap­­pli­­ca­­tions conçues pour l’al­­pha­­bé­­ti­­sa­­tion des enfants. « La plupart des appli­­ca­­tions réper­­to­­riées comme “éduca­­tives” dispensent des conseils qui ne sont fondés sur aucune recherche sérieuse. Moins de 10 % des appli­­ca­­tions que nous avons étudiées avaient un indi­­ca­­teur d’ef­­fi­­ca­­cité précisé dans leur descrip­­tion sur l’apps­­tore. »

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Adriana Bus

Invo­­lon­­tai­­re­­ment, certaines « amélio­­ra­­tions » inter­­ac­­tives qui viennent se gref­­fer à l’his­­toire (notam­­ment les anima­­tions ou les sons qui poussent les enfants à taper l’écran et à faire glis­­ser leur doigt) ne feraient en réalité que dimi­­nuer la valeur éduca­­tive de l’ap­­pli­­ca­­tion. Tandis que ces ajouts visent à capti­­ver les enfants, ils peuvent en contre­­par­­tie les éloi­­gner du contenu éduca­­tif. L’idée a été soumise à un test par Adriana Bus et ses collègues de la Leiden Univer­­sity des Pays-Bas. Ils ont suivi le regard d’en­­fants pendant qu’ils lisaient des e-books inter­­ac­­tifs et ont décou­­vert que lorsque certaines parties animées de l’image n’étaient pas direc­­te­­ment en lien avec l’his­­toire – comme des arbres qui bougent à l’ar­­rière-plan –, les yeux des enfants étaient distraits du dérou­­le­­ment de l’his­­toire par ces zones mouvantes. Les anima­­tions perti­­nentes, elles, peuvent être inté­­res­­santes, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment pour les enfants rencon­­trant des diffi­­cul­­tés avec le langage et la compré­­hen­­sion écrite. Mais même s’il s’avère que les appli­­ca­­tions ont une réelle valeur éduca­­tive, les tout petits apprennent toujours mieux de leurs expé­­riences vécues dans le monde réel qu’au contact d’une repré­­sen­­ta­­tion équi­­va­­lente en deux dimen­­sions sur un écran.

Des études améri­­caines ont montré que lorsqu’ils se concen­­traient sur des problèmes visuo-spatiaux – comme lorsqu’ils cherchent un objet caché ou qu’ils tentent de résoudre un puzzle –, les bambins (autour de 30 mois) s’y prennent mieux lorsque le problème se présente dans la vie réelle plutôt que sur un écran. « On consi­­dère que la charge cogni­­tive requise pour inter­­­pré­­ter en trois dimen­­sions des infor­­ma­­tions présen­­tées en deux dimen­­sions est trop impor­­tante pour les enfants de moins de 30 mois », écrivent Jenny Radesky et sa collègue Barry Zucker­­man dans leur étude sur les jeux numé­­riques. À cet âge, les enfants déve­­loppent toujours leur habi­­lité à choi­­sir ce sur quoi foca­­li­­ser leur atten­­tion et quoi igno­­rer, et ils ont du mal à retrans­­crire les repré­­sen­­ta­­tions symbo­­liques dans le monde réel.

Nous devrions deman­­der à ce que les appli­­ca­­tions soient conçues sur une base de recherches solides.

Les enfants en âge d’al­­ler à la mater­­nelle ont besoin d’in­­te­­ra­­gir avec des objets physiques pour déve­­lop­­per leur lobe parié­­tal, qui contrôle le trai­­te­­ment visuo-spatial et permet de déve­­lop­­per des compé­­tences scien­­ti­­fiques et mathé­­ma­­tiques dans la vie future. Pour répondre à cela, des déve­­lop­­peurs d’ap­­pli­­ca­­tions ont créé des jouets de compa­­gnie qui peuvent être mani­­pu­­lés par des petites mains en paral­­lèle de l’ap­­pli­­ca­­tion. Ce qu’on ne cerne pas tout de suite, c’est l’im­­por­­tance du toucher dans l’in­­te­­rac­­tion avec les écrans, qui néces­­site une connexion entre les yeux, les doigts et le cerveau, ce qui manque à l’af­­fi­­chage passif. Est-ce que mani­­pu­­ler un objet numé­­rique sur un écran améliore le proces­­sus d’ap­­pren­­tis­­sage et rend plus facile la retrans­­crip­­tion des connais­­sances dans le monde physique ? Et la compré­­hen­­sion de ce méca­­nisme nous aide-t-elle à déve­­lop­­per de meilleurs outils numé­­riques d’ap­­pren­­tis­­sage ?

Le visage impas­­sible

Peu importe notre avis sur les tablettes ou les smart­­phones, ces appa­­reils sont partis pour durer. Sachant cela, comment peut-on en tirer le meilleur ? Grâce à plusieurs siècles de recherche sur l’ap­­pren­­tis­­sage des enfants, nous pouvons émettre des hypo­­thèses rece­­vables sur les types d’in­­te­­rac­­tions et les circons­­tances idéales. Les appa­­reils tels que les tablettes ou les smart­­phones peuvent avoir un impact consi­­dé­­rable dans les foyers à faible revenu. Au sein de ces familles, les indi­­vi­­dus ont géné­­ra­­le­­ment moins accès aux ressources qui favo­­risent le déve­­lop­­pe­­ment – comme les leçons de musiques, les cours parti­­cu­­liers ou plus simple­­ment le nombre d’heures d’in­­te­­rac­­tion sociale –, et ils passent ainsi plus de temps sur des médias numé­­riques. Si le contenu est de qualité, les tablettes et les smart­­phones peuvent avoir un impact tout à fait béné­­fique. Une étude de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford aux États-Unis a par exemple démon­­tré qu’a­­près 18 mois, les jeunes enfants issus de familles défa­­vo­­ri­­sées avaient déjà plusieurs mois de retard en termes de compé­­tences linguis­­tiques sur leur pairs issus de foyers plus aisés. Avec le contenu et le contexte adéquats, les appa­­reils élec­­tro­­niques peuvent palier cet écart.

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Michael Levine

« Il est un peu pédant et irréa­­liste de dire non à la tech­­no­­lo­­gie », souligne le profes­­seur Levine. « Je m’inquiète de voir des personnes poin­­ter du doigt d’autres personnes parce qu’elles n’ont pas les privi­­lèges de temps et de ressources dont jouissent certaines famille. Il est impen­­sable d’ima­­gi­­ner amélio­­rer la perfor­­mance éduca­­tive de ces jeunes enfants sans utili­­ser la tech­­no­­lo­­gie. » Plutôt que bannir les appa­­reils numé­­riques, nous devrions deman­­der à ce que les appli­­ca­­tions soient conçues sur une base de recherches solides. Pour les enfants âgés de trois à cinq ans, il est tota­­le­­ment possible qu’une appli­­ca­­tion bien construite puisse aider à l’amé­­lio­­ra­­tion du voca­­bu­­laire et des compé­­tences mathé­­ma­­tiques de base. « Mon plus jeune enfant a des troubles de la parole, et les vidéos qu’il regarde l’ont incon­­tes­­ta­­ble­­ment aidé à apprendre de nouveaux mots », raconte Lisa, la mère de deux garçons âgés de quatre et six ans, qui utilisent la tech­­no­­lo­­gie depuis leurs 18e mois.

Tous les pédiatres, spécia­­listes du déve­­lop­­pe­­ment de l’en­­fant et de l’édu­­ca­­tion à qui j’ai pu parler s’ac­­cordent à dire que pour les enfants de moins de 30 mois, il n’y a pas de substi­­tut possible à l’in­­te­­rac­­tion humaine. Alors pourquoi ne pas déve­­lop­­per des appli­­ca­­tions qui servi­­raient de média­­teurs entre les enfants et les membres de leur famille ? BedTime Math en est un exemple. L’ap­­pli­­ca­­tion propose des problèmes de maths attrayants pour les parents comme pour leurs enfants. C’est un des quelques outils dont il a été démon­­tré qu’il rendait les enfants plus malins ; les enfants utili­­sant l’ap­­pli­­ca­­tion ne serait-ce qu’une semaine par an ont bien plus progressé en maths que ceux d’un autre groupe témoin. L’im­­pact a été parti­­cu­­liè­­re­­ment impor­­tant sur les enfants dont les parents n’étaient pas à l’aise avec les maths. Avec tant d’at­­ten­­tion portée sur ce que font les enfants, il est aisé pour les parents d’ou­­blier leur propre habi­­tudes avec les écrans. « La tech­­no­­lo­­gie est conçue pour vous capti­­ver », dit Radesky, « et les objets numé­­riques solli­­citent votre atten­­tion de façon maxi­­male. À tel point qu’il devient diffi­­cile de s’en déta­­cher, et cela peut prendre le pas sur la routine fami­­liale dans beau­­coup de cas. » L’une des approches s’étant montrée effi­­cace pour amélio­­rer l’ap­­pren­­tis­­sage des moins de trois ans est la fabri­­ca­­tion d’ou­­tils qui utilisent des tech­­no­­lo­­gies desti­­nées aux parents. Il peut s’agir de sms ou d’emails leur rappe­­lant de chan­­ter ou de parler à leur bébé, pour aider les parents comme l’en­­fant à se déta­­cher de la tech­­no­­lo­­gie et appliquer l’ap­­pren­­tis­­sage au monde réel. Le fabriquant de tablettes pour enfants LeapF­­rog fait quelque chose de simi­­laire avec ses LeapPad. Les parents reçoivent des emails sur ce que leur enfant a appris grâce à la tablette, accom­­pa­­gnés d’idées pour appliquer ces nouvelles connais­­sances à la vie loin de l’écran.

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Crédits : Stree­­ter

« La façon dont les parents sont constam­­ment collés à leurs appa­­reils peut rompre l’in­­te­­rac­­tion avec leur enfant, ce qui peut avoir un impact très fort », dit Heather Kirko­­rian, qui dirige le labo­­ra­­toire de Déve­­lop­­pe­­ment cogni­­tif et des médias de l’uni­­ver­­sité Wiscon­­sin-Madi­­son. « Si je suis assis par terre avec un enfant mais que je suis sur mon télé­­phone toutes les cinq minutes, quelle image est-ce que je lui renvoie ? » La façon qu’ont les parents de jouer et de parler à leurs enfants est un indi­­ca­­teur précieux de son déve­­lop­­pe­­ment futur de l’en­­fant, insiste-t-elle. Radesky a étudié l’usage des télé­­phones mobiles et des tablettes à l’heure des repas en donnant un exer­­cice d’ana­­lyse du goût à des mères et leur enfant. Elle a observé que celles d’entre elles qui utili­­saient des appa­­reils élec­­tro­­niques pendant l’exer­­cice enga­­geaient 20 % d’échange verbal de moins, et 39 % d’in­­te­­rac­­tions non-verbales de moins avec leur enfant.

Au cours d’une autre obser­­va­­tion portant sur 55 parents mangeant avec un enfant ou plus, elle a noté que les télé­­phones deve­­naient une source de tension au sein de la famille. Les parents regar­­daient leurs emails pendant que les enfants s’agi­­taient afin de tenter de capter leur atten­­tion. « On voit alors des parents perdre leur calme et lever la voix, car il est éner­­vant d’être concen­­tré sur quelque chose et d’avoir un enfant qui demande simul­­ta­­né­­ment de l’at­­ten­­tion », explique-t-elle, avant d’ajou­­ter que certains parents ont pu aller jusqu’à repous­­ser leur enfant. Restreindre l’usage des appa­­reils lors de moments fami­­liaux cruciaux comme les repas ou avant le coucher peut aider à réduire les tensions et encou­­rage les conver­­sa­­tions directes. Les enfants sont connec­­tés aux visages de leurs parents pour essayer de comprendre le monde qui les entoure. Si ces visages restent de marbre et ne se montrent pas récep­­tifs – comme ils le sont souvent quand on est absorbé par la contem­­pla­­tion d’un écran –, cela peut être très dérou­­tant pour l’en­­fant. Radesky reprend le terme d’ « expé­­rience du visage impas­­sible » déve­­loppé par le psycho­­logue Ed Tronick dans les années 1970. Cela consiste à deman­­der à une mère d’in­­te­­ra­­gir de façon normale avec son enfant avant de se figer et ne plus permettre aucune commu­­ni­­ca­­tion visuelle. Comme le montre la vidéo, l’en­­fant s’énerve de plus en plus à essayer de capter l’at­­ten­­tion de sa mère. https://www.youtube.com/watch?v=OgzWqcsA21I « Les parents n’ont pas à être présents 100 % du temps, mais il faut trou­­ver un équi­­libre et ils doivent être récep­­tifs et sensibles à l’ex­­pres­­sion d’un besoin émotion­­nel de leur enfant, verbal ou non »,  explique Radesky.

On se détend

Bien que ne nous soyons qu’aux prémices de la compré­­hen­­sion de l’im­­pact que les appa­­reils mobiles peuvent avoir sur les jeunes enfants, le conseil primor­­dial des spécia­­listes des jeunes enfants auxquels j’ai parlés est de s’as­­su­­rer que l’ap­­pa­­reil élec­­tro­­nique en ques­­tion ne repré­­sente qu’une petite partie d’un vaste éven­­tail d’ac­­ti­­vi­­tés, parti­­cu­­liè­­re­­ment pour les moins de trois ans, qui semblent avoir des diffi­­cul­­tés à apprendre à partir d’écrans. Les expé­­riences créa­­tives et inter­­ac­­tives sur écrans tactiles doivent être valo­­ri­­sées par rapport au vision­­nage passif de la télé­­vi­­sion. Et les parents devraient essayer de rester vigi­­lants vis-à-vis des quali­­tés soi-disant éduca­­tives des appli­­ca­­tions. Chaque fois que c’est possible, de tels appa­­reils doivent être utili­­sés comme des outils pour accroître les inter­­ac­­tions avec l’en­­fant, qu’il serve à déclen­­cher une discus­­sion (« Que fait la vache ici ? » « Quel bruit fait le canard ? ») ou qu’il serve à inspi­­rer des échanges péda­­go­­giques qui ne dure­­ront que quelques instants dans la jour­­née, comme c’est le cas avec BedTime Math. L’ex­­pé­­rience du visage impas­­sible du profes­­seur Tronick n’im­­plique aucun écran, mais de nombreux cher­­cheurs la citent comme preuve du fait que les parents ne devraient pas se lais­­ser distraire par leurs télé­­phones quand ils sont en présence de leur bébé. Ce qui est vrai dans une certaine mesure, mais Tronick lui-même en minore la perti­­nence. « Tout cela est un peu exagéré », dit-il. Il ajoute que beau­­coup d’en­­fants d’aujourd’­­hui s’adonnent à de multiples acti­­vi­­tés dans la jour­­née qui n’im­­pliquent aucun écran.

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Le profes­­seur Ed Tronick
Crédits : IPMH Faculty

Il est préoc­­cupé par le fait que les inquié­­tudes vis-à-vis de l’usage que font les enfants des écrans puissent être nées d’une « idéo­­lo­­gie oppres­­sante qui exige des parents qu’ils inter­­a­gissent en perma­­nence avec leur enfant ». « Elle est basée sur un fantasme issu de classes très privi­­lé­­giées, qui voudrait que si on n’ex­­pose pas son enfant à 30 000 mots par jour, c’est qu’on le néglige. » Le profes­­seur Tronick pense que ce serait une erreur de déva­­lo­­ri­­ser un écran juste parce qu’un enfant n’en tire aucun béné­­fice d’ap­­pren­­tis­­sage – parti­­cu­­liè­­re­­ment si cela permet aux parents d’avoir un peu de temps pour prendre une douche, de s’oc­­cu­­per des taches domes­­tiques, ou simple­­ment de faire une pause. « Beau­­coup de parents, et en parti­­cu­­lier les parents à faibles reve­­nus, sont horri­­ble­­ment stres­­sés et inquiets de ne pas trou­­ver le soutien dont ils ont besoin. Ils voient la paren­­ta­­lité comme un syno­­nyme de soli­­tude. C’est là que résident les vrais problèmes », dit-il. Les parents profitent de leurs appa­­reils pour parler à leurs amis ou pour pouvoir travailler en dehors du bureau. Cela peut leur permettre d’être plus heureux, ce qui leur laisse davan­­tage de temps pour se rendre dispo­­nibles pour leurs enfants. Pour Sandy, c’est un soula­­ge­­ment. « Parfois, je suis au bout du rouleau », dit-elle, avant d’ajou­­ter qu’elle ne devrait pas avoir à se sentir coupable ne donner l’iPad à sa fille pour avoir un peu de temps pour elle. D’après elle, il y a beau­­coup de snobisme vis-à-vis des écrans chez certains parents. « En tant que mère, je mets moi-même mon enfant de 18 mois devant une vidéo de comp­­tines », dit Radesky. « C’est calme, c’est mignon, et pendant ce temps je peux faire la vais­­selle ou faire quelque chose qui me repose. C’est un avan­­tage, mais c’est quelque chose que les parents doivent assu­­mer. La vidéo n’éduque pas mon petit de 18 mois. C’est juste une pause pour moi en tant que parent. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Adélie Floch d’après l’ar­­ticle « Smart­­phones won’t make your kids dumb. We think », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Un enfant face à un iPad.


L’ÉTRANGE VIE D’ADULTE DES ADOS DE LA SILICON VALLEY

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Ils ont entre 16 et 23 ans et viennent de partout aux États-Unis pour vivre en commu­­nauté et secouer le monde très fermé de la tech.

« Tu connais Zach Latta ? » demande Fouad Matin, 19 ans, sur le toit du QG non-offi­­ciel des adoles­­cents du monde de la tech de San Fran­­cisco. « Tu sais qu’il a recons­­truit la plate­­forme de Yo ? Il est balaise. » Ce soir-là, nous regar­­dons le soleil se coucher sur Twin Peaks, et Matin me parle de ses copains qui ont lâché l’école, comme Latta, 17 ans, qui est devenu l’in­­gé­­nieur prin­­ci­­pal de Yo, une appli­­ca­­tion de messa­­ge­­rie deve­­nue virale qui permet tout simple­­ment d’en­­voyer des « Yo ». Un grand venti­­la­­teur en métal sur lequel quelqu’un a tagué les mots « para­­dis des nichons » expulse de l’air chaud mâtiné d’une odeur de tortillas prove­­nant d’un restau­­rant vegan mexi­­cain situé juste en bas. Matin se réchauffe en-dessous.

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Fouad Matin sur le toit du Mission Control
Crédits : fouad.co

Quand je suis arri­­vée, dans l’après-midi, Dave Fonte­­not, 22 ans, le plus âgé du groupe et devenu son leader natu­­rel, m’a accueillie à l’en­­trée d’un immeuble à l’al­­lure défraî­­chie, dans le Mission District. Il m’a guidée le long d’un esca­­lier étroit avant de passer devant des lampes de sel roses et une machine à fumée, les vestiges d’une fête sur le thème du coucher de soleil hima­­layen datant de la semaine précé­­dente. L’es­­ca­­lier débou­­chait sur le premier des deux salons au décor coûteux et fonc­­tion­­nel. Les rési­­dents, qui paient un loyer allant de 950 à 1 450 dollars et ont entre 18 et 23 ans, laissent leurs mate­­las sur le sol et de grands draps blancs entor­­tillés gisent au bout de chacun d’entre eux. Ils conservent leurs effets person­­nels (déodo­­rant, chaus­­sures de sport) dans des armoires en plas­­tiques le long des murs. Fonte­­not m’a confié que toutes ses affaires tenaient dans un simple sac à dos. Les autres, qui traî­­naient sur des cana­­pés déla­­brés, ont prétendu faire tenir leurs affaires dans des sacs encore plus petits. Ils voulaient tous me montrer.

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