par Othmane Senhaji Rhazi | 0 min | 19 décembre 2016

Aux heures sombres précé­­dant l’aube du 30 décembre 2014, huit hommes se sont rassem­­blés dans un cime­­tière, à deux kilo­­mètres de la rési­­dence offi­­cielle de Yahya Jammeh, le président de la Gambie. Le palais prési­­den­­tiel surplombe l’océan atlan­­tique depuis Banjul, la capi­­tale instal­­lée sur une île à l’em­­bou­­chure du fleuve Gambie. Il a été construit dans les années 1820 et servait de manoir au gouver­­neur de la région, jusqu’à la déco­­lo­­ni­­sa­­tion britan­­nique en 1965. Des arbres et de hauts murs coupent la propriété de la route, cachant toute lumière venant de l’in­­té­­rieur.

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Le palais prési­­den­­tiel gambien, à Banjul

Les hommes portaient des Rangers et des panta­­lons noirs. Deux d’entre eux montaient la garde  pendant que les autres distri­­buaient les casques en Kevlar et les paires de gants en cuir. Un à un, ils enfi­­laient leurs gilets pare-balles et leurs sacs à dos CamelBak, char­­gés d’armes. Leur plan était simple : prendre d’as­­saut le palais prési­­den­­tiel, rallier l’ar­­mée à leur cause et instal­­ler au pouvoir leur propre diri­­geant. Ils espé­­raient avoir pris le contrôle du pays pour la nouvelle année. Le chef de l’es­­couade était Lamin Sanneh. Cet homme impo­­sant de 35 ans comman­­dait une unité mili­­taire d’élite char­­gée d’as­­su­­rer la protec­­tion du président jusqu’à ce qu’il tombe en disgrâce un an plus tôt auprès de Jammeh. Il a trouvé refuge en banlieue de Balti­­more. Sanneh était l’homme idéal pour cette mission, aux yeux des hommes ici présents. Il avait été entraîné dans les meilleures acadé­­mies mili­­taires étran­­gères et il était fami­­lier des rouages de l’ap­­pa­­reil sécu­­ri­­taire de Jammeh, de l’ar­­me­­ment des tours de garde du palais prési­­den­­tiel jusqu’aux routes emprun­­tées par son cortège. « Messieurs », a tonné Sanneh, brie­­fant ses troupes comme un géné­­ral avant la bataille. Il leur a rappelé qu’ils se divi­­se­­raient en deux équipes. Bravo atten­­drait qu’Al­­pha ouvre le feu avant de passer à l’at­­taque. Au grand dam de l’es­­couade, ils avaient égaré l’une des deux paires de lunettes de vision nocturne. Mais il n’y avait plus de temps à perdre. Après avoir prié, ils ont formé un cercle, épaule contre épaule, tête contre tête. « Allons reprendre notre pays », ont-ils murmuré de concert.

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« Une banane enfon­­cée dans la bouche du Séné­­gal », voilà comment la version polie d’un proverbe gambien décrit la situa­­tion géogra­­phique du pays. La Gambie, où vivent moins de deux millions de personnes, est un étroit terri­­toire qui s’étend sur les rives du fleuve du même nom. À l’ouest, il est bordé par l’At­­lan­­tique ; à l’est, il est encer­­clé par le Séné­­gal. Une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest souffre encore de fron­­tières fragiles et de gouver­­ne­­ments faibles : le coup d’État fomenté dans ce cime­­tière n’était pas le premier en Gambie. Sanneh était encore au collège quand, par un matin d’été en 1994, de jeunes offi­­ciers en colère à cause de leurs maigres salaires ont pris le contrôle de la station de radio natio­­nale, de l’aé­­ro­­port et des bâti­­ments offi­­ciels de Banjul. Le président de l’époque, Dawda Jawara, qui diri­­geait le pays depuis son indé­­pen­­dance, a trouvé refuge sur un navire de guerre améri­­cain à quai dans le port pendant que ses gardes évacuaient le palais. Quand les offi­­ciers mécon­­tents sont arri­­vés au palais, ils ont réalisé avec surprise qu’ils venaient de s’em­­pa­­rer du pays, raconte Andrew Winter, l’am­­bas­­sa­­deur améri­­cain en Gambie de l’époque. Aux envi­­rons de 18 h ce soir-là, une annonce a été diffu­­sée à la radio : un groupe de quatre personnes baptisé Conseil provi­­soire de gouver­­ne­­ment mili­­taire  (AFPRC) avait pris le pouvoir. Leur chef était Yahya Jammeh, alors un jeune lieu­­te­­nant de 29 ans que personne ne connais­­sait hors des casernes.

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Crédits : Google Maps

Sous Jawara, la Gambie était un centre impor­­tant de l’Afrique post-indé­­pen­­dance. Depuis le début de la déco­­lo­­ni­­sa­­tion, dans les années 1950, et jusqu’à son terme, les diri­­geants de l’Afrique de l’Ouest conti­­nen­­tale ont été plus souvent éjec­­tés du pouvoir par des membres des forces armées que lors d’élec­­tions démo­­cra­­tiques. Durant cette période, les 14 autres pays de la région ont connu en tout 35 coups d’État réus­­sis. Mais Jawara, en trois décen­­nies au pouvoir, a posé les bases d’une démo­­cra­­tie multi­­par­­tite, tolé­­rait la liberté de la presse et a aboli la peine de mort. Avant que l’AFPRC ne prenne le pouvoir, la Gambie était le pays d’Afrique à la démo­­cra­­tie la plus ancienne, et Jawara était le dernier des diri­­geants natio­­na­­listes des années 1950 et 1960 à être encore au pouvoir. Ses détrac­­teurs le voyaient néan­­moins comme un homme élitiste et éloi­­gné du peuple, qui passait trop de temps à jouer les hommes d’État à l’étran­­ger et pas assez à combattre la pauvreté dans son pays. Ces contes­­ta­­tions ont semble-t-il fait écho chez Jammeh, qui a grandi en étant trans­­ba­­huté d’un membre de sa famille à l’autre dans les diffé­­rentes provinces du pays, après que sa mère a aban­­donné sa famille et que son père est décédé. Un ami d’en­­fance se souvient que quand le garçon piteu­­se­­ment vêtu a décro­­ché une place dans le pres­­ti­­gieux lycée de Banjul, il a commencé à lire régu­­liè­­re­­ment les jour­­naux de l’op­­po­­si­­tion. Un jour, il en est venu aux mains avec le fils du ministre de la Justice. Jammeh a inté­­gré la gendar­­me­­rie après avoir obtenu son diplôme, et il a fini par être promu instruc­­teur. D’après Essa Bokarr Sey, qui a vécu avec lui en caserne pendant trois ans et qui est devenu plus tard son ambas­­sa­­deur aux États-Unis, Jammeh lisait Marx pendant son temps libre. Il arrê­­tait les voitures des ministres comme on hèle un taxi, dans le but de les répri­­man­­der pour leur corrup­­tion. « Na polo­­tik nomo you dey talk », avait l’ha­­bi­­tude de dire un autre instruc­­teur à Jammeh en anglais pidgin — « Tu ne fais que parler de poli­­tique ».

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Yahya Jameh et sa garde rappro­­chée
Crédits : AP/Rebecca Black­­well

Issu du peuple des Diolas — l’eth­­nie mino­­ri­­taire qui a été la dernière de la région à se conver­­tir à l’is­­lam —, Jammeh se distin­­guait par son extrême super­­s­ti­­tion. D’après Sey, Jammeh affir­­mait pouvoir soigner les entorses de ses cama­­rades soldats simple­­ment en les touchant ; la nuit, il se frot­­tait le corps avec des feuilles pour éloi­­gner les mauvais esprits. Il avait aussi la répu­­ta­­tion d’être un tyran à la petite semaine. Alors qu’il montait la garde aux portes de la base, il aurait fait danser comme un singe une femme enceinte rendant visite à son mari, jusqu’à ce qu’elle s’éva­­nouisse. Une nuit où Jammeh a enfermé Sey à l’ex­­té­­rieur du dortoir, Sey lui a écrit une lettre dans laquelle il le taxait de dicta­­teur. « Je suis la première personne à avoir utilisé ce terme pour le quali­­fier », m’a confié Sey. Jammeh a été engagé par l’Ar­­mée natio­­nale gambienne en 1989 et il a bien vite rejoint les rangs de la garde prési­­den­­tielle. En 1993, un an après avoir été promu lieu­­te­­nant, il a suivi un entraî­­ne­­ment de quatre mois dans la police mili­­taire à Fort McClel­­lan, en Alabama, où il s’est lié d’ami­­tié avec l’of­­fi­­cier de liai­­son de la base, le major Fouad Aide. Ce dernier adore racon­­ter comment il a appris que son ancien élève s’est emparé d’un pays : un jour, il a décro­­ché son télé­­phone et une voix lui a dit : « Veuillez patien­­ter, nous vous mettons en rela­­tion avec le chef de l’État. » Il pensait qu’il s’agis­­sait d’une farce, jusqu’à ce que Jammeh prenne le combiné et l’in­­vite à venir en Gambie. Au départ, Jammeh a assuré que le nouveau régime ne bascu­­le­­rait pas dans la dicta­­ture mili­­taire. Décri­­vant l’AFPRC comme des « soldats avec un truc en plus », il jurait de reprendre sa place à la caserne « une fois que les choses [seraient] rentrées dans l’ordre ». Dans un geste spar­­tiate, il a promis de mettre aux enchères les Mercedes-Benz du gouver­­ne­­ment ; il se rendait à ses rassem­­ble­­ments dans un 4×4 Mitsu­­bi­­shi. Mais en dépit de sa rhéto­­rique, Jammeh n’a pas tardé à suivre le même chemin que tous les autres diri­­geants putschistes de la région. En 1996, deux ans après le coup d’État, face aux pres­­sions de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale, il a accepté d’or­­ga­­ni­­ser des élec­­tions prési­­den­­tielles et il a quitté l’ar­­mée, troquant son béret rouge et ses treillis contre une casquette sans visière et une longue robe. Le jour de l’élec­­tion, des soldats ont écumé les bureaux de vote pour dire aux gens quoi voter.  Le candi­­dat du parti d’op­­po­­si­­tion s’est réfu­­gié dans l’am­­bas­­sade séné­­ga­­laise, crai­­gnant d’être assas­­siné. Jammeh a gagné haut la main.

Jammeh a fait le tour du pays dans un cortège hérissé de lance-roquettes, distri­­buant de l’argent aux foules venues l’ap­­plau­­dir.

Les gouver­­ne­­ments mili­­taires prennent des mesures de mili­­taires, et la société gambienne, ouverte aupa­­ra­­vant, a commencé à se durcir. Même lorsqu’il s’agis­­sait simple­­ment de veiller sur la foule dans les stades, les poli­­ciers étaient armés de fusils d’as­­saut et de lance-roquettes. Il n’est de ce fait pas éton­­nant qu’ils aient ouvert le feu lorsqu’un groupe d’étu­­diants s’est rassem­­blé en avril 2000 pour protes­­ter contre le viol présumé d’une adoles­­cente par un agent de sécu­­rité. 14 personnes ont été tuées, peut-être plus. Malgré cela, Jammeh a décro­­ché un second mandat en 2001. Il s’était rendu popu­­laire grâce aux routes pavées, aux hôpi­­taux et aux écoles que son gouver­­ne­­ment avait construit. Pour la première fois, les salles de classe étaient pour­­vues de meubles : les étudiants n’avaient plus à rame­­ner leurs propres chaises et bureaux à l’école. Mais tandis que les obser­­va­­teurs inter­­­na­­tio­­naux ont été nombreux à parler d’élec­­tions « libres et justes », la scène poli­­tique dans le pays était tout sauf égali­­taire. La police arrê­­tait jour­­na­­listes et mili­­tants à leur domi­­cile. Jammeh a fait le tour du pays dans un cortège hérissé de lance-roquettes, distri­­buant de l’argent aux foules venues l’ap­­plau­­dir.

Le problème

Jammeh crai­­gnait les casernes plus que les urnes — à raison. L’an­­née d’après sa prise de pouvoir, il a ordonné l’ar­­res­­ta­­tion de deux membres de son propre parti pour avoir comploté contre lui en vue d’un contre-coup d’État. Un troi­­sième membre du parti a fui le pays en appre­­nant la nouvelle. D’autres conspi­­ra­­teurs dans les rangs de l’ar­­mée ont lancé des tenta­­tives avor­­tées de renver­­se­­ment en 1994, 1995, 2000 et 2006. Après la tenta­­tive de 2006 — appa­­rem­­ment menée par l’an­­cien chef du person­­nel de la Défense —, Jammeh a pris des mesures sévères. « Je vais faire un exemple qui mettra un terme défi­­ni­­tif à ces actes de trahi­­son honteux, cruels et brutaux », a-t-il déclaré. « Je mets en garde les Gambiens depuis trop long­­temps. » Dans un article paru en 1999 dans le jour­­nal Inter­­na­­tio­­nal Secu­­rity, l’ana­­lyste de la Rand Corpo­­ra­­tion James Quin­­li­­van a inventé l’ex­­pres­­sion « à l’épreuve des coups d’État » pour décrire les mesures prises par un diri­­geant qui le protègent d’un renver­­se­­ment mili­­taire. La créa­­tion d’un système qui encou­­rage la loyauté en fait partie. Ses enne­­mis rôdant tout autour de lui, Jammeh a fondé une Agence natio­­nale de rensei­­gne­­ment et formé un réseau d’in­­for­­ma­­teurs à l’in­­té­­rieur de la bureau­­cra­­tie. Les dénon­­cia­­tions sont deve­­nues si fréquentes que le gouver­­ne­­ment a dû promul­­guer une loi condam­­nant les fausses accu­­sa­­tions. Les agents des services de rensei­­gne­­ment condui­­saient les enne­­mis captu­­rés dans un centre de déten­­tion non-offi­­ciel, caché au siège de l’agence, qui porte encore un panneau sur lequel on peut lire « Conseil de produc­­tion marke­­ting gambien ». D’après un rapport du Rappor­­teur spécial des Nations Unies sur la torture, ils y étaient frap­­pés, brûlés ou élec­­tro­­cu­­tés. Un ancien détenu m’a raconté qu’il avait été fouetté avec une chaîne de trac­­tion. Il m’a montré sa chemise tachée de sang et les photo­­gra­­phies de son dos couvert de balafres.

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Une plage de Banjul
Crédits : Jan-Erik Sjoes­­tedt

Une unité d’une ving­­taine de soldats appe­­lés les « Junglers », dont la fonc­­tion offi­­cielle était de patrouiller à la fron­­tière située près de la ville natale de Kani­­lai, faisait le sale boulot du régime. Un déser­­teur du groupe a révélé que les Junglers, au volant de Jeep et de pick-ups, portaient les mêmes uniformes noirs que le SWAT et des armes venues d’Iran. La plupart fumaient de la marijuana et buvaient pendant le service. En 2004, d’après Human Rights Watch, le comman­­dant du groupe aurait commencé à donner l’ordre d’as­­sas­­si­­ner les oppo­­sants du régime, à partir d’une liste de noms four­­nie par le président. Jammeh a égale­­ment consti­­tué une force spéciale dont il s’est assuré la loyauté grâce à leur parenté ethnique — une autre stra­­té­­gie employée pour se prému­­nir des coups d’État. L’unité, connue sous le nom de « Garde d’État », était char­­gée de proté­­ger les points stra­­té­­giques les plus impor­­tants du pays : le palais prési­­den­­tiel ; la villa du président à Kani­­lai ; et le pont de Denton, la seule route qui relie la capi­­tale gambienne au conti­nent. Jammeh a décro­­ché un nouveau mandat en 2006 et il a commencé à diri­­ger le pays de façon erra­­tique. Il a troqué son 4×4 Mitsu­­bi­­shi contre une limou­­sine Hummer noire et jetait des biscuits à la foule par le toit ouvrant, faisant accou­­rir les enfants. (Certains ont été percu­­tés et tués par le cortège prési­­den­­tiel.) Il a voulu qu’on l’ap­­pelle « Son Excel­­lence Cheikh Profes­­seur El Hadj Docteur » Yahya Jammeh. Il a mis en circu­­la­­tion son propre remède à base de plantes au sida — une pâte verte qu’il frot­­tait sur la peau des patients — et menacé de déca­­pi­­ter tous les homo­­sexuels de Gambie. En 2009, ses forces de sécu­­rité ont kidnappé des centaines de personnes accu­­sées de sorcel­­le­­rie et les ont forcées à boire une potion hallu­­ci­­no­­gène. Cette année-là, Jammeh a échappé à un autre coup d’État, et deux ans plus tard, il a remporté une quatrième élec­­tion. « Si je dois gouver­­ner ce pays pendant un milliard d’an­­nées », a-t-il dit à un jour­­na­­liste après l’an­­nonce des résul­­tats, « je le ferai. »

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Jammeh a témoi­­gné sa confiance en Lamin Sanneh en le nommant comman­­dant de la Garde d’État, au mois de juillet 2012. Peut-être le président s’est-il reconnu dans le jeune lieu­­te­­nant colo­­nel. Né dans un village proche de Kani­­lai, Sanneh a rejoint les rangs de l’ar­­mée après le lycée et travaillé comme instruc­­teur dans la même caserne que Jammeh avant lui. Quand l’ar­­mée a ouvert une nouvelle école de forma­­tion à Kani­­lai, Sanneh a été promu chef instruc­­teur.

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Lamin Sanneh

Comme Jammeh, Sanneh a reçu une forma­­tion mili­­taire à l’étran­­ger, d’abord à Sand­­hurst, au Royaume-Uni, puis à l’uni­­ver­­sité de Défense natio­­nale de Washing­­ton D.C., où il étudiait le contre-terro­­risme. Il vivait avec sa femme, Hoja, et leurs deux enfants dans un appar­­te­­ment à Arling­­ton, en Virgi­­nie, où leurs vies tour­­naient autour du travail acadé­­mique de Sanneh. Le week-end, après avoir préparé le petit-déjeu­­ner à sa famille, Sanneh se rendait au centre d’af­­faires de la rési­­dence pour écrire sa thèse. Lorsqu’il était fati­­gué de taper, il dictait à Hoja. Dans sa thèse sur le trafic de drogue en Afrique de l’Ouest, Sanneh restait prudent en évoquant les rela­­tions entre le marché noir et les fonc­­tion­­naires gambiens, en s’as­­su­­rant de citer des jour­­naux pro-gouver­­ne­­ment comme sources et de ne pas mention­­ner Jammeh. Son direc­­teur de thèse, Jeffrey Meiser, se rappelle que Sanneh sortait du lot des autres jeunes offi­­ciers brillants venus des quatre coins du monde. À la céré­­mo­­nie de remise des diplômes, alors qu’il serrait la main au géné­­ral Martin Demp­­sey, le président du Comité des chefs d’États-majors inter­­ar­­mées, Sanneh avait fière allure dans son uniforme rouge, une four­­ra­­gère dorée déco­­rant sa poitrine. À son retour en Gambie, Sanneh a reçu sa nouvelle affec­­ta­­tion à la tête de la Garde d’État. Il ne s’at­­ten­­dait pas à une telle promo­­tion, a-t-il confié à Meiser dans un email. « C’est un poste très deman­­deur et stimu­­lant de s’as­­su­­rer de la sécu­­rité du président », a-t-il écrit, ajou­­tant qu’il pensait le rester long­­temps. Sanneh travaillait sept jours par semaine au palais prési­­den­­tiel, et il rentrait rare­­ment chez lui avant une heure du matin. Certaines nuits, il dormait au bureau. Mais c’était un poste pres­­ti­­gieux, et il passait de longs moments en tête-à-tête avec Jammeh. Un de ses anciens collègues m’a raconté que Sanneh discu­­tait et blaguait régu­­liè­­re­­ment avec le président, tandis qu’ils buvaient du thé vert. Sanneh savait qu’une telle proxi­­mité pouvait être dange­­reuse : Mile 2, une prison exiguë assaillie de mous­­tiques près de Banjul, n’était jamais à court d’an­­ciens collègues. Il se proté­­geait en prenant des notes détaillées de ses acti­­vi­­tés quoti­­diennes, créant une archive chro­­no­­lo­­gique qui lui serait bien utile s’il était un jour accusé de quoi que ce soit d’in­­si­­dieux. Il avait raison de s’inquié­­ter. Ses ennuis ont commencé quand son supé­­rieur, le géné­­ral Saul Badjie — le conseiller mili­­taire le plus proche de Jammeh —, lui a ordonné de virer ses subor­­don­­nés sans aucun motif. Sanneh a refusé et Badjie a commencé à fouiller son passé pour se venger. Il a décou­­vert qu’il était Mandinka — l’eth­­nie prédo­­mi­­nante en Gambie, régu­­liè­­re­­ment la cible des critiques de Jammeh —, bien qu’il vienne d’un district habité majo­­ri­­tai­­re­­ment par les Diolas. En février 2013, tout juste sept mois après avoir accepté le poste, Sanneh a été renvoyé de la Garde d’État et rétro­­gradé major. Le mois suivant, il était éjecté de l’ar­­mée. Il a écrit à Meiser, lui deman­­dant une lettre de recom­­man­­da­­tion « urgente » pour un master à Taiwan. ulyces-gambiacoup-04Sanneh a appris par des voisins que sa maison était sous surveillance, et peu de temps après, on lui a signi­­fié qu’il devait quit­­ter la Gambie sans plus attendre. Il s’est enfui avec sa femme et ses enfants à Dakar, au Séné­­gal. Même là-bas, il ne se sentait pas en sécu­­rité — une radio en ligne avait annoncé que les hommes de Jammeh étaient à sa recherche. Il a alors demandé à se réfu­­gier à l’am­­bas­­sade améri­­caine, et durant l’été 2013 il s’est installé avec sa famille près de Balti­­more. Il cher­­chait du travail, se levait tôt pour voir les matchs de Manches­­ter United et essayait de trans­­for­­mer sa thèse en article acadé­­mique — dans ses correc­­tions, il impliquait Jammeh dans le trafic de drogue. Fina­­le­­ment, il a été engagé comme profes­­seur de tech­­no­­lo­­gie de l’in­­for­­ma­­tion au Balti­­more City Commu­­nity College, où il gagnait 28 dollars de l’heure. Mais sa tête était toute entière à la Gambie. Un jour, il a télé­­phoné à un homme qu’il avait rencon­­tré à l’aé­­ro­­port de Dakar, sur la route des États-Unis. Il s’agis­­sait d’un mili­­tant poli­­tique gambien du nom de Banka Manneh, qui vit à Atlanta. Les deux hommes ont échangé leurs leurs critiques à l’égard du régime de Jammeh pendant quelques temps, jusqu’au jour où Sanneh a fait une propo­­si­­tion. « Je pense que nous pouvons régler ce problème. »

Fox, Dave, Bandit et X

En tant que critique majeur de Jammeh en exil, Manneh est régu­­liè­­re­­ment appro­­ché par des putschistes farfe­­lus, et il a toujours refusé de leur prêter main forte. Mais Sanneh n’en démor­­dait pas : une résis­­tance paci­­fique ne fonc­­tion­­ne­­rait jamais. Jammeh devait être renversé. En enten­­dant des propos simi­­laires dans la bouche de Njaga Jagne, un ami du lycée qui avait quitté la Gambie 20 ans plus tôt, Manneh a décidé de mettre les deux hommes en contact. Le trio d’as­­pi­­rants révo­­lu­­tion­­naires a rapi­­de­­ment inclus deux autres expa­­triés, qui avaient tous deux servi dans l’ar­­mée améri­­caine. Ils se sont bapti­­sés la Ligue pour la libé­­ra­­tion de la Gambie. Les cinq hommes ont commencé à mettre en place des confé­­rences télé­­pho­­niques tous les same­­dis soirs. Au début, il s’agis­­sait de rendez-vous décon­­trac­­tés, ponc­­tués de blagues trai­­tant des vieilles riva­­li­­tés qui opposent leurs villages natals. Les anciens combat­­tants avaient hérité de l’ar­­mée une grande ponc­­tua­­lité, et ils gron­­daient Manneh sur le ton de la plai­­san­­te­­rie pour son retard aux rendez-vous. Ils ont fini par prendre des noms de code : Fox, Dave, Bandit et X.

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Banka Manneh

Sanneh a rédigé un docu­­ment de six pages qu’il a partagé avec les autres sur Google Drive : « Stra­­té­­gie mili­­taire pour l’opé­­ra­­tion de libé­­ra­­tion de la Gambie ». Il bros­­sait les contours d’une opéra­­tion conçue pour se débar­­ras­­ser de Jammeh et de son cercle intime. Le groupe travaille­­rait avec des « parte­­naires locaux et des agents » pour obte­­nir des rensei­­gne­­ments en temps réel sur les allées et venues de Jammeh. Ils préfé­­raient l’ar­­rê­­ter, mais le docu­­ment préci­­sait : « Dans le cas où sa capture échoue pour des raisons encore incon­­nues, il doit être tué. » Un orga­­ni­­gramme élaboré présen­­tait dans un diagramme les « façons », les « moyens » et les « fins » de l’opé­­ra­­tion. Au-dessus, huit hypo­­thèses étaient listées — parmi lesquelles le fait qu’il n’y aurait pas de fuite à craindre du côté des parte­­naires locaux, et aucune résis­­tance de la part des forces armées. Chargé de rassem­­bler des fonds, Manneh a pris contact avec Cherno Njie, un promo­­teur immo­­bi­­lier origi­­naire de Gambie qui vivait à Austin, au Texas. Njie avait suffi­­sam­­ment réussi pour envoyer son fils à l’école privée et ache­­ter une maison à un million de dollars dans une rési­­dence proté­­gée. Il avait égale­­ment soutenu certaines actions mili­­tantes de Manneh par le passé, en prenant en charge ses voyages à Bruxelles durant lesquels il faisait du lobbying auprès des diri­­geants de l’UE, afin qu’ils appliquent des sanc­­tions à l’en­­contre de la Gambie. Il finançait égale­­ment une station de radio au Séné­­gal, qui diffu­­sait de la propa­­gande anti-Jammeh depuis l’autre côté de la fron­­tière jusqu’à ce que son signal soit bloqué. Quand Manneh a contacté Njie pour lui deman­­der s’il voulait finan­­cer une entre­­prise plus radi­­cale, il était partant. Manneh a égale­­ment envi­­sagé ce qu’il advien­­drait après le coup d’État. Il prenait des notes sur un carnet dans sa voiture pendant ses pauses, et tapait à l’or­­di­­na­­teur dans les restau­­rants d’At­­lanta. Il a fina­­le­­ment envoyé au groupe un docu­­ment inti­­tulé « Tran­­si­­tion vers la IIIe Répu­­blique ». Il décri­­vait une période inter­­­mé­­diaire de deux ans avec Cherno Njie à la tête du pays, après lesquels des élec­­tions seraient orga­­ni­­sées. Le docu­­ment commençait ainsi : « Un nouvel appel du clai­­ron a été sonné pour que tous les citoyens gambiens sortent de chez eux pour sauver leur pays. En tant que citoyens inquiets, nous avons décidé de mettre nos vies et nos ressources en jeu pour répondre à cet appel. » À la fin de l’été 2014, la Ligue pour la libé­­ra­­tion de la Gambie a engagé une nouvelle recrue venue de Seat­tle en la personne de Papa Faal, un ancien combat­­tant de l’ar­­mée améri­­caine. Dawda Jawara, le président déchu de Gambie, était le grand-oncle de Faal. Durant la tenta­­tive de coup d’État manquée de 1981 — qui a eu lieu pendant que Jawara était à Londres pour assis­­ter au mariage du prince Charles et de la prin­­cesse Diana —, Faal avait 13 ans et il était tenu en joug avec sa famille, otage des conspi­­ra­­teurs. Dans ses mémoires, publiées en 2013, il fustige les insti­­ga­­teurs du coup d’État, affir­­mant qu’ils ont « semé les graines de futurs conflits ». Mais comme les autres, Faal en est venu à la conclu­­sion qu’on ne pour­­rait pas venir à bout de Jammeh par des méthodes non-violentes. Désor­­mais, lors de leurs confé­­rences télé­­pho­­niques bi-hebdo­­ma­­daires, Sanneh a commencé à défi­­nir un plan détaillé pour captu­­rer (ou tuer) Jammeh. Ils se débar­­ras­­se­­raient de « Chuck », comme ils l’ap­­pe­­laient, d’une des quatre manières qu’il avait envi­­sa­­gées. Les trois premières étaient des embus­­cades tendues sur la route, à diffé­­rents points où le cortège de Jammeh était suscep­­tible de passer. Le groupe prévoyait de mettre hors service le véhi­­cule de tête avec un fusil de préci­­sion de calibre .50. Le convoi s’ar­­rê­­te­­rait et les combat­­tants persua­­de­­raient les gardes du corps prési­­den­­tiels de jeter leurs armes.

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Au centre, Cherno Njie
Crédits : DR

La quatrième option — la plus dange­­reuse — était un assaut fron­­tal du palais prési­­den­­tiel. Dans ce scéna­­rio, le groupe se sépa­­re­­rait en trois équipes : Alpha passe­­rait par la porte prin­­ci­­pale tandis que Bravo s’oc­­cu­­pe­­rait de l’ar­­rière ; Char­­lie servi­­rait d’auxi­­liaire, passant de l’une à l’autre selon les besoins. Ils escomp­­taient négo­­cier avec les gardes plutôt que de les affron­­ter. Mais ils ouvri­­raient le feu si néces­­saire. Sanneh a installé des repères aux portes et tours de garde du complexe, sur une image satel­­lite Google Earth. Faal a imprimé la carte et l’a glis­­sée dans un dossier, sur lequel il a écrit « Top Secret » au marqueur noir. Chaque scéna­­rio comp­­tait sur le concours de 160 soldats gambiens. Sanneh a assuré aux autres qu’en tant qu’an­­cien instruc­­teur popu­­laire auprès des centaines de soldats qu’il avait formés, il tien­­drait cette promesse sans souci. Si jamais le coup d’État se soldait par un échec, les combat­­tants jette­­raient leurs armes et se débar­­ras­­se­­raient de leurs uniformes et protec­­tions pour dispa­­raître dans les rues, en tenues de civils. Mais si tout se passait comme prévu, Cherno Njie, qui atten­­dait son heure à l’abri, loin de l’ac­­tion, appel­­le­­rait le comman­­dant de l’ar­­mée gambienne pour le persua­­der de rallier leur cause. Après quoi l’ar­­mée pren­­drait posses­­sion de l’aé­­ro­­port, des centrales élec­­triques, des ports et des postes-fron­­tières. Gamtel, la compa­­gnie de télé­­coms natio­­nale, serait elle aussi acca­­pa­­rée par l’ar­­mée, et les commu­­ni­­ca­­tions mobiles seraient inter­­­rom­­pues pour brouiller les commu­­ni­­ca­­tions du régime. Une fois la radio d’État et les chaînes de télé­­vi­­sion sous contrôle, le nouveau gouver­­ne­­ment serait annoncé sur les ondes. Manneh serait son porte-parole inter­­­na­­tio­­nal. Ce serait un coup d’État exem­­plaire, sans effu­­sion de sang. L’opé­­ra­­tion avait quelque chose de naïf, mais elle était sans aucun doute mieux orga­­ni­­sée que le coup d’État qui avait permis à Jammeh d’ac­­cé­­der au pouvoir. Certains racontent qu’ils n’ont commencé les prépa­­ra­­tifs que la veille au soir.

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Le coup d’État requé­­rait un arme­­ment consi­­dé­­rable : ils en feraient léga­­le­­ment l’ac­qui­­si­­tion aux États-Unis. Sur une feuille de calcul, ils ont listé 28 fusils d’as­­saut, huit pisto­­lets, quatre mitraillettes et 15 viseurs. À droite de la rangée qui mention­­nait deux fusils de préci­­sion de calibre .50 se trou­­vait une remarque : « PAS néces­­saire mais peut s’avé­­rer très utile » (le groupe a fini par se les offrir). Faal a acheté huit fusils M4 semi-auto­­ma­­tiques, passant commande chez deux armu­­riers diffé­­rents de Minnea­­po­­lis. Jagne et Alagie Barrow, l’un des vété­­rans de l’US Army, ont égale­­ment acheté au moins huit armes chacun, parmi lesquels trois fusils Smith & Wesson dont Barrow a fait l’ac­qui­­si­­tion dans un maga­­sin près de chez lui dans le Tennes­­see.

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Njaga Jagne

Jagne et Barrow ont averti à Banka Manneh que leurs achats avait attiré l’at­­ten­­tion du FBI, ce qui a conduit à des véri­­fi­­ca­­tions de leurs anté­­cé­­dents. Jagne a alors demandé à Manneh d’ache­­ter des d’armes lui-même. Il l’a guidé pas à pas sur une boutique en ligne qui effec­­tuait des livrai­­sons chez un prêteur sur gages, en péri­­phé­­rie d’At­­lanta. Outre les armes et les muni­­tions, le groupe a rassem­­blé un équi­­pe­­ment digne d’un esca­­dron pour une ving­­taine de combat­­tants expa­­triés. Sanneh pensait pouvoir les recru­­ter sur place pour parti­­ci­­per à l’opé­­ra­­tion. Ils ont aussi acheté huit talkie-walkies pour commu­­niquer durant le raid et deux paires de lunettes de vision nocturne. Enfin, Sanneh a fait l’ac­qui­­si­­tion de télé­­phones par satel­­lite afin qu’ils puissent commu­­niquer avec le monde exté­­rieur après l’ar­­rêt du service mobile en Gambie. Le budget de l’opé­­ra­­tion s’éle­­vait à plus de 220 000 dollars de dépenses. Pour faire parve­­nir l’équi­­pe­­ment en Gambie, l’es­­couade l’ex­­pé­­die­­rait dans des barils sous des faux noms à conso­­nance diola — cela rédui­­rait les chances d’une inspec­­tion. Après qu’un des membres du groupe a réussi son envoi test de deux armes, Faal a démonté les huit fusils dans son garage. Il a fourré les diffé­­rentes pièces dans des cartons, qu’il a glis­­sés dans des barils en plas­­tique et dissi­­mulé sous des couver­­tures, des t-shirts et des chaus­­sures prove­­nant d’un orga­­nisme de charité. Il a apporté les barils à une compa­­gnie locale et les a expé­­diés au port de Banjul. À la fin du mois d’oc­­tobre, Alagie Barrow s’est envolé pour Dakar, à une demi-jour­­née de voiture de la fron­­tière nord de la Gambie, en qualité d’éclai­­reur. Les autres ont mis de l’ordre dans leurs vies en Amérique. Njaga Jagne a dit à son ex-femme qu’il serait absent pendant plusieurs semaines, et il a tenté sans succès d’ob­­te­­nir neuf jours de plus avec son fils dans le plan­­ning de garde. Papa Faal a averti le collège commu­­nau­­taire où il ensei­­gnait qu’il ne serait pas là au semestre suivant, et il a mis en place des paie­­ments auto­­ma­­tiques pour régler ses factures. Sa femme prévoyait d’em­­me­­ner leur petite fille en Gambie en décembre pour la présen­­ter à sa famille — il a tenté de lui faire chan­­ger d’avis mais a lâché l’af­­faire quand elle a montré des soupçons. Il lui a expliqué de son côté qu’il partait pour affaires. Le 3 décembre, Faal s’est rendu seul à Dakar, avant de prendre un taxi pour la Gambie. Jagne n’a pas tardé à suivre. Les trois hommes ont loué chacun un 4×4 et une planque, dans une banlieue diffé­­rente de Banjul. Ils sont allés cher­­cher les armes au port et ont commencé à faire des repé­­rages sur les diffé­­rents sites d’em­­bus­­cades et aux abords du palais prési­­den­­tiel. Barrow a fait part d’une nouvelle peu enga­­geante : alors qu’il était à Dakar, le FBI l’a contacté par télé­­phone et lui a demandé où il était. Il a refusé de répondre. Sanneh avait eu le même problème. Début décembre, après l’achat de son billet pour Dakar, trois agents du FBI ont frappé à sa porte. Il les a invi­­tés à entrer dans son salon, pendant que sa femme écou­­tait la conver­­sa­­tion dans les esca­­liers. Nous savons que de nombreux Gambiens s’op­­posent au à Yahya Jammeh, ont-ils dit. Comp­­tez-vous aller en Gambie prochai­­ne­­ment ? Sanneh les a assu­­rés qu’il rendait visite à sa famille au Séné­­gal. Après le départ des agents, il a dit à sa femme qu’il avait proba­­ble­­ment dû appa­­raître sur une liste de surveillance du FBI en raison de son statut de réfu­­gié. Il lui a dit de ne pas s’inquié­­ter. Quelques semaines plus tard, il est monté dans l’avion comme prévu.

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Dakar

Les autres membres ont eu moins de chance. D’après Manneh, après que l’homme de Seat­tle a dit à sa femme qu’il allait en Gambie, elle l’a dit à sa mère, qui lui a confisqué son passe­­port et fait annu­­ler son billet d’avion. Les deux anciens soldats de l’ar­­mée améri­­caine ont eux aussi laissé tomber. Manneh ne s’est pas joint au groupe en Afrique, lui non plus. Il a décou­­vert que Njie avait élaboré son propre plan de tran­­si­­tion, duquel Manneh ne voulait pas se faire le porte-parole. Il a fait part de ses inquié­­tudes à Sanneh, mais celui-ci n’a rien voulu entendre. Manneh a été exclu de leurs confé­­rences télé­­pho­­niques.

Le coup

Dakar est une ville tenta­­cu­­laire et caco­­pho­­nique, où les vols en prove­­nance d’Eu­­rope et d’Amé­­rique du Nord sont légion. L’en­­droit idéal pour consti­­tuer une équipe inter­­­na­­tio­­nale afin de renver­­ser un gouver­­ne­­ment afri­­cain. À la fin du mois de décembre, dans une petite auberge en péri­­phé­­rie de la ville, Sanneh a rassem­­blé cinq anciens soldats qui étaient eux aussi tombés en disgrâce aux yeux du président Jammeh. Après avoir tenté en vain pendant plusieurs jours d’agran­­dir l’équipe — et de joindre Cherno Njie —, ils se sont rendus en Gambie, où ils devaient retrou­­ver un expa­­trié de plus. Ils ont voyagé léger et traversé la fron­­tière sépa­­ré­­ment — ceux qui crai­­gnaient d’être recon­­nus ont esquivé les postes de contrôle. Bai Lowe, l’an­­cien Jungler qui a dévoilé les noirs secrets de l’es­­ca­­dron au grand jour, était le dernier à convaincre. « La Gambie a besoin de toi », lui avait dit Sanneh quelques semaines plus tôt, quand il l’avait appelé pour lui parler de la mission. Une lettre recom­­man­­dée conte­­nant un billet d’avion est arri­­vée quelques temps plus tard à son domi­­cile de Hanovre, en Alle­­magne. À Dakar, Lowe a confié son passe­­port au concierge de l’au­­berge et lui a ordonné de le mettre au feu s’il n’était pas passé le prendre dans les deux mois. Après quoi il a fran­­chi la fron­­tière à pied, seul dans les ténèbres.

Ils ont chargé les armes et l’équi­­pe­­ment dans deux voitures, avant de prendre la direc­­tion de la capi­­tale.

Ils étaient à présent 11 en Gambie, dispat­­chés entre les trois planques. Leurs chambres débor­­daient d’armes et d’équi­­pe­­ment. Pour expliquer la raison de tous ces barils livrés chez lui, Barrow a raconté à ses voisins qu’il lançait une entre­­prise. Comme prévu, le groupe a commencé à récol­­ter des rensei­­gne­­ments. Les membres qui avaient servi dans l’ar­­mée gambienne ont contacté leurs anciens collègues pour qu’ils les rencardent sur leurs nouveaux chefs et sur le train-train de leurs unités. Sanneh a trouvé des complices au sein du régime. Sa plus grosse prise était un garde du corps prési­­den­­tiel qui pouvait l’in­­for­­mer de la posi­­tion de Jammeh en temps réel, jusqu’au véhi­­cule dans lequel il se trou­­vait. Un autre insi­­der lui a fait savoir que quelqu’un au palais prési­­den­­tiel avait reçu un message prove­­nant d’un numéro séné­­ga­­lais les aver­­tis­­sant que des conspi­­ra­­teurs se trou­­vaient en Gambie. Il les a cepen­­dant assu­­rés que la menace n’avait pas été prise au sérieux. Malgré cela, la nouvelle a effrayé Sanneh, qui s’est inquiété d’une possible fuite. Ils pensaient tous que Jammeh quit­­te­­rait sa maison le soir ou le lende­­main du réveillon, et ils voulaient en profi­­ter pour lui tendre une embus­­cade. Mais il n’est jamais sorti. Le lende­­main de Noël — un vendredi —, Sanneh a appris que Jammeh quit­­te­­rait le pays tôt le lende­­main matin. Cette nuit-là, le groupe s’est rassem­­blé dans une des planques pour prépa­­rer une embus­­cade près du pont de Denton. Mais alors qu’ils enfi­­laient leur équi­­pe­­ment, Sanneh a été prévenu par une de ses sources que le départ de Jammeh avait été repoussé à dix heures du matin. Ils ne béné­­fi­­cie­­raient pas du couvert de la nuit et risque­­raient de causer des morts parmi les civils, qui seraient inévi­­ta­­ble­­ment au rendez-vous pour applau­­dir le cortège prési­­den­­tiel. Sanneh a annulé l’at­­taque. Assis dans des sièges en cuir et sur le tapis du salon, ils ont étudié les options qui s’of­­fraient à eux. Certains préco­­ni­­saient de faire profil bas jusqu’au retour de Jammeh en Gambie, mais Sanneh a convaincu ses hommes que l’heure était venue de reprendre le pouvoir. Jammeh étant à l’étran­­ger, il leur fallait à présent kidnap­­per le géné­­ral Saul Badjie, l’an­­cien chef de Sanneh au palais prési­­den­­tiel. Le samedi 27 décembre, trois hommes ont été char­­gés d’écu­­mer la ville à la recherche de Badjie. Ils l’ont fina­­le­­ment loca­­lisé sur le parking d’un super­­­mar­­ché, mais l’un d’entre eux était à l’in­­té­­rieur du maga­­sin. Le temps qu’il revienne à la voiture, Badjie avait filé.

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Le géné­­ral Saul Badjie

Dimanche, Sanneh a annoncé qu’il avait un nouveau plan : un autre allié au sein de l’ar­­mée, un capi­­taine, les rejoin­­drait tard cette nuit-là à la sortie de Banjul et pren­­drait part à la prise du palais prési­­den­­tiel. Le groupe s’est réuni une fois de plus dans une planque et en atten­­dant l’heure fati­­dique. Et une fois de plus, ils ont dû lais­­ser tomber. Le capi­­taine ne répon­­dait plus aux appels de Sanneh. Le moral des troupes était au plus bas, et certains soupçon­­naient que Sanneh ne béné­­fi­­ciait pas de tout le soutien qu’il disait avoir. Il leur a dit d’al­­ler se coucher. La plupart se sont réveillés tard le lundi. Certains prenaient leur douche, d’autres buvaient du thé. À la table de la planque dans laquelle il créchait, Sanneh a réuni une partie des autres membres de la Ligue pour la libé­­ra­­tion de la Gambie. Ils discu­­taient de savoir s’il fallait ou non attaquer le palais prési­­den­­tiel, où se trou­­vait le géné­­ral Badjie quand Jammeh était absent. L’un des hommes que Sanneh avait engagé à Dakar, un ancien capi­­taine de l’ar­­mée du nom de Musta­­pha Faal (sans lien de parenté avec Papa Faal) n’était pas pour. « C’est de la folie d’es­­sayer de prendre le palais prési­­den­­tiel avec si peu d’hommes », a-t-il dit. « Je ne suis pas venu ici pour me suici­­der. » Sanneh a reculé l’as­­saut. Chaque jour de plus à se terrer en Gambie, ils risquaient davan­­tage d’être décou­­verts. Annu­­ler la mission ne signi­­fie­­rait pas seule­­ment jeter à la poubelle plus d’un an et demi de travail, mais aussi aban­­don­­ner leurs alliés du régime, que Sanneh avait persuadé de prendre part à l’en­­tre­­prise la plus risquée de leurs vies. Moins prosaïque­­ment, Sanneh faisait face à des pres­­sions de la part de Cherno Njie, l’as­­pi­­rant président, qui, en tant qu’homme d’af­­faires plutôt que soldat, n’ai­­mait pas vivre parmi toutes ces armes. Il voulait agir vite. Les parti­­sans de Sanneh l’ont emporté et Musta­­pha Faal lui a dit qu’il partait. « Ne le dis pas aux garçons », lui a demandé Sanneh. « Si tu leur dis, ils te suivront. » Dans l’après-midi, Sanneh a convoqué le reste de l’équipe chez lui. Il leur a annoncé qu’ils attaque­­raient le palais prési­­den­­tiel après minuit. Njie, Alagie Barrow et Dawda Bojang, un autre ancien cama­­rade de Sanneh qui avait démé­­nagé en Alle­­magne, reste­­raient à l’ar­­rière dans une des planques. Le reste des hommes ont chargé leurs armes et leur équi­­pe­­ment dans deux voitures, avant de prendre la direc­­tion de la capi­­tale.

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Ils ont passé le poste de contrôle du pont de Denton avant sept heures du soir, l’heure à laquelle les soldats, plus minu­­tieux, remplacent la police. Avec toutes ces heures à tuer, ils ont roulé au hasard dans les rues de Banjul, s’ar­­rê­­tant pour boire un Coca, manger de la viande de chèvre et faire leurs prières du soir. Un festi­­val avait lieu pour le Nouvel An et ils se sont chan­­gés les idées en regar­­dant les danseurs masqués et les percus­­sion­­nistes.

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Papa Faal

Aux envi­­rons d’une heure du matin, tandis que la Lune plon­­geait sous l’ho­­ri­­zon, leurs 4×4 se sont enga­­gés dans l’al­­lée d’un cime­­tière. Sanneh a annoncé deux surprises. Tout d’abord, le géné­­ral Badjie ne se trou­­vait pas au palais prési­­den­­tiel ce soir-là, mais à plus de 30 km au sud, près de la fron­­tière séné­­ga­­laise. Aucune inquié­­tude, a-t-il dit. Les soldats du palais prési­­den­­tiel et de l’aé­­ro­­port seraient prêts à les aider à prendre le pouvoir. Enfin, Sanneh leur a présenté une recrue de dernière minute, qui a quitté le couvert des arbres : un jeune soldat gambien qu’ils appel­­le­­raient « Junior ». À cet instant, tout le monde a compris que Musta­­pha Faal avait aban­­donné le groupe. Sanneh pren­­drait la tête de l’équipe Alpha, menant l’as­­saut sur la porte prin­­ci­­pale avec Junior, Lowe, Jagne et un jeune homme du nom de Modou Njie (aucun lien de parenté avec Cherno Njie), qui travaillait à l’époque avec Sanneh au palais prési­­den­­tiel. Papa Faal et deux anciens soldats gambiens, Alagie Nyass et Musa Sarr, forme­­raient l’équipe Bravo, qui donne­­rait l’as­­saut par l’ar­­rière. Étant moins nombreux que prévu, il n’y aurait pas d’équipe Char­­lie. Comme l’ont raconté plus tard certains des hommes, Alpha et Bravo sont chacune montées dans une voiture et ont fait route en direc­­tion du palais prési­­den­­tiel — vitres remon­­tées, phares éteints. Quand Alpha a atteint la porte exté­­rieure, tout le monde a quitté la voiture sauf Modou Njie. Lowe a braqué son arme sur deux senti­­nelles effrayées dans un poste de garde. « Nous n’al­­lons pas vous tuer », a-t-il dit. « Jetez vos armes. » Ils se sont exécu­­tés. Sanneh a informé Bravo par radio. Après quoi Njie a défoncé la série de barrières avec la voiture, péné­­trant profon­­dé­­ment à l’in­­té­­rieur du complexe. Tandis que Lowe et le reste d’Al­­pha avançaient à pied vers un des portails inté­­rieurs entou­­rant la rési­­dence de Jammeh, ils ont été repé­­rés par un garde dans une tour. Le garde a ouvert le feu. Lowe le connais­­sait et il a grimpé la tour pour négo­­cier. Mais avant qu’il puisse le persua­­der de se rendre, le garde a tiré à nouveau. Lowe a répliqué et a rejoint les autres. Un instant plus tard, Lowe a entendu un autre coup de feu — tiré, d’après lui, par le même garde — et il a vu Sanneh s’ef­­fon­­drer au sol. Lowe a tenté de mettre son corps à l’abri en le tirant, mais il était trop lourd. Il ne pouvait pas non plus atteindre son télé­­phone, qui conte­­nait toutes les commu­­ni­­ca­­tions avec les insi­­ders du gouver­­ne­­ment. Les balles pleu­­vaient. Quand les hommes de Bravo ont entendu les coups de feu, ils arri­­vaient près du portail arrière du palais prési­­den­­tiel, où l’équipe était suppo­­sée s’as­­su­­rer que les soldats fuyant devant l’as­­saut d’Al­­pha étaient désar­­més. Avant que la voiture ne puisse s’ar­­rê­­ter, elle a été la cible de tirs en prove­­nance d’une tour de garde. « Sortez ! » a hurlé Sarr. Lui et Faal ont tiré en direc­­tion de la tour — Faal avec un des fusils de sniper — mais dans le noir, il était diffi­­cile de voir où tirer. Des lunettes de vision nocturne auraient été les bien­­ve­­nues, s’est dit Faal.

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Njaga Jagne lorsqu’il était dans les marines

Nyass a pressé l’ac­­cé­­lé­­ra­­teur en direc­­tion du portail, cher­­chant à passer au travers. Une salve de tirs venus de la tour l’ont arrêté. En descen­­dant de voiture, il a été cueilli par une volée de balles. Sarr, dont une botte avait été esquin­­tée et dont le gilet pare-balles avait essuyé un tir, a annoncé par radio à Alpha que Nyass avait été tué. Il n’a eu que de la neige en réponse. Lui et Faal ont décidé qu’il était temps de fuir. Faal est entré dans la cour d’un hôpi­­tal, près du palais. Il a enlevé sa veste et jeté son fusil près d’un arbre. Puis il a découpé les poches cargo de son panta­­lon avec son couteau pour leur donner moins l’air d’un uniforme, et il s’est accroupi derrière un mur de béton où il atten­­drait jusqu’au matin. Sarr a sauté une barrière et foncé vers la plage. Se faisant passer pour un garde à la recherche d’in­­trus, il poin­­tait son arme de gauche à droite en courant. Il a plongé dans l’océan pour se cacher, avant d’en­­ter­­rer ses armes dans le sable et de quit­­ter Banjul. De l’autre côté du palais prési­­den­­tiel — main­­te­­nant que Sanneh était mort, les membres restants d’Al­­pha ont eux aussi décidé de sonner la retraite. Modou Njie avait été séparé du groupe. Quand Lowe est parvenu à le contac­­ter sur son télé­­phone, il lui a répondu qu’il avait réussi à péné­­trer dans le bureau du comman­­dant de la Garde d’État. À l’in­­té­­rieur, tout le monde était confus. Lowe lui a dit de reve­­nir au portail exté­­rieur. Modou Njie ne se montrant pas, Lowe a rappelé, mais quelqu’un d’autre a répondu. « Où êtes-vous les gars ? » a demandé un homme. Lowe a reconnu la voix de l’ac­­tuel comman­­dant de la Garde. En réflé­­chis­­sant rapi­­de­­ment, Lowe a répondu que les renforts rebelles étaient arri­­vés et qu’ils massa­­cre­­raient quiconque tente­­rait de fuir. Ce stra­­ta­­gème lui a donné assez de temps pour s’échap­­per lui-même. Il a perdu la trace des autres. Il appren­­drait plus tard que Junior avait lui aussi réussi à s’en­­fuir. Mais Modou Njie a été capturé et dans la confu­­sion, Jagne a été tué. Lowe a bondi par-dessus la palis­­sade du palais, ôté son armure et il s’est débar­­rassé de son arme. Les troupes du régime se rassem­­blaient déjà sur une plage voisine. Il a pris un taxi et demandé au chauf­­feur de prendre la direc­­tion du pont de Denton. Au poste de contrôle, Lowe a reconnu certains soldats, mais ils ne l’ont pas remarqué. Un petit pot-de-vin pour accé­­lé­­rer le proces­­sus et la voiture était libre. Le taxi de Lowe est parvenu au Séné­­gal. À un autre poste de contrôle, la police a demandé au chauf­­feur de prendre un soldat avec lui. Sur 15 km, le soldat a voyagé à côté de Lowe, qui faisait semblant de dormir. Quand le chauf­­feur a déposé Lowe près de la fron­­tière, il lui a donné 50 euros en lui deman­­dant de ne dire à personne qu’il l’avait vu. À la planque, Cherno Njie atten­­dait des nouvelles avec Alagie Barrow et Dawda Bojang. Leur radio n’avait reçu aucun signal du groupe. Puis ils ont reçu un appel de Lowe, qui les a infor­­més de l’échec de l’opé­­ra­­tion. Ils ont fourré les armes dans la voiture et ont pris la direc­­tion de la fron­­tière séné­­ga­­laise. Alors qu’ils s’échap­­paient, Barrow a appelé Banka Manneh à Atlanta. C’était la première fois que Manneh avait de ses nouvelles depuis long­­temps. « Ce truc a échoué », lui a dit Barrow. Il a ajouté que Sanneh et Jagne ne s’en était pas sortis. Manneh appren­­drait plus tard que Nyass avait été tué lui aussi.

Banjul - Gambia. ©Jan-Erik Sjoestedt.
Une rue de Banjul
Crédits : Jan-Erik Sjoes­­tedt

Le lende­­main de l’at­­taque, les noms des morts ont commencé à circu­­ler sur les radios en ligne et sur Face­­book. Dans le Mary­­land, la veuve de Sanneh, Hoja, refu­­sait de croire que son mari avait pris part au coup d’État, et encore moins qu’il était mort. Elle a tenté d’ap­­pe­­ler Sanneh et de lui envoyer des messages. Puis elle a demandé de l’aide à Manneh, car elle savait qu’ils parlaient fréquem­­ment tous les deux. Quand il a appelé Sanneh, une personne disant être un cousin a décro­­ché, deman­­dant à Manneh de lais­­ser un message car Sanneh était « très occupé actuel­­le­­ment ». Son télé­­phone avait été saisi par l’Agence natio­­nale de rensei­­gne­­ment.

Nouvelle année

Quelques heures après la tenta­­tive de coup d’État, Banjul s’est réveillée sous l’état d’ur­­gence mili­­taire. Les rues grouillaient de soldats allant de maison en maison pour traquer les terro­­ristes. De nouveaux postes de contrôle sont appa­­rus partout dans la ville. Les boutiques sont restées fermées. Un camion de pompier a été envoyé au palais prési­­den­­tiel pour nettoyer le sang sur le béton. Quand Papa Faal, qui était encore caché dans la cour, a entendu l’ap­­pel à la prière, il s’est appro­­ché d’un visi­­teur de l’hô­­pi­­tal et l’a persuadé d’échan­­ger leurs vête­­ments. Il a enfilé le jean de l’homme, ses tongs et son maillot de corps sale avant de se fondre dans les rues de Banjul. Il ne savait pas encore si le coup d’État avait réussi ou échoué — peut-être que les renforts promis par Sannah avaient fini par se montrer — jusqu’à ce qu’il retourne au palais prési­­den­­tiel, où des hommes char­­geaient un sac mortuaire blanc à l’ar­­rière d’un véhi­­cule. La voiture gris métal­­lisé du vice-président est arri­­vée. Le régime était intact. La radio d’État jouait de la musique tradi­­tion­­nelle et le gouver­­ne­­ment a fait paraître un commu­­niqué : « Contrai­­re­­ment aux rumeurs qui circulent, la paix et le calme conti­­nuent de régner en Gambie. » Le pont de Denton a été fermé, ainsi que le ferry qui repré­­sen­­tait le seul autre moyen de rejoindre le conti­nent. Faal a erré dans les rues, essayant de se sous­­traire au regard des soldats qu’il croi­­sait dans les rues. Il aurait aimé avoir avec lui les pilules contre l’an­xiété qu’on lui avait pres­­crit pour son trouble de stress post-trau­­ma­­tique à son retour d’Af­­gha­­nis­­tan. Le port étant encore fermé, il a passé la nuit chez un ami qu’il avait rencon­­tré dans une mosquée.

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Le ferry de Banjul
Crédits : DR

Le lende­­main matin, le ferry a repris du service, et Faal s’est rendu sur la rive nord du fleuve Gambie. Là, il a partagé un taxi jusqu’à Dakar. Pendant que les autres passa­­gers discu­­taient des rumeurs circu­­lant à propos de l’at­­taque terro­­riste de la veille à Banjul, il est resté silen­­cieux. Il était près de minuit le 31 décembre quand Faal est arrivé et l’am­­bas­­sade améri­­caine était fermée. Affolé, il a fait de grands signes à un garde. « Je suis un citoyen améri­­cain », a-t-il dit. « Il faut que je parle à quelqu’un à l’in­­té­­rieur. » On l’a conduit à l’in­­té­­rieur de l’am­­bas­­sade et il s’est retrouvé face à un fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment d’État et un agent du FBI. Ils lui ont donné une part de pizza et une bouteille d’eau alors qu’il leur racon­­tait toute l’his­­toire. « Vous savez que c’est un crime, n’est-ce pas ? » a demandé l’agent.

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« Il suffit d’un conspi­­ra­­teur pour trahir une conspi­­ra­­tion », aver­­tit Comment orga­­ni­­ser un coup d’État, un livre qu’A­­la­­gie Barrow avait chez lui. La Ligue pour la libé­­ra­­tion de la Gambie avait-elle été trahie ? C’est l’avis de Papa Faal. Il y avait plus de gardes que d’ha­­bi­­tude en haut de la tour qui a ouvert le feu sur l’équipe Bravo, d’après lui. L’in­­for­­ma­­tion pouvait avoir fuité à cause d’une des poten­­tielles recrues de Sanneh, ou d’un membre de la diaspora gambienne, au sein de laquelle — en dépit des précau­­tions qu’ils avaient prises — la rumeur d’un tel projet circu­­lait depuis des semaines. Deux semaines avant l’at­­taque, Pa Nderry M’Bai, un anima­­teur radio gambien basé en Caro­­line du Nord, a posté une image de Jammeh sur son mur Face­­book, suivi par des milliers d’abon­­nés, avec la mention : « Quelque chose de gros se prépare. »

Yahya Jammeh ne veut pas quit­­ter le pouvoir.

L’aver­­tis­­se­­ment a pu venir de canaux plus offi­­ciels. En mai 2015, le Washing­­ton Post a révélé que le FBI avait signalé au dépar­­te­­ment d’État les projets de voyage suspi­­cieux de Jammeh, et le dépar­­te­­ment d’État a trans­­mis l’in­­for­­ma­­tion aux « auto­­ri­­tés d’un pays d’Afrique de l’Ouest proche de la Gambie » — c’est-à-dire le Séné­­gal. Mais deux hauts respon­­sables des affaires étran­­gères séné­­ga­­laises auxquels j’ai parlé ont nié l’idée que leur gouver­­ne­­ment aurait dénoncé Jammeh. L’un des deux m’a confié que les rela­­tions avec la Gambie étaient si hostiles que le Séné­­gal serait ravi de le voir partir. « Mais bien sûr, nous ne pouvons pas l’avouer », a-t-il ajouté. Bai Lowe m’a confié que toutes les personnes qu’il avait rencon­­trées au palais prési­­den­­tiel semblaient prises au dépourvu. Si le régime avait été au courant de l’at­­taque, l’es­­couade n’au­­rait jamais pu passer les postes de contrôle de Banjul, et encore moins de désar­­mer deux senti­­nelles. Peut-être que la cause de l’échec du coup d’État n’était pas tant ce que l’ar­­mée gambienne savait de Sanneh que ce que Sanneh croyait savoir d’elle. « Il était convaincu que les soldats en avaient telle­­ment marre de Jammeh qu’à la moindre oppor­­tu­­nité de ce genre, qu’ils soient au courant ou pas, ils passe­­raient volon­­tiers de l’autre côté », explique Banka Manneh. « Je crois qu’il s’était convaincu de ça. »

Au revoir, président

Quand Papa Faal est retourné aux États-Unis, le FBI l’a arrêté, ainsi que Cherno Njie et Alagie Barrow (qui ont tous deux refusé d’être inter­­­viewés pour cet article). Le FBI a égale­­ment cueilli Manneh. Chacun d’eux risque cinq années de prison pour conspi­­ra­­tion en vue d’une viola­­tion du Neutra­­lity Act, une loi de 1794 qui inter­­­dit aux citoyens améri­­cains de prendre les armes contre un pays étran­­ger avec lequel les États-Unis sont en paix, et jusqu’à 20 ans de plus pour avoir acheté des armes pour ce faire. Faal, Barrow et Manneh ont plaidé coupable et attendent le verdict. Bai Lowe et Dawda Bojang sont tous deux retour­­nés en Alle­­magne, où ils attendent les résul­­tats de leurs demandes d’asile. Quand j’ai rencon­­tré Lowe à Hanovre en mai dernier, il a refusé que nous allions manger ou boire dans un lieu public, par peur d’être empoi­­sonné. Il a entendu dire qu’un des agents de Jammeh était dans le pays sur ses traces.

A giant billboard of Gambia President Yahya Jammeh sits on an empty street in Banjul Gambia, Wednesday, Dec. 31, 2014. Heavy gunfire rang out Tuesday near the presidential palace in the tiny West African nation of Gambia, residents said, raising the specter of a coup attempt while the longtime ruler is out of the country. Yahya Jammeh, who came to power in a 1994 coup when he was 29 years old, left the capital of Banjul for France on Saturday, state media reported. On Tuesday, soldiers linked to his presidential guard were believed to be involved in the fighting, according to witnesses who spoke on condition of anonymity for fear of reprisals. (AP Photo)
Jammeh est au pouvoir depuis 20 ans
Crédits : AP

En Gambie, la répres­­sion a été sévère. Le gouver­­ne­­ment a rassem­­blé tous les proches des membres de la Ligue pour la libé­­ra­­tion de la Gambie, dont la mère âgée de Sanneh et le fils de 16 ans de Lowe, et ils les ont jetés en prison sans procès ni raison. Lowe m’a dit que la police gambienne s’était même montrée à la sortie de l’école de sa fille de sept ans, dans une ville fron­­ta­­lière au Séné­­gal. La direc­­trice les a fait fuir en appe­­lant la gendar­­me­­rie. La cour martiale gambienne a condamné six soldats pour leur rôle dans la tenta­­tive de coup d’État : Modou Njie (qui a été capturé au palais prési­­den­­tiel), quatre des insi­­ders que Sanneh avait cour­­tisé, et un soldat accusé d’avoir fait preuve de couar­­dise devant l’en­­nemi. Njie et deux autres ont été condam­­nés à mort. Quant aux trois hommes tués dans l’at­­taque, le gouver­­ne­­ment gambien n’a jamais remis leurs corps, même si des images de leurs corps ensan­­glan­­tés ont fait surface sur le net. En janvier, Banka Manneh a fait la route depuis Atlanta jusqu’à une mosquée du Mary­­land pour présen­­ter ses condo­­léances à la famille de Sanneh. Il a récité des passages du Coran et prié avec les amis et proches parents de Sanneh. Hoja, la veuve de Sanneh, portait une robe de deuil blanche, ainsi que le veut la tradi­­tion. « Les gens me demandent : “Pourquoi est-il allé là-bas ?” » dit Hoja. « Il était promis à un brillant avenir ici. Il avait une famille. Il avait tout ce dont il avait besoin. Pourquoi est-il parti ? Je n’ai pas la réponse à cette ques­­tion. »

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Quand je me suis rendu en Gambie l’été dernier, la vie semblait être reve­­nue à la normale. Mais d’après les leaders de l’op­­po­­si­­tion, la tenta­­tive de coup d’État a eu un impact durable. Ousai­­nou Darboe, le chef du Parti démo­­cra­­tique uni, m’a confié que Jammeh avait utilisé l’at­­taque pour justi­­fier une accen­­tua­­tion de la répres­­sion. « Toute tenta­­tive de chan­­ger le régime par des moyens extra­­­lé­­gaux nous fait recu­­ler de trois pas en arrière », a-t-il dit. Darboe soupçonne l’Agence natio­­nale de rensei­­gne­­ment d’avoir placé l’op­­po­­si­­tion sous surveillance accrue. Il a remarqué un vendeur de cartes télé­­pho­­niques suspect et d’autres « visages étranges » rôder près de chez lui. sc00083c2c01J’ai rencon­­tré O.J. Jallow, ancien ministre de l’Agri­­cul­­ture sous Dawda Jawara et à présent leader du Parti progres­­siste du peuple, dans son salon. Il connais­­sait certains des conspi­­ra­­teurs, mais il a été décon­­certé d’ap­­prendre leur impli­­ca­­tion dans le coup d’État. « Je ne sais pas ce qui a pu les convaincre que la stra­­té­­gie mili­­taire était plus effi­­cace que le proces­­sus démo­­cra­­tique paci­­fique », dit-il. Jallow a été arrêté 20 fois depuis que Jammeh a pris le pouvoir, et son oeil gauche était encore blessé après avoir été passé à tabac lors de la dernière arres­­ta­­tion. Même ainsi, il est d’avis que Jammeh est vulné­­rable. Une séche­­resse, combi­­née aux effets de l’épi­­dé­­mie d’Ebola voisine, a dévasté l’éco­­no­­mie déjà fragile de la Gambie, pous­­sant un nombre record de citoyens à émigrer. Étant donné le mécon­­ten­­te­­ment géné­­ra­­lisé, il a prédit que Jammeh allait perdre les élec­­tions de décembre et qu’il serait contraint par la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale de quit­­ter le pouvoir. En juillet dernier, le président Jammet, dans ce qu’il a présenté comme un geste de bonne volonté, a relâ­­ché plus de 200 prison­­niers de Mile 2, dont les familles des membres de la Ligue de libé­­ra­­tion de la Gambie. La semaine suivante, le gouver­­ne­­ment a orga­­nisé une « marche soli­­daire » à laquelle ont parti­­cipé certains des prison­­niers relâ­­chés. Elle a commencé devant l’Arche 22, un monu­­ment de Banjul commé­­mo­­rant le coup d’État qui a conduit Jammeh au pouvoir. C’était la saison des pluies et les sympa­­thi­­sants se pres­­saient sous des para­­pluies verts frap­­pés du logo du parti — les moins chan­­ceux se tenaient trem­­pés sous la pluie, portant des t-shirts à son effi­­gie. Un orchestre jouait, un pick-up Toyota faisait des allées et venues avec une grosse mitraillette montée à l’ar­­rière. Alors que la parade avançait sur l’ave­­nue de l’In­­dé­­pen­­dance, je la suivais de loin. Derrière moi, j’ai entendu un gron­­de­­ment et des cris d’ado­­les­­cents : les jeunesses du parti de Jammeh, se préci­­pi­­tant pour se joindre au défilé. Ils n’ont connu aucun autre président et leur loyauté est incon­­di­­tion­­nelle. Jammeh n’était pas là. Depuis le coup d’État, il a consi­­dé­­ra­­ble­­ment restreint ses appa­­ri­­tions publiques et n’a plus fait de voyages à l’étran­­ger. Le 1er décembre 2016, il a été battu aux élec­­tions par son oppo­­sant Adama Barrow. Tandis qu’il a reconnu publique­­ment la victoire de son adver­­saire après l’an­­nonce des résul­­tats, il a annoncé vendredi 16 décembre qu’il les refu­­sait, fina­­le­­ment. Yahya Jammeh ne veut pas quit­­ter le pouvoir.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « ‘Let’s Go Take Back Our Coun­­try’ », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Yahya Jammeh en 1994.

EN GUINÉE-BISSAU, DANS L’ENFER DU PREMIER NARCO-ÉTAT D’AFRIQUE

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Depuis son indé­­pen­­dance en 1974, la Guinée-Bissau est la plaque tour­­nante préfé­­rée des narco­­tra­­fiquants sud-améri­­cains. Enquête au royaume afri­­cain du trafic de cocaïne.

I. Narco-État

Nous nous trou­­vons à Bissau, capi­­tale de la Guinée-Bissau. Les quar­­tiers géné­­raux de la police judi­­ciaire, l’agence du gouver­­ne­­ment char­­gée de mener la guerre contre les drogues dans le pays, sont situés dans une rue pous­­sié­­reuse, au beau milieu de cette capi­­tale d’Afrique de l’Ouest éton­­nam­­ment silen­­cieuse. À l’in­­té­­rieur se trouve l’unique labo­­ra­­toire d’ana­­lyse des drogues du pays, un ajout récent dû à l’aug­­men­­ta­­tion du finan­­ce­­ment de l’Union euro­­péenne, qui vise à endi­­guer le flot de narco­­tiques qui traversent en perma­­nence les fron­­tières du petit État afri­­cain.

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Carte de la région

En l’ab­­sence de gardes ou de détec­­teurs de métaux, le labo­­ra­­toire ne ressemble pas à la première ligne d’une guerre contre de violents crimi­­nels qui contrôlent un vaste trafic de cocaïne. On parle de plusieurs milliards d’eu­­ros chaque année. Mais les fonc­­tion­­naires qui y travaillent s’ac­­cordent pour dire que les fioles assor­­ties et les équi­­pe­­ments de test rassem­­blés ici repré­­sentent un premier pas impor­­tant – quoique limité – dans une quête gigan­­tesque. Il s’agit de remon­­ter la piste des cartels sud-améri­­cains qui se sont aven­­tu­­rés à des milliers de kilo­­mètres de chez eux pour établir la plaque tour­­nante idéale dans l’un des États les plus pauvres d’Afrique. « Nous voulons réduire de 80 à 90 % le trafic de drogue qui tran­­site par la Guinée-Bissau », me confie Sargento Natcha de sa voix douce, alors qu’il analyse un petit échan­­tillon de cocaïne à l’aide d’un kit acheté grâce au finan­­ce­­ment des dona­­teurs. « L’UE a promis de nous envoyer davan­­tage d’équi­­pe­­ment », ajoute le coor­­di­­na­­teur du labo­­ra­­toire. Mais le sort s’acharne contre Natcha et son équipe du labo. Des person­­nages clés du gouver­­ne­­ment notoi­­re­­ment corrompu du pays – le même gouver­­ne­­ment censé agir dès que le labo a une piste – sont soupçon­­nés de soute­­nir le déve­­lop­­pe­­ment du trafic de drogue. Les Nations Unies ont dit de la Guinée-Bissau, une nation pauvre d’1,7 million d’âmes, qu’elle était le premier « narco-État » d’Afrique. On sait que pendant des décen­­nies, l’élite au pouvoir a ouvert les portes du pays aux barons de la drogue d’Amé­­rique du Sud, qui l’uti­­lisent comme base pour ache­­mi­­ner de vastes quan­­ti­­tés de cocaïne en Europe, d’après les Nations-Unies. 60 % de la cocaïne consom­­mée en Europe occi­­den­­tale tran­­si­­te­­rait par l’Afrique de l’Ouest. Les routes varient : certaines drogues sont trans­­por­­tées à travers le Sahara – en passant par le Mali, la Mauri­­ta­­nie, l’Al­­gé­­rie, le Maroc et jusqu’en Europe du Sud – tandis que d’autres cargai­­sons fran­­chissent l’At­­lan­­tique en partance pour les États-Unis. Dans les deux cas, la Guinée-Bissau est une plaque tour­­nante essen­­tielle du trafic. Un rapport de l’ONU datant de 2012 estime que 50 % des barons de la drogue colom­­biens ont des bases en Guinée-Bissau, où ils opèrent aux côtés de membres du tout-puis­­sant cartel mexi­­cain de Sina­­loa. Le rapport estime que cette année-là, ils faisaient entrer une tonne de cocaïne dans le pays par les airs… chaque nuit.

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