par Peretz Partensky | 12 septembre 2016

Irlan

L’his­­toire qui suit se déroule au Kaza­­khs­­tan. Des gardes-fron­­tières kaza­­khs m’ont un jour fait descendre d’un train, au poste-fron­­tière de Kairak. J’ai été arrêté et accusé d’in­­tru­­sion sur le terri­­toire avant d’être remis entre les mains de la police de l’im­­mi­­gra­­tion. J’ai ensuite comparu devant un tribu­­nal avant d’être relâ­­ché. ulyces-kazakhventure-01 Le Kaza­­khs­­tan était l’étape finale d’un voyage épique dans lequel je m’étais embarqué avec quelques amis. Nous avions acheté un vieux tas de ferraille en Alle­­magne et parcouru plus de 16 000 kilo­­mètres à travers une quin­­zaine pays – dont la plupart des -stan. Au Kirghizs­­tan, nous avons donné la voiture et mes amis sont rentrés chez eux. Pour ma part, il me restait un endroit à visi­­ter. J’ai quitté l’Union sovié­­tique en 1989 en tant que réfu­­gié. Depuis le Kaza­­khs­­tan, je comp­­tais me rendre dans ma ville natale de l’ouest de la Sibé­­rie où je n’étais pas retourné depuis 20 ans. Avant de monter dans le train, j’avais une course à faire : il fallait que je récu­­père mon passe­­port, que j’avais renvoyé aux États-Unis pour obte­­nir un visa russe. Une fois le docu­­ment en poche, j’ai confirmé mon heure d’ar­­ri­­vée à ma tante. Mon train arri­­ve­­rait à la fron­­tière russe dans la mati­­née. Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que mon visa kazakh expi­­rait à minuit. Après cinq ans d’une vie d’étu­­diant fauché, j’ai instinc­­ti­­ve­­ment acheté les billets les moins chers. Les sièges du train qui relie Almaty à Saint-Péters­­bourg en trois jours sont appe­­lés les Platz­­kart, la « classe sardines ». Il n’y a pas de cloi­­sons. C’est l’en­­droit idéal pour tout savoir des détails les plus intimes de la vie de vos compa­­gnons de voyage.

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Dans le train kazakh
Crédits : Peretz Partensky

Lorsque le train a fait halte au bord d’un quai sombre aux envi­­rons de 23 heures, la police de l’im­­mi­­gra­­tion est montée à bord. Ils contrô­­laient les wagons. « Papiers, s’il vous plaît ! » Quand mon tour est arrivé, j’ai présenté mon passe­­port améri­­cain. « Tova­­rish », a dit fière­­ment l’of­­fi­­cier. « Tu sais que ton visa est sur le point d’ex­­pi­­rer ? » Dans une heure, je serais effec­­ti­­ve­­ment en situa­­tion irré­­gu­­lière sur le terri­­toire kazakh. Il avait du mal à cacher sa joie. « Je t’ai eu ! » C’est comme ça que j’ai rencon­­tré Irlan. Je lui ai posé une série de ques­­tions pour bien comprendre la situa­­tion : Était-ce grave ? À quelle heure devions-nous passer la fron­­tière ? Peut-être pouvait-il chan­­ger la date d’ex­­pi­­ra­­tion fixée au 15 avec un coup de crayon, non ? Sans cela, comment pouvait-on régler ce problème ? Irlan a répondu qu’il devait s’oc­­cu­­per de tout le train et qu’il verrait quoi faire de moi au matin. Avec un léger espoir, je me suis hissé sur la tablette bran­­lante que j’ai chan­­gée en lit, avant de m’aban­­don­­ner au sommeil. La combi­­nai­­son des boules Quies, du masque de nuit, des vibra­­tions du train et du déni était éton­­nam­­ment repo­­sante. À 5 heures du matin, Irlan m’a tiré sur l’or­­teil pour me réveiller. Le poste-fron­­tière allait ouvrir dans une heure. Mon visa kazakh était offi­­ciel­­le­­ment périmé. « Viens. Il est temps de s’oc­­cu­­per de la pape­­rasse. On a besoin d’une copie de ton passe­­port. »

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La steppe kaza­­khe
Crédits : Mark on the Move

J’avais sur moi des photo­­co­­pies de mon visa et de mon passe­­port. Je les ai données à Irlan pour éviter qu’il ne me fasse descendre du train, mais ce n’était pas suffi­­sant. Irlan avait déjà préparé son coup. « Non, il faut qu’on en fasse une copie offi­­cielle au poste. Je dois t’ar­­rê­­ter : je t’ai eu. » Par les fenêtres, je pouvais voir la steppe s’étendre à l’in­­fini. « Où sommes-nous exac­­te­­ment ? » « Tu pour­­ras le voir sur une grande carte », a-t-il répondu. Irlan n’ar­­rê­­tait pas de parler et je saisis­­sais certains mots à la volée : arres­­ta­­tion, tribu­­nal, consu­­lat, renou­­vel­­le­­ment de visa, loi, amende, prison, justice, platz­­cart. J’avais déjà eu affaire à ce petit jeu avec les auto­­ri­­tés aupa­­ra­­vant, on m’avait énuméré toutes les mauvaises choses qui allaient m’ar­­ri­­ver. Irlan voulait instil­­ler en moi un senti­­ment menaçant d’iné­­luc­­ta­­bi­­lité, avant de lais­­ser planer un long silence. « Ou bien… » a-t-il fini par dire avec un sourire carnas­­sier. Il a regardé autour de lui, fermé la porte et s’est assis. Il a pincé ses lèvres et croisé les bras. « Parlons fran­­che­­ment. » Si prévi­­sible. « Faisons ça », ai-je acquiescé. « Pour 100 dollars », a-t-il dit, « Je dirai que je ne t’ai pas vu. Quand tu passe­­ras le poste-fron­­tière, tu te débrouille­­ras tout seul. Je ne suis pas garde-fron­­tière. Je suis de la police de l’im­­mi­­gra­­tion. Mon boulot, c’est de t’at­­tra­­per et de te conduire là-bas. Voilà ce que tu achètes. Pour 300 dollars de plus, on peut peut-être arran­­ger la situa­­tion à la fron­­tière. »

Irlan a refermé la porte derrière moi. C’était le moment de lui grais­­ser la patte.

J’étais effrayé et désem­­paré, mais j’es­­sayais de ne pas le montrer. Je n’avais pas la somme qu’il deman­­dait. J’ai évalué la situa­­tion. J’avais 160 dollars en poche. Combien pouvais-je me permettre de dépen­­ser et pour ache­­ter quoi ? Irlan me fusillait du regard sans ciller. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Réflé­­chis vite. Est-ce que je dois te dénon­­cer ? » J’ai essayé de lui faire comprendre que mon argent était à l’ar­­rière, avec mes sacs, afin qu’il ne veuille pas qu’on règle la ques­­tion sur place. « Conti­­nuons vers la fron­­tière », ai-je fini par dire. Je ne voulais pas m’en­­ga­­ger à quoi que ce soit pour le moment, il fallait juste que je reste à bord du train. « D’ac­­cord, mon frère. Retourne t’as­­seoir, je revien­­drai te voir dans pas long­­temps. »

L’or­­di­­na­­teur

Pour me distraire de cette situa­­tion pénible, j’ai recom­­mencé à discu­­ter avec d’autres passa­­gers du train, dont la plupart étaient russes. La conver­­sa­­tion portait sur des compa­­rai­­sons : quel pays buvait le plus, lequel avait le plus de problèmes d’hé­­roïne et où y avait-il le plus de crimi­­na­­lité. « De nos jours, la plupart des gamins sont des imbé­­ciles », affir­­mait Anya, docto­­resse culti­­vée née au Kaza­­khs­­tan, qui vivait à présent à Saint-Péters­­bourg. « Dans le temps, la reli­­gion rendait les Kaza­­khs plus conser­­va­­teurs, mais avec la nouvelle écono­­mie ils se rattrapent en matière de dépra­­va­­tion. » Galina, la grand-mère d’Anya, trou­­vait absurde d’avoir créé une fron­­tière où il n’y en avait pas avant. Elle critiquait vive­­ment les régle­­men­­ta­­tions doua­­nières qui lui dictaient quelles saucisses elle avait le droit d’ap­­por­­ter chez sa fille.

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Galina et son sac de saucisses
Crédits : Peretz Partensky

Prochain arrêt, la fron­­tière. Je suis allé aux toilettes pour prépa­­rer mon pot-de-vin, four­­rant les billets dans ma poche pour pouvoir les atteindre sans avoir à donner trop d’in­­for­­ma­­tions. Quand je suis ressorti, les Kaza­­khs se prépa­­raient eux aussi. J’ai surpris un conduc­­teur de train ôter un panneau en métal situé entre les wagons pour cacher un gros sachet de saucisses. Il a vu que je le regar­­dais mais n’a rien dit. Irlan m’a fait signe qu’il était prêt. Je me suis rendu dans le petit compar­­ti­­ment situé au bout de la rame. Il l’avait réqui­­si­­tionné pour y établir son bureau et a refermé la porte derrière moi. C’était le moment de lui grais­­ser la patte. Pour Irlan, l’af­­faire compor­­tait deux tran­­sac­­tions : une desti­­née à l’apai­­se­­ment et une autre pour les gardes-fron­­tières. Je n’avais qu’un seul but : passer du côté russe, où mon visa était valide. On passe sa vie à s’y entraî­­ner : les situa­­tions de ce genre sont une oppor­­tu­­nité d’af­­fi­­ner ses compé­­tences en négo­­cia­­tions. « Je suis étudiant », lui ai-je dit. « Je voyage grâce à mes bourses, que j’éco­­no­­mise depuis des années. Je suis invité [un mot impor­­tant en Asie centrale] ici dans votre pays. J’es­­saie de retour­­ner sur ma terre natale [nostal­­gie sovié­­tique], dans la ville qui m’a vu naître où ma tante [figure fami­­liale et fémi­­nine impor­­tante] m’at­­tend. Je n’ai pas d’argent. »

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Une mosquée perdue dans la steppe
Crédits : Mark on the Move

Le prix a chuté de 400 dollars à 300, 200 et nous avons fini par nous entendre sur une somme que je possé­­dais réel­­le­­ment : 100 dollars. « Irlan, je vous donne cet argent pour ne plus avoir affaire à vous. Si je ne parviens par à traver­­ser la fron­­tière, pour une quel­­conque raison, vous n’au­­rez rien. C’est ce que j’achète. » Je lui ai tendu la main. « C’est une vraie poignée de main d’homme kazakh », ai-je ajouté. Irlan était perplexe. « Tu vois des femmes ici ? » Mais il m’a tout de même serré la main en préci­­sant : « Je ferai de mon mieux. » Il a pris mon passe­­port et m’a dit de retour­­ner m’as­­seoir et de dire aux gardes-fron­­tières qu’il était aux mains de la police de l’im­­mi­­gra­­tion. Le train s’est arrêté et les gardes-fron­­tières sont montés à bord. Ils ont confisqué les saucisses de Galina. « Vous faites ça à chaque fois ! » a-t-elle dit. Quand ils se sont postés devant moi, j’ai répété ce qu’Ir­­lan m’avait dit de dire. « C’est la police de l’im­­mi­­gra­­tion qui a mon passe­­port. » Ils ont tourné les talons. À leur retour, ils m’ont dit : « Prenez vos affaires et descen­­dez du train. » Ils m’ont fait descendre du wagon sans ména­­ge­­ment. Ces fois, mes suppli­­ca­­tions ne m’ont pas permis de rester à bord. Je me tenais sur la voie, décou­­ragé et délesté de 100 dollars en regar­­dant le train s’éloi­­gner. Irlan est apparu derrière moi. Lui aussi avait l’air décou­­ragé et il était sur le point de perdre 100 dollars : Il m’a tendu mon passe­­port, mon argent replié à l’in­­té­­rieur. « Je suis désolé. Le problème, c’est l’or­­di­­na­­teur ! L’or­­di­­na­­teur sait que ton visa a expiré. Ils ne peuvent pas te lais­­ser partir car l’or­­di­­na­­teur saura qu’ils l’ont fait. Malheu­­reu­­se­­ment, on doit suivre le proto­­cole. »

Le poste-fron­­tière

Les gardes-fron­­tières m’ont ordonné de porter mes affaires jusqu’à leurs quar­­tiers, un ensemble de cinq baraque­­ments perdus au milieu des steppes immenses. Ils voulaient que j’écrive des aveux. J’ai pris cela comme un exer­­cice de russe, que je n’avais plus étudié depuis mes sept ans. J’ai écrit en termes très géné­­raux, afin de me lais­­ser des options. Pour écrire ces « aveux », je me suis assis en face d’une fille qui pleu­­rait à chaudes larmes. Elle avait l’air fragile. Ses ongles rongés étaient vernis de noir et son cou et ses bras étaient couverts de bleus, qu’elle avait essayé de dissi­­mu­­ler avec du maquillage. ulyces-kazakhventure-03 Dans ce poste-fron­­tière reculé, j’ai remarqué un étrange schéma hiérar­­chique. D’après les insignes affi­­chés sur leurs épaules, il y avait un garde de chaque rang. Ça partait d’un type chétif portant un insigne vide et on grim­­pait progres­­si­­ve­­ment dans les éche­­lons : une flèche >, deux flèches >>, une étoile, deux étoiles et ainsi de suite jusqu’au chef, qui portait quatre étoiles. Le chef, c’était Ermek, ★★★★. Chaque garde de rang supé­­rieur était plus impo­­sant que ses subor­­donné-e-s. Ils auraient pu rentrer entiè­­re­­ment dans leur supé­­rieur, comme des matrio­­ch­­kas. Sauf Ermek. S’il avait eu un supé­­rieur, ils auraient fait face à un problème logis­­tique car tous les enca­­dre­­ments de porte auraient dû être agran­­dis. Il était immense et large d’épaules, pourvu d’un visage rond planté d’un nez rouge et variolé. Son sourire plein de dents en or lui donnait un air espiègle. Lorsque je lui ai présenté mes aveux, Ermek a remarqué mon stylo plume Lamy et m’a proposé de l’échan­­ger contre un crayon gris. « Je plai­­sante. » Rinat, ★★★, a passé en revue ma décla­­ra­­tion. Il était installé derrière un bureau légè­­re­­ment plus petit et faisait preuve de moins d’ar­­ro­­gance. Il avait l’air de ne pas se soucier de ce que j’avais écrit. Il a seule­­ment insisté pour que j’ajoute une phrase : « Je n’ai eu aucun problème et n’ai aucune plainte à formu­­ler quant à la manière dont les fonc­­tion­­naires du poste-fron­­tière de Kairak m’ont traité. » Je lui ai demandé pourquoi et Rinat m’a dit que c’était impor­­tant. J’ai réalisé que cette phrase me donnait un certain pouvoir, mais je n’étais pas bien sûr de la manière dont l’uti­­li­­ser. J’ai fini par me dire que Rinat n’al­­lait pas me rendre ma liberté en échange d’une phrase et j’ai accepté de l’écrire contre un repas, une copie des charges rete­­nues contre moi et une expli­­ca­­tion de ce qui allait m’ar­­ri­­ver ensuite.

À partir de ce moment-là, je suis devenu la mascotte de tout le dépar­­te­­ment de la police de l’im­­mi­­gra­­tion.

Rinat m’a expliqué les choses en détails et m’a montré la loi appli­­cable dans mon cas, qui requé­­rait jusqu’à 15 jours d’em­­pri­­son­­ne­­ment et une amende de 500 dollars pour le « crime » que j’avais commis. Il m’a informé que j’avais encore quelques heures à tuer avant d’être conduit au QG de la police de l’im­­mi­­gra­­tion à Kosta­­naï, qui se char­­ge­­rait de l’af­­faire. À l’heure du repas, les larmes de la jeune femme avaient un peu séché et elle était prête à parler. Elle m’a confié que son nom était Madina. Madina avait 18 ans et elle étudiait pour deve­­nir chef cuisi­­nière dans un lycée de Fedo­­rovka. La nuit précé­­dente, son petit ami l’avait violée en repré­­sailles : elle avait rompu avec lui après avoir subi un avor­­te­­ment. Couverte de bleus et de suçons, elle n’avait pas eu le courage de rentrer au pension­­nat de son lycée pour expliquer ce qui lui était arrivé cette nuit-là. Le direc­­teur surveillait étroi­­te­­ment les allées et venus des étudiants. Elle ne voulait parler à personne de son ex-petit ami et cela ne pouvait lui causer que davan­­tage de problèmes. Sa fugue n’était pas prépa­­rée : elle n’avait pas d’argent, pas de papiers, pas de vête­­ments de rechange, rien qu’un sac plein de maquillage et un télé­­phone sans char­­geur. Malgré tout, elle avait décidé ce matin-là qu’il valait mieux ça plutôt que de faire face au direc­­teur de l’école. Elle a acheté un billet pour passer la fron­­tière et elle est descen­­due du train en route. Elle marchait sur les rails en direc­­tion de la Russie quand les gardes l’ont attra­­pée. Main­­te­­nant qu’elle y avait réflé­­chi, elle était soula­­gée d’avoir été arrê­­tée et de passer du temps en compa­­gnie de quelqu’un qui l’écou­­tait. Elle avait besoin de racon­­ter son histoire. Elle m’a demandé de l’écou­­ter chan­­ter et de prendre des photos d’elle pour que je ne l’ou­­blie pas. Elle disait qu’elle allait s’en­­nuyer sans moi. Nous sommes sortis dans la cour où nous avons fait de l’exer­­cice en utili­­sant les poids des gardes-fron­­tières.

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La vue depuis le poste-fron­­tière
Crédits : Peretz Partensky

Quand j’ai demandé la permis­­sion d’al­­ler faire un tour, les gardes ont ri en ajou­­tant : « Du moment que tu ne vas pas trop loin. » La blague, c’est qu’il n’y avait pas grand-chose à voir aux alen­­tours. Des poulets en liberté pico­­rant une pile de déchets, un chien en colère qui s’étran­­glait au bout d’une laisse et un banc dans un parc, ombragé par un gros cham­­pi­­gnon en métal peint aux couleurs d’une amanite tue-mouches. C’était tout. Autour des baraques, la steppe plate s’éten­­dait dans toutes les direc­­tions. Les seuls reliefs géogra­­phiques étaient formés par les touffes d’herbe déco­­lo­­rée qui surgis­­saient ici et là, et par la centrale au char­­bon qui se dres­­sait dans le loin­­tain, à cheval sur la fron­­tière avec la Russie. Lorsque je suis revenu, Madina m’a raconté qu’un des gardes (★) lui avait donné un morceau de choco­­lat et lui avait demandé son numéro de télé­­phone. Il avait l’air très gentil, mais elle l’a acci­­den­­tel­­le­­ment surpris en train d’em­­bras­­ser une de ses collègues (>) peu après.

Les trois juges

En début d’après-midi, on m’a conduit dans la ville de Kosta­­naï, où j’ai été remis aux mains d’Ir­­lan. Il a immé­­dia­­te­­ment voulu savoir si j’avais parlé à qui que ce soit de notre petite inter­­ac­­tion finan­­cière. Après l’avoir convaincu que je n’avais rien dit à personne, il est devenu mon meilleur ami. À partir de ce moment-là, je suis devenu la mascotte de tout le dépar­­te­­ment de la police de l’im­­mi­­gra­­tion. Un offi­­cier a réécrit mes « aveux ». Il s’est creusé la tête avec ses collègues pour que j’ai l’air d’être le plus inno­cent possible. La dernière phrase a été rempla­­cée par la formule magique : « Je n’ai eu aucun problème et n’ai aucune plainte à formu­­ler quant à la manière dont les employés de la police de l’im­­mi­­gra­­tion de Kosta­­naï m’ont traité. » Un second offi­­cier a préparé l’ac­­cu­­sa­­tion offi­­cielle pronon­­cée contre moi. Lui aussi a demandé aux autres leur avis sur la formu­­la­­tion.

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Au centre, le chef de la police de Kosta­­naï
Crédits : Peretz Partensky

J’ai utilisé le télé­­phone portable d’un troi­­sième offi­­cier pour envoyer un SMS à ma tante à Ekate­­rin­­bourg. Elle se prépa­­rait sûre­­ment à me voir arri­­ver d’un instant à l’autre. Lorsqu’elle m’a rappelé, j’ai dû crier pour couvrir le vacarme que faisaient les offi­­ciers. « — Je ne suis pas près d’ar­­ri­­ver à la gare, j’ai été arrêté au Kaza­­khs­­tan. Je te dirai quand je serai libre. — Tu es où ? — À Kosta­­naï. — Où c’est, ça ? — Ils disent que tu peux le trou­­ver sur une grande carte ! » Sur ordre d’Ir­­lan, un quatrième agent a pris mon billet de train à moitié utilisé et mon passe­­port pour se rendre à la gare et obte­­nir le rembour­­se­­ment de la partie non-utili­­sée. (Il a réussi !) Irlan a insisté pour qu’il fasse en sorte d’ob­­te­­nir le plus d’argent possible. Il était devenu mon avocat et mon conseiller finan­­cier. « C’est un étudiant qui voyage grâce aux bourses qu’il a écono­­mi­­sées », a-t-il dit avant de se tour­­ner vers moi : « Il faut que tu gardes ton argent. » J’avais l’im­­pres­­sion de me trou­­ver dans une ruche et d’être la reine des abeilles. C’était touchant. La situa­­tion m’amu­­sait, mais je me deman­­dais ce qui allait m’ar­­ri­­ver. Je connais­­sais la peine maxi­­male pour ma trans­­gres­­sion, mais quelle était la peine mini­­mum et qui déci­­dait de ça ? Où se trou­­vait le tribu­­nal dont ils parlaient ? Qu’al­­lait-il se passer le lende­­main ? Où allais-je dormir ? Quand allais-je pouvoir passer en Russie ? Que devais-je dire à ma tante qui se faisait un sang d’encre ? « Relax », m’ont-ils répondu. Les choses allaient s’ar­­ran­­ger. J’au­­rais pu appe­­ler l’am­­bas­­sade améri­­caine, mais je savais d’ex­­pé­­rience que leur aide était souvent inutile et qu’elle aggra­­vait même parfois les choses. J’ai donc gardé cette carte dans mon jeu.

~

Quand le chef de la police est parti, Irlan et un ami ont demandé à ce qu’on me fasse sortir de cellule. Ils ont touché un mot aux autres, m’ont conduit dans le couloir et nous avons quitté le poste.

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Kosta­­naï en hiver
Crédits : DR

« Et si on allait boire une bière ? » a demandé Iryu­­khan. Il a ensuite demandé à Irlan s’il pouvait lui avan­­cer 1 000 tenge (un peu moins de 6 euros) jusqu’à son prochain salaire. À ce moment-là, les poli­­ciers avaient revêtu leurs tenues civiles. Nous sommes montés dans la voiture d’Iryu­­khan et avons fait un tour de la ville. Ils me montraient fière­­ment les monu­­ments, mais j’avais du mal à faire semblant de m’y inté­­res­­ser. « Le tribu­­nal est ouvert le samedi ? » ai-je demandé. « On essaiera de réveiller le juge et le procu­­reur. » « Comment ils vont prendre le fait d’être tirés du lit pour travailler le week-end ? Ça va les mettre en colère ? » « On essaiera de réveiller le juge clément. » « Le juge clément ? » Iryu­­khan m’a expliqué qu’il y avait trois juges. Les deux juges hommes, mieux valait ne pas les appe­­ler.

Le premier ne suppor­­tait pas les étran­­gers qui trans­­gres­­saient la loi kaza­­khe et l’autre ne suppor­­tait pas les étran­­gers tout court. Il valait mieux appe­­ler la femme. C’était elle, « le juge clément ». Il m’a dit de ne pas m’inquié­­ter. On ne pouvait rien faire pour le moment ; il nous restait juste à boire des bières et faire connais­­sance. Toujours inquiet pour mes finances, Irlan a acheté plusieurs litres de bière et du pois­­son fumé. Pour nous détendre, nous nous sommes instal­­lés dans le quar­­tier de déten­­tion pour mineurs, au fond de la gare, et nous avons mis les pieds sur la table. Irlan m’a fait promettre de ne rien dire de tout ça au chef de la police et il était ravi que je l’en assure. « N’ou­­blie jamais que tu as des amis au Kaza­­khs­­tan. » Il s’est avéré que nous avions le même âge et que nous étions nés tous deux en Union sovié­­tique. Cela l’a telle­­ment touché qu’il a failli verser une larme au moment du dernier toast, mais il s’est retenu. Il m’a dit qu’on devait partir. Je pour­­rais prendre une douche et passer la nuit à l’hô­­tel de la gare, mais ils garde­­raient mon passe­­port.

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La seule photo d’Ir­­lan qu’il m’a auto­­risé à prendre
Crédits : Peretz Partensky

Le lende­­main matin, Irlan était là de bonne heure. Il m’a payé le petit déjeu­­ner : café, yaourt et biscuits salés. Pour sauver les appa­­rences devant son supé­­rieur, il m’a remis en cellule. Iryu­­khan et le chef de la police sont arri­­vés à 7 h 30 tapantes. Ils ont plai­­santé sur l’es­­sence qu’ils écono­­mi­­se­­raient s’ils lais­­saient Irlan au poste. Lorsqu’ils ont vu qu’il avait terri­­ble­­ment envie de venir,  ils ont plai­­santé en disant qu’il devrait parti­­ci­­per pour l’es­­sence. Nous avons roulé 160 km jusqu’au tribu­­nal de Kara­­ba­­lyk. La voie ferrée était bordée par un paysage désolé.

En chemin, ils m’ont raconté un acci­dent survenu récem­­ment : le chauf­­feur d’un camion-citerne était telle­­ment ivre qu’il avait oublié qu’il tirait deux citernes d’es­­sence, en traver­­sant les rails alors qu’un train arri­­vait. Il a eu une fin flam­­boyante. Nous avons conduit jusqu’à Fedo­­rovka, où Madina devait proba­­ble­­ment encore dormir – elle avait été raccom­­pa­­gnée à son lycée la nuit précé­­dente. Il ressem­­blait à un bloc de parpaings, comme tous les bâti­­ments aux alen­­tours. Les poli­­ciers m’ont demandé ce que je pensais du Kaza­­khs­­tan, et avant que je n’ai la chance de répondre, le chef de la police m’a dit : « Regarde-nous bien parce que ça n’a rien à voir avec ce que c’était il y a dix ans. Si tu reviens dans dix ans de plus tu verras, on vivra comme des Arabes. »

Vasja

Au tribu­­nal de Kara­­ba­­lyk, le procu­­reur est arrivé le premier. Il avait 21 ans mais ressem­­blait à un ado. C’était sa première affaire. Il a expliqué qu’il était stagiaire au bureau du procu­­reur. Puis la juge a fait son entrée. Son nom était Hono­­rable SS Usenko, alias « le juge clément ». J’ai fait valoir mon droit à un inter­­­prète et à un avocat, et je me suis repré­­senté seul devant la cour.

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La salle d’au­­dience du tribu­­nal
Crédits : Peretz Partensky

J’ai parlé avec autant d’élo­quence et d’ob­­sé­quio­­sité que je pouvais, endos­­sant la respon­­sa­­bi­­lité de ce qui était arrivé tout en souli­­gnant mes nombreux efforts pour quit­­ter le pays au plus vite – ce qui n’au­­rait été qu’une ques­­tion d’heures. Je lui ai parlé de ma récente soute­­nance de docto­­rat et de mon long voyage à travers l’Asie centrale, de mon amour pour sa terre et pour l’hos­­pi­­ta­­lité de son peuple. J’ai évoqué mon pèle­­ri­­nage sur mes « terres ances­­trales », où ma tante s’inquié­­tait terri­­ble­­ment pour moi. J’ai souli­­gné le fait que j’avais jusqu’ici toujours, toujours respecté la loi. Enfin, du ton le plus sincère possible, je l’ai implo­­rée de se montrer clémente dans son juge­­ment, au nom de Barack Obama, de l’État de Cali­­for­­nie, d’Ar­­nold Schwar­­ze­­neg­­ger et de toute ma famille. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Même à mes oreilles, ça sonnait bien. Je parlais calme­­ment, d’une voix mesu­­rée et dans un russe plus appliqué que jamais. Je ne sais pas s’il était vrai­­ment néces­­saire de pronon­­cer un tel discours, mais le chef de la police m’a donné une tape amicale dans le dos quand j’ai terminé. La juge m’a remer­­cié et s’est tour­­née vers le procu­­reur, qui a lu les notes qu’il avait prépa­­rées. « Je requiers que le prévenu soit jugé coupable et condamné à un jour de prison et une amende de 500 dollars. » L’Ho­­no­­rable SS Usenko m’a demandé de quit­­ter la salle d’au­­dience. Les trois poli­­ciers et moi-mêmes nous sommes affa­­lés dans les cana­­pés du hall. Ils ont sorti leurs télé­­phones portables. Quand le procu­­reur a fini par sortir, les trois hommes l’ont inter­­­pellé. « Alors, elle a dit quoi ? »

« On va s’en­­nuyer sans toi ! » est la dernière chose que j’ai entendu dire Irlan.

Il faut mesu­­rer l’am­­pleur de ce qu’il se passait : j’étais l’ac­­cusé, assis avec trois offi­­ciers de police que je commençais à consi­­dé­­rer comme mes potes. Là-dessus, le chef de la police arrê­­tait un procu­­reur de 21 ans pour lui souti­­rer des infor­­ma­­tions et me les commu­­niquer. « Elle pour­­rait bien le lais­­ser partir », a dit le procu­­reur d’une voix neutre. Les poli­­ciers étaient parta­­gés. D’un côté ils étaient contents pour moi, mais de l’autre ils étaient un peu tristes de ne pas avoir eu le temps de me montrer plus de monu­­ments, de boire davan­­tage de bières et peut-être même d’al­­ler pêcher dimanche. La juge a rendu son verdict. Elle a expliqué son recours à l’or­­don­­nance 68, qui permet au juge de lais­­ser partir l’ac­­cusé avec un aver­­tis­­se­­ment verbal dans le cas où la sévé­­rité de la peine semble dispro­­por­­tion­­née au regard de la faute commise. J’étais offi­­ciel­­le­­ment libre. Irlan m’a convié à prendre un café et des éclairs au choco­­lat pour célé­­brer la bonne nouvelle, en atten­­dant que la décla­­ra­­tion de la juge soit retrans­­crite et offi­­ciel­­le­­ment enre­­gis­­trée. Ai-je besoin de le préci­­ser ? C’est lui qui invi­­tait. La juge a demandé à ce qu’on aver­­tisse le poste-fron­­tière de me lais­­ser passer. Mes trois nouveaux amis m’ont conduit à la gare de Kara­­ba­­lyk. Un bus était sur le point de partir. Pendant qu’Ir­­lan m’ache­­tait un billet pour Chelya­­binsk, en Russie, j’ai couru pour rete­­nir le bus. Tandis que je m’éloi­­gnais, les trois hommes me regar­­daient partir. « On va s’en­­nuyer sans toi ! » est la dernière chose que j’ai entendu dire Irlan.

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Dans le bus avec Vasja
Crédits : Peretz Partensky

Je me suis assis à côté d’un garde-fron­­tière qui allait prendre son tour de garde au poste-fron­­tière. Son nom était Vasja, et contrai­­re­­ment aux autres, il m’a laissé le prendre en photo. Il m’a parlé d’une de ses anciennes cama­­rades d’école qui était partie à San Fran­­cisco où elle avait épousé un Améri­­cain. « Elle a fait ce qu’il y avait de mieux à faire pour elle », dit-il, « et je ne la blâme pas. Mais le type auquel elle était fian­­cée au Kaza­­khs­­tan a complè­­te­­ment perdu la tête. » Il m’a dit son nom et, même s’il a insisté pour que je ne perde pas de temps avec ça, il m’a demandé : « Si jamais tu la vois à San Fran­­cisco, passe-lui le bonjour de la part de Vasja. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « I got arres­­ted in Kaza­­khs­­tan and repre­­sen­­ted myself in court », paru dans Medium. Couver­­ture : Le passage de la fron­­tière du Kaza­­khs­­tan et de la Russie.


COMMENT S’ENFUIR DE TRANSNISTRIE

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Hommes d’af­­faires véreux, poli­­ti­­ciens retors et gueules cassées en tous genres : les mésa­­ven­­tures d’un Améri­­cain trop curieux dans les entrailles de la Trans­­nis­­trie.

Ils s’y sont pris à quatre pour nous emme­­ner au commis­­sa­­riat. À travers les barreaux d’une des fenêtres, nous pouvions admi­­rer deux chiens en train de se beso­­gner dans la neige sale. L’autre fenêtre donnait sur le poste de comman­­de­­ment local, un cul de basse-fosse aux relents de pot-de-vin et de vieille côte­­lette. transnistrie-ulyces-01Les poli­­ciers du minis­­tère de l’In­­té­­rieur de Trans­­nis­­trie avaient de vraies gueules de durs, du genre de celles qu’on peut voir à Peli­­can Bay, côté déte­­nus. Il y a peu, c’était encore la guerre ici, la vraie. Ces types n’al­­laient sans doute pas tarder à nous poser des ques­­tions à propos des armes. « Nous avons reçu l’ordre de vous emme­­ner direc­­te­­ment à Tiras­­pol. » Le poli­­cier qui nous a dit ça avait de vilaines bajoues. Il a sorti le flingue qui pendait à sa hanche et a commencé à char­­ger son arme. On nous a parqués dans une voiture – « nous », c’est-à-dire le photo­­graphe Jonas Bendik­­sen et moi-même. Quelques instants plus tard, nous roulions à travers les rues de Dubă­­sari, filant le train d’une vieille Lada rouge cabos­­sée suppo­­sée déga­­ger des voies qui s’avé­­raient à peu près désertes. Ça n’a pas empê­­ché les flics de jouer de la sirène comme dans une série de mafieux russe, noyant nos doutes dans un gémis­­se­­ment lanci­­nant. Ils nous avaient pris à moins d’un kilo­­mètre de la fron­­tière : ça, c’était acquis. Pour le reste… Dans cet obscur avant-poste commu­­niste qu’on appelle la Trans­­nis­­trie, les faits sont glis­­sants, et se montrer évasif relève d’un droit fonda­­men­­tal.

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