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par Rachel Nuwer | 7 novembre 2014

Un matin de mai 2008, une équipe de biolo­gistes en plein travail sur le terrain à Bornéo s’ins­tal­laient pour déjeu­ner lorsqu’ils ont remarqué la présence fortuite d’un visi­teur à leurs côtés. Un curieux lézard, partiel­le­ment dissi­mulé par un tas de feuilles, les obser­vait en clignant des yeux depuis le lit d’un ruis­seau. Son corps ressem­blait à celui d’un dragon chinois et sa tête à celle d’un person­nage du Petit dino­saure.

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Le lézard sans oreilles de Bornéo
Lantha­no­tus borneen­sis
Crédits : Tsuyo­shi Shirawa

Un membre du groupe s’est levé pour aller le ramas­ser et les autres cher­cheurs ont pris quelques photos, mais ils s’en sont rapi­de­ment détour­nés, replaçant l’étrange créa­ture là où ils l’avaient trou­vée avant de retour­ner à leur assiette. « Aucun effort n’a été réalisé pour récu­pé­rer l’ani­mal, en partie car l’im­por­tance scien­ti­fique de cette décou­verte n’avait pas été plei­ne­ment mesu­rée, ont-ils écrit par la suite. Tandis que l’équipe se remet­tait en marche, un de ses membres a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule pour revoir le lézard, mais il avait disparu. » Ce n’est que plus tard qu’ils ont réalisé qu’ils avaient rencon­tré Lantha­no­tus borneen­sis, un reptile extrê­me­ment rare que certains experts appellent révé­ren­cieu­se­ment « le Saint Graal de l’her­pé­to­lo­gie ». Égale­ment connu sous l’ap­pel­la­tion de lézard sans oreilles de Bornéo, il ressemble beau­coup à une espèce vieille de 70 millions d’an­nées origi­naire de Mongo­lie, aujourd’­hui éteinte, et sa morpho­lo­gie est assez parti­cu­lière pour justi­fier qu’il ait sa propre branche dans l’arbre généa­lo­gique des lézards. Animal mysté­rieux et nocturne, il a été décrit pour la première fois en 1877, redé­cou­vert en 1963 et n’avait, jusqu’à ce que les cher­cheurs s’at­tablent pour déjeu­ner, jamais été vu depuis. Les biolo­gistes avaient conscience que cette décou­verte repré­sen­te­rait un inté­rêt non seule­ment pour les scien­ti­fiques, mais aussi pour les fervents collec­tion­neurs à travers le monde. « Il n’est pas exclu que les collec­tion­neurs ou les marchands de reptiles domes­tiques fassent mauvais usage » des coor­don­nées géogra­phiques révé­lant l’em­pla­ce­ment des lézards, écri­vaient les cher­cheurs. « C’est la raison pour laquelle nous ne divul­gue­rons pas les données [du système d’in­for­ma­tions géogra­phiques]. » Malgré cela, leur article compor­tait une carte sommaire ainsi que des infor­ma­tions détaillées sur le milieu où ils avaient décou­vert l’ani­mal. En l’es­pace d’un an, les lézards sans oreilles de Bornéo étaient en vente sur la Toile.

Trafic

De la même manière qu’In­ter­net est devenu le plus grand marché au monde pour la vente de produits légaux, ses méandres abritent un réseau floris­sant de biens et de services illé­gaux. Qu’il s’agisse d’alimen­ter la demande en matière d’ani­maux domes­tiques ou de mettre en rela­tion les ache­teurs et les personnes propo­sant toutes sortes de produits, des stimu­lants à base de corne de rhino­cé­ros aux espèces de tortues haute­ment mena­cées, Inter­net permet à la vente illé­gale d’ani­maux sauvages de pros­pé­rer comme jamais.

« Certaines des espèces les plus rares sur Terre sont commer­cia­li­sées sur Face­book. » — Craw­ford Allan

Ce commerce repré­sente le cinquième plus impor­tant marché de contre­bande, juste derrière les narco­tiques. Si l’on exclut la vente illé­gale du bois et de la pêche, il rappor­te­rait 10 milliards de dollars par an. Et ces ventes ont des consé­quences drama­tiques. D’après une étude récente du WWF, 52 % des popu­la­tions d’ani­maux sauvages à travers le monde ont disparu depuis 1970, la chasse exces­sive étant l’un des prin­ci­paux moteurs de ce déclin. L’étude stipule que dans le cas de certaines espèces, la vente illé­gale d’ani­maux sauvages repré­sente désor­mais la prin­ci­pale menace, à cause de la demande en très forte hausse pour certains animaux sauvages et produits d’ori­gine animale. Les éléphants et les rhino­cé­ros illus­trent tous deux cette situa­tion de manière frap­pante. De 1998 à 2011, la demande en ivoire – qui se vend aujourd’­hui envi­ron 2 200 dollars le kilo –, a augmenté de 300 %. En 2007, treize rhino­cé­ros ont été bracon­nés en Afrique du Sud ; en 2011, ce chiffre s’éle­vait à plus de mille. La corne de rhino­cé­ros, même si elle repré­sente l’équi­valent médi­cal d’une inges­tion d’ongles ou de cheveux, vaut de nos jours son pesant d’or : envi­ron 66 000 dollars le kilo. Si cette acti­vité conti­nue à ce rythme, les rhino­cé­ros seront éteints d’ici 2020. À cause de sa nature secrète, il est impos­sible de savoir dans quelles propor­tions ce commerce est faci­lité par Inter­net. On peut cepen­dant affir­mer que la majeure partie du commerce a une compo­sante en ligne, qu’il s’agisse de la mise en rela­tion entre ache­teurs et vendeurs, de la possi­bi­lité pour les marchands de sonder le marché à la recherche d’un nouveau produit d’ori­gine animale ou de l’éla­bo­ra­tion logis­tique d’une opéra­tion de contre­bande. « Quand nous avons commencé à enquê­ter sur ce sujet, nous avons bien­tôt mis en lumière une face cachée et très obscure des marchés en ligne », déclare Craw­ford Allan, direc­teur prin­ci­pal de TRAFFIC, un réseau de surveillance du commerce d’ani­maux sauvages. « Certaines des espèces les plus rares sur Terre sont commer­cia­li­sées sur Face­book. » Certains vendeurs ne savent pas qu’ils sont complices du commerce illé­gal d’ani­maux sauvages. Il y a jusqu’à 13 millions de dollars en ivoire qui circulent chaque année sur LiveAuc­tio­neers.com, mais d’après une étude récente, la grande majo­rité des entre­prises vendant cet ivoire est dans l’im­pos­si­bi­lité de véri­fier sa prove­nance, ce qui signi­fie proba­ble­ment qu’une bonne partie de la marchan­dise est illé­gale. « Le monde des enchères et de l’an­tiquité n’ima­gi­naient pas qu’ils posaient un problème, mais ces données montrent qu’ils jouent un rôle assez substan­tiel dans ce qui se passe », explique Anya Rushing, char­gée de campagne adjointe à l’In­ter­na­tio­nal Fund for Animal Welfare (IFAW), l’or­ga­nisme à but non lucra­tif qui a dirigé l’étude.

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Chiffres en date du 5 novembre 2014
Source : www.save­the­rhino.org
Crédits

Néan­moins, la plupart des personnes impliquées dans le commerce en ligne d’ani­maux sauvages sont des crimi­nels qui savent qu’ils violent la loi. Mais les auto­ri­tés char­gées de la faire appliquer à travers le monde possèdent rare­ment des divi­sions dédiées spécia­le­ment aux animaux sauvages, et jusqu’à très récem­ment, le commerce des animaux n’était pas perçu comme une prio­rité. « Ce devrait être à la police d’agir », soupire Allan. Mais pour l’heure, « c’est aux orga­nismes comme le nôtre de fure­ter, de vali­der l’in­for­ma­tion que nous trou­vons, de l’ana­ly­ser puis de la livrer aux auto­ri­tés sur un plateau. » Allan et les écolo­gistes de même sensi­bi­lité ont tendance à s’en prendre à ceux qui se situent au sommet de la chaîne alimen­taire du commerce d’ani­maux sauvages plutôt qu’aux petits joueurs qui font le sale travail sur le terrain. Des logi­ciels analy­tiques permettent aux agents de combi­ner diverses données – rensei­gne­ments, publi­ci­tés en ligne, adresses mail, numé­ros de télé­phone, plaques d’im­ma­tri­cu­la­tion et plus encore – pour consti­tuer une vue d’en­semble des réseaux et des parties impliquées. Dès qu’ils pensent avoir iden­ti­fié un meneur, ils trans­mettent leurs données aux auto­ri­tés. En fonc­tion de la loca­li­sa­tion géogra­phique du crimi­nel, il peut s’agir du US Fish and Wild­life Service, de la UK’s Natio­nal Wild­life Crime Unit, d’In­ter­pol ou d’autres insti­tu­tions. Il y a eu de grandes victoires. En 2012, des données récol­tées par l’IFAW en coopé­ra­tion avec le US Fish and Wild­life Service ont donné lieu à des accu­sa­tions à l’en­contre de plus de 150 personnes vendant un large éven­tail de produits, des peaux de tigres aux oiseaux vivants. Mais globa­le­ment, les marchands en ligne savent que les chances de se faire pincer sont rela­ti­ve­ment minces. Le dark Web – des parties cachées d’In­ter­net où les utili­sa­teurs opèrent souvent sous anony­mat complet pour vendre des armes, des drogues et de la pédo­por­no­gra­phie – ne comprend géné­ra­le­ment pas de produits d’ori­gine animale, selon une enquête qu’Al­lan a récem­ment menée avec l’aide d’un expert en rensei­gne­ments dans le domaine du terro­risme. Cela s’ex­plique car les vendeurs de produits illé­gaux d’ori­gine animale ne voient pas la néces­sité de se replier dans les recoins les plus obscurs du Web. Le manque­ment d’ap­pli­ca­tion de la loi fait qu’ils peuvent mener leurs acti­vi­tés ouver­te­ment, ou en utili­sant un simple langage cryp­tique – os de bœuf pour ivoire d’élé­phant, NQJ pour caca­toès noir à queue jaune, double moteur ou DM pour boas rouges des sables, quad pour tortue étoi­lée, T-shirt rayé pour peau de tigre – pour faire passer leurs marchan­dises en douce tout en déjouant les enquê­teurs et leurs algo­rithmes.

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Source : www.cites.org
Crédits

Allan et d’autres ont travaillé avec eBay, Google Shop­ping, Etsy et bien d’autres pour déter­mi­ner quels produits d’ori­gine animale peuvent et ne peuvent pas être propo­sés à la vente en ligne. eBay impose des restric­tions sur les animaux sauvages depuis plus d’une décen­nie – dont une inter­dic­tion concer­nant les animaux vivants – et les a récem­ment renfor­cées pour inclure l’ivoire. En 2012, Google a solli­cité TRAFFIC pour déve­lop­per un ensemble de règles concer­nant les produits d’ori­gine animale qui devraient ou ne devraient pas être auto­ri­sés sur Google Shop­ping. Ces règles ont été mises en place six mois plus tard. En 2013, Etsy leur a emboîté le pas en inter­di­sant les produits fabriqués à partir d’ivoire ou d’ani­maux sauvages mena­cés d’ex­tinc­tion. « Etsy a rencon­tré de sérieux problèmes pendant un certain temps, explique Allan. Il est souvent très diffi­cile pour ces entre­prises de vente en ligne de comprendre le problème et de se rendre compte que cela se passe sur leur terri­toire et qu’il s’agit d’un point impor­tant. Mais Etsy a fini par être à l’écoute et réagir. » Des sites de commerce en ligne chinois – où l’on trouve la plupart de la marchan­dise animale illé­gale – commencent eux aussi à réagir. En octobre, TRAFFIC a conso­lidé un nouvel accord pour inten­si­fier les campagnes anti-commerce d’ani­maux sauvages et la surveillance de l’ac­ti­vité illé­gale avec Alibaba, la plus grande entre­prise d’e-commerce au monde. Autre­fois, des produits tels que de l’ivoire jeune et mille bouteilles de vin d’os de tigre figu­raient sur les listings d’Ali­baba. « Cela repré­sente beau­coup pour nous, affirme Allan. Alibaba est le site de commerce en ligne en Asie, c’est énorme. » Ces efforts semblent avoir un impact : le nombre de publi­ci­tés en ligne chinoises réper­to­riant des griffes, des dents, des os et de la peau de tigre a dimi­nué de manière signi­fi­ca­tive depuis 2012, selon un rapport récent. Néan­moins, cela ne signi­fie pas pour autant que la vente n’est plus un problème. « Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai trouvé des personnes qui vendaient de l’ivoire sur eBay », affirme Allan. Le vendeur avait indiqué qu’il s’agis­sait d’une broche taillée en forme d’élé­phant – ne mention­nant à aucun moment l’ivoire –, mais Allan a deviné d’après l’ap­pa­rence du maté­riau qu’elle avait été fabriquée à partir de défenses d’élé­phant fraî­che­ment sculp­tées. « C’est un peu le jeu du chat et de la souris », déclare Wolf­gang Weber, direc­teur prin­ci­pal de la gestion mondiale de la régu­la­tion et de la poli­tique d’eBay. « Nous commençons par bloquer le terme “os de bœuf” et les vendeurs en choi­sissent un autre, comme “fauxi­voire”. » C’est pourquoi, explique-t-il, il ne sera jamais possible de parve­nir à mettre en place un système de détec­tion et de préven­tion en ligne effi­caces à 100 %.

Omerta

Quand Vincent Nijman, écolo­giste de la conser­va­tion à Oxford Brookes Univer­sity, a repéré des photos et des vidéos du lézard sans oreilles sur Face­book en 2013, il s’est immé­dia­te­ment rendu compte qu’il y avait un problème. Des recherches en ligne ont révélé que les lézards s’étaient d’abord retrou­vés au Japon, avant de se diri­ger vers l’Al­le­magne, l’Ukraine, la Répu­blique Tchèque, la France et le Royaume-Uni. Ces espèces ayant fait leur appa­ri­tion sur le marché très récem­ment, il est évident que tous les spéci­mens ont été préle­vés dans la nature – en Indo­né­sie, en Malai­sie ou peut-être à Brunei. Il y a plusieurs décen­nies, les trois pays ont mis en place des lois proté­geant de manière stricte les lézards sans oreilles – les bracon­niers s’ex­posent à une amende pouvant aller jusqu’à 8 600 dollars et cinq ans de prison. « Il est inter­dit de le captu­rer, il est inter­dit de le garder et il est inter­dit de l’ache­ter, explique Nijman. Et il est bien sûr inter­dit de l’ame­ner avec soi hors du pays. » Cepen­dant, tout cela n’a pas été suffi­sant pour empê­cher l’ex­ploi­ta­tion du lézard sur le marché des animaux de compa­gnie. Nijman estime qu’une centaine de lézards sauvages ont été illé­ga­le­ment expor­tés en contre­bande jusqu’à présent.

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Des lézards raris­simes en capti­vité
Neurer­gus kaiseri
Crédits : AJ Cann

Les animaux rares comme le lézard sans oreilles ont tendance à n’at­ti­rer qu’une sous-culture d’in­di­vi­dus collec­tion­nant des animaux exotiques. Comme les consom­ma­teurs de drogue, ces collec­tion­neurs ont un large éven­tail de choix : lézards, tortues, oiseaux ou mammi­fères. « Pour la plupart d’entre eux, collec­tion­ner les animaux les plus rares de la planète confine à l’ob­ses­sion patho­lo­gique », explique Allan. Aupa­ra­vant, les rassem­ble­ments annuels étaient le seul endroit où les collec­tion­neurs pouvaient rencon­trer d’autres passion­nés, mais Face­book, YouTube, ainsi que les forums et salons de chat en tous genres abritent une commu­nauté en ligne floris­sante de collec­tion­neurs qui peuvent désor­mais comman­der des animaux vivants avant même qu’ils ne soient collec­tés sur le terrain. Bien que personne ne connaisse le nombre exact de lézards sans oreilles en liberté, il est fort probable que l’es­pèce n’aille pas pour le mieux. Ces dernières années, les feux de forêt et la défo­res­ta­tion pour les besoins de l’agri­cul­ture et des plan­ta­tions ont décimé une bonne partie de l’aire de répar­ti­tion esti­mée du reptile. Si l’on ajoute à cela la pres­sion exer­cée sur le marché par les collec­tion­neurs impa­tients de réali­ser un profit rapide, les lézards sans oreilles sauvages pour­raient bien se diri­ger droit vers l’ex­tinc­tion. Le même scéna­rio s’est déroulé aupa­ra­vant, avec des résul­tats désas­treux. Quand la nouvelle est tombée, il y a plusieurs années, que des cher­cheurs avaient décou­vert une popu­la­tion de loris rouges et bleus, une espèce rare de perroquets vivant sur une petite île indo­né­sienne, tous les collec­tion­neurs de la planète spécia­li­sés en oiseaux devaient soudain en avoir un. « Tout le monde les a pris en chasse, ce qui les a virtuel­le­ment effa­cés de la nature presque du jour au lende­main », affirme Allan. De même, le Neurer­gus empe­reur – un amphi­bien aux couleurs vives dont les traits faciaux dessinent un sourire perma­nent – conti­nue à être menacé d’ex­tinc­tion. Il y a envi­ron cinq ans, on a appris qu’il avait été vu en Iran, et depuis, les marchands d’ani­maux domes­tiques ont entre­pris de l’ex­por­ter en contre­bande hors du pays via l’Azer­baïdjan. Les experts estiment que moins de mille repré­sen­tants de cette espèce survivent encore dans la nature.

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Un inter­naute pose avec un Lantha­no­tus borneen­sis
Japan Reptiles Show, 2014
Crédits : Face­book

Les marchands d’ani­maux domes­tiques contri­buent à l’ex­tinc­tion des animaux qu’ils prétendent adorer. Pour éluder ce para­doxe gênant, ces derniers affirment souvent que les animaux captu­rés à l’état sauvage sont en fait élevés en capti­vité. Cela les aide à contour­ner la loi et apaise égale­ment les ache­teurs, qui croient bien volon­tiers les marchands sur parole. « Il existe actuel­le­ment une vaste indus­trie du faux élevage en capti­vité », explique Nijman. Cepen­dant, étant établi que le lézard sans oreilles vient de la nature, son cas illustre de façon flagrante le problème du commerce des animaux domes­tiques. C’est pourquoi Nijman et un co-auteur ont rapi­de­ment publié un rapport détaillant ce qu’ils savent de ce commerce, avant que les collec­tion­neurs ne parviennent à élever les animaux en capti­vité, compliquant ainsi la partie. Depuis la mise en circu­la­tion de ce docu­ment, Nijman a remarqué que les vidéos et les publi­ci­tés sur les lézards sans oreilles étaient moins nombreuses. En effet, le BION Terra­rium Center de Kiev, en Ukraine, était impliqué dans l’enquête de Nijman, mais lorsqu’un repor­ter a posé des ques­tions à propos d’une vidéo YouTube que le centre avait postée, mettant en scène deux lézards sans oreilles, Dmitri Tkachev, son proprié­taire, a déclaré que la vidéo avait été filmée par un « parte­naire » du centre et que BION ne travaillait pas avec ces animaux. De même, un éleveur de geckos origi­naire de Cali­for­nie qui avait posté plusieurs photos et vidéos de sa rencontre avec des lézards sans oreilles au Japon a refusé de se pronon­cer sur le sujet, et mes ques­tions concer­nant une annonce en ligne pour des lézards sans oreilles « captifs de longue date », réper­to­riés à 10 000 dollars par un vendeur en Alle­magne, sont restées sans réponse.

Anti­hé­ros

Mais il est malgré tout un amou­reux des reptiles, Tsuyo­shi Shirawa, proprié­taire du iZoo de Shizuoka et ancien direc­teur de l’une des plus grandes entre­prises de vente en gros de reptiles du Japon, qui n’est pas avare de mots concer­nant son impli­ca­tion dans le commerce des lézards sans oreilles. Il a acheté son premier couple en avril 2013, et depuis sa collec­tion s’est étof­fée jusqu’à en comp­ter sept, dont plusieurs ont été impor­tés d’Al­le­magne et d’Au­triche. Shirawa est devenu une sorte de plaque tour­nante en matière d’in­for­ma­tions sur les lézards sans oreilles en capti­vité. « De nombreuses personnes recherchent ce lézard », affirme-t-il.

Les animaux élevés dans la cave ou le placard de leur proprié­taire souffrent souvent d’en­gor­ge­ment géné­tique.

Shirawa a pour objec­tif de deve­nir la première personne à élever ces animaux avec succès, mais il se défend avec viru­lence de toute velléité de les vendre. Au lieu de quoi il souhaite confier les lézards à des scien­ti­fiques. Il raconte que des cher­cheurs de l’Uni­ver­sité de Tokyo, de l’Uni­ver­sité de Shizuoka, de l’Uni­ver­sité muni­ci­pale de Nagoya, du Muséum natio­nal d’his­toire natu­relle à Paris et d’autres encore lui ont rendu visite ou l’ont contacté pour obte­nir des infor­ma­tions sur ses lézards sans oreilles, et il a même distri­bué quelques échan­tillons d’ADN. (Allan souligne que certains scien­ti­fiques peuvent se montrer tout aussi naïfs que les collec­tion­neurs – « Certaines fois, les univer­si­taires ne posent pas assez de ques­tions quant à l’ori­gine des spéci­mens » – ou, plus inquié­tant, « pensent qu’ils ne sont pas tenus de suivre les règles ».) Shirawa affirme néan­moins volon­tiers qu’il est heureux de colla­bo­rer avec quiconque l’ap­proche avec l’in­ten­tion de mener des recherches sérieuses. « Je tiens à faire profi­ter tout le monde des infor­ma­tions que je détiens, affirme-t-il. La préser­va­tion de cet animal est abso­lu­ment néces­saire, mais si nous ne savons rien de lui, nous n’ap­pren­drons jamais à l’éle­ver. » De son côté, Allan crie au scan­dale devant un tel raison­ne­ment. « J’ai moi-même rencon­tré beau­coup de ces indi­vi­dus, et certains d’entre eux sont parve­nus à se persua­der qu’ils étaient des héros de la préser­va­tion, dit-il. Ils affirment que la fin justi­fie les moyens – qu’ils font de la contre­bande d’ani­maux sauvages avec les meilleures inten­tions du monde et que, par consé­quent, ils devraient être trai­tés avec respect et applau­dis plutôt qu’en­voyés en prison. »

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Les animaux élevés dans la cave ou le placard de leur proprié­taire souffrent souvent d’en­gor­ge­ment géné­tique et risquent de trans­mettre des mala­dies exotiques aux popu­la­tions natives, s’ils venaient à être réin­tro­duits dans la nature. « La commu­nauté de l’éle­vage en capti­vité a l’im­pres­sion de rendre service, déclare Allan. Mais en réalité, ces personnes ne rendent service qu’à elles-mêmes et ne se soucient que de leur collec­tion et de leur porte­feuille. » Lorsque Shirawa, aujourd’­hui âgé de 45 ans, avait 20 ans, il a été pris en train d’es­sayer de passer en contre­bande au Japon près de 300 tortues et lézards mena­cés d’ex­tinc­tion en prove­nance d’Asie du Sud-Est. En 2007, il a été condamné à plus de deux ans de prison et à une amende de 15 330 dollars pour avoir affirmé que les tortues étoi­lées et les faux-gavials qui étaient en sa posses­sion avaient été élevés en capti­vité au Japon. « Je sais que ce que j’ai fait par le passé était déplo­rable, j’en ai vrai­ment honte et j’ai présenté mes excuses, dit-il. Mais aujourd’­hui j’ai changé : je ne suis pas hors-la-loi. J’aime passion­né­ment les reptiles et je cherche toujours à me trou­ver auprès d’eux, voilà tout. »

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Ses acti­vi­tés avec les lézards sans oreilles ne font pas partie « d’un trafic illé­gal », conti­nue-t-il, et tous les spéci­mens en sa posses­sion ont été enre­gis­trés auprès des auto­ri­tés locales au Japon. « J’ai demandé à mon gouver­ne­ment et il m’a dit que leur impor­ta­tion ne présen­tait pas de problème, car il ne s’agit pas d’une espèce CITES », dit-il, en faisant réfé­rence à la Conven­tion sur le commerce inter­na­tio­nal des espèces de faune et de flore sauvages mena­cées d’ex­tinc­tion – un accord passé entre 180 pays concer­nant les animaux pouvant ou ne pouvant pas être commer­cia­li­sés à l’in­ter­na­tio­nal. Nijman souligne cepen­dant que les inten­tions de l’In­do­né­sie, la Malai­sie et du Brunei sont claires : le commerce n’est pas auto­risé. « Et nous devons le respec­ter », dit-il. Si l’his­toire de Shirawa est vraie, alors le Japon, au moins, n’en a cure – ou n’est peut-être simple­ment pas au fait de ces lois. Pour éviter toute confu­sion, mani­fes­ta­tion d’igno­rance ou de paresse de la part des repré­sen­tants des douanes, Nijman insiste pour que la CITES ajoute le lézard sans oreilles à sa liste de protec­tion à haute prio­rité pour qu’il n’y ait plus de ques­tions à se poser sur la léga­lité du commerce. Mais il ne fait aucun doute, cepen­dant, que ce ne sera ensuite qu’une ques­tion de temps avant que le lézard sans oreilles ne soit affu­blé d’un nom de code pour échap­per aux auto­ri­tés, et l’enquête devra recom­men­cer à zéro. « C’est une course à l’ar­me­ment, conclue Allan. Les choses conti­nue­ront ainsi jusqu’à ce que la vie sauvage ne dispa­raisse tota­le­ment ou qu’un chan­ge­ment profond ne s’opère dans la demande et que les gens ne souhaitent plus ache­ter ce genre de produits. »


Traduit de l’an­glais par Marie-Audrey Espo­sito d’après l’ar­ticle « Extinct.com », paru dans News­week. Couver­ture : Deux rhino­cé­ros blancs. Créa­tion graphique par Ulyces.

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