par Rachel Nuwer | 7 novembre 2014

Un matin de mai 2008, une équipe de biolo­­gistes en plein travail sur le terrain à Bornéo s’ins­­tal­­laient pour déjeu­­ner lorsqu’ils ont remarqué la présence fortuite d’un visi­­teur à leurs côtés. Un curieux lézard, partiel­­le­­ment dissi­­mulé par un tas de feuilles, les obser­­vait en clignant des yeux depuis le lit d’un ruis­­seau. Son corps ressem­­blait à celui d’un dragon chinois et sa tête à celle d’un person­­nage du Petit dino­­saure.

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Le lézard sans oreilles de Bornéo
Lantha­­no­­tus borneen­­sis
Crédits : Tsuyo­­shi Shirawa

Un membre du groupe s’est levé pour aller le ramas­­ser et les autres cher­­cheurs ont pris quelques photos, mais ils s’en sont rapi­­de­­ment détour­­nés, replaçant l’étrange créa­­ture là où ils l’avaient trou­­vée avant de retour­­ner à leur assiette. « Aucun effort n’a été réalisé pour récu­­pé­­rer l’ani­­mal, en partie car l’im­­por­­tance scien­­ti­­fique de cette décou­­verte n’avait pas été plei­­ne­­ment mesu­­rée, ont-ils écrit par la suite. Tandis que l’équipe se remet­­tait en marche, un de ses membres a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule pour revoir le lézard, mais il avait disparu. » Ce n’est que plus tard qu’ils ont réalisé qu’ils avaient rencon­­tré Lantha­­no­­tus borneen­­sis, un reptile extrê­­me­­ment rare que certains experts appellent révé­­ren­­cieu­­se­­ment « le Saint Graal de l’her­­pé­­to­­lo­­gie ». Égale­­ment connu sous l’ap­­pel­­la­­tion de lézard sans oreilles de Bornéo, il ressemble beau­­coup à une espèce vieille de 70 millions d’an­­nées origi­­naire de Mongo­­lie, aujourd’­­hui éteinte, et sa morpho­­lo­­gie est assez parti­­cu­­lière pour justi­­fier qu’il ait sa propre branche dans l’arbre généa­­lo­­gique des lézards. Animal mysté­­rieux et nocturne, il a été décrit pour la première fois en 1877, redé­­cou­­vert en 1963 et n’avait, jusqu’à ce que les cher­­cheurs s’at­­tablent pour déjeu­­ner, jamais été vu depuis. Les biolo­­gistes avaient conscience que cette décou­­verte repré­­sen­­te­­rait un inté­­rêt non seule­­ment pour les scien­­ti­­fiques, mais aussi pour les fervents collec­­tion­­neurs à travers le monde. « Il n’est pas exclu que les collec­­tion­­neurs ou les marchands de reptiles domes­­tiques fassent mauvais usage » des coor­­don­­nées géogra­­phiques révé­­lant l’em­­pla­­ce­­ment des lézards, écri­­vaient les cher­­cheurs. « C’est la raison pour laquelle nous ne divul­­gue­­rons pas les données [du système d’in­­for­­ma­­tions géogra­­phiques]. » Malgré cela, leur article compor­­tait une carte sommaire ainsi que des infor­­ma­­tions détaillées sur le milieu où ils avaient décou­­vert l’ani­­mal. En l’es­­pace d’un an, les lézards sans oreilles de Bornéo étaient en vente sur la Toile.

Trafic

De la même manière qu’In­­ter­­net est devenu le plus grand marché au monde pour la vente de produits légaux, ses méandres abritent un réseau floris­­sant de biens et de services illé­­gaux. Qu’il s’agisse d’alimen­­ter la demande en matière d’ani­­maux domes­­tiques ou de mettre en rela­­tion les ache­­teurs et les personnes propo­­sant toutes sortes de produits, des stimu­­lants à base de corne de rhino­­cé­­ros aux espèces de tortues haute­­ment mena­­cées, Inter­­net permet à la vente illé­­gale d’ani­­maux sauvages de pros­­pé­­rer comme jamais.

« Certaines des espèces les plus rares sur Terre sont commer­­cia­­li­­sées sur Face­­book. » — Craw­­ford Allan

Ce commerce repré­­sente le cinquième plus impor­­tant marché de contre­­bande, juste derrière les narco­­tiques. Si l’on exclut la vente illé­­gale du bois et de la pêche, il rappor­­te­­rait 10 milliards de dollars par an. Et ces ventes ont des consé­quences drama­­tiques. D’après une étude récente du WWF, 52 % des popu­­la­­tions d’ani­­maux sauvages à travers le monde ont disparu depuis 1970, la chasse exces­­sive étant l’un des prin­­ci­­paux moteurs de ce déclin. L’étude stipule que dans le cas de certaines espèces, la vente illé­­gale d’ani­­maux sauvages repré­­sente désor­­mais la prin­­ci­­pale menace, à cause de la demande en très forte hausse pour certains animaux sauvages et produits d’ori­­gine animale. Les éléphants et les rhino­­cé­­ros illus­trent tous deux cette situa­­tion de manière frap­­pante. De 1998 à 2011, la demande en ivoire – qui se vend aujourd’­­hui envi­­ron 2 200 dollars le kilo –, a augmenté de 300 %. En 2007, treize rhino­­cé­­ros ont été bracon­­nés en Afrique du Sud ; en 2011, ce chiffre s’éle­­vait à plus de mille. La corne de rhino­­cé­­ros, même si elle repré­­sente l’équi­­valent médi­­cal d’une inges­­tion d’ongles ou de cheveux, vaut de nos jours son pesant d’or : envi­­ron 66 000 dollars le kilo. Si cette acti­­vité conti­­nue à ce rythme, les rhino­­cé­­ros seront éteints d’ici 2020. À cause de sa nature secrète, il est impos­­sible de savoir dans quelles propor­­tions ce commerce est faci­­lité par Inter­­net. On peut cepen­­dant affir­­mer que la majeure partie du commerce a une compo­­sante en ligne, qu’il s’agisse de la mise en rela­­tion entre ache­­teurs et vendeurs, de la possi­­bi­­lité pour les marchands de sonder le marché à la recherche d’un nouveau produit d’ori­­gine animale ou de l’éla­­bo­­ra­­tion logis­­tique d’une opéra­­tion de contre­­bande. « Quand nous avons commencé à enquê­­ter sur ce sujet, nous avons bien­­tôt mis en lumière une face cachée et très obscure des marchés en ligne », déclare Craw­­ford Allan, direc­­teur prin­­ci­­pal de TRAFFIC, un réseau de surveillance du commerce d’ani­­maux sauvages. « Certaines des espèces les plus rares sur Terre sont commer­­cia­­li­­sées sur Face­­book. » Certains vendeurs ne savent pas qu’ils sont complices du commerce illé­­gal d’ani­­maux sauvages. Il y a jusqu’à 13 millions de dollars en ivoire qui circulent chaque année sur LiveAuc­­tio­­neers.com, mais d’après une étude récente, la grande majo­­rité des entre­­prises vendant cet ivoire est dans l’im­­pos­­si­­bi­­lité de véri­­fier sa prove­­nance, ce qui signi­­fie proba­­ble­­ment qu’une bonne partie de la marchan­­dise est illé­­gale. « Le monde des enchères et de l’an­­tiquité n’ima­­gi­­naient pas qu’ils posaient un problème, mais ces données montrent qu’ils jouent un rôle assez substan­­tiel dans ce qui se passe », explique Anya Rushing, char­­gée de campagne adjointe à l’In­­ter­­na­­tio­­nal Fund for Animal Welfare (IFAW), l’or­­ga­­nisme à but non lucra­­tif qui a dirigé l’étude.

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Chiffres en date du 5 novembre 2014
Source : www.save­­the­­rhino.org
Crédits

Néan­­moins, la plupart des personnes impliquées dans le commerce en ligne d’ani­­maux sauvages sont des crimi­­nels qui savent qu’ils violent la loi. Mais les auto­­ri­­tés char­­gées de la faire appliquer à travers le monde possèdent rare­­ment des divi­­sions dédiées spécia­­le­­ment aux animaux sauvages, et jusqu’à très récem­­ment, le commerce des animaux n’était pas perçu comme une prio­­rité. « Ce devrait être à la police d’agir », soupire Allan. Mais pour l’heure, « c’est aux orga­­nismes comme le nôtre de fure­­ter, de vali­­der l’in­­for­­ma­­tion que nous trou­­vons, de l’ana­­ly­­ser puis de la livrer aux auto­­ri­­tés sur un plateau. » Allan et les écolo­­gistes de même sensi­­bi­­lité ont tendance à s’en prendre à ceux qui se situent au sommet de la chaîne alimen­­taire du commerce d’ani­­maux sauvages plutôt qu’aux petits joueurs qui font le sale travail sur le terrain. Des logi­­ciels analy­­tiques permettent aux agents de combi­­ner diverses données – rensei­­gne­­ments, publi­­ci­­tés en ligne, adresses mail, numé­­ros de télé­­phone, plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion et plus encore – pour consti­­tuer une vue d’en­­semble des réseaux et des parties impliquées. Dès qu’ils pensent avoir iden­­ti­­fié un meneur, ils trans­­mettent leurs données aux auto­­ri­­tés. En fonc­­tion de la loca­­li­­sa­­tion géogra­­phique du crimi­­nel, il peut s’agir du US Fish and Wild­­life Service, de la UK’s Natio­­nal Wild­­life Crime Unit, d’In­­ter­­pol ou d’autres insti­­tu­­tions. Il y a eu de grandes victoires. En 2012, des données récol­­tées par l’IFAW en coopé­­ra­­tion avec le US Fish and Wild­­life Service ont donné lieu à des accu­­sa­­tions à l’en­­contre de plus de 150 personnes vendant un large éven­­tail de produits, des peaux de tigres aux oiseaux vivants. Mais globa­­le­­ment, les marchands en ligne savent que les chances de se faire pincer sont rela­­ti­­ve­­ment minces. Le dark Web – des parties cachées d’In­­ter­­net où les utili­­sa­­teurs opèrent souvent sous anony­­mat complet pour vendre des armes, des drogues et de la pédo­­por­­no­­gra­­phie – ne comprend géné­­ra­­le­­ment pas de produits d’ori­­gine animale, selon une enquête qu’Al­­lan a récem­­ment menée avec l’aide d’un expert en rensei­­gne­­ments dans le domaine du terro­­risme. Cela s’ex­­plique car les vendeurs de produits illé­­gaux d’ori­­gine animale ne voient pas la néces­­sité de se replier dans les recoins les plus obscurs du Web. Le manque­­ment d’ap­­pli­­ca­­tion de la loi fait qu’ils peuvent mener leurs acti­­vi­­tés ouver­­te­­ment, ou en utili­­sant un simple langage cryp­­tique – os de bœuf pour ivoire d’élé­­phant, NQJ pour caca­­toès noir à queue jaune, double moteur ou DM pour boas rouges des sables, quad pour tortue étoi­­lée, T-shirt rayé pour peau de tigre – pour faire passer leurs marchan­­dises en douce tout en déjouant les enquê­­teurs et leurs algo­­rithmes.

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Source : www.cites.org
Crédits

Allan et d’autres ont travaillé avec eBay, Google Shop­­ping, Etsy et bien d’autres pour déter­­mi­­ner quels produits d’ori­­gine animale peuvent et ne peuvent pas être propo­­sés à la vente en ligne. eBay impose des restric­­tions sur les animaux sauvages depuis plus d’une décen­­nie – dont une inter­­­dic­­tion concer­­nant les animaux vivants – et les a récem­­ment renfor­­cées pour inclure l’ivoire. En 2012, Google a solli­­cité TRAFFIC pour déve­­lop­­per un ensemble de règles concer­­nant les produits d’ori­­gine animale qui devraient ou ne devraient pas être auto­­ri­­sés sur Google Shop­­ping. Ces règles ont été mises en place six mois plus tard. En 2013, Etsy leur a emboîté le pas en inter­­­di­­sant les produits fabriqués à partir d’ivoire ou d’ani­­maux sauvages mena­­cés d’ex­­tinc­­tion. « Etsy a rencon­­tré de sérieux problèmes pendant un certain temps, explique Allan. Il est souvent très diffi­­cile pour ces entre­­prises de vente en ligne de comprendre le problème et de se rendre compte que cela se passe sur leur terri­­toire et qu’il s’agit d’un point impor­­tant. Mais Etsy a fini par être à l’écoute et réagir. » Des sites de commerce en ligne chinois – où l’on trouve la plupart de la marchan­­dise animale illé­­gale – commencent eux aussi à réagir. En octobre, TRAFFIC a conso­­lidé un nouvel accord pour inten­­si­­fier les campagnes anti-commerce d’ani­­maux sauvages et la surveillance de l’ac­­ti­­vité illé­­gale avec Alibaba, la plus grande entre­­prise d’e-commerce au monde. Autre­­fois, des produits tels que de l’ivoire jeune et mille bouteilles de vin d’os de tigre figu­­raient sur les listings d’Ali­­baba. « Cela repré­­sente beau­­coup pour nous, affirme Allan. Alibaba est le site de commerce en ligne en Asie, c’est énorme. » Ces efforts semblent avoir un impact : le nombre de publi­­ci­­tés en ligne chinoises réper­­to­­riant des griffes, des dents, des os et de la peau de tigre a dimi­­nué de manière signi­­fi­­ca­­tive depuis 2012, selon un rapport récent. Néan­­moins, cela ne signi­­fie pas pour autant que la vente n’est plus un problème. « Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai trouvé des personnes qui vendaient de l’ivoire sur eBay », affirme Allan. Le vendeur avait indiqué qu’il s’agis­­sait d’une broche taillée en forme d’élé­­phant – ne mention­­nant à aucun moment l’ivoire –, mais Allan a deviné d’après l’ap­­pa­­rence du maté­­riau qu’elle avait été fabriquée à partir de défenses d’élé­­phant fraî­­che­­ment sculp­­tées. « C’est un peu le jeu du chat et de la souris », déclare Wolf­­gang Weber, direc­­teur prin­­ci­­pal de la gestion mondiale de la régu­­la­­tion et de la poli­­tique d’eBay. « Nous commençons par bloquer le terme “os de bœuf” et les vendeurs en choi­­sissent un autre, comme “fauxi­­voire”. » C’est pourquoi, explique-t-il, il ne sera jamais possible de parve­­nir à mettre en place un système de détec­­tion et de préven­­tion en ligne effi­­caces à 100 %.

Omerta

Quand Vincent Nijman, écolo­­giste de la conser­­va­­tion à Oxford Brookes Univer­­sity, a repéré des photos et des vidéos du lézard sans oreilles sur Face­­book en 2013, il s’est immé­­dia­­te­­ment rendu compte qu’il y avait un problème. Des recherches en ligne ont révélé que les lézards s’étaient d’abord retrou­­vés au Japon, avant de se diri­­ger vers l’Al­­le­­magne, l’Ukraine, la Répu­­blique Tchèque, la France et le Royaume-Uni. Ces espèces ayant fait leur appa­­ri­­tion sur le marché très récem­­ment, il est évident que tous les spéci­­mens ont été préle­­vés dans la nature – en Indo­­né­­sie, en Malai­­sie ou peut-être à Brunei. Il y a plusieurs décen­­nies, les trois pays ont mis en place des lois proté­­geant de manière stricte les lézards sans oreilles – les bracon­­niers s’ex­­posent à une amende pouvant aller jusqu’à 8 600 dollars et cinq ans de prison. « Il est inter­­­dit de le captu­­rer, il est inter­­­dit de le garder et il est inter­­­dit de l’ache­­ter, explique Nijman. Et il est bien sûr inter­­­dit de l’ame­­ner avec soi hors du pays. » Cepen­­dant, tout cela n’a pas été suffi­­sant pour empê­­cher l’ex­­ploi­­ta­­tion du lézard sur le marché des animaux de compa­­gnie. Nijman estime qu’une centaine de lézards sauvages ont été illé­­ga­­le­­ment expor­­tés en contre­­bande jusqu’à présent.

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Des lézards raris­­simes en capti­­vité
Neurer­­gus kaiseri
Crédits : AJ Cann

Les animaux rares comme le lézard sans oreilles ont tendance à n’at­­ti­­rer qu’une sous-culture d’in­­di­­vi­­dus collec­­tion­­nant des animaux exotiques. Comme les consom­­ma­­teurs de drogue, ces collec­­tion­­neurs ont un large éven­­tail de choix : lézards, tortues, oiseaux ou mammi­­fères. « Pour la plupart d’entre eux, collec­­tion­­ner les animaux les plus rares de la planète confine à l’ob­­ses­­sion patho­­lo­­gique », explique Allan. Aupa­­ra­­vant, les rassem­­ble­­ments annuels étaient le seul endroit où les collec­­tion­­neurs pouvaient rencon­­trer d’autres passion­­nés, mais Face­­book, YouTube, ainsi que les forums et salons de chat en tous genres abritent une commu­­nauté en ligne floris­­sante de collec­­tion­­neurs qui peuvent désor­­mais comman­­der des animaux vivants avant même qu’ils ne soient collec­­tés sur le terrain. Bien que personne ne connaisse le nombre exact de lézards sans oreilles en liberté, il est fort probable que l’es­­pèce n’aille pas pour le mieux. Ces dernières années, les feux de forêt et la défo­­res­­ta­­tion pour les besoins de l’agri­­cul­­ture et des plan­­ta­­tions ont décimé une bonne partie de l’aire de répar­­ti­­tion esti­­mée du reptile. Si l’on ajoute à cela la pres­­sion exer­­cée sur le marché par les collec­­tion­­neurs impa­­tients de réali­­ser un profit rapide, les lézards sans oreilles sauvages pour­­raient bien se diri­­ger droit vers l’ex­­tinc­­tion. Le même scéna­­rio s’est déroulé aupa­­ra­­vant, avec des résul­­tats désas­­treux. Quand la nouvelle est tombée, il y a plusieurs années, que des cher­­cheurs avaient décou­­vert une popu­­la­­tion de loris rouges et bleus, une espèce rare de perroquets vivant sur une petite île indo­­né­­sienne, tous les collec­­tion­­neurs de la planète spécia­­li­­sés en oiseaux devaient soudain en avoir un. « Tout le monde les a pris en chasse, ce qui les a virtuel­­le­­ment effa­­cés de la nature presque du jour au lende­­main », affirme Allan. De même, le Neurer­­gus empe­­reur – un amphi­­bien aux couleurs vives dont les traits faciaux dessinent un sourire perma­nent – conti­­nue à être menacé d’ex­­tinc­­tion. Il y a envi­­ron cinq ans, on a appris qu’il avait été vu en Iran, et depuis, les marchands d’ani­­maux domes­­tiques ont entre­­pris de l’ex­­por­­ter en contre­­bande hors du pays via l’Azer­­baïdjan. Les experts estiment que moins de mille repré­­sen­­tants de cette espèce survivent encore dans la nature.

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Un inter­­­naute pose avec un Lantha­­no­­tus borneen­­sis
Japan Reptiles Show, 2014
Crédits : Face­­book

Les marchands d’ani­­maux domes­­tiques contri­­buent à l’ex­­tinc­­tion des animaux qu’ils prétendent adorer. Pour éluder ce para­­doxe gênant, ces derniers affirment souvent que les animaux captu­­rés à l’état sauvage sont en fait élevés en capti­­vité. Cela les aide à contour­­ner la loi et apaise égale­­ment les ache­­teurs, qui croient bien volon­­tiers les marchands sur parole. « Il existe actuel­­le­­ment une vaste indus­­trie du faux élevage en capti­­vité », explique Nijman. Cepen­­dant, étant établi que le lézard sans oreilles vient de la nature, son cas illustre de façon flagrante le problème du commerce des animaux domes­­tiques. C’est pourquoi Nijman et un co-auteur ont rapi­­de­­ment publié un rapport détaillant ce qu’ils savent de ce commerce, avant que les collec­­tion­­neurs ne parviennent à élever les animaux en capti­­vité, compliquant ainsi la partie. Depuis la mise en circu­­la­­tion de ce docu­­ment, Nijman a remarqué que les vidéos et les publi­­ci­­tés sur les lézards sans oreilles étaient moins nombreuses. En effet, le BION Terra­­rium Center de Kiev, en Ukraine, était impliqué dans l’enquête de Nijman, mais lorsqu’un repor­­ter a posé des ques­­tions à propos d’une vidéo YouTube que le centre avait postée, mettant en scène deux lézards sans oreilles, Dmitri Tkachev, son proprié­­taire, a déclaré que la vidéo avait été filmée par un « parte­­naire » du centre et que BION ne travaillait pas avec ces animaux. De même, un éleveur de geckos origi­­naire de Cali­­for­­nie qui avait posté plusieurs photos et vidéos de sa rencontre avec des lézards sans oreilles au Japon a refusé de se pronon­­cer sur le sujet, et mes ques­­tions concer­­nant une annonce en ligne pour des lézards sans oreilles « captifs de longue date », réper­­to­­riés à 10 000 dollars par un vendeur en Alle­­magne, sont restées sans réponse.

Anti­­hé­­ros

Mais il est malgré tout un amou­­reux des reptiles, Tsuyo­­shi Shirawa, proprié­­taire du iZoo de Shizuoka et ancien direc­­teur de l’une des plus grandes entre­­prises de vente en gros de reptiles du Japon, qui n’est pas avare de mots concer­­nant son impli­­ca­­tion dans le commerce des lézards sans oreilles. Il a acheté son premier couple en avril 2013, et depuis sa collec­­tion s’est étof­­fée jusqu’à en comp­­ter sept, dont plusieurs ont été impor­­tés d’Al­­le­­magne et d’Au­­triche. Shirawa est devenu une sorte de plaque tour­­nante en matière d’in­­for­­ma­­tions sur les lézards sans oreilles en capti­­vité. « De nombreuses personnes recherchent ce lézard », affirme-t-il.

Les animaux élevés dans la cave ou le placard de leur proprié­­taire souffrent souvent d’en­­gor­­ge­­ment géné­­tique.

Shirawa a pour objec­­tif de deve­­nir la première personne à élever ces animaux avec succès, mais il se défend avec viru­­lence de toute velléité de les vendre. Au lieu de quoi il souhaite confier les lézards à des scien­­ti­­fiques. Il raconte que des cher­­cheurs de l’Uni­­ver­­sité de Tokyo, de l’Uni­­ver­­sité de Shizuoka, de l’Uni­­ver­­sité muni­­ci­­pale de Nagoya, du Muséum natio­­nal d’his­­toire natu­­relle à Paris et d’autres encore lui ont rendu visite ou l’ont contacté pour obte­­nir des infor­­ma­­tions sur ses lézards sans oreilles, et il a même distri­­bué quelques échan­­tillons d’ADN. (Allan souligne que certains scien­­ti­­fiques peuvent se montrer tout aussi naïfs que les collec­­tion­­neurs – « Certaines fois, les univer­­si­­taires ne posent pas assez de ques­­tions quant à l’ori­­gine des spéci­­mens » – ou, plus inquié­­tant, « pensent qu’ils ne sont pas tenus de suivre les règles ».) Shirawa affirme néan­­moins volon­­tiers qu’il est heureux de colla­­bo­­rer avec quiconque l’ap­­proche avec l’in­­ten­­tion de mener des recherches sérieuses. « Je tiens à faire profi­­ter tout le monde des infor­­ma­­tions que je détiens, affirme-t-il. La préser­­va­­tion de cet animal est abso­­lu­­ment néces­­saire, mais si nous ne savons rien de lui, nous n’ap­­pren­­drons jamais à l’éle­­ver. » De son côté, Allan crie au scan­­dale devant un tel raison­­ne­­ment. « J’ai moi-même rencon­­tré beau­­coup de ces indi­­vi­­dus, et certains d’entre eux sont parve­­nus à se persua­­der qu’ils étaient des héros de la préser­­va­­tion, dit-il. Ils affirment que la fin justi­­fie les moyens – qu’ils font de la contre­­bande d’ani­­maux sauvages avec les meilleures inten­­tions du monde et que, par consé­quent, ils devraient être trai­­tés avec respect et applau­­dis plutôt qu’en­­voyés en prison. »

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Les animaux élevés dans la cave ou le placard de leur proprié­­taire souffrent souvent d’en­­gor­­ge­­ment géné­­tique et risquent de trans­­mettre des mala­­dies exotiques aux popu­­la­­tions natives, s’ils venaient à être réin­­tro­­duits dans la nature. « La commu­­nauté de l’éle­­vage en capti­­vité a l’im­­pres­­sion de rendre service, déclare Allan. Mais en réalité, ces personnes ne rendent service qu’à elles-mêmes et ne se soucient que de leur collec­­tion et de leur porte­­feuille. » Lorsque Shirawa, aujourd’­­hui âgé de 45 ans, avait 20 ans, il a été pris en train d’es­­sayer de passer en contre­­bande au Japon près de 300 tortues et lézards mena­­cés d’ex­­tinc­­tion en prove­­nance d’Asie du Sud-Est. En 2007, il a été condamné à plus de deux ans de prison et à une amende de 15 330 dollars pour avoir affirmé que les tortues étoi­­lées et les faux-gavials qui étaient en sa posses­­sion avaient été élevés en capti­­vité au Japon. « Je sais que ce que j’ai fait par le passé était déplo­­rable, j’en ai vrai­­ment honte et j’ai présenté mes excuses, dit-il. Mais aujourd’­­hui j’ai changé : je ne suis pas hors-la-loi. J’aime passion­­né­­ment les reptiles et je cherche toujours à me trou­­ver auprès d’eux, voilà tout. »

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Ses acti­­vi­­tés avec les lézards sans oreilles ne font pas partie « d’un trafic illé­­gal », conti­­nue-t-il, et tous les spéci­­mens en sa posses­­sion ont été enre­­gis­­trés auprès des auto­­ri­­tés locales au Japon. « J’ai demandé à mon gouver­­ne­­ment et il m’a dit que leur impor­­ta­­tion ne présen­­tait pas de problème, car il ne s’agit pas d’une espèce CITES », dit-il, en faisant réfé­­rence à la Conven­­tion sur le commerce inter­­­na­­tio­­nal des espèces de faune et de flore sauvages mena­­cées d’ex­­tinc­­tion – un accord passé entre 180 pays concer­­nant les animaux pouvant ou ne pouvant pas être commer­­cia­­li­­sés à l’in­­ter­­na­­tio­­nal. Nijman souligne cepen­­dant que les inten­­tions de l’In­­do­­né­­sie, la Malai­­sie et du Brunei sont claires : le commerce n’est pas auto­­risé. « Et nous devons le respec­­ter », dit-il. Si l’his­­toire de Shirawa est vraie, alors le Japon, au moins, n’en a cure – ou n’est peut-être simple­­ment pas au fait de ces lois. Pour éviter toute confu­­sion, mani­­fes­­ta­­tion d’igno­­rance ou de paresse de la part des repré­­sen­­tants des douanes, Nijman insiste pour que la CITES ajoute le lézard sans oreilles à sa liste de protec­­tion à haute prio­­rité pour qu’il n’y ait plus de ques­­tions à se poser sur la léga­­lité du commerce. Mais il ne fait aucun doute, cepen­­dant, que ce ne sera ensuite qu’une ques­­tion de temps avant que le lézard sans oreilles ne soit affu­­blé d’un nom de code pour échap­­per aux auto­­ri­­tés, et l’enquête devra recom­­men­­cer à zéro. « C’est une course à l’ar­­me­­ment, conclue Allan. Les choses conti­­nue­­ront ainsi jusqu’à ce que la vie sauvage ne dispa­­raisse tota­­le­­ment ou qu’un chan­­ge­­ment profond ne s’opère dans la demande et que les gens ne souhaitent plus ache­­ter ce genre de produits. »


Traduit de l’an­­glais par Marie-Audrey Espo­­sito d’après l’ar­­ticle « Extinct.com », paru dans News­­week. Couver­­ture : Deux rhino­­cé­­ros blancs. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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