par Román Iucht | 10 octobre 2014

Sous la houlette de l’en­­traî­­neur José Yudica, le Newell’s était consi­­déré par tous comme l’une des meilleures équipes d’Ar­­gen­­tine de la fin des années 1990. Vice-cham­­pion en 1986 et 1987, derrière River et Rosa­­rio Central, l’équipe était aussi parve­­nue en finale de la Copa Liber­­ta­­dores de 1988, rempor­­tée par le Nacio­­nal de Monte­­vi­­déo. Ce cycle glorieux attei­­gnit son apogée avec l’ob­­ten­­tion du titre de cham­­pion natio­­nal la même année. L’équipe de Yudica propo­­sait un jeu agréable à regar­­der, effi­­cace et dans le plus pur respect de la tradi­­tion leprosa (En Argen­­tine, Newell’s est surnommé « La Lepra », ndt). Armando Botti, président du club dans les années 1970, moder­­nisa les struc­­tures du Newell’s et enri­­chit l’ef­­fec­­tif avec des joueurs sensibles aux valeurs locales. Grâce à son action, tous les joueurs de l’équipe de Yudica étaient origi­­naires du centre de forma­­tion. Cepen­­dant, la dernière saison de la décen­­nie n’of­­frit aucun résul­­tat posi­­tif. L’ère Piojo Yudica était sur le point de s’ache­­ver et un grand chan­­ge­­ment allait adve­­nir.

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Monu­­ment natio­­nal au drapeau
Pano­­rama de Rosa­­rio
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L’heure de vérité

Après avoir arpenté le pays en quête de nouveaux talents, Marcelo Bielsa était fina­­le­­ment prêt à fran­­chir le cap. Son mentor foot­­bal­­lis­­tique, Jorge Griffa, savait qu’il allait perdre son meilleur assis­­tant pour une bonne cause. Carlos Altieri, ami du « Loco » et diri­­geant du Newell’s à l’époque, était à l’ori­­gine de la campagne menée en faveur du jeune entraî­­neur, à laquelle adhé­­rèrent d’autres membres de la direc­­tion. « Bielsa doit être l’en­­traî­­neur. Il a les quali­­tés, il bosse dur et c’est un enfant de la maison… Que faut-il de plus pour qu’on lui donne sa chance ? » répé­­tait-il à quiconque voulait l’en­­tendre. Le pari était lancé et après une partie de saison infruc­­tueuse, la direc­­tion n’avait pas droit à l’er­­reur. Le timing était déli­­cat : après cette mauvaise passe, la zone de relé­­ga­­tion n’était plus très loin et il avait l’obli­­ga­­tion de dispu­­ter le haut du tableau. Bielsa était le nom idéal pour succé­­der à Yudica. Il connais­­sait la plupart des jeunes joueurs et il était atta­­ché au club. Il était prêt à mourir pour cette oppor­­tu­­nité. Outre le jeune entraî­­neur de la maison, les diri­­geants songeaient à deux autres candi­­dats pour le poste : Reinaldo Carlos Merlo et Humberto Zucca­­relli.


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Bielsa au Newell’s Old Boys
Titu­­laire de 1976 à 1978

Bielsa fut reçu en premier. Le premier entre­­tien eut lieu dans le bureau de Delqis Boeris, l’un des hommes forts du club. Aux côtés de Boeris se trou­­vaient Vicente Tasca et le tréso­­rier Raul Olive­­ros, dont l’aval serait déci­­sif sur le choix final. Bielsa montra qu’il était prêt à prendre les rênes de l’équipe première. Durant une heure, il expliqua les grandes lignes de son projet et mit en avant son idée-clé : l’ef­­fec­­tif devait retrou­­ver sa moti­­va­­tion en faisant preuve d’hu­­mi­­lité et en multi­­pliant les efforts. Pour commen­­cer, il exposa sa volonté de mettre fin aux rési­­dences dans les hôtels de luxe. Son discours plein de passion et d’en­­thou­­siasme ravit les diri­­geants. À la fin de la réunion, Olive­­ros était abasourdi. « Celui-là est un phéno­­mène, il faut que ce soit lui », dit-il à Altieri. Afin de respec­­ter le proto­­cole, Olive­­ros et les autres diri­­geants se réunirent avec les deux autres candi­­dats, mais leur choix était déjà fait : le nouvel entraî­­neur devait être Bielsa. À l’in­­té­­rieur du club, on préfé­­rait aussi El Loco. Pablo D’An­­gelo, actuel­­le­­ment entraî­­neur de basket de la Ligue Natio­­nale argen­­tine et à l’époque direc­­teur spor­­tif du Newell’s, avait l’ha­­bi­­tude de prendre des cafés avec Bielsa au bar de Doña Nelly. Ils parlaient de leurs projets de vie, dont leur volonté d’ar­­rê­­ter la ciga­­rette à l’aide d’un trai­­te­­ment au laser qui était, selon les rumeurs, très effi­­cace. D’An­­gelo ne put influen­­cer le choix de la direc­­tion mais paria sur lui : « J’étais au courant de tout ce qu’il se passait car, comme je n’étais pas dans le foot­­ball, on me parlait de tout sans problème. Ensuite, je mettais Marcelo au courant de ce qu’en­­vi­­sa­­geait la direc­­tion. J’ai parié un dîner avec lui et Altieri qu’il allait être engagé et il m’a dit que si j’avais raison, il me paie­­rait deux restos. Je ne lui ai jamais demandé de respec­­ter sa promesse, l’im­­por­­tant était d’être témoin de son bonheur. » Bien que le jeune entraî­­neur rêvât d’être à la tête d’une équipe de Première Divi­­sion, il impo­­sait tout de même une condi­­tion : Carlos Picerni devait être son adjoint. Certains diri­­geants n’en étaient pas convain­­cus et préfé­­raient Lito Isabella, un autre entraî­­neur des équipes de jeunes plus expé­­ri­­menté et plus à même d’équi­­li­­brer le staff tech­­nique. Mais la présence de Picerni n’était pas négo­­ciable aux yeux de Bielsa. « Marcelo, tu es fou, prends le poste et laisse-moi avec les jeunes ! Je m’en sors à merveille », disait Picerni. Le début de l’his­­toire remon­­tait à 1984, lorsque Picerni avait quitté le Newell’s pour Sarmiento de Junin tandis que Marcelo lui avait proposé de travailler avec lui. Quelques mois plus tard, Picerni dut rentrer à Rosa­­rio et aban­­don­­ner le foot­­ball profes­­sion­­nel à cause d’un drame fami­­lial. Les deux hommes suivirent alors ensemble la forma­­tion d’en­­traî­­neur et se lièrent d’ami­­tié. Bien qu’ils abor­­daient plusieurs sujets de conver­­sa­­tion lors des voyages entre Rosa­­rio et Grana­­dero Baigor­­ria à bord de la Citroën de Marcelo, El Loco voulait systé­­ma­­tique­­ment que son ami lui confie son senti­­ment face à la tragé­­die, sur le fait de devoir recom­­men­­cer sa vie à l’âge de trente ans. Un jour, Bielsa lui demanda en pensant à l’ave­­nir : « — Si jamais je deviens entraî­­neur de l’équipe première, tu voudras être mon adjoint ? — Marcelo, il est peu probable que cela arrive un jour… Comme joueur, tu n’as pas marqué l’his­­toire ! — Ce n’est pas la ques­­tion que je t’ai posée. Tu voudras être mon adjoint ou pas ? — Bien sûr, comment pour­­rais-je ne pas te suivre ?! » Merlo et Zucca­­relli furent écar­­tés de la course au poste. Et même si, lors de la dernière réunion chez le président Mario Garcia Eyrea, ce dernier ajouta à la liste des candi­­dats le nom d’Eduardo Solari, on dési­­gna fina­­le­­ment Marcelo Bielsa comme nouvel entraî­­neur de l’équipe première du Newell’s. Bielsa devait natu­­rel­­le­­ment faire appel à un prépa­­ra­­teur physique pour réali­­ser son travail. On choi­­sit Jorge Castelli, dont l’ex­­pé­­rience à Boca Junior l’avait conduit à travailler aux côtés de Juan Carlos Lorenzo lors des titres des Liber­­ta­­dores de 1977 et 1978, et de la Coupe Inter­­con­­ti­­nen­­tale rempor­­tée face au Borus­­sia Mönchen­­glad­­bach.

« Nous avons presque atteint la tren­­taine et nous n’avons rien fait de notre vie. »

Bielsa le retrouva à San Pedro, une province de Buenos Aires, et lui annonça sa volonté de l’in­­clure dans son projet. Castelli accepta et se joignit au staff tech­­nique. Il exer­­ce­­rait par la suite un rôle fonda­­men­­tal, car Bielsa ne souhai­­tait s’oc­­cu­­per que de l’as­­pect tactique. Lorque Bielsa lui parla des joueurs de l’ef­­fec­­tif, Castelli fut surpris. « — Quels joueurs penses-tu recru­­ter, Marcelo ? Des types expé­­ri­­men­­tés, je suppo­­se… — Non, pas du tout. Ma char­­nière centrale sera compo­­sée de Gamboa et Pochet­­tino. — Mais ils n’ont même pas 20 ans ! On voudra les tuer, ils ne vont pas tenir long­­temps. — Reste tranquille et fais-moi confiance. Je connais ces garçons. Je les forme depuis les divi­­sions infé­­rieures. Je leur fais confiance. » Il avait connu Franco, Berizzo, Gamboa et Ruffini lorsqu’ils n’étaient que des gamins. Saldaña et Zamora avaient eux aussi sa confiance. Il allait cepen­­dant devoir établir les premiers rapports avec Martino, Scoponi et Llop. Restant fidèle sa poli­­tique d’aus­­té­­rité, Bielsa n’in­­diqua que le nom de Gabriel Batis­­tuta à ses diri­­geants. L’avant-centre traver­­sait une mauvaise passe à River Plate, mais Bielsa le connais­­sait de longue date. Cepen­­dant, les négo­­cia­­tions n’abou­­tirent pas et le Gabi­­gol rejoi­­gnit Boca Juniors. À sa place, Ariel Bondrini arriva de Platense pour renfor­­cer l’at­­taque. Quelques années plus tôt, Bielsa avait eu une conver­­sa­­tion mémo­­rable avec son frère Rafael, à peine rentré d’exil, au cours de laquelle il lui avait confié avec amer­­tume : « Nous avons tous les deux presque atteint la tren­­taine et nous n’avons rien fait de notre vie. » Après des années de sacri­­fices et en misant tout sur le foot­­ball, la voie s’ou­­vrait au cadet des deux frères. Le défi allait être de taille.

Retour au lycée

« Je tiens à souli­­gner qu’il vaut mieux être pres­­ti­­gieux que popu­­laire, que le parcours qui nous mène quelque part est bien plus impor­­tant que le succès espéré, que les faits sont plus signi­­fi­­ca­­tifs que les mots, que démon­­trer est plus impor­­tant que parler, qu’il faut ouvrir la voie à tout ce qui nour­­rit ce qu’il y a de noble en nous, et éviter ce qui stimule nos instincts les plus mesquins. » Comment faire pour deman­­der à un joueur de litté­­ra­­le­­ment se tuer sur le terrain alors qu’il regar­­dait la télé­­vi­­sion dans la chambre d’un hôtel cinq étoiles quelques minutes plus tôt ?

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Le QG du Newell’s
Liceo Aero­­nau­­tico De Funes

La ques­­tion lais­­sait sous-entendre une idée majeure : pour obte­­nir le maxi­­mum d’un joueur, Bielsa était d’avis qu’il fallait le priver de tous les luxes auxquels il était habi­­tué. Il fallait redon­­ner de l’hu­­mi­­lité à l’équipe qu’il avait prise en charge et profi­­ter du contexte. À peine arrivé, il orga­­nisa une excur­­sion dans le nord du pays au cours de laquelle l’équipe joua plusieurs matchs amicaux et se logea dans des hôtels bas de gamme. L’in­­ten­­tion initiale était de ne dispu­­ter qu’un seul match, mais de nombreuses invi­­ta­­tions prolon­­gèrent la tour­­née. À Inge­­nio Ledesma, le Newell’s fit face à l’At­­lé­­tico dans un match marqué par les débuts d’un joueur qui portait le numéro dix et acquer­­rait quelque renom­­mée plus tard : Ariel Ortega. En arri­­vant au village la veille de la rencontre, à 23 h 30 sans avoir dîné, les joueurs apprirent que le dernier loge­­ment dispo­­nible était une humble pension. Dans le mini­­bus, ils atten­­dirent Bielsa et Castelli qui étaient descen­­dus inspec­­ter les lieux. Épou­­van­­tés, ils voulaient fuir, mais l’en­­traî­­neur les rassem­­bla au fond du véhi­­cule et prit les devants : son choix était fait. « Bon, les gars, avec le prépa­­ra­­teur on a jeté un coup d’œil à l’en­­droit, les chambres sont vrai­­ment modestes. Il n’y a que deux possi­­bi­­li­­tés : soit on s’en va, soit on reste… Donc, on reste ! » L’une des premières déci­­sions que prit Bielsa fut donc de chan­­ger d’hé­­ber­­ge­­ment, troquant l’Hô­­tel Presi­­dente contre le Lycée mili­­taire aéro­­nau­­tique de Funes, un endroit plus adapté à sa manière de penser au sein duquel l’équipe suivit l’en­­traî­­ne­­ment inten­­sif que requé­­rait le haut niveau. Le lieu était austère, mais avec l’aide de Carlos Altieri, on l’adapta pour accueillir l’ef­­fec­­tif d’une équipe de foot­­ball profes­­sion­­nelle. Il occupa une aile du lycée dans laquelle on aména­­gea un secteur privé pour les joueurs. On installa l’air condi­­tionné dans chaque chambre, ainsi qu’un système de calé­­fac­­tion pour suppor­­ter l’hi­­ver. On acheta de nouveaux mate­­las pour les lits et des stores pour que la lumière du soleil ne vienne pas trou­­bler les siestes. Pour commu­­niquer avec le monde exté­­rieur, l’en­­droit dispo­­sait d’un unique télé­­phone qui ne pouvait que rece­­voir les appels. Pour les moments de loisir, une table de billard, deux tables de ping-pong, ainsi que deux ou trois consoles et de vieux flip­­pers furent dispo­­sés dans le long couloir. Le vendredi, Castelli louait un film qu’on passait dans toutes les chambres. C’était une bonne alter­­na­­tive à la mauvaise récep­­tion de l’image d’ATC (la plus vieille chaîne publique en acti­­vité en Argen­­tine, aujourd’­­hui appe­­lée Canal 7, ndt). Des séquences de films érotiques s’af­­fi­­chaient pendant les premières minutes de chaque projec­­tion, le temps que Castelli ne vienne mettre ses « clas­­siques », ce qui lui valut souvent des sifflets. Les terrains étaient à 50 mètres à peine et la cantine était toute proche elle aussi. À l’heure de manger, Guillermo, qui s’oc­­cupe à présent des pelouses du club, se char­­geait de nour­­rir l’ef­­fec­­tif. Les joueurs s’ins­­tal­­laient dans leurs chambres dès le vendredi soir, mais Bielsa rentrait dormir chez lui, ce qui suscita au début quelques commen­­taires. « Et toi, pourquoi tu ne restes pas à l’hô­­tel avec nous ? » lui demanda un jour le gardien Norberto Scoponi en bombant le torse, atti­­rant sur eux l’at­­ten­­tion du groupe. « Reste tranquille. Si je ne reste pas avec vous, c’est que je travaille aussi pour vous de chez moi », répliqua l’en­­traî­­neur, provoquant un éclat de rire géné­­ral. Bielsa rentrait chez lui car il tenait à être dans les meilleures condi­­tions pour prépa­­rer l’en­­traî­­ne­­ment d’avant-match, ce qui lui deman­­dait une révi­­sion minu­­tieuse de ses notes, en toute tranquillité.

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Norberto Scoponi
Gardien du Newell’s de 1982 à 1994

Les dimanches, à midi, Carlos Altieri venait le cher­­cher en voiture et l’ac­­com­­pa­­gnait au lycée. Pendant le trajet, Bielsa lui parlait des tour­­nures que pour­­rait prendre le match, un exer­­cice dans lequel étaient géné­­ra­­le­­ment débat­­tues les quali­­tés et les défauts de l’équipe adverse. « Il anti­­ci­­pait tout. Il me disait ce qu’il allait se passer pendant le match, et les choses se passaient ainsi. Après, le résul­­tat pouvait être diffé­rent, mais il l’avait déjà en tête. C’est là que je me suis rendu compte que c’était un génie », raconte Altieri. L’en­­droit était parfait pour que le club retrouve sa magie perdue, et il fut déter­­mi­­nant pour la cohé­­sion du groupe. Avant chaque match, les joueurs y passaient leurs dernières heures. C’était aussi l’en­­droit où les liens se renforçaient pendant les moments diffi­­ciles. Les balades en tête-à-tête entre Bielsa et ses joueurs étaient deve­­nues fréquentes, pour discu­­ter de la forme person­­nelle, de l’équipe et de tout ce que l’en­­traî­­neur jugeait utile d’abor­­der en privé. Quand l’équipe avait besoin d’un peu d’air, la parrillita (l’au­­berge du village), située quelques rues plus loin, était le parfait endroit. L’ef­­fec­­tif se réga­­lait avec des plats typiques : un asado (barbe­­cue) ou des ravio­­lis. Au retour, les joueurs pouvaient appe­­ler leurs familles depuis le locu­­to­­rio (petite boutique d’où l’on peut passer des appels, ndt). Bielsa savait que l’en­­droit était loin d’être luxueux, mais au fur et à mesure que les résul­­tats posi­­tifs appa­­rais­­saient, personne ne s’en plai­­gnait. Pour atteindre le haut niveau, il fallait faire atten­­tion à tous les détails, et l’as­­pect mini­­ma­­liste du lycée offrait exac­­te­­ment tout ce dont l’en­­traî­­neur avait besoin. Après avoir vécu dans un tel endroit, les joueurs étaient prêts à lais­­ser leur vies sur le terrain pour rempor­­ter un match. « Cette équipe ne renon­­cera pas au style de jeu carac­­té­­ris­­tique du Newell’s, mais les joueurs feront de gros efforts sur le terrain. Tout le monde devra faire des sacri­­fices. Il existe un dicton qui dit que si tu joues bien, tu n’as pas besoin de courir et vice-versa. Nous, on tâchera de bien jouer et de courir. » On enta­­mait le deuxième semestre de l’an­­née 1990 et avec cette phrase, Bielsa, l’en­­traî­­neur le plus jeune de la saison du haut de ses 35 ans, se présenta à la presse comme le coach flam­­boyant du Newell’s. Dans ces mots rési­­daient ses prin­­cipes fonda­­men­­taux. Bien que l’équipe avait obtenu quelques titres par le passé, dans l’es­­prit des gens, le jeu du club de Rosa­­rio n’était lié qu’à une posses­­sion raffi­­née du ballon, au-delà de tout aspect comba­­tif. Le club avait fait les frais de ce style de jeu lors de quelques rendez-vous impor­­tants, et à cause de cela, Newell’s traî­­nait cette étiquette dans le milieu foot­­bal­­lis­­tique. Bielsa venait y mettre fin. Il voulait obte­­nir une symbiose entre les quali­­tés tech­­niques de chaque joueur et sa possi­­bi­­lité de se donner à fond physique­­ment. À ses yeux, courir est un acte qui exige de l’en­­ga­­ge­­ment et de la volonté, pas de l’ins­­pi­­ra­­tion. L’as­­pect créa­­tif du jeu est l’apa­­nage de quelques élus, et c’est pourquoi il ne repro­­chera jamais à ses joueurs leur manque de talent. Mais courir, c’est une autre histoire. Courir est à la portée de tous. Pour Bielsa, le foot­­ball, c’est le mouve­­ment. Où qu’il se trouve sur le terrain, dans n’im­­porte quelle circons­­tance, un joueur a toujours une bonne raison de courir – excepté celui qui a le ballon, car dans le foot­­ball comme dans la vie, réflé­­chir est essen­­tiel. Mais les autres doivent être en mouve­­ment : au marquage lorsque le ballon est perdu, en dépla­­ce­­ment lorsque l’équipe le récu­­père. Pour y parve­­nir, l’en­­traî­­neur joue un rôle-clé car il est celui qui sait exploi­­ter au mieux le poten­­tiel natu­­rel de chaque joueur. Et si cela ne se produit pas, selon Bielsa, c’est l’en­­traî­­neur qui a échoué et non le joueur. En se basant sur ces concepts, Bielsa commença à travailler avec l’ef­­fec­­tif. Ceux qu’il avait formés à l’ado­­les­­cence connais­­saient déjà sa pensée et ses méthodes de travail. Et grâce à son pouvoir de persua­­sion, il avait fait en sorte que les plus expé­­ri­­men­­tés, comme Martino, Scoponi et Zamora, rejoignent sa cause. Ils n’avaient jamais travaillé avec lui, mais ils admirent immé­­dia­­te­­ment la maîtrise et la passion dont Bielsa faisait preuve à chaque minute. La diffé­­rence d’âge avait beau être faible, chacun respec­­tait son rôle. Les trois sauraient se montrer déter­­mi­­nants lors des moments diffi­­ciles.

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Quand vint l’heure du premier match, le Newell’s se trou­­vait à une place incon­­for­­table et devait échap­­per à la zone rouge et aux fantômes de la relé­­ga­­tion. Le 19 août 1990, Newell’s fit face à Platense au Parque Inde­­pen­­den­­cia. Bielsa choi­­sit comme titu­­laires Scopioni ; Saldaña, Pochet­­tino, Berizzo, Fullana ; Martino, Llop, Franco ; Zamora, Saez et Taffa­­rel. Le match fut plié dès le début de la deuxième période grâce à une énorme volée de Martino, qui donna la victoire aux locaux. Mais au-delà de l’avan­­tage mini­­mum, les commen­­ta­­teurs recon­­nurent le mérite et la dyna­­mique affi­­chée par l’équipe. Le renou­­veau commençait sur de bonnes bases.

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El Tata
Martino sous les couleurs du Newell’s

Lors de la deuxième jour­­née, le Newell’s fit match nul face aux Argen­­ti­­nos Juniors, mais on remarqua égale­­ment la titu­­la­­ri­­sa­­tion de Fernando Gamboa. Si gagner des points était impor­­tant, faire match nul contre les rivaux diffi­­ciles de la Parte­­nal était néan­­moins satis­­fai­­sant. La rencontre face à Hura­­can, lors de la troi­­sième jour­­née, suscita les premières critiques néga­­tives. À domi­­cile, l’équipe de Rosa­­rio perdit deux buts à un. Même le but de Berizzo, marqué à la dernière minute, ne put atté­­nuer une certaine sensa­­tion d’injus­­tice. Pour un début de cham­­pion­­nat, ce n’était pas si mauvais. Une victoire, un nul et une défaite qui rendaient justice au jeu proposé. Mais les préju­­gés étaient partout. Certains jour­­na­­listes locaux, méfiants, écri­­vaient : « Au Newell’s, ils avaient une Ferrari qui a main­­te­­nant l’air d’une Ford T. » Suite à ce faux-pas, Bielsa affi­­cha son inquié­­tude dans le vestiaire et n’hé­­sita pas à parta­­ger sa colère avec tous les visages en présence, déjà très fami­­liers. Il s’adressa même à son vieux compa­­gnon de route, Lulo Milisi. « — Et toi, Lulo ? Tu n’as rien à me dire? — Que veux-tu que je te dise, Marcelo ? C’est encore trop tôt ! » Milisi cher­­chait à calmer la situa­­tion et ne voulait pas donner son avis, le match étant à peine terminé. Le temps l’ai­­de­­rait à produire une analyse plus sensée. Au bout de trois jour­­nées seule­­ment, les acteurs du chan­­ge­­ment savaient qu’il faudrait être patient. Cepen­­dant, ces consi­­dé­­ra­­tions mesu­­rées n’étaient pas celles des suppor­­teurs, et la crainte liée au manque d’ex­­pé­­rience de Bielsa – en tant que joueur et en tant qu’en­­traî­­neur – se fit de plus en plus forte. Ce fut la semaine la plus diffi­­cile du cham­­pion­­nat. La nervo­­sité se faisait sentir et les images étaient claires. Adossé contre un palmier près de la porte donnant sur l’hip­­po­­drome, l’en­­traî­­neur, face à ses proches, souli­­gnait du regard la néces­­sité de donner du temps à l’équipe. « Je ne lais­­se­­rai pas tomber ! Il ne me faut que deux matchs ! Moi, au bout de quelques matchs, je mets l’équipe en route, mais il faut qu’ils me laissent deux matchs. » À ce moment précis appa­­rurent les quali­­tés qu’un effec­­tif uni se doit d’avoir. Les joueurs soute­­naient leur entraî­­neur comme s’ils le connais­­saient depuis toujours. Berizzo, Franco, Pochet­­tino, Gamboa et les plus jeunes donnaient tout pour Bielsa. Mais le soutien des joueurs plus expé­­ri­­men­­tés qu’é­­taient Scoponi, Llop et Martino fut plus fort encore. « Nous sommes de ceux qui pensent que si l’en­­traî­­neur est bon, nous aussi nous le sommes, et réci­­proque­­ment. On voyait Marcelo comme quelqu’un qui venait propo­­ser un style de jeu et de travail, et même s’il était diffé­rent de tout ce qu’on avait connu, on le soute­­nait incon­­di­­tion­­nel­­le­­ment », se souvient Tata. Martino avait connu Bielsa à l’époque de Yudica. Dans le vestiaire, il avait l’ha­­bi­­tude de voir les nombreuses flèches que El Loco dessi­­nait sur le tableau : cela atti­­rait l’at­­ten­­tion. Cepen­­dant, le premier contact entre les deux hommes se fit sur un plateau de télé­­vi­­sion, durant le Mondial italien de 1990. Le joueur commen­­tait les matchs et l’en­­traî­­neur était invité pour parler de ses premières impres­­sions, en tant qu’en­­traî­­neur du Newell’s. C’était un lundi soir de juin, sur la troi­­sième chaîne de Rosa­­rio. « Je me rappelle que nous avons parlé de foot et qu’à la fin, j’ai pensé qu’il ne serait pas facile pour moi de jouer dans l’équipe qu’il avait en tête, car la pres­­sion m’obli­­ge­­rait à faire d’énormes efforts. Cela m’a aidé à me prépa­­rer à ce qu’on allait me deman­­der. »

Outre le soula­­ge­­ment, cette victoire char­­nière fut déter­­mi­­nante pour le choix du onze type de la saison.

Pour Scoponi, rien ne chan­­gea bruta­­le­­ment, étant données les spéci­­fi­­ci­­tés de son poste. Llop, lui, pouvait évoluer à plusieurs postes et sa versa­­ti­­lité était idéale pour la stra­­té­­gie de Bielsa. Mais ce n’était pas le cas pour Martino. Idole abso­­lue des suppor­­teurs, son style de jeu très fin, très appré­­cié par la hinchada (la foule des suppor­­teurs), l’avait trans­­formé en enfant gâté du club. Géné­­reux et profes­­sion­­nel, il s’adapta néan­­moins au nouveau plan de jeu et fut l’un des piliers du groupe. En outre, il fit des progrès consi­­dé­­rables sur le plan physique et ajouta à sa tech­­nique raffi­­née une dose de sacri­­fice. Entre Martino et Bielsa, les efforts étaient réci­­proques et le joueur y mettait du sien. « Je remarquais qu’il voulait que je m’adapte et que je retrouve ma place dans l’équipe. On était plus près de la fin que du début. Ce que propo­­sait Bielsa était diffé­rent, et même si au début les résul­­tats n’étaient pas au rendez-vous, on se sentait bien sur le terrain. » Dans ce contexte, le dépla­­ce­­ment à Santa Fe pour le match de la quatrième jour­­née face à l’Union fut une dure épreuve. Lors de cette rencontre, on commença à se rendre de ce qui devien­­drait peu à peu l’une des prin­­ci­­pales carac­­té­­ris­­tiques de l’en­­traî­­neur : sa capa­­cité à s’en sortir dans les moments critiques en tirant des leçons pour l’ave­­nir. Suite à la défaite face à Hura­­can, Bielsa avait opéré plusieurs chan­­ge­­ments. Il démarra avec Scoponi ; Saldaña, Gamboa, Pochet­­tino, Berizzo ; Martino, Llop, France ; Zamora, Boldrini et Ruffini. Exerçant un fort pres­­sing, ce Newell’s très offen­­sif domina le match et fut récom­­pensé en fin de partie. Zamora avait donné l’avan­­tage à l’équipe de Rosa­­rio et Victor Ramos, ancienne gloire ñulista (du Newell’s) et buteur histo­­rique, égalisa sur penalty. Cepen­­dant, l’équipe de Bielsa retrouva le sourire en toute fin de match. Adrian Taffa­­rel et Miguel Fullana, qui rempla­­cèrent Boldrini et Martino, permirent à l’équipe leprosa de mieux respi­­rer en inscri­­vant deux buts aux 88e et 90e minutes. Outre le soula­­ge­­ment, cette victoire char­­nière fut déter­­mi­­nante pour le choix du onze type de la saison. L’équipe titu­­laire à Santa Fe se main­­tint jusqu’à la fin du cham­­pion­­nat, et la recon­­duite de ces joueurs s’avéra fonda­­men­­tale pour atteindre le fonc­­tion­­ne­­ment idéal. À ce triomphe s’ajou­­tèrent les victoires d’un but face à l’In­­de­­pen­­diente et une grande perfor­­mance contre le Chaco For Ever. Cette rencontre fut marquée par une chaleur acca­­blante et des rafales de vent qui n’em­­pê­­chèrent pas la victoire du Newell’s cinq buts à un. L’équipe et la stra­­té­­gie de jeu étaient enfin établies, en témoi­­gnaient ces trois victoires succes­­sives. Néan­­moins, la défaite à domi­­cile contre le River Plate, grand favori au titre qui fit valoir son statut, mit un frein à la série. Au bout de sept jour­­nées, l’équipe de Bielsa avait ramassé neuf points, fruits de quatre victoires, deux nuls et une défaite. Le bilan était satis­­fai­­sant mais l’équipe était atten­­due au tour­­nant. Le calen­­drier réser­­vait une rencontre très spéciale pour la huitième jour­­née au Gigante de Arroyito. Rosa­­rio Central et Newell’s s’ap­­prê­­taient à dispu­­ter un match à part. Le match.

Les clasi­­cos

La pluie vint se joindre à la fête. À l’an­­nonce de l’an­­nu­­la­­tion du clasico face au Rosa­­rio Central, la décep­­tion fut géné­­rale. Qu’à cela ne tienne, le repos du dimanche après-midi, lui, fut main­­tenu, et tous les joueurs rega­­gnèrent leurs chambres. Fernando Gamboa parta­­geait sa chambre du lycée de Funes avec Eduardo Berizzo, et l’an­xiété était son pire ennemi au moment de la sieste. « — Qu’est-ce qu’il y a, mec, tu n’ar­­rives pas dormir ? — Non, j’y arrive pas. En plus, si je fais la sieste, je dors pas ce soir. Je vais dans le couloir. »

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À l’en­­traî­­ne­­ment
El Coloso, le stade du Newell’s

Le jeune défen­­seur quitta son lit et s’as­­sit devant une des consoles du couloir pour faire passer le temps, rompant le silence de l’en­­droit. Soudain, la porte de la chambre de l’en­­traî­­neur s’ou­­vrit. Bielsa traversa le couloir, s’as­­sit devant Gamboa, qui conti­­nuait à jouer à Pacman, et lui demanda : « — Comment tu te sens ? T’as envie de jouer ? — Je meurs d’en­­vie de jouer, coach ! — Je peux te poser une ques­­tion ? » Gamboa ne quit­­tait pas les yeux de l’écran, ce qui commençait à ennuyer Bielsa. « — Je peux te poser une ques­­tion ou pas ? — Bien sûr, coach, dites-moi ! — Oh ! Arrête le jeu et regarde moi », ordonna-t-il. Gamboa s’exé­­cuta. « — Dis-moi Fernando, qu’est-ce que tu donne­­rais pour gagner le match de demain ? — Tout, coach ! Vous me connais­­sez bien… — Mais qu’est-ce que ça veut dire, tout ? — Ben, si je dois me jeter la tête la première, je le fais. Pour moi demain, c’est la vie ou la mort, c’est aussi simple que ça. — Non ! Tu dois en faire plus ! Garde en tête que tu dois en faire plus que ça ! — Plus ? Je comprends pas. — Plus ! Tu dois en faire plus ! » La mauvaise réponse de Gamboa faisait monter sa colère. « — Mais coach, plus que ça ? Mettre la tête, jouer chaque ballon comme si c’était le dernier, appor­­ter du soutien à l’équipe, bien travailler la balle à partir de la défen­­se… — Non, c’est pas ça que je te demande. Tu ne me comprends pas ! — Ben, je sais pas, dites-le moi, vous. — Pour te donner une image : nous avons cinq doigts à chaque main. Mais si on me promet qu’on gagne le clasico, je m’en coupe un ! — Mais coach, comment vous voulez que je fasse ça ? Comment voulez-vous qu’on se coupe un doigt ? — Je sais. Je viens d’en parler à la maison et ma femme m’a dit la même chose. Mais peu importe, je te dis que je me coupe un doigt. — Mais coach, quand on aura gagné cinq clasi­­cos, on n’aura plus de main. — Et merde, je vois que tu ne comprends que dalle à ce que je viens de dire ! » Bielsa se mit debout, fit demi-tour et s’en alla. Le défen­­seur resta abasourdi, commençant enfin à comprendre ce qu’un match contre le rival histo­­rique de Rosa­­rio signi­­fiait pour son entraî­­neur. Chaque clasico était une finale et la semaine d’avant-match permet­­tait d’en mesu­­rer l’enjeu. Le stade du Rosa­­rio Central, le Gigante de Arroyito, était plein à craquer. Le canalla arri­­vait sur la pelouse en tant que premier du cham­­pion­­nat. Newell’s reve­­nait d’une défaite contre le River. Pour Bielsa et ses hommes, c’était un choc déci­­sif. « Sa cause­­rie fut une merveille. Avec tout ce qu’il nous avait dit et les infor­­ma­­tions dont nous dispo­­sions, nous n’avions pas le droit de perdre », se souvient Dario Franco. Pendant l’échauf­­fe­­ment, les garçons étaient remon­­tés à bloc. Les mots de l’en­­traî­­neur avaient touché chacun des joueurs. La gloire, les familles, la tradi­­tion ñulista et tous ces thèmes viscé­­raux furent mis en relief lors des quelques minutes durant lesquelles l’art oratoire et l’émo­­tion de Bielsa se montrèrent trans­­cen­­dants.

Battre le Rosa­­rio n’était pas seule­­ment un plai­­sir, c’était un devoir.

La rencontre fut inou­­bliable. En plus d’être leader, le Central était invaincu. Mais le Newell’s offrit une perfor­­mance pleine de carac­­tère, basée sur le pres­­sing et le jeu en mouve­­ment pour finir par s’im­­po­­ser quatre buts à trois. Étant donnés l’enjeu et l’im­­por­­tance du match, ce fut leur meilleure pres­­ta­­tion de tout le cham­­pion­­nat. L’écart aurait pu être plus large et la domi­­na­­tion fut parfois écra­­sante. Les buts de Gamboa de la tête, suite à l’une des nombreuses combi­­nai­­sons sur coup de pied arrêté prépa­­rées à l’en­­traî­­ne­­ment, et de Zamora, après une belle passe de Ruffini, donnèrent l’avan­­tage au Newell’s avant la mi-temps. Avan­­tage qui ne fut mini­­mum qu’à cause du coup franc inscrit par Bisconti. On recon­­nut à l’una­­ni­­mité la supé­­rio­­rité écra­­sante des Rouge et Noir, qui privèrent d’abord leurs rivaux du ballon avant de faire preuve de dyna­­misme et d’ef­­fi­­ca­­cité en attaque. Franco, Zamora et Ruffini furent les arti­­sans d’une victoire qui chan­­gea le cours du cham­­pion­­nat. Beau­­coup virent dans ce match la nais­­sance d’un futur cham­­pion, et bien qu’on consi­­dé­­rât géné­­ra­­le­­ment River Plate comme le grand favori, l’équipe de Rosa­­rio commençait à mettre en œuvre les prin­­cipes fonda­­men­­taux du style que prônait Marcelo Bielsa. « Aucun titre ne vaut une victoire en clasico. Je renonce à toute consé­­cra­­tion en échange d’une victoire contre le Rosa­­rio, même si nous les battons un demi but à zéro », répé­­tait Bielsa du haut de sa passion rouge et noire. Si certains avaient encore des doutes sur ses capa­­ci­­tés, cette victoire conso­­lida sa légi­­ti­­mité en tant qu’en­­traî­­neur du Newell’s. Battre le Rosa­­rio n’était pas seule­­ment un plai­­sir, c’était un devoir. C’est pourquoi, même si peu de personnes le savaient à l’époque, il savoura la victoire avec ses proches en parta­­geant avec eux la prime obte­­nue. La victoire contre le Rosa­­rio finit par convaincre l’opi­­nion géné­­rale de ce que les joueurs et le staff tech­­nique savaient déjà : il y avait au Newell’s tous les éléments réunis pour accom­­plir de grandes choses. L’équipe s’était iden­­ti­­fiée à ce que deman­­dait l’en­­traî­­neur et les résul­­tats commençaient à venir. Après le clasico, le Newell’s fit trois matchs nuls consé­­cu­­tifs contre le Gimna­­sia au Parque Inde­­pen­­den­­cia, contre le Ferro à Cabal­­lito et enfin face au Vélez Sars­­field à Rosa­­rio. La rencontre contre l’équipe de Buenos Aires fut doulou­­reuse car les hommes de Bielsa avaient marqué à cinq minutes de la fin, sur une tête de Gamboa, avant qu’Hum­­berto Vatti­­mos n’éga­­lise avec une main vali­­dée par l’ar­­bitre Jorge Vigliano. Malgré les nuls, la première place était proche et l’équipe faisait montre d’un beau foot­­ball, dans un style affirmé. Bielsa recon­­dui­­sait le onze titu­­laire à chaque rencontre. Le jeu en mouve­­ment et le pres­­sing s’im­­po­­saient comme les carac­­té­­ris­­tiques majeures de son schéma tactique. À cela s’ajou­­tait le travail physique de Castelli et les joueurs répon­­daient sur le terrain. « On devait varier notre jeu pour attaquer et ainsi faire la diffé­­rence. Si tu essayais de l’ex­­pliquer à quelqu’un, il ne compre­­nait pas, mais Bielsa savait ce qu’il faisait », explique Dario Franco.

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Juan Manuel Llop
Il quit­­tera le Newell’s en 1992

Newell’s attaquait avec son fameux trident : Zamora à droite, Boldrini dans l’axe et Ruffini sur l’aile gauche. À quoi venait se joindre Martino, cerveau de l’équipe qui dictait le tempo. Mais d’autres joueurs avaient aussi leur rôle dans les phases offen­­sives. Franco faisait non seule­­ment ses courses sur le côté gauche mais venait égale­­ment jouer avec Llop dans l’entre-jeu, permet­­tant à Berizzo de quit­­ter la défense et d’oc­­cu­­per lui aussi le milieu de terrain. Saldaña faisait de même depuis le côté droit. Pour récu­­pé­­rer le ballon, le travail de Llop était crucial et les laté­­raux atten­­daient chacun leur tour pour monter. Chaque adver­­saire inquié­­tait Bielsa, qui cher­­chait dans ses analyses à repé­­rer ses faiblesses pour mieux faire mal et neutra­­li­­ser ses quali­­tés, afin de récu­­pé­­rer le ballon dès que possible. « Vous n’avez pas le droit de perdre la balle sans rien faire ! Faites comme si on vous avait arra­­ché une couille ! », répé­­tait-il avec humour. Pendant les cause­­ries d’avant-match, les joueurs écou­­taient une descrip­­tion précise des carac­­té­­ris­­tiques-clés de l’ad­­ver­­saire. Bielsa ne cher­­chait pas à semer la crainte mais à propo­­ser des solu­­tions concrètes. En outre, il leur donnait des devoirs maisons. « — Toto, t’as fait tes devoirs ? N’ou­­blie pas qu’on doit se retrou­­ver après le déjeu­­ner. — Non, pas encore ! Je dois me dépê­­cher de tout termi­­ner. Je m’oc­­cupe d’El Grafico et d’El Cronista Comer­­cial. — Moi, j’ai déjà regardé l’actu spor­­tive du Clarin et il me reste La Nacion. Après, on rassemble tout. » Des dialogues comme ceux-ci, avec Franco et Berizzo, se répé­­taient toutes les semaines avec des person­­nages diffé­­rents. Bielsa remet­­tait aux joueurs du maté­­riel jour­­na­­lis­­tique de ses archives pour qu’ils puissent analy­­ser leurs rivaux. C’était une manière de commen­­cer à les plon­­ger dans le match et en déduire des conclu­­sions qui pour­­raient servir aux cause­­ries ou aux entraî­­ne­­ments tactiques. D’autre part, les bons résul­­tats rendaient attrac­­tive toute propo­­si­­tion inno­­vante. Les entraî­­ne­­ments avaient eux aussi une place spéciale. Les mardis et mercre­­dis matin, le groupe travaillait le physique avec Castelli. Bielsa faisait l’éloge de son prépa­­ra­­teur physique, qui avait à l’es­­prit qu’il fallait exiger le maxi­­mum d’ef­­forts pour chaque acti­­vité, tout en évitant les lésions au moment d’es­­sayer de nouvelles variantes foot­­bal­­lis­­tiques. Les charges étaient parfai­­te­­ment équi­­li­­brées. Le premier contact de l’en­­traî­­neur avec le groupe avait lieu les mercre­­dis après-midi. Bielsa y déployait son arse­­nal d’exer­­cices. Un peu plus tôt, son assis­­tant Carlos Picerni expliquait aux joueurs de l’équipe réserve ce qu’ils devraient faire face à ceux de l’ef­­fec­­tif prin­­ci­­pal. « Les entraî­­ne­­ments tactiques étaient extra­­or­­di­­naires car nous étions surpris par les variantes de travail. Il y avait peu de répé­­ti­­tion. Le but pouvait être le même, mais les façons de l’at­­teindre étaient diffé­­rentes. Tous les exer­­cices se distin­­guaient et cela nous enthou­­sias­­mait. On avait vrai­­ment envie de faire les entraî­­ne­­ments tactiques. Bielsa se distin­­guait des autres entraî­­neurs non seule­­ment par son envie de travailler dur, mais aussi pour sa capa­­cité d’adap­­ta­­tion. Ce qu’il avait éprouvé avec succès lors des entraî­­ne­­ments de l’équipe réserve, il le répé­­tait avec l’équipe première », se rappelle avec enthou­­siasme Gerardo Martino. Bielsa cher­­chait une parti­­ci­­pa­­tion collec­­tive sur tous les plans afin d’en tirer un bilan. Il voulait que ceux qui pouvaient créer du jeu n’aban­­donnent pas la récu­­pé­­ra­­tion et que les moins talen­­tueux n’ou­­blient pas la créa­­tion. Il avait déci­­dé­­ment écarté l’idée de mettre ses joueurs dans des cases fermées. Il fallait donner des ailes au joueur comba­­tif et l’in­­vi­­ter à s’amé­­lio­­rer tech­­nique­­ment. « On ne fera pas d’un type maladroit un phéno­­mène. Mais on peut avoir un joueur plus intel­­li­gent, qui fasse de bonnes passes et propose des solu­­tions. Je veux que chacun atteigne le seuil de son poten­­tiel, sans se limi­­ter à un rôle spéci­­fique et en s’in­­té­­res­­sant à toutes les phases du jeu », soute­­nait-il dans la presse.

L’op­­por­­tu­­nité était unique et tout le monde en rêvait. Cepen­­dant, ils n’avaient pas droit à l’er­­reur car un nul pouvait les lais­­ser les mains vides.

En réali­­sant de superbes premières mi-temps, Newell’s fit plier le Depor­­tivo Español et le Lanus pour prendre seul la tête du clas­­se­­ment à la trei­­zième jour­­née de l’Aper­­tura. Cela ne dura cepen­­dant que sept jours, vu que le nul à Cordoba contre les Talleres, sur une pelouse déplo­­rable et sous une forte chaleur, condui­­sit les joueurs de Bielsa à parta­­ger la première place avec ceux de River Plate et de Rosa­­rio Central. Le scéna­­rio se main­­tint suite à la victoire face au Racing, étant donné que River Plate et le Central s’im­­po­­sèrent eux aussi. Mais ce qui survint ensuite s’avéra déci­­sif. Lors de la seizième jour­­née, les Newell’s Old Boys réus­­sirent un triomphe capi­­tal à Corrientes contre Mandiyu, grâce à un but de la tête de Cris­­tian Ruffini en deuxième mi-temps. Rosa­­rio Central et River Plate s’af­­fron­­tèrent à l’Ar­­royito, se quit­­tèrent sur un nul et firent l’af­­faire de l’équipe de Bielsa. La diffé­­rence d’un point, à la fois petite et capi­­tal, se main­­tint jusqu’à la dernière jour­­née. En effet, les triomphes contre Boca Juniors et Estu­­diantes, ce dernier à l’ex­­té­­rieur où les Newell’s mirent en marche le rouleau compres­­seur, leur permirent d’en­­ta­­mer le dernier chapitre de l’aven­­ture avec une longueur d’avance sur River Plate. Lors de la dernière jour­­née, l’équipe de Rosa­­rio fit face à San Lorenzo avec le privi­­lège de ne dépendre que de soi-même pour rempor­­ter le titre. L’op­­por­­tu­­nité était unique et tout le monde en rêvait. Cepen­­dant, ils n’avaient pas droit à l’er­­reur car un nul pouvait les lais­­ser les mains vides. « Je suis ravi qu’on doive aller cher­­cher la victoire », répé­­tait Bielsa avec sa convic­­tion habi­­tuelle. L’his­­toire lui réser­­vait une fin inou­­bliable.

 ¡ Newell’s, carajo !

La pelouse annexe au stade de Ferro était le témoin d’une scène invrai­­sem­­blable. Cet homme qui priait avait aban­­donné le terrain et n’at­­ten­­dait plus que le dénoue­­ment ait lieu. Bielsa semblait possédé et s’en allait calmer ses nerfs à plus de cent mètres de l’en­­droit où il donnait des instruc­­tions à ses joueurs. Ses hommes avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir, mais on ne savait toujours pas si cela était suffi­­sant. Les nouvelles venant de la pelouse de River Plate s’étaient trans­­for­­mées en une clé : celle du bonheur ou celle de l’amer­­tume. El Loco était inca­­pable de rester en place une seconde et il avait décidé de marcher jusqu’à trou­­ver un coin où attendre le dénoue­­ment de l’his­­toire dans une parfaite soli­­tude. Certains le cher­­chaient en vain tout en l’ima­­gi­­nant vivre son calvaire tout près de là. Ce fut l’at­­tente la plus longue de sa vie. Plus longue que tout le temps qu’il dut attendre pour diri­­ger cette équipe de Première Divi­­sion sur le point d’être sacrée cham­­pionne. Pendant ce temps, sur la pelouse, les joueurs avaient eux aussi les nerfs à vif. La radio portable de Carlos Picerni, la même qui les avait infor­­més au cours de l’après-midi, était pendue à l’oreille de Fabian Garfa­­gnoli, et toute l’équipe atten­­dait qu’El Gringo annonçât de bonnes nouvelles. À ses côtés, Gamboa, les yeux fermés, implo­­rait la fin du match entre River Plate et Vélez Sars­­field. Plus loin, Martino donnait la preuve que l’ex­­pé­­rience ne sert à rien lorsque le suspense joue le premier rôle du spec­­tacle. Certains parlaient avec les suppor­­teurs à travers les gradins, d’autres priaient sur le terrain, épar­­pillés sur l’herbe. Les commen­­ta­­teurs de la radio locale encen­­saient le gardien de Vélez, l’an­­cienne gloire Ubaldo Fillol, dont les arrêts donnaient le point du nul à son équipe et le titre aux Newell’s Old Boys. Mais un but de River pouvait encore tout chan­­ger. Ces six minutes de déca­­lage entre la fin des deux matchs durèrent une éter­­nité. Ce ne fut que lorsque Garfa­­gnoli laissa explo­­ser sa joie et quitta le banc des remplaçants telle une fusée que les joueurs comprirent qu’ils avaient gagné. De la tribune qui accueillait la foule venue de Rosa­­rio, on enten­­dait des cris libé­­ra­­teurs, la passion et la folie s’em­­pa­­rant de chacun des hommes habillés en rouge et noir. Scoponi, Saldaña, Gamboa, Poche­­tinno, Berizzo, Martino, Llop, Franco, Zamora, Boldrini et Ruffini étaient les onze titu­­laires depuis la quatrième jour­­née et la victoire déci­­sive contre l’Union de Santa Fe. Le titre appar­­te­­nait aussi aux remplaçants Panci­­roli, Fullana, Pautasso, Garfa­­gnoli, Roldan, Saez et Taffa­­rel, qui jouèrent quelques matchs. Sur la pelouse annexe, Bielsa frémit en enten­­dant les hurle­­ments de la tribune. L’un des suppor­­teurs du Newell’s le recon­­nut et l’in­­vita à la fête. « Loco ! Looo­­cooo ! Viens, but de Vélez, on est cham­­pions ! » ulyces-bielsa-23 Avec vingt-huit points acquis grâce à onze victoires, six matchs nuls et seule­­ment deux défaites, les Newell’s Old Boys étaient sacrés cham­­pions de l’Aper­­tura, dépas­­sant River Plate de deux longueurs. Les hommes de Bielsa marquèrent trente buts, dont la moitié sur coups de pied arrê­­tés mais aucun sur penalty, et en concé­­dèrent treize. Mais le fait le plus repré­­sen­­ta­­tif de leur parcours était l’ab­­sence de défaite à l’ex­­té­­rieur. Les cinq victoires et quatre nuls décro­­chés hors de ses terres donnaient la preuve d’un collec­­tif qui voulait gagner sur tous les terrains. C’était un vrai carna­­val sur la pelouse. Les joueurs se serraient dans les bras et rece­­vaient une foule de compli­­ments. Quelques suppor­­teurs enva­­hirent le terrain pour tenter de récu­­pé­­rer des souve­­nirs de la victoire, mais ils n’étaient pas nombreux. La fête appar­­te­­nait aux prin­­ci­­paux prota­­go­­nistes. La cause­­rie tactique au rez-de-chaus­­sée de l’Hô­­tel Embaja­­dor appar­­te­­nait au passé, ainsi que l’acte symbo­­lique que repré­­sen­­tait la ferme­­ture de la salle à manger à l’aide d’un paravent. Les 90 minutes de souf­­france vécues lors du nul contre San Lorenzo aussi. Le magni­­fique coup franc de Cris­­tian Ruffini avait donné l’avan­­tage aux lepro­­sos avant qu’une puis­­sante frappe déviée de Zandona ne vienne égali­­ser et fixer le score final. Avec ce nul, il fallait attendre le résul­­tat du match du Monu­­men­­tal de Nuñez et la défaite de River était la réali­­sa­­tion du rêve des six derniers mois. Bielsa se joignit à la fête. On le serrait dans les bras et son corps fusion­­nait avec tous ceux qui le remer­­ciaient pour cette conquête. Il était un suppor­­teur parmi d’autres jusqu’à ce que, du haut des épaules de celui qui le portait, il demande un maillot et laisse explo­­ser son émotion avec un cri qui secoua toute la ville de Ferro. « ¡ Newell’s, carajo ! Newell’s, putain ! C’est ce maillot-là, le plus beau ! » El Loco criait comme un dingue. En faisant tour­­ner le maillot, il mettait en valeur les couleurs du club et les gens deve­­naient fous d’émo­­tion. Cela ne pouvait pas se passer autre­­ment. Son équipe avait respecté le style de jeu tradi­­tion­­nel du Newell’s, mais Bielsa y avait ajouté un esprit comba­­tif et une soli­­da­­rité qui les avaient amenés jusqu’au titre.

Marcelo_Bielsa_Newells_Carajo
¡ Newell’s, carajo !

Dans le vestiaire, il serra tous les joueurs sans ses bras, chanta toutes les chan­­sons qu’on chan­­tait et inventa les paroles de celles qu’il ne connais­­sait pas. Il féli­­cita aussi tous les membres de son staff tech­­nique : Picerni, Castelli, Palena, Elio Barro, ainsi que les kinés Alberto Beltran et José Quiroga. Il savou­­rait le titre comme un enfant. Bien qu’exul­­tant après la victoire face au Rosa­­rio Central, on ne l’avait jamais vu aussi heureux dans l’étouf­­fant vestiaire du stade de Ferro. Face à la presse, il surprit tout le monde en disant que River Plate avait été la meilleure équipe du cham­­pion­­nat, dans une décla­­ra­­tion pleine de sincé­­rité. Puis il dédia le titre à un ami suppor­­teur du Newell’s, absent au stade car il était privé de sa liberté. À ce vieux compa­­gnon de route à qui il appor­­tait les jour­­naux tous les jours en prison, il offrit la nappe de l’en­­droit où ils fêtèrent le titre, dédi­­ca­­cée par tous les joueurs. Dans ce restau­­rant situé au carre­­four des avenues Figue­­roa Acorta et La Pampa, il salua les parents de plusieurs joueurs et les remer­­cia pour le soutien incon­­di­­tion­­nel. Les cham­­pions festoyaient en famille, presque comme un club amateur. Le 22 décembre 1990, Marcelo Bielsa se dit que tous les excès seraient permis et que son rêve de toucher le ciel était devenu réalité. Sa phrase, son cri venant du fond du cœur, entra dans l’his­­toire leprosa et ce qu’elle repré­­sente signi­­fie beau­­coup plus que ces deux mots. L’ex­­pres­­sion de l’en­­traî­­neur se trans­­forma en dicton popu­­laire, une sorte de cri de guerre que les suppor­­teurs emploient lorsqu’ils se souviennent du moment sublime de cette consé­­cra­­tion. « ¡ Newell’s, carajo ! Newell’s, putain ! » De Rosa­­rio vers le monde entier.

Le secré­­ta­­riat

« Ce qui est possible est déjà fait. Nous sommes en train de faire l’im­­pos­­sible. Nous avons besoin de temps pour les miracles. » À l’en­­trée du secré­­ta­­riat tech­­nique, on pouvait lire cette phrase sur un panneau qu’a­­vait installé Norberto Gonza­­lez, ancien diri­­geant de Newell’s et colla­­bo­­ra­­teur perma­nent. Avec ses neuf mètres carrés et sa porte en verre, le secré­­ta­­riat se trou­­vait sous le vieux parterre du côté sud, aujourd’­­hui remplacé par la tribune Diego Mara­­dona, collée au vestiaire de l’équipe locale du stade Parque Inde­­pen­­de­­cia. Daniel Carmona et Guillermo Lamber­­tucci s’oc­­cu­­paient de l’en­­droit et même s’ils n’avaient pas d’ho­­raire fixe, Bielsa deman­­dait juste que l’un des deux soit toujours présent. Depuis cet endroit un peu spécial, Bielsa orches­­tra son fameux voyage à travers tout le pays afin de repé­­rer des talents. Mais une fois sa mission en tant qu’en­­traî­­neur en Première Divi­­sion commen­­cée, il le trans­­forma en une sorte de QG. Le secré­­ta­­riat tech­­nique était le labo­­ra­­toire où l’on trai­­tait une partie de l’in­­for­­ma­­tion qui servi­­rait à son travail de tous les jours. Il y rece­­vait par exemple toutes les publi­­ca­­tions auxquelles il était abonné, à savoir les jour­­naux et revues qui le mettaient au courant de tout le foot­­ball argen­­tin et mondial. Depuis l’Es­­pagne arri­­vait Marca, on y archi­­vait tous les supplé­­ments spor­­tifs de tous les jour­­naux locaux et latino-améri­­cains qu’il obte­­nait grâce à ses contacts dans le milieu jour­­na­­lis­­tique. On regrou­­pait aussi des vidéos que l’en­­traî­­neur analy­­sait et qui lui permet­­taient de tenir un carnet de notes de tout ce qui se passait sur la planète foot­­ball.

Très perfec­­tion­­niste, Bielsa voulait être au courant de tous les détails du club afin d’avoir la tranquillité néces­­saire pour exiger le maxi­­mum des siens.

De plus, dans le but de perfec­­tion­­ner son équipe et de connaître les vertus et les défauts de ses adver­­saires, Bielsa établit un plan de travail interne. Pour orga­­ni­­ser cette struc­­ture, il ordonna l’achat d’une télé­­vi­­sion, d’une caméra et de deux magné­­to­­scopes. Grâce à ces équi­­pe­­ments, Carmona et Lambe­­tucci réali­­saient de manière arti­­sa­­nale tous les travaux que l’en­­traî­­neur leur deman­­dait en début de semaine. Ils filmaient les matchs du Newell’s et de leurs oppo­­sants. Les actions offen­­sives et défen­­sives, les buts marqués et encais­­sés, à domi­­cile et à l’ex­­té­­rieur, tout y passait. En rembo­­bi­­nant et en avançant, en s’at­­tar­­dant sur chaque action, l’en­­tre­­prise prenait forme. Des équipes comme Vélez, Lanus, Gimna­­sia y Esgrima La Plata, Estu­­diantes et Ferro s’en inspi­­rèrent. Un réseau se mit en place à partir duquel on s’échan­­geait du maté­­riel et pouvait dispo­­ser d’une meilleure infor­­ma­­tion. Bielsa œuvrait à ce que chaque joueur regarde les vidéos de l’équipe et il créa une démo­­cra­­tie infor­­ma­­tive inédite. « On jouait les équipes contre qui Ferro avait déjà joué, c’est pourquoi on deman­­dait à Griguol de nous envoyer les vidéos des matchs de son équipe, et vu le respect qu’il avait envers Bielsa, cela a pu se faire. En rece­­vant le match du prochain rival, on avait du même coup celui de l’équipe de Cabal­­lito. Et lorsqu’on a dû rencon­­trer Ferro à la quin­­zième jour­­née, on dispo­­sait de tout ce dont on avait besoin pour les analy­­ser. Bien que Griguol m’a dit qu’il n’avait besoin de rien, Bielsa m’a obligé à lui envoyer les vidéos de quatorze matchs du Newell’s », se souvient Carmona. Connu au club sous le surnom d’El Negro, le « secré­­taire tech­­nique » avait une étrange habi­­tude, qu’il répé­­tait toutes les semaines. Sur une grande table qui complé­­tait le décor de l’en­­droit, se trou­­vaient les corres­­pon­­dances entre l’en­­traî­­neur et les suppor­­teurs. Pour l’en­­traî­­neur, la commu­­ni­­ca­­tion avec los hinchas était essen­­tielle. C’est pourquoi il prenait toujours un moment pour regar­­der chacune des lettres reçues et indiquait à Carmona la réponse à donner à chaque sympa­­thi­­sant, si déri­­soire fût le contenu du billet. Ensuite, sur sa petite Zanella 50, Carmona partait remettre aux fans les réponses du coach. Très perfec­­tion­­niste, Bielsa voulait être au courant de tous les détails du club afin d’avoir la tranquillité néces­­saire pour exiger le maxi­­mum des siens. Ainsi, il tâchait de savoir si les employés rece­­vaient leurs salaires sans retard. Pour lui, celui qui rece­­vait sa paye le jour convenu devait accom­­plir son boulot à la lettre, et le fait de savoir que le club rému­­né­­rait ses sala­­riés en temps et en heure lui permet­­tait de leur deman­­der en toute quié­­tude un résul­­tat en retour. Cepen­­dant, son obses­­sion lui jouait parfois de mauvais tours. Un après-midi, il invita Carmona à prendre le goûter chez lui avec Dario Franco, qui depuis quelques jours était rentré de l’étran­­ger. Son assis­­tant devait termi­­ner un travail, mais il céda devant l’in­­sis­­tance de Bielsa. Après la fin du goûter, l’en­­traî­­neur arriva au secré­­ta­­riat tech­­nique et repro­­cha à Carmona de ne pas avoir terminé sa tâche en lui rappe­­lant que travail et amitié ne se mélan­­geaient pas. Au bout de quelques minutes, il se souvint que c’était lui qui l’avait invité : « Tu as raison, au temps pour moi, Daniel. » Le secré­­taire apprit à utili­­ser tous les moyens pour atteindre ses objec­­tifs, et il tira une leçon de chaque expé­­rience vécue aux côtés de l’en­­traî­­neur. Comme cette fois où Bielsa, encore entraî­­neur de l’équipe réserve, lui avait dit d’aver­­tir Jorge Roberto Cerino qu’il s’en­­traî­­ne­­rait le matin. Le jeune attaquant vivant à San Nico­­las, Carmona n’avait pu le contac­­ter. « — Regarde Marcelo, il n’y a pas moyen. J’ai appelé chez lui mais il ne répond pas. Choi­­sis un autre joueur et je l’ap­­pelle. — Non. Il me faut celui-là et pas un autre. Il y a toujours un autre moyen. Appelle la pizze­­ria d’à côté et dis-leur de glis­­ser un mot sous sa porte. »

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Les cham­­pions
El Gráfico, la revue spor­­tive la plus lue d’Amé­­rique Latine

Le soir, Cerino finit par entrer en contact avec Carmona et le lende­­main à 10 h, il était sous les ordres de Bielsa. El Negro n’ou­­blia jamais l’anec­­dote ni la phrase de Bielsa : « Ne jamais se passer du plus petit effort. » Le secré­­ta­­riat s’avéra être un endroit crucial pendant l’ère Bielsa. Des étagères remplies de boîtes et rigou­­reu­­se­­ment clas­­sées occu­­paient tout l’es­­pace. Pour retrou­­ver faci­­le­­ment la vidéo d’un match, l’ordre était fonda­­men­­tal. Un ordi­­na­­teur venait complé­­ter ce bureau de travail. Enfin, un élément pitto­­resque : dans un coin se trou­­vait le sachet de sucettes que la señora Nelly, char­­gée du kiosque du club, avait offert à Marcelo pour rempla­­cer la ciga­­rette. Quand Bielsa partit au Mexique, Carmona conti­­nua à travailler pour lui en toute clan­­des­­ti­­nité. Tous les quinze jours, il lui envoyait un colis avec toute l’ac­­tua­­lité du Newell’s et du cham­­pion­­nat argen­­tin, ainsi que les jour­­naux et leurs supplé­­ments spor­­tifs respec­­tifs. Leur amitié fut préser­­vée malgré la dispa­­ri­­tion d’un exem­­plaire de la revue El Grafico sur le titre du Newell’s. Bielsa sonna chez le secré­­taire pour poin­­ter du doigt sa respon­­sa­­bi­­lité, avant de lui lais­­ser un message affec­­tueux : « Daniel, excuse-moi pour ce que je t’ai dit. Demain, je rentre au Mexique, mais nous sommes toujours amis. » De nos jours, tous les entraî­­neurs obtiennent faci­­le­­ment toutes les infor­­ma­­tions pouvant leur être utiles. Mais au début des années 1990, Bielsa était un pion­­nier. Cela ne lui permet­­tait pas néces­­sai­­re­­ment de rempor­­ter un match, mais dans sa tenta­­tive de ne rien lais­­ser au hasard, tout était valable.

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Suite au titre de l’Aper­­tura, l’ef­­fec­­tif du Newell’s devait appré­­hen­­der le tour­­noi suivant comme un labo­­ra­­toire servant à prépa­­rer les futures épreuves. Cepen­­dant, pour des raisons d’or­­ga­­ni­­sa­­tion, l’As­­so­­cia­­tion de Foot­­ball Argen­­tin décida que lors de cette saison parti­­cu­­lière, la première avec les deux tour­­nois, le cham­­pion du pays serait le vainqueur de la rencontre oppo­­sant la meilleure équipe de l’Aper­­tura à celle du Clau­­sura. Néan­­moins, l’équipe du Newell’s qui s’ap­­prê­­tait à dispu­­ter le Clau­­sura connut quelques chan­­ge­­ments. Le premier fut le départ de Gerardo Martino. Suite à la première jour­­née où il porta le bras­­sard de capi­­taine et guida ses coéqui­­piers lors de la victoire deux buts à zéro face à Platense, El Tata reçut une offre de prêt allé­­chante du club espa­­gnol de Tene­­rife, l’in­­vi­­tant à évoluer en Liga pendant quatre mois. Son départ fut une perte consi­­dé­­rable non seule­­ment pour son influence sur le jeu du Newell’s, mais aussi pour son rôle de leader au sein du groupe. Sa foi dans le projet consti­­tuait un soutien indis­­pen­­sable à Bielsa, qui appré­­ciait énor­­mé­­ment ses quali­­tés humaines. Sa modes­­tie face au succès ne passait pas inaperçue aux yeux de l’en­­traî­­neur, d’au­­tant plus que le titre leur octroyait une nouvelle visi­­bi­­lité. « J’ai assumé le fait d’être un homme public, mais j’ai beau­­coup de mal à en gérer les consé­quences. J’ai­­me­­rais apprendre avec Martino. Toujours aimable et à l’écoute, toujours un vrai monsieur. » La victoire de l’Aper­­tura avait trans­­formé Bielsa en une véri­­table célé­­brité locale. Dans une ville de foot­­ball comme Rosa­­rio, échap­­per à ce type de noto­­riété était une affaire complexe, et ce même dans les endroits qu’il avait l’ha­­bi­­tude de fréquen­­ter et où il n’était qu’un parois­­sien de plus. « Gagner est une invi­­ta­­tion à s’ex­­pri­­mer, c’est pourquoi j’es­­saie d’être toujours moi-même. Cela fait quinze ans que je vais tous les matins à l’In­­ter­­na­­cio­­nal, un café situé au carre­­four du 3 de Febrero avec l’Aya­­cu­­cho. C’est un cas extra­­or­­di­­naire. Je n’y ai pas d’amis et les serveurs, toujours les mêmes, ne m’adressent qu’un simple salut. Mais depuis que j’ai commencé à être célèbre, il y a toujours quelqu’un qui vient me féli­­ci­­ter ou me deman­­der quelque chose qui n’a rien à voir avec ce que je lis dans les pages de mon jour­­nal. »

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Mauri­­cio Pochet­­tino
Défen­­seur du Newell’s de 1988 à 1994

Quant aux arri­­vées, l’ef­­fec­­tif ne chan­­gea pas beau­­coup. Ariel Cozzoni, un buteur expé­­ri­­menté du club, rentra de son séjour en Europe pour se joindre au groupe habi­­tuel. Fidèle à son style, Bielsa voulait inté­­grer peu à peu les jeunes issus du centre de forma­­tion et de l’équipe réserve. Dans cette logique, Juan Carlos Roldan, natif de Santiago del Estero, prit la place que Martino avait lais­­sée vacante, bien que ce fut Zamora qui prit son poste de titu­­laire et exerça le rôle de créa­­teur en descen­­dant d’un cran. L’équipe réalisa de bonnes perfor­­mances au début du tour­­noi. Lors des dix premières jour­­nées, le Newell’s Old Boys obtint quatorze points sur les vingt possibles, occu­­pant la dernière place du podium derrière Boca et le Racing : une seule défaite face à Inde­­pen­­diete, quatre nuls contre Hura­­can, Union, River Plate et Gimna­­sia, et trois victoires contre Argen­­ti­­nos Juniors, Chaco For Ever et Ferro. Le moment qui resta dans les mémoires fut cette victoire écra­­sante lors du derby de Rosa­­rio quatre buts à zéro. L’écart entre les équipes rappela la rencontre de l’Aper­­tura, excepté le fait que cette fois, la défense leprosa ne concéda aucun but. On consi­­déra le but magni­­fique de Fabian Garfa­­gnoli, qui avait remplacé Fullan, comme la plus belle action du match. Pochet­­tino et Cozzoni, à deux reprises, inscri­­virent les trois autres buts. Le Newell’s remporta ainsi les deux derbys de la saison en marquant huit buts, pour la plus grande joie de ses suppor­­teurs. À ce stade, Bielsa était pour les médias un person­­nage à la fois attrac­­tif et para­­doxal. Comme lorsqu’il entraî­­nait les équipes infé­­rieures du Newell’s, il connais­­sait toutes les carac­­té­­ris­­tiques fonda­­men­­tales des joueurs argen­­tins et suivait ses adver­­saires ainsi que l’évo­­lu­­tion des sché­­mas tactiques à travers le monde de près. Cela souli­­gnait une simi­­li­­tude entre lui et Carlos Bilardo, lui aussi grand adepte des vidéos. La presse, d’après qui tout le monde était influencé soit par Bilardo, soit par Menotti, n’hé­­si­­tait pas à rappro­­cher le goût de Bielsa pour l’image à celui de l’en­­traî­­neur cham­­pion du monde en 1978. En effet, Bilordo n’uti­­li­­sait les images qu’a­­fin de trou­­ver de nouveaux moyens pour attaquer son adver­­saire. Pour Bielsa, si l’idée de défense se rédui­­sait au fait que les joueurs « courent ensemble » et apprennent quelques prin­­cipes de marquage et de pres­­sing, l’as­­pect offen­­sif serait toujours en évolu­­tion. D’où son envie de privi­­lé­­gier les entraî­­ne­­ments portant sur l’at­­taque. Les premières rencontres donnaient l’im­­pres­­sion que le Newell’s réali­­se­­rait à nouveau un beau parcours, mais quelques bles­­sures et une certaine irré­­gu­­la­­rité dans le jeu les éloi­­gnèrent peu à peu du podium. Les jeunes joueurs comme Domizzi, Cerro Lunari ou encore Bernati jouaient à peine leurs premières minutes en tant que profes­­sion­­nels et commençaient à inté­­grer le banc des remplaçants. Au cours des neuf dernières jour­­nées, l’équipe ne gagna qu’un seul match face aux Talleres de Cordoba, fit quatre nuls et en perdit autant. Le manque de réalisme dans la fini­­tion les empê­­cha dans certains cas d’ob­­te­­nir un résul­­tat plus favo­­rable. Comme le dit l’en­­traî­­neur, « le succès laisse toujours une bosse ». Le Newell’s termina le Clau­­sura à douze points de Boca, le vainqueur, en nour­­ris­­sant de nombreux doutes sur leur jeu. Bielsa pensait déjà à la finale et profita de la fin du cham­­pion­­nat pour tester de nouvelles varia­­tions. De retour d’Es­­pagne, la présence de Tata Martino au match déci­­sif était assu­­rée. En diffi­­culté et en condi­­tion d’outsi­­der selon la presse spor­­tive, Newell’s s’ap­­prêta à affron­­ter Boca en finale. Le défi était de taille, mais les joueurs l’as­­su­­mèrent avec aplomb, après dix-neuf jour­­nées de prépa­­ra­­tion. En 180 minutes, ils pouvaient passer de vainqueurs de l’Aper­­tura à cham­­pions d’Ar­­gen­­tine.

Cham­­pions

« Je ne me fais pas d’illu­­sion, nous sommes affai­­blis. Rempor­­ter la finale serait un exploit qui restera dans les annales du foot­­ball. Une défaite digne ne m’in­­té­­resse pas, je veux gagner. » Bielsa savait que son équipe abor­­de­­rait ces rencontres déci­­sives contre Boca avec beau­­coup de faiblesses, et il ne le cachait pas. Alors que l’équipe xeneise arri­­vait en finale stimu­­lée par le titre du Clau­­sura, le Newell’s n’avait pas terminé la seconde partie du cham­­pion­­nat dans de bonnes condi­­tions. Ruffini avec une déchi­­rure, Boldrini touché aux aduc­­teurs et Salgado à peine remis de son opéra­­tion du ménisque formaient la liste des bles­­sés qui affai­­blis­­saient le poten­­tiel de l’équipe. Sans comp­­ter Sergio Stachiotti, remplaçant de Gamboa, qui souf­­frait lui aussi d’une déchi­­rure.

Bielsa y mesura la force de son oppo­­sant et en tira de précieuses conclu­­sions.

De surcroît, le second match de la finale aurait lieu à la Bombo­­nera, le mythique stade de Boca. Le Newell’s devait jouer le premier match sur le terrain de Rosa­­rio Central et on n’avait pas accédé à leur souhait de modi­­fier les dates des matchs. Tout semblait donner l’avan­­tage à l’équipe de Buenos Aires, qui partait clai­­re­­ment favo­­rite. Pour couron­­ner le scéna­­rio catas­­tro­­phique, Fernando Gamboa et Dario Franco étaient en stage avec la sélec­­tion natio­­nale, qui dispu­­te­­rait la Copa América au Chili, et leur absence se faisait remarquer. Boca était pour sa part privé de Diego Latorre et de Gabriel Batis­­tuta, mais l’en­­traî­­neur Oscar Taba­­rez pouvait comp­­ter sur Gerardo Reinoso et le Brési­­lien Renato Gaucho pour faire oublier les absents. Sans se montrer inti­­midé le moins du monde, Bielsa avait confiance en ses hommes et ne le démon­­trait pas qu’a­­vec des mots. Alors qu’il aurait pu utili­­ser les places lais­­sées vacantes par les inter­­­na­­tio­­naux, il n’in­­té­­gra aucune nouvelle recrue. Bien qu’il souhai­­tait l’ar­­ri­­vée de Roberto Sensini, il ne proposa pas d’al­­ter­­na­­tive à ses diri­­geants lorsque le trans­­fert échoua. Ce n’était pas une ques­­tion d’aus­­té­­rité, mais de prin­­cipe. Puisqu’il en était arrivé là avec les mêmes joueurs, il ne pouvait pas chan­­ger son idée de jeu à l’heure de vérité. Fullana et Garfa­­gnoli seraient alignés dans le onze de départ, ce qui l’obli­­gea à effec­­tuer quelques chan­­ge­­ments tactiques. Le groupe prit conscience du geste de l’en­­traî­­neur et cela se ressen­­tit : l’équipe était certes affai­­blie mais les circons­­tances la rendirent plus soudée. « Le fait qu’il n’ait pas fait appel à de nouveaux joueurs était le symbole de son soutien et de sa confiance en nous. Cela nous a beau­­coup aidé, car ni collec­­ti­­ve­­ment, ni indi­­vi­­duel­­le­­ment nous n’étions au top de notre forme », se souvient Martino. Avant la finale, Boca battit le Newell’s un but à zéro lors de la dix-septième jour­­née dans un match qui servit de prépa­­ra­­tion à la finale. Bielsa y mesura la force de son oppo­­sant et en tira de précieuses conclu­­sions. Cepen­­dant, tout ne se passait pas bien avant ces deux matchs capi­­taux. Mécontent de la pres­­ta­­tion de son onze titu­­laire face aux remplaçants, Bielsa inter­­­rom­­pit le dernier entraî­­ne­­ment avant la première rencontre. Il réunit le groupe dans le vestiaire et leur parla une heure entière avant de rega­­gner le terrain, où il put consta­­ter quelques amélio­­ra­­tions. « Il nous a détaillé des consignes au tableau pendant un bon bout de temps. C’était une conver­­sa­­tion pure­­ment foot­­bal­­lis­­tique qui nous a permis de recti­­fier certaines choses. Llop jouait libéro et Toto Berizzo au milieu de terrain. On était un peu perdus et ses mots nous ont aidés à mieux nous orien­­ter », explique Martino. Les deux matchs eurent lieu en l’es­­pace de seule­­ment quatre jours. Le Newell’s disputa les deux rencontres avec Scoponi ; Garfa­­gnoli, Llop, Pochet­­tino, Fullana ; Martino, Berizzo, Saldaña ; Zamora, Cozzoni et Domizzi. À l’Ar­­royito, les Rosa­­ri­­nos furent supé­­rieurs et rempor­­tèrent la victoire un but à zéro, grâce à une tête de Berizzo au début de la seconde mi-temps. L’avan­­tage était court mais il permit à Bielsa de défier Boca à la Bombo­­nera avec un peu plus d’op­­ti­­misme. Les remplaçants de Gamboa et Franco corres­­pon­­daient à ses attentes et les chan­­ge­­ments de posi­­tion de certains autres joueurs se révé­­lèrent fruc­­tueux. « L’ab­­sence de nouvelles recrues prou­­vait qu’on était un bloc soli­­daire. Et il m’est arrivé une chose inha­­bi­­tuelle : sur les coups de pieds arrê­­tés, le Brési­­lien Renato Gaucho me suivait au marquage. Je lui ai mis un coup de tête durant l’ac­­tion du but. Je me souviens encore de ce joueur, qui ne s’oc­­cu­­pait pas de ses affai­­res… Mais bref, aucune impor­­tance », raconte Berizzo.

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Berizzo écoute les conseils de Bielsa
Finale de 1991 contre Boca Juniors

Le 9 juillet, la rencontre-clé se joua sous une pluie fine. Pour le Newell’s, ce fut une lutte achar­­née. Sur la pelouse, Martino dut quit­­ter le terrain suite à un tacle crimi­­nel du défen­­seur xeneise Carlos Moya, ce qui les priva de leur élément le plus dange­­reux en attaque. Bielsa fut exclu par l’ar­­bitre Fran­­cisco Lamo­­lina et ne vit pas la fin du match depuis le banc des remplaçants. Il resta quelques temps dans le vestiaire, faisant les cent pas autour du lit sur lequel repo­­sait El Tata, mais il ne pouvait pas s’em­­pê­­cher de remon­­ter le tunnel qui menait au terrain pour essayer de prodi­­guer quelques instruc­­tions. Avec la compli­­cité d’un poli­­cier suppor­­teur de River, Carlos Altieri devint l’émis­­saire qui trans­­met­­tait les messages de Bielsa aux joueurs, jusqu’à ce qu’il soit repéré et expulsé à son tour. Bielsa était indomp­­table. Il n’avait jamais autant souf­­fert pendant un match. Sur la pelouse boueuse, ses joueurs faisaient ce qu’ils pouvaient pour soute­­nir les assauts d’un Boca fou de rage, qui finit par trou­­ver sa récom­­pense à neuf minutes de la fin, grâce à un but de Renato Gaucho. Suivirent les prolon­­ga­­tions, et comme rien ne chan­­geait, le cham­­pion serait déter­­miné par une séance les tirs aux buts… Tandis que Graciani et Clau­­dio Rodri­­guez commençaient la série de Boca, Scoponi arrê­­tant leurs tirs coup sur coup, Berizzo et Llop, le grand joueur de la finale, donnèrent un bel avan­­tage au Newell’s. Giunta marqua pour les xeneises, Zamora en fit autant et la frappe à coté de Pico décréta la victoire des Rouge et Noir de Rosa­­rio ! Sous les regards eupho­­riques des 8 000 suppor­­teurs qui avaient fait le dépla­­ce­­ment, Bielsa se rua sur le terrain pour fêter le sacre avec ses joueurs. Son pull noir se salis­­sait à chaque acco­­lade reçue, et la joie des Rosa­­ri­­nos se répan­­dit dans la Bombo­­nera. Il ne se contrô­­lait plus. Newell’s était enfin cham­­pion d’Ar­­gen­­tine. Certains suppor­­teurs de Boca recon­­nurent l’ef­­fort des vainqueurs et les applau­­dirent. Bielsa souli­­gna la soli­­da­­rité de ses joueurs et l’im­­por­­tance du match contre Boca lors de la dix-septième jour­­née du Clau­­sura. Il rappela qu’a­­près la défaite, une ambiance d’en­­ter­­re­­ment régnait dans le vestiaire. La rencontre avait été cruciale car l’équipe se remit à jouer comme à la belle époque de l’Aper­­tura et retrouva l’es­­prit de compé­­ti­­tion. Pour les leaders comme Martino, Llop, Scoponi et Cozzoni, le titre vint comme une déli­­vrance face au match perdu à domi­­cile contre Boca, tandis que pour les jeunes du centre de forma­­tion, c’était avant tout le plai­­sir d’être promu en équipe première avec leur mentor, et d’évo­­luer parmi les meilleurs joueurs du foot­­ball argen­­tin.

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Bielsa exulte
Une soirée inou­­bliable

« Je rêvais d’une chose qui est deve­­nue réalité : faire de Newell’s une équipe qui joue un foot­­ball diffé­rent, dont le trait prin­­ci­­pal est le mouve­­ment et où tous les joueurs jouent à tous les postes. J’ai en tête quelques images. El Tata Martino avec la balle au pied et la tête levée, pouvant choi­­sir entre cinq possi­­bi­­li­­tés. Saldaña qui monte, Ruffini qui vient propo­­ser, Boldrini sur l’aile, Berizzo qui fait un appel et Zamora en arrière », décla­­rait un Bielsa exta­­sié. On avait parfai­­te­­ment compris son message et l’idée selon laquelle les finales font les acteurs. On gagne d’une façon et on perd d’une autre. Le titre venait couron­­ner une année de travail intense. « On a vingt sur vingt si on gagne, et zéro si on perd. Je leur ai dit que je me fichais de la manière dont cela se passe­­rait. Celui qui gagne est le meilleur et celui qui perd est le moins bon. Je leur ai dit de ne pas se lais­­ser avoir par ces histoires de “défaites dignes” et de “victoires hono­­rables”. C’était la vie ou la mort. Je le leur ai dit en ces termes et ils l’ont compris. Le hasard a voulu que ce soit la vie. » Ce 9 Juillet 1991 fut une date majeure pour tout le peuple leproso, et ils n’en finirent pas de le fêter. Un groupe de jeunes joueurs qui n’étaient pas dans les meilleures condi­­tions s’était brillam­­ment préparé et, emmené par son leader, avait conquis la gloire. La vieille affiche à l’en­­trée du secré­­ta­­riat géné­­ral leur donnait raison. Il fallait simple­­ment se donner du temps pour que les miracles aient lieu.

À la dérive

« — Je dois partir, Carlos. J’ai déjà tout essayé, sans succès. Je dois partir. — C’est vrai, Marcelo. Jusqu’ici je te suivais, mais nous avons déjà tout fait. Quand l’en­­traî­­neur n’ar­­rive plus à trans­­mettre son message aux joueurs, il faut s’en aller. Sauf si tu trouves une autre de tes idées de génie. — J’en ai une, mais c’est compliqué. Si l’équipe accepte qu’on s’en­­ferme à nouveau d’ici la fin du cham­­pion­­nat, nous pouvons nous en sortir. Si c’est comme ça, nous reste­­rons. » Le dialogue entre Bielsa et Picerni témoi­­gnait de la diffi­­culté du moment : c’était l’heure du choix. La conti­­nuité de l’en­­traî­­neur ne tenait qu’à un fil et seul le sacri­­fice des joueurs pouvait lui donner une chance de reve­­nir sur une déci­­sion qui semblait déjà prise. Il fallait sauver le projet de Bielsa. Martino prépa­­rait sa forma­­tion d’en­­traî­­neur tandis qu’il profi­­tait de ses dernières années en tant que joueur profes­­sion­­nel. Picerni alla le cher­­cher à Grana­­dero Baigor­­ria, l’en­­droit où El Tata prenait ses cours, et lui exposa la situa­­tion. « — Regarde, Tata, Marcelo veut partir. Le seul moyen de le rete­­nir, c’est que l’équipe parte s’iso­­ler pour les neuf dernières jour­­nées avant la fin du cham­­pion­­nat. — Que veux-tu que je fasse ? — Si tu es d’ac­­cord, on le fait. Si d’après toi les autres peuvent être de la partie, je dis à Bielsa de ne pas présen­­ter sa démis­­sion et il aban­­donne cette idée. — On ne veut pas qu’il s’en aille. Dis-lui que quoi qu’il fasse, ses joueurs le soutien­­dront. »

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Ariel Cozzoni
En 1991, il quitte le Newell’s pour Toluca

Lors de l’en­­traî­­ne­­ment suivant, à Bella Vista, Martino regroupa les joueurs les plus expé­­ri­­men­­tés et les jeunes les plus impor­­tants. Sous un arbre qui les proté­­geait de la pluie qui tombait, il leur expliqua la conjonc­­ture et l’in­­ten­­tion de Bielsa. Zamora, Scoponi, Llop, Berizzo, Gamboa et Pochet­­tino l’écou­­tèrent atten­­ti­­ve­­ment. Ils saisirent l’im­­por­­tance de la situa­­tion et admirent que si l’iso­­le­­ment était la seule solu­­tion, il n’y avait rien à ajou­­ter. Évidem­­ment, cette fois, Bielsa habita tout le temps sous le même toit que ses joueurs. Ce qui impor­­tait, ce n’était pas les infra­s­truc­­tures précaires mais le bien-être du groupe. Cet Aper­­tura fut une torture. Tout chan­­gea radi­­ca­­le­­ment suite au titre obtenu durant cet inou­­bliable après-midi du 9 Juillet. Le groupe dut faire face à de nombreux départs pour démar­­rer la nouvelle saison. Franco fut trans­­féré à Sara­­gosse, Boldrini rejoi­­gnit Boca et Cozzini s’en alla au Mexique. Et Castelli, le prépa­­ra­­teur physique, quitta le staff pour réprendre sa carrière d’en­­traî­­neur, tandis que Carlos Borsi le remplaça. Le début du tour­­noi fut catas­­tro­­phique. Avant que Bielsa ne décide de rejoindre le Lycée de Funes, l’équipe n’amassa que cinq points au cours des dix premières jour­­nées. Une victoire face à Quimes était l’unique raison de sourire. Les nuls contre Ferro et le Racing leur offrirent quelques points. Mais le plus doulou­­reux fut sans doute les défaites face à Rosa­­rio Central — le seul clasico que perdit Bielsa à la tête du Newell’s Old Boys —, Gimna­­sia, Belgrano de Cordoba, Vélez, Depor­­tivo Español et Mandiyu de Corrientes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la même équipe qui venait d’être sacrée cham­­pionne quelques mois aupa­­ra­­vant pour­­ris­­sait désor­­mais à la dernière place. La décep­­tion était géné­­rale. Les arbitres avaient expulsé des joueurs rosa­­ri­­nos à dix reprises. Même Bielsa dut quit­­ter préma­­tu­­ré­­ment sa place sur le banc lors des matchs contre Quilmes, Racing et Ferro. « J’ai envie de mourir après chaque défaite. C’est toujours l’en­­fer la semaine d’après. Je ne peux pas jouer avec ma fille, je ne peux pas manger avec mes amis. C’est comme si je n’avais pas droit à ces plai­­sirs quoti­­diens de ma vie privée. C’est comme si pendant sept jours on m’in­­ter­­di­­sait d’être heureux. » C’était la première fois au cours de sa glorieuse carrière que l’équipe ne lui répon­­dait plus. Ils restèrent au lycée de Funes jusqu’à la fin du cham­­pion­­nat et n’avaient comme jour de sortie que le mercredi. Après l’en­­traî­­ne­­ment, Bielsa accor­­dait un peu de liberté à ses hommes, à condi­­tion qu’ils rentrent avant minuit. L’hon­­neur des joueurs était en jeu et la pers­­pec­­tive de finir dernier les tortu­­rait tous. Il y eut du progrès pendant la deuxième partie de l’Aper­­tura et le Newell’s ne perdit qu’un seul match sur neuf, celui contre le futur cham­­pion River Plate. Les victoires face à Inde­­pen­­diente et Estu­­diantes, les deux sur le score de trois buts à zéro, leur permirent de gagner des points impor­­tants et de quit­­ter la dernière place du clas­­se­­ment. Les nuls contre Hura­­can, Boca, Talleres de Cordoba, San Lorenzo, Argen­­ti­­nos et Platense miti­­gèrent tout de même la fin du semestre, qui se solda par une quin­­zaine de points gagnés et une avant-avant-dernière place, devant l’Union de Sante Fé et Quilmes. Néan­­moins, l’in­­dis­­ci­­pline ne s’ar­­ran­­gea pas, comme l’illus­­trèrent les expul­­sions de Pochet­­tiino, Lunari et Zamora.

La joie et la décep­­tion lui montraient à nouveau les deux visages du sport.

Après le titre, l’équipe connais­­sait une sévère dégrin­­go­­lade. Dans une certaine mesure, on pouvait penser que la chute était logique, puisqu’a­­près tous les efforts four­­nis, une certaine suffi­­sance des joueurs appa­­rais­­sait de manière spon­­ta­­née. Bien que Newell’s n’était pas équipe à enta­­mer une compé­­ti­­tion avec l’obli­­ga­­tion de la rempor­­ter, la mauvaise passe dura trop long­­temps. C’était le prix à payer d’une saison victo­­rieuse et tendue. Bielsa termina l’an­­née avec une sensa­­tion ambi­­guë. D’un côté, l’ex­­tase de la victoire à la Bombo­­nera, de l’autre, la piètre campagne de l’Aper­­tura. La joie et la décep­­tion lui montraient à nouveau les deux visages du sport. Néan­­moins, le Clau­­sura et la Copa Liber­­ta­­dores lui donnaient à nouveau le droit de rêver, et de nouvelles pages mira­­cu­­leuses de son cycle au Newell’s restaient à écrire.

Un début inat­­tendu

En 1988, le Newell’s était à un pas de rempor­­ter la Copa Liber­­ta­­dores. Avec un effec­­tif composé majo­­ri­­tai­­re­­ment de joueurs issus de son centre de forma­­tion, ils réali­­sèrent un parcours remarquable avant de succom­­ber en finale face au Nacio­­nal de Monte­­vi­­déo. Tandis que pour les emblé­­ma­­tiques Martino, Llop et Scoponi l’heure de la revanche était venue, pour les jeunes il s’agis­­sait de la possi­­bi­­lité de se frot­­ter pour la première fois aux grands du conti­nent améri­­cain. Quelles que soient les raisons, dispu­­ter le tour­­noi conti­­nen­­tal quatre ans plus tard repré­­sen­­tait le défi le plus impor­­tant de l’an­­née. Les joueurs reprirent les entraî­­ne­­ments après les fêtes de fin d’an­­née. Si la plupart des clubs argen­­tins était en vacances jusqu’au 12 janvier, les hommes de Bielsa déci­­dèrent eux-mêmes de commen­­cer les exer­­cices physiques trois jours plutôt. L’en­­traî­­neur les rejoi­­gnit un peu plus tard car il était alors en mission en spéciale pour trou­­ver un nouveau prépa­­ra­­teur physique. En dépla­­ce­­ment en Uruguay, il rencon­­tra Esta­­ban Gesto, un candi­­dat au poste, qui fut fina­­le­­ment refusé car ses méthodes n’étaient pas adap­­tées au style de pres­­sing qu’exerçaient le Newell’s. Parmi les possibles recrues, on évoquait le retour de Juan José Rossi et le club s’était penché sur le dossier du Para­­guayen Alfredo Mendoza, joueur de Mandiyu de Corrientes, même si son prix était très élevé pour le marché local.

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Julio Zamora
Titu­­laire de 1990 à 1992

Cepen­­dant, un autre prota­­go­­niste vint trou­­bler la prépa­­ra­­tions des joueurs du Newell’s. River Plate cher­­cha à connaître le prix de Tata Martino et semblait disposé à l’em­­me­­ner du côté de Nuñez. Dans un bureau de l’AFA, le vice-président du club, Mario Garcia Eyrea, ironi­­sait et fit savoir infor­­mel­­le­­ment au président de River, Alfredo Davicce, qu’il dési­­rait en échange la star million­­naire Ramon Diaz. Fidèle à ses habi­­tudes, Bielsa ne mit pas d’obs­­tacle au trans­­fert du joueur. Il avait déjà agi de cette façon lorsque Berizzo était sur le point de rejoindre le Spor­­ting de Gijon. Pour lui, empê­­cher le départ d’un joueur reve­­nait à le consi­­dé­­rer comme indis­­pen­­sable, chose qu’il ne jugeait pas béné­­fique. Dans tous les cas, il avait expliqué aux diri­­geants qu’il était possible de rempor­­ter la Liber­­ta­­dores à condi­­tion de ne pas chan­­ger radi­­ca­­le­­ment l’ef­­fec­­tif. Fina­­le­­ment, l’idole resta au club et quelques nouvelles têtes arri­­vèrent. D’une part, Rodolfo Valgoni devint le nouveau prépa­­ra­­teur physique de l’ef­­fec­­tif profes­­sion­­nel. D’autre part, le retour de Rossi se confirma et suite à des négo­­cia­­tions inter­­­mi­­nables, les diri­­geants satis­­firent les exigences de Bielsa en offi­­cia­­li­­sant le recru­­te­­ment du Para­­guayen Mendoza, le trans­­fert le plus cher de la saison. Au début du cham­­pion­­nat, Bielsa aligna ses nouvelles recrues dans le onze titu­­laire et le Newell’s battit Quilmes. Malgré cela, la prio­­rité était la Liber­­ta­­dores, dont le premier match fut catas­­tro­­phique. Lorsqu’une équipe est dans un grand soir et que l’autre vit une jour­­née terrible, il peut arri­­ver ce qui eut lieu lors de la première jour­­née en phase de groupes de la compé­­ti­­tion conti­­nen­­tale. San Lorenzo tint le choc au début avant d’écra­­ser l’équipe de Bielsa six buts à zéro lors d’une véri­­table démons­­tra­­tion d’ef­­fi­­ca­­cité et réalisme. Alberto Acosta était parti­­cu­­liè­­re­­ment inspiré et inscri­­vit un triplé pour l’équipe de Buenos Aires. La supé­­rio­­rité porteña fut sans appel, mais elle ne reflé­­tait pas la diffé­­rence réelle entre les deux clubs. C’est pourquoi il était si diffi­­cile d’ex­­pliquer une défaite aussi humi­­liante. « Nous n’avons pas existé », résuma Julio Zamora. Bielsa assu­­mait la faute de la défaite : « Lorsque les erreurs sont d’une telle ampleur, aussi gros­­sières, on doit en conclure que l’en­­traî­­neur est le respon­­sable. » San Lorenzo ouvrit le score à la 28e minute, et tout ce qui s’en­­sui­­vit fut catas­­tro­­phique. La défaite servit aussi de leçon au le groupe. Quelques jours avant le match, les joueurs étaient réunis au lycée et regar­­daient un match amical entre le Real Madrid et le Colo Colo du Chili, qui s’acheva par une victoire écra­­sante des madri­­lènes six buts à un. Alors qu’ils n’avaient pas hésité à se moquer des Chiliens, la réalité les rattrapa et leur fit le même coup quelques jours plus tard ; cela les invita à faire preuve d’hu­­mi­­lité. C’était un scéna­­rio déso­­lant. Le sacri­­fice fait à l’in­­ter­­sai­­son semblait vain au bout d’un seul match. Il fallait impé­­ra­­ti­­ve­­ment calmer les nerfs et réflé­­chir. Loin de présen­­ter des signes de faiblesse, Bielsa était prêt à surmon­­ter l’obs­­tacle et les diri­­geants affi­­chaient leur soutien. Le jour où Cris­­tian Domizzi connut Bielsa, il l’in­­vita à se battre. C’était en 1986 et Domizzi évoluait avec le Central Cordoba, qui était opposé au Newell’s ce jour-là pour la finale de la Ligue Rosa­­rina. L’avant-centre avait donné l’avan­­tage à son équipe, mais soudain il perdit patience et défia El Loco. « Pendant tout le cham­­pion­­nat, on nous a honteu­­se­­ment volés. On aurait dit que pour gagner, il fallait qu’on esca­­lade l’Eve­­rest. Fina­­le­­ment, les deux équipes avaient le même nombre de points et la finale s’est jouée au Parque Inde­­pen­­den­­cia. Je l’ai affronté parce qu’il criait tout le temps, du coup je voulais la bagarre. Mais le prépa­­ra­­teur physique est inter­­­venu et Bielsa m’a laissé tranquille, il parlait tout seul. » Domizzi se rappel­­lera l’épi­­sode à jamais. Bielsa aussi. Et lorsqu’en 1990 le joueur inté­­gra l’ef­­fec­­tif du Newell’s, l’en­­traî­­neur ne l’ac­­cueillit pas chaleu­­reu­­se­­ment. « — Tu te rappelles la fois où tu as voulu te battre avec moi ? — Oui, Marcelo, mais c’était une autre époque. C’est de l’his­­toire ancienne. — Bon, sois là lundi et on en repar­­lera. »

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El Coloso del Parque
Le stade a été rebap­­tisé Esta­­dio Marcelo Bielsa en 2009

Après l’en­­traî­­ne­­ment, Bielsa l’en­­traîna dans un coin et, en compa­­gnie de Picerni et Griffa, lui exposa ses possi­­bi­­li­­tés d’ave­­nir. « — Tu as envie de rester au Newell’s ? — Si c’est possi­­ble… j’ai­­me­­rais bien, oui. — Bien, bonhomme, mais je veux que tu saches que tu seras le cinquième attaquant de l’équipe. — Ça, c’est ce que vous pensez main­­te­­nant. On verra ce qu’il en sera dans quelques temps ! » Doté d’un fort carac­­tère, Domizzi faisait partie de ces joueurs que Bielsa appré­­ciaient pour leur esprit d’équipe et leur comba­­ti­­vité, ainsi que pour leur intel­­li­­gence tactique – même s’il ne marquait pas souvent au début. Si bien qu’il resta muet pendant les dix premiers matchs, avant de mettre le ballon au fond des filets. Sa soli­­da­­rité sur le terrain et sa capa­­cité à pres­­ser les adver­­saires faisaient de lui un élément précieux. Pour qu’il soit plus effi­­cace, l’en­­traî­­neur lui montrait des vidéos d’at­­taquants euro­­péens. Domizzi devait s’ins­­pi­­rer des mouve­­ments et des appels des avant-centres évoluant sur le Vieux Continent. « Je me souviens du jour où il m’a apporté les cassettes du Finlan­­dais Jari Litma­­nen. Je n’avais aucune idée de qui c’était. Après, le type est devenu un phéno­­mène à l’Ajax, mais quand Bielsa m’a donné ses vidéos, il jouait encore en Finlande et personne ne le connais­­sait. Je ne pouvais pas y croire ! Il n’y avait que Bielsa pour se procu­­rer ces images ! » Lors de sa deuxième saison, il gagna sa place de titu­­laire et prit régu­­liè­­re­­ment place sur l’une des deux ailes. À l’ins­­tar de Domizzi, d’autres jeunes joueurs avaient leur chance avec Bielsa, qui cher­­chait à redon­­ner du sang frais à l’ef­­fec­­tif. Alfredo Berti connais­­sait déjà El Loco depuis l’équipe réserve, quand il n’avait que 17 ans. Sa viva­­cité et son effort au marquage furent béné­­fiques au Newell’s. Berti avait une rela­­tion très spéciale avec Bielsa. Passionné de tactique, il était capable de regar­­der trois ou quatre matchs en inté­­gra­­lité par jour. Tous les joueurs se souviennent que lorsque Bielsa parlait dans le vestiaire, Berti entrait dans un état de transe, presque hypno­­tisé. « Ces cause­­ries étaient passion­­nantes. Elles m’ont beau­­coup touché quand je n’avais que 20 ans. J’en garde de bons souve­­nirs car elles étaient très enri­­chis­­santes. Si tu aimais le foot­­ball, tu pouvais beau­­coup apprendre. Chaque commen­­taire était argu­­menté et Marcelo était très patient. Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve un entraî­­neur qui prend le temps pour que celui qui écoute comprenne son message », soutient Berti. Sa fraî­­cheur et sa jeunesse furent primor­­diales pour l’équi­­libre du milieu de terrain. Il devint rapi­­de­­ment l’un des chou­­chous de Bielsa. Avant un match-clé contre River, contre qui il fallait souvent tout donner, Bielsa voulut savoir comment Berti se sentait. « — Alfredo, dis-moi, tu peux jouer ? — Comment ça, je ne vais pas jouer contre River ? — Tu es fati­­gué ? — Non, je ne suis pas fati­­gué. » Bielsa prit le bras du joueur et y traça une ligne imagi­­naire allant du poignet jusqu’au coude. « — Est-ce que tes muscles sont suffi­­sam­­ment gonflés ? Est-ce qu’ils sont gonflés jusqu’ici pour le match ? — Non, ils sont gonflés jusque-là. Bien au-delà de l’épaule. » Berti fut non seule­­ment titu­­laire mais aussi buteur lors de cette victoire. Gustavo Raggio exerçait plusieurs fonc­­tions en défense. À l’ins­­tar de Berti, il fut repéré pendant une épreuve à l’At­­lé­­tico Empalme sans savoir que Bielsa était présent. Une fois inté­­gré à l’ef­­fec­­tif prin­­ci­­pal du Newell’s Old Boys, le jeune joueur évolua en tant qu’ar­­rière droit mais aussi sur les deux posi­­tions de l’axe défen­­sif dans un rôle de stop­­peur. Il n’hé­­si­­tait jamais à mettre le pied, alliait puis­­sance et préci­­sion sur les relances et avait un très bon jeu de tête. Admi­­ra­­tif, Raggio se souvient de chacun des entraî­­ne­­ments tactiques d’avant match :

À la fin de la rencontre, un homme s’ap­­pro­­cha de son père et lui dit qu’il voulait qu’il rejoigne le Newell’s Old Boys. C’était Marcelo Bielsa.

« Bielsa était très exigeant et veillait à ce qu’on exécute parfai­­te­­ment les combi­­nai­­sons. Il y avait deux ou trois joueurs de chaque côté pour tirer les coups de pied arrê­­tés, et chacun frap­­pait envi­­ron 120 ballons. Les attaquants devaient conver­­tir en buts un pour­­cen­­tage donné des centres arri­­vant dans la surface. On ne se faisait pas de cadeau entre nous, si bien qu’on voyait toujours sur les photos des joueurs qui se prenaient des coups au niveau des yeux, du nez ou de la bouche. Bielsa mettait l’ac­cent sur la réus­­site et sur le repé­­rage des erreurs afin de pouvoir les corri­­ger. » Ricardo Lunari fut le quatrième joueur à trou­­ver sa place dans l’ef­­fec­­tif. À 14 ans, il avait parti­­cipé à un cham­­pion­­nat avec le club de son village, San José de la Esquina. Il s’était distin­­gué lors du match contre l’équipe locale du Central Argen­­tino de Casilda, durant lequel il inscri­­vit trois buts et livra une belle pres­­ta­­tion. Il jouait au milieu de terrain, sur le côté gauche, comme un milieu offen­­sif clas­­sique. À la fin de la rencontre, un homme s’ap­­pro­­cha de son père et lui dit qu’il voulait qu’il rejoigne le Newell’s Old Boys. C’était Marcelo Bielsa. Il eut sa chance en équipe première à l’âge de 20 ans, après une longue attente et une expé­­rience dans le foot­­ball suisse. En deuxième divi­­sion de la confé­­dé­­ra­­tion helvé­­tique, il fit trem­­bler les filets à neuf reprises avant d’avoir la chance de faire ses débuts en Première Divi­­sion argen­­tine. Son idole était Tata Martino et Lunari se sentait privi­­lé­­gié de pouvoir évoluer à ses côtés. Il était très doué tech­­nique­­ment et pouvait non seule­­ment jouer au milieu du terrain, mais aussi plus près des attaquants. Bien qu’il ne fût pas un titu­­laire absolu, il devint un précieux remplaçant. « Je dis toujours que j’étais le douzième joueur de cette équipe. J’étais toujours le premier à entrer sur la pelouse. Je me sentais impor­­tant depuis le banc de touche et cette posi­­tion ne m’a jamais frus­­tré. Je savais que j’avais ma demi-heure de jeu et j’en profi­­tais au maxi­­mum. Nous avions cette menta­­lité. Chacun appor­­tait au groupe, à sa place. Un grand groupe très uni s’était formé. C’était ce que Bielsa nous avait appris quand on était gamins. » D’autres joueurs issus du centre de forma­­tion parti­­ci­­pèrent à l’équipe première, mais Domizzi, Berti, Raggio et Lunari y jouèrent un rôle plus impor­­tant quand il s’agis­­sait de faire tour­­ner l’ef­­fec­­tif. Lors des grands matchs, Bielsa savait qu’il avait des remplaçants à sa dispo­­si­­tion. La jeune géné­­ra­­tion fut déci­­sive pour trou­­ver les réponses aux inter­­­mi­­nables ques­­tions que posa cette époque.

Une machine presque parfaite

La chambre de l’Hô­­tel Conquis­­ta­­dor à Santa Fe fut témoin d’un moment tragique. Cet homme affligé, qui avait imaginé un autre début de cham­­pion­­nat, ferma la porte de sa chambre, choi­­sit l’obs­­cu­­rité comme compagne et, sans rete­­nir ses larmes, se retrouva seul face à la décep­­tion qu’il renfer­­mait suite au fati­­dique soir au Parque Inde­­pen­­den­­cia. Le soutien des diri­­geants l’avait peu soulagé. L’idée de tout aban­­don­­ner lui vint en tête avant de rapi­­de­­ment dispa­­raître. Sa douleur était immense, person­­nelle.

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Alfredo Berti
Joueur du Newell’s de 1992 à 1995

Au moment de parler à ses joueurs, il se mit devant eux et leur dit avec sa fran­­chise habi­­tuelle que s’ils ne se sentaient pas capables d’at­­teindre l’objec­­tif fixé, il fallait en déter­­mi­­ner un nouveau. La tâche était collec­­tive. Bielsa s’in­­ter­­ro­­geait de plus en plus au sujet des indi­­vi­­dua­­li­­tés de l’équipe et de l’ap­­port de chaque joueur à l’ef­­fort collec­­tif. Il hési­­tait à mettre en place ses idées car cela le condui­­rait à modi­­fier trop large­­ment son équipe type. Néan­­moins, la mauvaise passe du Newell’s pouvait le contraindre à les appliquer. Après le match catas­­tro­­phique contre San Lorenzo au début de la Liber­­ta­­dores, le Newell’s devait affron­­ter l’Union pour se rele­­ver. Comme à l’Aper­­tura 1990, le hasard voulut que ce fût à nouveau un match contre l’équipe de Santa Fe qui déter­­mi­­ne­­rait le destin de Bielsa et ses hommes. La rencontre fut triste et ennuyeuse. Ce zéro à zéro ne surprit personne, mais l’en­­traî­­neur en profita pour tester des chan­­ge­­ments. En défense, Saldaña jouait arrière gauche et Raggio occu­­pait le couloir opposé. Au milieu, Alfredo Berti gagna une place de titu­­laire du côté droit tandis que Berizzo montait d’un cran et se posi­­tionna dans l’axe de l’en­­trejeu. Avec Llop en libéro, Pochet­­tino au marquage de l’avant-centre, Martino comme respon­­sable de la créa­­tion au milieu et Zamora, Domizzi et Mendoza en attaque, la nouvelle esquisse de l’équipe était prête. Après quelques matchs d’ab­­sence, Gamboa fit son retour en équipe titu­­laire. Pour pallier la bles­­sure de Raggio et mieux exploi­­ter sa qualité tech­­nique, Bielsa le fit jouer arrière droit. Les résul­­tats appa­­rurent immé­­dia­­te­­ment. En l’es­­pace de deux jour­­nées, le Newell’s battit les Chiliens de Coquimbo et de Colo Colo et retrouva l’es­­poir de quali­­fi­­ca­­tion pour les huitièmes de finale de la Copa Liber­­ta­­dores. Cinq joueurs inscri­­virent six buts. Cette rota­­tion de buteurs allait être la marque de fabrique de l’équipe au fur et à mesure de la saison. La semaine se termina de la meilleure manière possible. Le dimanche, le Newell’s dispu­­tait le clasico contre Rosa­­rio Central et ce match susci­­tait plus de polé­­mique que d’ha­­bi­­tude. Les diri­­geants lepro­­sos prièrent leurs homo­­logues canal­­las d’avan­­cer l’heure du match, puisque le lende­­main les hommes de Bielsa devraient se rendre au Chili. La réponse fut néga­­tive et l’équipe dut se surpas­­ser pour assu­­mer les deux rencontres. Les joueurs de l’équipe réserve et les remplaçants se joignirent aux plus expé­­ri­­men­­tés comme Fullana, Llop, Garfa­­gnoli, Rossi et Domizzi, pour dispu­­ter cette rencontre drama­­tique. Newell’s ouvrit le score au début du match sur un coup de tête de Domizzi, avant de s’en­­fer­­mer en défense. Rosa­­rio insista jusqu’à la fin mais sans succès. Pour que le match fût complet, l’ar­­bitre n’ou­­blia pas d’ex­­pul­­ser quelques joueurs : Bauza et Andrade du côté de Rosa­­rio, et Stachiotti et Roldan pour les Rouge et Noir. Et pour ne pas boule­­ver­­ser les habi­­tudes, Bielsa dut lui aussi aban­­don­­ner le terrain avant la fin. La victoire acheva de mettre un terme à la mauvaise passe de l’équipe, et en quelques jours les joueurs retrou­­vèrent le sourire. 24 heures après le clasico, Bielsa et son équipe pleine de remplaçants arra­­chèrent un précieux nul contre l’Uni­­ver­­si­­dad Cato­­lica à Santiago. Les victoires consé­­cu­­tives en cham­­pion­­nat face au Racing, Gimna­­sia et Belgrano de Cordoba permirent au Newell’s de figu­­rer à la première place du Clau­­sura. Le succès lors de la rencontre les oppo­­sant à San Lorenzo leur offrit par ailleurs la première place de leur poule en Liber­­ta­­dores. Le nouveau pari de Bielsa s’avéra payant. Le bien collec­­tif au-delà de la réus­­site indi­­vi­­duelle deve­­nait la marque de fabrique de l’équipe et de son entraî­­neur. « Je dis toujours que dans mon équipe, il n’y a pas de place pour les types qui pensent que la solu­­tion aux problèmes peut venir d’un exploit indi­­vi­­duel. Après une situa­­tion diffi­­cile comme celle que nous avons traver­­sée, personne n’a osé entre­­prendre l’aven­­ture indi­­vi­­duel­­le­­ment. »

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Los ojos del loco
Marcelo Bielsa en 1992

Julio Saldaña en était l’exemple emblé­­ma­­tique. Il avait perdu son épouse lors d’un acci­dent de voiture au début de l’an­­née, et Bielsa lui donna tout le temps qu’il jugea néces­­saire pour faire son deuil. Malgré son chagrin, il rega­­gna l’ef­­fec­­tif une semaine après la catas­­trophe comme l’un des prin­­ci­­paux éléments de l’équipe. Avec pratique­­ment les mêmes joueurs, le Newell’s releva le défi de dispu­­ter à la fois le Clau­­sura et la Liber­­ta­­dores. Après avoir terminé la phase de poules du tour­­noi conti­­nen­­tal à la première place, les lepro­­sos élimi­­nèrent le Defen­­sor de Monte­­vi­­deo en huitièmes de finale. Au Clau­­sura, l’équipe obtint deux victoires contre Ferro et Hura­­can, auxquelles s’ajou­­tèrent trois nuls face à Velez, Depor­­tivo Español et Mandiyu. Du fati­­dique soir du 26 février à ce 6 mai où le Newell’s battit les Uruguayens en Liber­­ta­­dores, il était diffi­­cile de croire à tout ce qui était arrivé au cours de ces soixante-neuf jours : dix-neuf rencontres, onze victoires et huit nuls. La revanche contre San Lorenzo et la ligne droite du Clau­­sura s’an­­nonçaient comme les prochains défis, et les hommes de Bielsa étaient sans aucun doute capables de les rele­­ver. « Notre avenir se joue lors des deux prochaines semaines. Nous devons affron­­ter River, Boca et se quali­­fier en Liber­­ta­­dores », analy­­sait à l’époque Martino. El Tata défi­­nis­­sait les prochaines rencontres avec la même luci­­dité dont il faisait preuve sur le terrain. À ce stade de la saison, le rêve de gagner sur les deux fronts ne semblait plus être une utopie.

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Du haut de sa série sans défaites, qui durait déjà depuis plus de vingt matchs, le Newell’s Old Boys était attendu au tour­­nant. La qualité des deux adver­­saires auxquels le club devait faire face permet­­trait d’éta­­blir un diagnos­­tic précis de sa valeur. Les équipes qui inscrivent leur nom dans l’his­­toire se défi­­nissent par leur capa­­cité à se distin­­guer des rivaux qui présentent des symp­­tômes de faiblesse. L’après-midi du 10 mai 1992 resta dans les mémoires du foot­­ball argen­­tin. Durant la rencontre entre River Plate et Newell’s, l’ar­­bitre Javier Castrilli expulsa trois joueurs de l’équipe de Buenos Aires en seule­­ment une minute. Oscar Costa reçut un carton rouge pour insultes. Après avoir contesté cette déci­­sion, le gardien Oscar Acosta et le défen­­seur Fabian Basualdo prirent eux aussi le chemin des vestiaires. Cette réac­­tion en chaîne laissa les Millio­­na­­rios avec huit joueurs sur la pelouse, rédui­­sant leurs chances de rempor­­ter non seule­­ment le match, mais aussi le cham­­pion­­nat. Jusque-là, la rencontre était équi­­li­­brée, l’équipe de Rosa­­rio se montrant peut-être légè­­re­­ment supé­­rieure. Mais après les expul­­sions, auxquelles vien­­drait s’ajou­­ter celle du défen­­seur Jorge Higuain, la nature du jeu chan­­gea inévi­­ta­­ble­­ment. À la mi-temps, Bielsa rappela à ses hommes que malgré l’avan­­tage numé­­rique, il fallait rester concen­­tré pour pouvoir gagner le choc. Il était prévi­­sible qu’en ces circons­­tances, l’équipe affai­­blie four­­ni­­rait davan­­tage d’ef­­forts et que son rival fini­­rait, lui, par se relâ­­cher et commettre des erreurs. Le message était clair.

Newell’s repré­­sen­­tait l’Ar­­gen­­tine dans cette compé­­ti­­tion et Bielsa foca­­li­­sait l’at­­ten­­tion de tout le conti­nent.

Tandis que le Monu­­men­­tal de Nuñez s’in­­sur­­geait contre les choix de l’ar­­bitre, les joueurs du Newell’s dispu­­taient leur match et atten­­daient les oppor­­tu­­ni­­tés. À la 64e minute, Berti trouva la faille dans la défense de River et sa frappe inau­­gura le tableau d’af­­fi­­chage. Le plus dur était fait. Lorsque Gamboa fit le break d’une puis­­sante frappe du pied droit, la victoire fut assu­­rée. Sans paraître s’en conten­­ter, le leader du Clau­­sura main­­tint le rythme et marqua trois buts dans les dix dernières minutes grâce à deux bijoux de Lunari et un but du Chilien Tudor. L’équipe de Bielsa conser­­vait sa première place et un concur­rent direct aban­­don­­nait la course au titre. Le moral de l’équipe était au beau fixe avant d’es­­sayer de prendre une revanche long­­temps atten­­due. San Lorenzo croi­­sait à nouveau la route du Newell’s. Bien sûr, le scéna­­rio du premier match n’était plus d’ac­­tua­­lité. Renfor­­cés, les hommes de Bielsa étaient prêts pour la revanche. Leur soif de victoire fut récom­­pen­­sée par le second cri de joie de Pochet­­tino et celui de Llop, qui finirent par asseoir la large victoire des Old Boys quatre buts à zéro. Ce soir-là, Bielsa assista à un véri­­table réci­­tal de la part de ses joueurs. Du pres­­sing pour récu­­pé­­rer le ballon au réalisme devant le but en passant par les appels inces­­sants, tout y était. L’équipe de Rosa­­rio était au top de sa forme et prolon­­gea son état de grâce en allant décro­­cher des nuls à l’ex­­té­­rieur contre Boca au Clau­­sura, et San Lorenzo en Liber­­ta­­dores. Les deux matchs termi­­nèrent sur un score d’un but à un. Même s’ils ne se dérou­­lèrent pas de la même manière, ils eurent en commun la forte déter­­mi­­na­­tion des joueurs de Bielsa. Suite à une belle première mi-temps à la Bombo­­nera, ils surent résis­­ter aux attaques de l’ad­­ver­­saire en étant très soli­­daires tactique­­ment pour arra­­cher un point qui valait de l’or. Au match retour de la Liber­­ta­­dores contre San Lorenzo, l’équipe montra comment gérer un résul­­tat favo­­rable et donna l’im­­pres­­sion de se préser­­ver et de ne s’en­­ga­­ger dans la rencontre qu’une fois le score ouvert par San Lorenzo. Lunari égalisa en fin de match. La victoire contre Inde­­pen­­diente, grâce au coup de tête de Pochet­­tino, qui ne cessait de marquer, leur donna trois points d’avance sur Vélez, deuxième, et accrut l’op­­ti­­misme du groupe avant d’abor­­der les demi-finales du tour­­noi sud-améri­­cain face à l’Amé­­rica de Cali. Newell’s repré­­sen­­tait l’Ar­­gen­­tine dans cette compé­­ti­­tion et Bielsa foca­­li­­sait l’at­­ten­­tion de tout le conti­nent. Son style et ses idées dépas­­saient les fron­­tières du pays. Le présen­­ta­­teur Bernardo Neus­­tadt l’avait invité à parti­­ci­­per à l’émis­­sion Tiempo Nuevo. Bien qu’il refu­­sât — car pour lui une appa­­ri­­tion publique aurait été manquer de respect à l’égard des joueurs qui étaient enfer­­més à quelques heures d’un match très impor­­tant —, il accorda un déjeu­­ner au jour­­na­­liste. Le club de l’in­­té­­rieur du pays pratiquant un jeu magni­­fique, tout le foot­­ball argen­­tin soutint la traver­­sée leprosa, excep­­tés bien sûr les suppor­­teurs de Rosa­­rio Central. Les matchs face aux Colom­­biens furent de vraies batailles. Des joueurs de qualité comme Jorge Bermu­­dez, Wilson Pérez, Leonel Alva­­rez, Antony de Avila et Freddy Rincon, accom­­pa­­gnés par l’Ar­­gen­­tin Jorge Balbis et l’Uru­­guayen Jorge Da Silva, faisaient de l’Amé­­rica un rival de haut niveau.

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Les rosa­­ri­­nos en Liber­­ta­­dores
L’ef­­fec­­tif de 1992

Aucune des deux équipes ne prit l’avan­­tage au cours des 180 minutes. Le match aller à Rosa­­rio obli­­gea les Rouge et Noir à réali­­ser un effort suprême pour égali­­ser un match que les Caleños menaient depuis les premières minutes grâce à une frappe de Mendoza. La rencontre fut épineuse mais le courage des joueurs leur offrit le point du nul. Le Newell’s Old Boys arriva à Cali suite à un voyage de quinze heures où ils passèrent par les villes de Jujuy, Guayaquil et Bogota. Ayant peur en avion, le seul à qui cette situa­­tion conve­­nait était Bielsa, qui en profita pour faire la sieste. L’équipe cafe­­tera ne l’em­­pê­­chait pas de dormir, car il pensait connaître la formule pour la neutra­­li­­ser. Newell’s devait acca­­pa­­rer la posses­­sion du ballon dans le but de réduire le gros poten­­tiel tech­­nique des Colom­­biens. Afin de le commu­­niquer aux joueurs, Bielsa leur avait montré les vidéos des rencontres contre Rosa­­rio Central et Boca Juniors, comme modèles de ce qu’il voulait voir sur le terrain. Il eut en outre une demi-douzaine de conver­­sa­­tions avec l’ef­­fec­­tif dans le but de les garder moti­­vés avant le match déci­­sif. L’ar­­ri­­vée au stade fut turbu­­lente et inti­­mi­­dante. Ils traver­­sèrent Cali dans un petit bus qui n’avait pas suffi­­sam­­ment de places assises pour tous les membres de la délé­­ga­­tion. Le chauf­­feur péné­­tra dans une zone remplie d’en­­tre­­prises de pompes funèbres et d’usines de confec­­tion de cercueils. La chance ne semblait pas être de leur côté et les joueurs commen­­cèrent à être de mauvaise humeur. Par la suite, on agressa Mendoza à l’échauf­­fe­­ment afin de lui rappe­­ler son passage au Depor­­tivo Cali, grand rival de l’Amé­­rica. El Loco démon­­tra tout son talent lors du match retour. Contrai­­re­­ment au match aller, Newell’s marqua en premier suite à une tête de Pochet­­tino à la quatrième minute. Le but fit taire les cinquante mille suppor­­teurs qui remplis­­saient le stade Pascual Guer­­rero, qui au bout de quelques minutes de jeu, avaient déjà lancé des pièces de monnaie collées les unes aux autres à l’aide d’un auto­­col­­lant sur Berizzo. À partir de là, la résis­­tance du Newell’s fut émou­­vante. À la 60e minute, Llop fut expulsé, privant Newell’s de l’un de ses plus braves soldats. L’équipe subis­­sait de plus en plus. Domizzi évita le but, tandis que Scoponi et Gamboa formaient une muraille défen­­sive. Garfa­­gnoli et Raggio avaient déjà remplacé Martino et Mendoza. À deux minutes de la fin, Da Silva égalisa pour les Colom­­biens après avoir converti un penalty bien signalé par l’ar­­bitre Brési­­lien Marcio Rezende. Place aux tirs aux buts et au suspense.

Un homme décéda dans les tribunes et dix autres reçurent une assis­­tance médi­­cale suite à des débuts d’in­­far­c­­tus.

Bielsa fut à nouveau expulsé comme il ne pouvait pas conte­­nir son stress depuis l’en­­trée du tunnel. Avec beau­­coup de sang froid, les dix premiers tireurs trans­­for­­mèrent leur penalty en but. L’ef­­fi­­ca­­cité se main­­tint jusqu’au septième tir du Newell’s, que Pochet­­tino envoya sur la barre trans­­ver­­sale. Les hommes de Bielsa eurent à peine le temps de le regret­­ter qu’un très grand Scoponi arrêta le tir de Bermu­­dez. Quand Domizzi manqua le sien, tout le monde pensa que le sort était jeté, mais Balbis gâcha l’op­­por­­tu­­nité de quali­­fier l’Amé­­rica. Les séances conti­­nuèrent jusqu’au point où Scoponi exécuta son penalty avec succès, exploit que réus­­sit aussi son collègue Niño. On dut alors recom­­men­­cer la série… La préci­­sion des joueurs était impres­­sion­­nante et leurs nerfs en acier. Fina­­le­­ment, le gardien leproso plon­­gea vers sa gauche pour dévier la frappe de Matu­­rana. Après vingt-six penal­­tys tirés, Newell’s trou­­vait la voie de la finale de la Copa Liber­­ta­­dores d’Amé­­rique. Ce furent vingt-deux minutes d’adré­­na­­line pour un dénoue­­ment litté­­ra­­le­­ment terras­­sant, puisque certains le payèrent de leur vie. En effet, un homme décéda dans les tribunes et dix autres reçurent une assis­­tance médi­­cale suite à des débuts d’in­­far­c­­tus. « Nous sommes en finale ! Il ne nous reste plus qu’un match ! Je suis fier de vous. Vous avez fait preuve de courage ! » répé­­tait un Bielsa exul­­tant.

Mourir debout

Quand Bielsa connut Julio Zamora, ce dernier était la star de l’équipe réserve du Newell’s qui dispu­­tait la Ligue de Rosa­­rio. Il n’ou­­blia jamais la fois où cet attaquant donna la victoire au Newell’s B de Picerni face au Newell’s A de Bielsa en inscri­­vant quatre buts. La B battit la A grâce à la magni­­fique perfor­­mance d’un gamin chétif, qui essayait le soir de vendre des fleurs aux auto­­mo­­bi­­listes aux carre­­fours de Rosa­­rio, afin de gagner quelques pesos en plus. Zamora n’hé­­sita pas un seul instant lorsqu’on lui proposa de jouer dans une petite équipe de la province de Santa Fe moyen­­nant un petit salaire. Bielsa l’ap­­prit avant que le trans­­fert ne se concré­­ti­­sât et exigea des diri­­geants du club les mêmes avan­­tages pour le jeune joueur. Zamora consi­­dé­­rait le foot­­ball comme un jeu. Le voir allongé dans le vestiaire, sans défense, une larme traver­­sant son visage, était l’image parfaite pour comprendre ce que signi­­fiait la défaite contre le FC São Paulo. De l’autre côté, Berizzo repo­­sait sa tête entre ses jambes dans un silence meur­­tri. Non loin, Martino savait que la douleur due à sa déchi­­rure n’était rien compa­­rée à la tris­­tesse. À ses côtés, Llop semblait malgré tout serein et fier de ce qu’ils venaient d’ac­­com­­plir, en se battant jusqu’à la fin. Bielsa, une fois de plus expulsé, marchait pour qu’on ne le vît pas effon­­dré. Mais dès qu’il essayait de conso­­ler l’un des garçons, il était inca­­pable de rete­­nir ses larmes. Ils pleu­­raient comme des enfants après être tombés comme des grands.

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Bielsa console Pochet­­tino

Ils venaient de vivre 180 minutes d’une finale très équi­­li­­brée, dépar­­ta­­gée après une drama­­tique séance de tirs au but. Au match aller à Rosa­­rio, disputé au Gigante de Arroyito (mais atten­­tion, l’équipe utilisa le vestiaire visi­­teur), le Newell’s prit l’avan­­tage suite à un penalty converti par El Toto Berizzo. Sous les yeux des suppor­­teurs, l’avan­­tage fut minime, mais il leur permit d’al­­ler au Brésil avec un avan­­tage impor­­tant. Pour le match retour, l’équipe annula son match du Clau­­sura et voya­­gea plusieurs jours avant la rencontre. Une fois arri­­vés au Brésil, rien ne déran­­gea plus les joueurs. À l’hô­­tel, Bielsa insista sur l’im­­por­­tance de conser­­ver le ballon pour pouvoir contrô­­ler la rencontre. Dans le vestiaire, la musique des rosa­­rio­­nos de Vilma Paula e Vampi­­ros était l’hymne offi­­ciel du club, jusqu’à ce que le silence n’oc­­cu­­pât tout l’es­­pace et que la concen­­tra­­tion fût abso­­lue. Comme avant chaque clasico face à Rosa­­rio Central ou un match déci­­sif, Bielsa se mit devant chaque joueur et leur dit les mots justes les moti­­ver. Avant d’en­­ta­­mer le discours final, inou­­bliable. Il leur parla de l’im­­por­­tance des finales, de la manière dont les grands matchs choi­­sissent leurs prota­­go­­nistes. Il leur parla de la possi­­bi­­lité qu’ils avaient d’en­­trer dans l’his­­toire du club et de tous les proches qui les suivaient. « Dehors, il y a quatre-vingt mille personnes, mais ici il y a une équipe d’hommes qui est venue gagner ! Rempor­­ter ce titre vous permet­­tra de marcher la tête haute dans Rosa­­rio jusqu’à la fin de vos vies. Allez-y et gagnez ! » Ainsi acheva-t-il son discours. Scoponi ; Llop, Gamboa, Pochet­­tino ; Berti, Berizzo, Saldaña, Martino ; Zamora, Lunari et Mendoza commen­­cèrent le match le plus impor­­tant de l’his­­toire du club. La première mi-temps fut un calvaire malgré le zéro à zéro au score. Le Newell’s ne toucha pas un ballon et leur seule occa­­sion échoua sur le poteau après un tir de Zamora. À la deuxième mi-temps, Domizzi remplaça un Martino fati­­gué. L’at­­taquant eut l’oc­­ca­­sion de but la plus évidente. Il frappa du gauche après une contre-attaque de son équipe, mais sans aucune force, si bien que le ballon fût dégagé avant d’avoir fran­­chi la ligne. En réponse, Rai trans­­forma en but le penalty commis par Gamboa en toute fin de match. Le penalty raté par l’in­­faillible Berizzo était prémo­­ni­­toire de ce qui arri­­ve­­rait. Rai et Ivan pour les paulis­­tas et Zamora et Llop pour les rosa­­ri­­nos frap­­pèrent parfai­­te­­ment leurs tirs. Tout semblait chan­­ger quand Scoponi arrêta celui du défen­­seur Ronaldo, mais la chance d’il y a quinze jours n’était plus de leur côté. Mendoza envoya son ballon par-dessus la barre trasn­­ver­­sale. Tandis que Cafu fit la démons­­tra­­tion de toute sa classe sur son tir du pied droit, Gamboa frappa dans les mains du gardien Zetti. Un groupe d’hommes coura­­geux vêtus en Rouge et Noir laissa sa vie au Morumbi. Ils perdirent debout face à une équipe qui battrait plus tard le FC Barce­­lone de Cruyff et le Milan de Capello. Une fois de plus, la coupe était à leur portée, et pour­­tant inac­­ces­­sible.

Bielsa s’en­­ferma dans sa chambre pour vision­­ner des matchs, comme s’il avait besoin de regar­­der sa plaie en face pour se renfor­­cer.

Mais il leur restait encore le Clau­­sura, et malgré la douleur de la défaite en Liber­­ta­­dores, la chance d’être à nouveau sacrés meilleure équipe du pays n’était qu’à quelques victoires de là. L’équipe rentra à l’hô­­tel pour affron­­ter la diffi­­cile nuit de la défaite. Les joueurs se réunirent dans une chambre pour parler, pleu­­rer et se récon­­for­­ter. Cette nuit-là, personne ne dormit. Comme le match suivant, face à San Lorenzo, avait lieu à l’ex­­té­­rieur, la délé­­ga­­tion du Newell’s décida de rester jusqu’au vendredi à São Paulo et de prendre l’avion direc­­te­­ment pour Buenos Aires. Ne pas rentrer immé­­dia­­te­­ment à Rosa­­rio parais­­sait aux yeux de tous une bonne idée qui leur permet­­trait de s’aé­­rer l’es­­prit. Bielsa s’en­­ferma dans sa chambre pour vision­­ner des matchs, comme s’il avait besoin de regar­­der sa plaie en face pour se renfor­­cer. Il visionna à deux reprises la vidéo de la défaite contre São Paulo et les trois derniers matchs de l’ad­­ver­­saire de dimanche. À la première réunion avec ses joueurs, il leur dit comment il fallait abor­­der l’ave­­nir : « On ne fermera jamais la plaie ouverte par cette défaite. Dans tous les cas, le seul moyen de dimi­­nuer notre douleur c’est de gagner le cham­­pion­­nat. Nous avons perdu cette finale mais main­­te­­nant, il faut prendre notre revanche. Je veux que vous sachiez que nous n’avons rien à nous repro­­cher et que je suis fier de chacun d’entre vous. » Avec tous les titu­­laires à l’ex­­cep­­tion de Martino, Newell’s fit un grand match et somma deux points d’une extrême impor­­tance. Berti et Mendoza marquèrent deux buts au tout début de la deuxième mi-temps, avant que Zamora ne déter­­mi­­nât le score final de trois à zéro en faveur des hommes de Bielsa, redon­­nant vie aux joueurs. La possi­­bi­­lité de rempor­­ter un titre natio­­nal exis­­tait réel­­le­­ment. Le Newell’s joua en milieu de semaine leur match en retard contre Talleres. Au cours d’une rencontre très serrée où le gardien adver­­saire Zeoli arrêta un penalty de Berizzo, les minutes passaient et avec elles l’op­­por­­tu­­nité d’aug­­men­­ter l’avan­­tage au clas­­se­­ment. Bielsa fit entrer des joueurs et ses chan­­ge­­ments furent payants. Escu­­dero remplaça Domizzi, et remer­­cia son entraî­­neur avec une volée spec­­ta­­cu­­laire qui inau­­gura le score. Puis Soria, qui était rentré à la place de Lunari, marqua le deuxième soixante secondes plus tard et assura la victoire. Quand, le dimanche suivant, l’équipe amassa un point supplé­­men­­taire grâce au nul contre Argen­­ti­­nos Juniors, tout le pays sut que le rêve était sur le point de deve­­nir réalité. Les quatre longueurs d’avance sur Vélez et Depor­­tivo Español alors qu’il ne restait plus que deux matchs à jouer leur garan­­tis­­sait la première place. Vélez dit adieu au titre en faisant match nul contre Gimna­­sia, mais la victoire du Depor­­tivo Español contre Rosa­­rio Central fit durer le suspense jusqu’à la dernière jour­­née, qui apporta la nouvelle tant atten­­due. Le Depor­­tivo termina la saison par un nul contre Racing et consa­­cra auto­­ma­­tique­­ment l’équipe de Rosa­­rio comme le roi du Clau­­sura. Les commé­­mo­­ra­­tions furent pleines d’émo­­tion. Bielsa était heureux et les joueurs avaient fait preuve de carac­­tère après la défaite à São Paulo. Ils se serrèrent dans les bras les uns les autres et deman­­dèrent à Ricardo Lunari de rejouer les chan­­sons. « Oh… Soy del Newell’s, es un senti­­miento que no puedo parar… ! »

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¡ Soy del Newell’s !
Victoire du 5 juillet 1992

Ils la chan­­tèrent au moins quinze fois et Bielsa, les larmes aux yeux, chan­­tait avec ses joueurs. Le dimanche 5 juillet, les joueurs firent le « tour olym­­pique » au Parque de la Inde­­pen­­den­­cia. Une foule les suivit et célé­­bra la victoire avec eux. Le match contre Platense ne fut qu’une simple forma­­lité et se termina par un nul un but à un. Bielsa fêta le titre de manière plus mesu­­rée cette fois. Le sacre venait couron­­ner les deux ans d’ef­­fort, de travail et de succès spor­­tifs. L’en­­traî­­neur connais­­sait la signi­­fi­­ca­­tion de ces vingt-quatre mois passés et la parta­­gea avec les joueurs à la dernière cause­­rie : « Je vous ai telle­­ment demandé, les gars. Main­­te­­nant, il est évident que je ne peux plus mener le bateau. » Après le match, il confirma ce qu’on voulait à tout prix refu­­ser de croire : « Mon cycle est terminé. J’ai déjà pris ma déci­­sion. Nous avons accom­­pli notre mission et main­­te­­nant c’est le moment de se repo­­ser. Après les matchs contre River, je présen­­te­­rai ma démis­­sion. J’en ai parlé avec ma famille et ce matin je l’ai dit à mes joueurs. Je n’exer­­ce­­rai aucune fonc­­tion pendant les six prochains mois. »

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Après un va-et-vient conti­­nuel, Dario Franco allait enfin orga­­ni­­ser sa fête de mariage. Une année plus tôt, il s’était marié au civil. Franco fut très patient pour orga­­ni­­ser la fête et choi­­sir une date qui conve­­nait à tous. Il tenait à ce que tous ses coéqui­­piers soient présents. Une fois cham­­pion, la fête était l’ex­­cuse idéale pour conti­­nuer à célé­­brer le titre et se détendre. Le 8 juillet devait être une jour­­née inou­­bliable. Cepen­­dant, le titre ne venait pas sans quelques ques­­tions à régler. Les joueurs s’en­­tre­­te­­naient souvent avec les diri­­geants pour déter­­mi­­ner les primes de parti­­ci­­pa­­tion rela­­tives aux deux cham­­pion­­nats, le Clau­­sura et la Liber­­ta­­dores. Pour géné­­rer des fonds, les diri­­geants avaient orga­­nisé un match amical contre l’Olim­­pia du Para­­guay. L’argent des billet­­te­­ries irait direc­­te­­ment dans les poches des joueurs. La rencontre servi­­rait aussi à mieux prépa­­rer le match contre River, qui déter­­mi­­ne­­rait quelle équipe se quali­­fie­­rait pour la Liber­­ta­­dores sans jouer les phases préli­­mi­­naires. La date de la rencontre fut fixée au 9 juillet. Dans cet esprit festif, les joueurs crurent que cette nouvelle rencontre ne chan­­ge­­rait en rien la fête de Franco. Néan­­moins, pour Bielsa, c’était un match comme un autre et on devait donc reprendre les entraî­­ne­­ments. Ainsi le mercredi soir, un fait rare eut lieu : les joueurs quit­­tèrent l’en­­traî­­ne­­ment en tenue de soirée et partirent pour la fête à bord d’un mini­­bus. Sur le chemin, ils passèrent prendre leurs femmes et leurs petites amies. Une fois arri­­vés à Cruz Alta, village d’où était issu Franco, ils s’amu­­sèrent comme des enfants. Ils mangèrent, dansèrent et burent aussi. Après une saison si prenante, ils tenaient enfin la situa­­tion idéale pour se détendre. Bielsa réflé­­chis­­sait au match du lende­­main et voulait que les joueurs regagnent leurs chambres. Mais fina­­le­­ment, il craqua devant les plus insis­­tants d’entre eux et les auto­­risa à rentrer à trois heures du matin. Le trajet du retour fut iden­­tique à celui de l’al­­ler. Cepen­­dant, les détours pour dépo­­ser les femmes les firent prendre du retard. Le mariage terminé, les joueurs devaient main­­te­­nant se tour­­ner vers le match.

Nombreux sont ceux qui espé­­rèrent son retour, et Marcelo Bielsa revint au Parque Inde­­pen­­den­­cia.

Dans ces circons­­tances, la rencontre était un échec prévi­­sible. Les suppor­­teurs étaient présents, mais pas les joueurs. Bielsa envoya d’abord ses titu­­laires habi­­tuels, qui perdaient déjà deux buts à zéro à la mi-temps. Dans le vestiaire, il fut très dur avec ses hommes et se plai­­gnit de leur manque d’en­­vie. Il ajouta que le respect envers le public devait les conduire à faire davan­­tage d’ef­­forts. Puisqu’il s’agis­­sait d’un match amical, l’en­­traî­­neur se permit de chan­­ger toute l’équipe et ainsi de maîtri­­ser sa frus­­tra­­tion. Plusieurs joueurs n’ap­­pré­­cièrent pas sa déci­­sion. Pour ceux qui avaient encore des doutes, désor­­mais il était clair qu’El Loco exigeait le même niveau d’im­­pli­­ca­­tion pour tous les matchs. Mais son mécon­­ten­­te­­ment parut cette fois exagéré aux yeux de certains. Le lende­­main tomba une nouvelle inat­­ten­­due. Faire ses adieux après un titre de cham­­pion était effec­­ti­­ve­­ment une bonne idée. Cepen­­dant, bien que Bielsa assu­­rât qu’il diri­­ge­­rait l’équipe lors des matchs contre River Plate, il décida que l’heure du départ était venue après ce match amical. Quelque chose le déran­­geait. Au-delà du fait que plusieurs joueurs parti­­raient jouer à l’étran­­ger après leurs bonnes perfor­­mances, il avait surtout l’im­­pres­­sion que l’équipe aurait besoin de connaître quelques boule­­ver­­se­­ments qu’il ne se sentait pas capables d’ap­­por­­ter… Ainsi s’acheva la période la plus glorieuse de l’his­­toire du Newell’s Old Boys. L’homme qui avait donné le coup d’en­­voi à l’aven­­ture deux ans aupa­­ra­­vant emprun­­tait main­­te­­nant le chemin de la sortie. Son départ lais­­sait présa­­ger un sombre avenir pour l’équipe. Quelques années plus tard, le club entra dans une crise qui se prolon­­ge­­rait durant quinze inter­­­mi­­nables années. Nombreux sont ceux qui espé­­rèrent son retour, et Marcelo Bielsa revint au Parque Inde­­pen­­den­­cia. La première fois pour s’as­­seoir sur le banc de touche des visi­­teurs et être longue­­ment acclamé par le public. Puis plus tard, à l’oc­­ca­­sion d’une jour­­née inou­­bliable où l’on donna son nom au stade. ulyces-bielsa-26


Cette histoire est adap­­tée de La Vida por el futbol, paru aux éditions Debate, et traduite par Iuri Lira-Cunha. Couver­­ture : Marcelo Bielsa, par Alvaro Barrien­­tos. Gracias a todos los hinchas de Newell’s para las ilus­­tra­­ciones. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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