par Rowan Jacobsen | 19 mars 2015

Les hommes de Noho­­tia se bous­­culent au sommet d’une digue de terre haute de six mètres. Dans l’obs­­cu­­rité gran­­dis­­sante, à travers la plaine inon­­dable où poussent des choux, des auber­­gines et des fleurs de moutardes, ils observent les énormes formes émer­­ger de l’ombre des arbres bordant les rives du fleuve Brah­­ma­­poutre. Des hommes aux yeux troubles sont assis autour de petits feux de camps et débitent des troncs d’arbres avec leurs hachettes pour alimen­­ter le feu durant la nuit. Pendu à un arbre, un pneu se consume en crépi­­tant. Au village, des femmes dans des huttes de bambou préparent du pois­­son au curry pour nour­­rir les hommes sur le rempart. Deux projec­­teurs peu puis­­sants balayent sans trêve les champs. La digue a été construite pour conte­­nir le Brah­­ma­­poutre lors de sa crue annuelle, mais aujourd’­­hui, elle repré­­sente la dernière ligne de défense contre les éléphants.

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Sur les rives du Brah­­ma­­poutre
Crédits : Pankaj Kaushal

À mesure que les couleurs des champs s’es­­tompent au profit des ténèbres, une brume spec­­trale se forme, l’air s’em­­plit de gron­­de­­ments sourds et les cimes des arbres commencent à se balan­­cer et à plon­­ger vers le sol. « On dirait qu’une tempête approche », murmure Dhruba Das, songeur. À 32 ans, ce spécia­­liste de la réso­­lu­­tion de conflits humain-éléphant (CHE) fume ciga­­rette sur ciga­­rette. Les villa­­geois crient en assa­­mais et frappent sur leurs dhôls, des tambours à deux peaux portés autour du cou, pour donner l’im­­pres­­sion que nous sommes plus grands et plus nombreux qu’en réalité. Certains parlent dans de vieux télé­­phones portables, omni­­pré­­sents en Inde rurale. Je braque ma lampe fron­­tale vers l’obs­­cu­­rité. Les bruits se sont rappro­­chés. Des tiges de riz sèches craquent, des bana­­niers se fendent et se cassent. Il y a un reni­­fle­­ment, puis un bruit perçant, comme si l’on vissait un boulon géant dans une planche. Un coup de feu est tiré une centaine de mètres plus loin, depuis la digue. Trois hommes vêtus d’uni­­formes kakis font leur appa­­ri­­tion autour du feu près duquel je me trouve. Ils font travailler les culasses de vieux fusils et les portent à la hanche, poin­­tés juste au-dessus des arbres. Ils tirent quelques salves furi­­bondes.


Chaque année, les éléphants reve­­naient en plus grand nombre.

Pendant un moment, tout est calme. Nous rete­­nons notre souffle. Puis un cri préhis­­to­­rique déchire le silence nocturne, un cri qui ne peut prove­­nir d’au­­cun animal connu. « Il sont agacés, dit Dhruba. Ils n’aiment pas les coups de feu. — Que va t-il se passer main­­te­­nant ? — Ils vont attendre quelques heures et rées­­sayer. Ils sont très patients. Ils savent que les hommes ne peuvent pas tenir ainsi éter­­nel­­le­­ment. »

Au bord du fleuve

Bien qu’il s’étende aux pieds de l’Hi­­ma­­laya, l’État indien de l’As­­sam est prin­­ci­­pa­­le­­ment occupé par l’im­­mense plaine inon­­dable du Brah­­ma­­poutre. Pendant une grande partie de l’an­­née, le fleuve est large d’en­­vi­­ron un kilo­­mètre et demi, mais lors de la mous­­son esti­­vale, les tempêtes succes­­sives propulsent les eaux chaudes de l’océan Indien sur les flancs des montagnes et le niveau du fleuve s’élève jusqu’à 6 mètres au dessus de son niveau habi­­tuel. Il submerge alors les rives et les îles, et amasse les allu­­vions en de nouveaux endroits. Fina­­le­­ment, lorsque les eaux se retirent quelques mois plus tard, de nouvelles îles – les chapo­­ris – se forment et sont rapi­­de­­ment colo­­ni­­sées. Par des herbes sauvages d’abord, puis par des filaos, suivis des produc­­teurs de lait et de légumes. Les plus petites de ces îles dispa­­raissent après une saison, mais les plus grandes, fruits de crues plus impor­­tantes, peuvent perdu­­rer des décen­­nies, voire des siècles. Ce sont d’ex­­cel­­lentes terres culti­­vables. À l’au­­tomne 1997, les auto­­ri­­tés de l’As­­sam ont commencé à rece­­voir d’étranges rapports prove­­nant de culti­­va­­teurs de riz de Gazzara Chapori, une île sablon­­neuse située à quelques kilo­­mètres au nord de Noho­­tia. Tous les soirs, les plan­­ta­­tions de ces fermiers étaient mis à sac par une douzaine d’élé­­phants. Cela semblait impos­­sible. Les éléphants ne s’at­­taquent aux plan­­ta­­tions que lorsqu’elles sont situées à proxi­­mité de leur terri­­toire, mais aucun éléphant ne vivait aux alen­­tours de Gazzara Chapori – la plupart de ses habi­­tants n’en avaient d’ailleurs jamais vu.

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L’As­­sam s’étend aux pieds de l’Hi­­ma­­laya

Les éléphants qui ont fait leur appa­­ri­­tion cette année-là avaient nagé jusqu’à l’île et y sont restés deux mois durant, sacca­­geant les rizières la nuit et se repo­­sant le jour dans la brousse, à l’abri des regards. En janvier, le riz encore intact a été récolté et ils ont disparu. À l’au­­tomne 1998, les éléphants sont reve­­nus, deux fois plus nombreux. Cette fois encore, ils sont restés pendant deux mois, mangeant les cultures de riz avant de repar­­tir. Chaque année, les éléphants reve­­naient en plus grand nombre. Selon le Dépar­­te­­ment de protec­­tion des forêts de l’As­­sam, respon­­sable de toute la faune et flore de l’État, le trou­­peau avait quitté une réserve natu­­relle aux pieds de l’Hi­­ma­­laya et longé la rivière Suban­­siri sur une cinquan­­taine de kilo­­mètres pour rejoindre le Brah­­ma­­poutre plus au sud. Avec le brusque accrois­­se­­ment de popu­­la­­tion au sein de l’État, les forêts proté­­gées de l’As­­sam se sont forte­­ment dégra­­dées. Ces dernières années, des millions d’im­­mi­­grants bangla­­dais s’y sont instal­­lés. À défaut d’un travail, ils ont au moins trouvé de la nour­­ri­­ture dans ces terres.

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En temps normal, les éléphants ne quittent pas leur domaine vital. Ils vivent comme le faisaient autre­­fois les commu­­nau­­tés de chas­­seurs-cueilleurs. Ils se déplacent au rythme des saisons en suivant les routes migra­­toires établies par leurs ancêtres pour permettre le renou­­vel­­le­­ment des ressources dans les diffé­­rentes zones de leur terri­­toire. Ces éléphants ont proba­­ble­­ment migré vers le sud car ils ne trou­­vaient plus assez de nour­­ri­­ture dans leurs forêts pour y vivre tout au long de l’an­­née. En 2002, le trou­­peau comp­­tait envi­­ron soixante-dix éléphants. Cet automne-là, sur quatre-vingt kilo­­mètres le long du Brah­­ma­­poutre, ils se sont attaqués aux rizières des chapo­­ris. Mais cette fois, au lieu de s’en aller, ils ont nagé de chapo­­ris en chapo­­ris, se cachant la jour­­née au milieu des herbes hautes et dans les bran­­chages duve­­teux des filaos. La nuit, ils mangeaient la canne à sucre et les pommes de terre culti­­vées sur les chapo­­ris, s’éten­­dant de plus en plus sur les terres envi­­ron­­nantes. Ils ont passé une année entière sur les rives du Brah­­ma­­poutre, puis une seconde, faisant d’eux le premier trou­­peau d’élé­­phants rive­­rains au monde.

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En Inde, l’élé­­phant évoque la force, la puis­­sance, l’orage
Crédits : Utpal Nath

Les gardes fores­­tiers du Dépar­­te­­ment des forêts, comme on les appelle, sont à la recherche du trou­­peau depuis plus de dix ans. Ils l’ont surnommé aghori sahan, le trou­­peau errant. La survie d’un trou­­peau semble être liée à l’âge et à l’ex­­pé­­rience de sa matriarche. C’est grâce à sa mémoire des zones de four­­rage, des points d’eau et des itiné­­raires – sa connais­­sance de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment – qu’ils parviennent à survivre aux périodes diffi­­ciles. Du fait de la petite taille de la matriarche du trou­­peau, les gardes l’ont surnom­­mée « Saru­­mai », un surnom souvent donné aux jeunes filles. Saru­­mai semblait être dotée d’une surpre­­nante capa­­cité à s’orien­­ter dans un envi­­ron­­ne­­ment nouveau et hostile, tout en évitant les ennuis au reste du trou­­peau. Les éléphants n’ont pas tardé à réali­­ser que les meilleurs stocks de nour­­ri­­ture ne se trou­­vaient pas dans les plaines mais dans les cuisines et les greniers des villages de fermiers. Ils ont commencé à s’y intro­­duire la nuit et à renver­­ser les habi­­ta­­tions, souvent consti­­tuées de lamelles de bambou renfor­­cées d’un mélange de boue et de bouse de vache. Si quelque chose remuait dans les décombres et, par exemple, se mettait à crier, les éléphants prenaient peur et se mettaient à le piéti­­ner ou à le frap­­per de leur trompe. Géné­­ra­­le­­ment alors, la chose ne bougeait plus. « Ils est très rare qu’ils s’at­­taquent aux gens inten­­tion­­nel­­le­­ment », m’ex­­plique Dhruba Das, « mais si jamais quelqu’un se dresse sur leur passage, ils n’hé­­si­­te­­ront pas. » Le trou­­peau menait une vie de hors-la-loi, pillant les caches de nour­­ri­­ture durant la nuit, se cachant la jour­­née sur les chapo­­ris à proxi­­mité et se remet­­tant en route dès que la pres­­sion se faisait trop forte.

Un animal respecté

Les conflits humain-éléphant tuent envi­­ron quatre cents personnes et au moins une centaine d’élé­­phants chaque année en Inde. Des milliers de maisons ont été détruites le long du Brah­­ma­­poutre, des agri­­cul­­teurs ont perdu l’en­­semble de leurs cultures annuelles et des villages entiers ont été déser­­tés à cause d’at­­taques nocturnes d’élé­­phants. Le travail de Dhruba consiste à voya­­ger de village en village, afin d’in­­culquer aux gens les bons réflexes à adop­­ter face aux éléphants. « Il est diffi­­cile de démon­­trer l’in­­tel­­li­­gence des éléphants », me dit Dhruba. « Ils n’ont pas l’in­­tel­­li­­gence des primates. On devrait peut-être parler plutôt de sagesse. Ils peuvent sentir les choses. Ils savent ce qu’ils doivent faire. Quelle que soit la situa­­tion, ils en tire­­ront profit, et, à la diffé­­rence des singes, ils n’ag­­gravent pas la situa­­tion. » En s’at­­taquant aux habi­­ta­­tions, les éléphants ont décou­­vert la bière de riz bras­­sée dans les villages. « Ils adorent ça », explique Dhruba, « ils sont prêts à tout pour s’en procu­­rer ». Ils se sont ensuite mis à déro­­ber d’autres denrées. « Les villa­­geois m’ont rapporté qu’ils se montraient à chaque fois qu’ils cuisi­­naient du porc au curry. »

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Une maison tradi­­tion­­nelle de l’As­­sam
Crédits : Imran Ahmed/Seeds India

Ils affec­­tionnent égale­­ment le sel. Il y a quelques années, le frère de Dhruba venait de termi­­ner ses exer­­cices de taek­­wondo au domi­­cile fami­­lial à Boka­­gaon, un village à proxi­­mité de Noho­­tia. Il avait retiré son maillot et l’avait jeté au sol. Rapi­­de­­ment, une trompe a surgi de la fenêtre. Alors que le frère de Dhruba se cachait sous le lit, l’élé­­phant a trouvé le maillot, l’a porté à sa bouche et s’est mis à le téter. Il l’a trouvé si savou­­reux qu’il a fracassé le mur pour s’en procu­­rer d’autres. Le frère de Dhruba a attrapé sa sœur et sa mère pour s’en­­fuir par la porte de derrière. L’élé­­phant d’Asie étant une espèce proté­­gée, la retraite est souvent la seule option. L’Inde héberge à la fois la dernière grande popu­­la­­tion d’un des plus emblé­­ma­­tiques animaux de la planète, mais égale­­ment plus de paysans que ne peut en recen­­ser son gouver­­ne­­ment. Tout le monde sait d’ai­­leurs à qui va le soutien de ce dernier : la peine encou­­rue pour meurtre d’élé­­phant vient récem­­ment de s’éle­­ver à dix ans de prison. Mais la meilleure protec­­tion des éléphants indiens ne vient pas de règles civiles mais dérive de prin­­cipes reli­­gieux : les éléphants repré­­sentent le dieu hindou à tête d’élé­­phant, Ganesh, qui supprime les obstacles et apporte la chance. La plupart des villa­­geois que j’ai rencon­­trés n’em­­ployait pas haathi, le mot hindou et assa­­mais pour « éléphant », mais Ganesh. Que ce dieu en parti­­cu­­lier cause tant de ravages est parti­­cu­­liè­­re­­ment pertur­­bant pour eux. Boka­­gaon a été l’une des premières régions de l’As­­sam à subir l’as­­saut des éléphants. En 2001, alors que Dhruba était âgé de 21 ans, les villa­­geois de sa région ont subi telle­­ment d’at­­taques d’élé­­phants que les vieilles croyances ont commencé à s’ef­­fon­­drer. Cette année-là, entre juillet et novembre, dix-sept éléphants ont été tués. Beau­­coup ont été empoi­­son­­nés par de la bière de riz mélan­­gée à un puis­­sant pesti­­cide, qui avait été dépo­­sée dans les champs. Des habi­­tants ont peint en assa­­mais sur le flanc d’une carcasse : « Dhan Chor Bin Laden », Ben Laden le voleur de riz. D’autres fermiers se sont mis à bran­­cher des câbles meur­­triers direc­­te­­ment sur les lignes élec­­triques pour ensuite les étendre à travers leurs champs. En 2004, cinq éléphants ont été élec­­tro­­cu­­tés prés du village de Dhruba. Quand celui-ci a entendu dire qu’un des fermiers de son village venait d’ins­­tal­­ler un câble sous tension, il s’est rendu dans le champ et a coupé le câble. Il a fait savoir que si quelqu’un essayait de nouveau, il contac­­te­­rait le Dépar­­te­­ment des forêts pour qu’il soit arrêté. Peu de temps après, il a rejoint Assam Haathi, un projet colla­­bo­­ra­­tif débuté en 2004 entre l’ONG assa­­maise Ecosys­­tems India et le zoo de Ches­­ter, en Angle­­terre.

Le trou­­peau errant a saccagé de nombreuses cultures et plusieurs bâti­­ments de la péri­­phé­­rie du village.

Dans le cadre du projet, toutes les solu­­tions ont été essayées. Ils ont commencé par creu­­ser des tran­­chées et sont allés jusqu’à plan­­ter des piments autour de certains villages. Ils ont mis en place des clôtures élec­­triques de dissua­­sion, mais les éléphants ont appris à en couper les fils à l’aide d’arbres déra­­ci­­nés. Ils ont égale­­ment appris à renver­­ser les poteaux dres­­sés entre les sections de clôture. Certains mâles ont réalisé que leurs défenses ne condui­­saient pas le courant et qu’ils pouvaient les utili­­ser afin de main­­te­­nir la clôture au sol pour les autres. « Quand d’autres animaux voient leur habi­­tat détruit, ils dispa­­raissent silen­­cieu­­se­­ment », m’as­­sure Dhruba. « Mais pas les éléphants. Ils ne se laissent pas faire. Ils vous font savoir que leur habi­­tat est détruit. Il peuvent aller n’im­­porte où et on ne peut pas les en empê­­cher. »

Kartik Chapori

Le matin du siège de Noho­­tia, sur toute la longueur de la digue, je vois des corps endor­­mis et recroque­­vil­lés près des feux de camp. Le trou­­peau errant a saccagé de nombreuses cultures et plusieurs bâti­­ments de la péri­­phé­­rie du village, il en a juste évité le centre. Une petite victoire, car le trou­­peau revien­­drait immanqua­­ble­­ment. Après plus d’une semaine sans sommeil, les gens parais­­saient érein­­tés. Je suis Dhruba le long du sentier menant aux berges du fleuve, slalo­­mant entre les bana­­niers renver­­sés, les restes de clôtures, les tiges de bambous brisées et les amas d’ex­­cré­­ments d’élé­­phants. Les champs sont parse­­més de plantes apla­­ties. Des femmes en colère, enve­­lop­­pées dans leurs écharpes colo­­rées, sont accrou­­pies entre les rangées de pommes de terre et récoltent ce qu’il en reste. Noho­­tia a déjà enduré des attaques simi­­laires en 2008, alors que des familles vivaient encore dans les plaines inon­­dables. Aujourd’­­hui, ces maisons sont détruites, leurs fonda­­tions de terre sont le seul signe de leur exis­­tence passée et les familles se sont disper­­sées depuis, personne ne peut dire où. Suite à cela, le trou­­peau errant a changé de compor­­te­­ment et s’est attaqué à d’autres régions pendant deux ans. Il est tout de même revenu en janvier 2012 lors de mon séjour à Noho­­tia avec Dhruba.

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Un rhino­­cé­­ros sur les bords du Brah­­ma­­poutre
Crédits

Après envi­­ron un kilo­­mètre et demi de marche, nous arri­­vons au bord du Brah­­ma­­poutre, où nous atten­­dons un canoë noir sur lequel se tiennent en équi­­libre deux vélos, une moto et cinq personnes. Dhruba fume. De l’autre côté du canal se trouve Kartik Chapori, une des plus grandes îles du fleuve, où nous devons rencon­­trer Atul Das, un membre du Dépar­­te­­ment des forêts chargé des rondes sur les chapo­­ris. Das a passé des années à repous­­ser le trou­­peau errant de village en village. Il est à la recherche de deux rhino­­cé­­ros qui ont nagé jusqu’à Kartik Chapori depuis le parc natio­­nal de Kazi­­ranga, un sanc­­tuaire de 480 kilo­­mètres carrés sur la rive sud du Brah­­ma­­poutre. Il héberge envi­­ron deux mille des trois mille rhino­­cé­­ros indiens survi­­vants. La poudre faite à partir de leurs cornes se vend à 10 000 dollars le kilo sur le marché noir chinois, et des bracon­­niers ont infil­­tré le chapori en se faisant passer pour des pêcheurs. Das et ses hommes ont été dési­­gnés protec­­teurs des rhino­­cé­­ros jusqu’à ce que ces derniers se décident à retrou­­ver la sécu­­rité de Kazi­­ranga. La canoë finit par arri­­ver et ses passa­­gers en descendent, à l’ex­­cep­­tion de deux petites filles souriantes âgées de 6 ans, qui tiennent des pagaies en bambou. « Voici nos petits bate­­liers », commente Dhruba. Alors que les jeunes filles nous trans­­portent de l’autre côté du jade nébu­­leux du Brah­­ma­­poutre, nous débat­­tons du prix. Nous propo­­sions 10 roupies pour la traver­­sée, envi­­ron 15 centimes : « Pas ques­­tion ! 100 roupies ! — C’est trop. Disons 10 roupies chacune ? — OK, d’ac­­cord. » Une fois parve­­nus de l’autre côté, nous grim­­pons le long de la rive érodée sur envi­­ron trois kilo­­mètres en suivant un sentier sablon­­neux longé par des bougain­­vil­­liers roses et une barrière de bambou. Nous arri­­vons à la ferme de Paresh Singh, un homme robuste d’une soixan­­taine d’an­­nées portant la mous­­tache. La cours est enlu­­mi­­née de soucis oranges, de gigan­­tesques poin­­set­­tias et d’hi­­bis­­cus super­­­be­­ment taillés. Singh est assis sur une chaise en plas­­tique, l’air abattu. « Ils sont venus ici. C’est une catas­­trophe. » Pendant que nous parlons, nous voyons régu­­liè­­re­­ment une vache traver­­ser la cour, pour­­sui­­vie par les aboie­­ments des chiens de Singh. « Ils ont détruit toutes mes clôtures et les vaches s’échappent et mangent tout ce qu’elles trouvent. » Singh nous explique qu’il sait quand les éléphants sont dans les parages, car ses chiens se calment à leur approche et se rentrent prudem­­ment dans la maison. L’ar­­rière grand-père de Singh travaillait pour la compa­­gnie de navi­­ga­­tion à vapeur des Indes britan­­niques à la fin du XIXe siècle. Il gérait les bateaux à vapeur qui descen­­daient et remon­­taient le Brah­­ma­­poutre. Il avait remarqué ce joli chapori et avait décidé de s’y instal­­ler. Singh s’en était si bien sorti avec les neuf hectares qu’il avait culti­­vés qu’il était devenu proprié­­taire d’une machine presque incon­­nue dans la région : un trac­­teur. Mais sa chance avait récem­­ment tour­­né…

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Le piment est censé éloi­­gner les éléphants
Crédits : Act For Wild­­life

« Depuis 2008, nous avons été victimes d’at­­taques constantes », nous raconte-t-il. « Le trou­­peau s’en est pris à toutes les maisons de l’île et a tué un fermier pendant son sommeil. Avant, je culti­­vais quatre hectares de canne à sucre. C’était ma produc­­tion la plus rentable. En 2008, les éléphants sont arri­­vés et l’ont entiè­­re­­ment mangée. J’étais boule­­versé. Que ce soit mon père, mon grand-père ou mon arrière grand-père, aucun d’eux n’a jamais vu d’élé­­phant dans la région. Aujourd’­­hui, ils sont instal­­lés et reviennent tout le temps. J’en ai fini avec la canne à sucre. Il faut que je trouve quelque chose que les éléphants ne mange­­ront pas. » Le trou­­peau englou­­tit toutes ses pommes de terres, ses choux et cueille ses auber­­gines avec leurs trompes. Que pour­­rait-il bien culti­­ver d’autre ? « De la moutarde peut-être, ou du curcuma, c’est à peu près tout. » Les éléphants ont égale­­ment mangé les racines de ses vingt-deux coco­­tiers pour en extraire le sel. Je demande à Singh s’il a déjà été confronté à un problème aussi sérieux : « Non, il y a bien les inon­­da­­tions mais c’est tempo­­raire. L’an­­née dernière, des tigres ont mangé huit de mes vaches. Cette année, ils mangent celles de quelqu’un d’autre. Mais les tigres ne posent pas vrai­­ment de problèmes. Quelques vaches, ce n’est pas une grosse perte. Et puis, on peut faire fuir les tigres en faisant du bruit, pas les éléphants ! » Tous les soirs, Singh allume son trac­­teur pour repous­­ser les éléphants. « C’est mon unique atout. J’al­­lume les phares et je me dirige droit sur eux. Si c’est une famille avec des éléphan­­teaux, ils s’en­­fuient, mais si c’est un mâle ou une matriarche, non. Ils reculent seule­­ment de quelques pas. Ensuite, ils font mine de char­­ger. Pour l’ins­­tant, ils ont été trop effrayés pour réel­­le­­ment agir. » Ses trois fils lui prêtent main forte, mais un petit groupe de personnes n’im­­pres­­sionne pas les éléphants et il est impos­­sible de couvrir les neuf hectares. « Nous avons essayé jusqu’à 2 h 30, puis ils ont pris le dessus menta­­le­­ment et ont réussi à atteindre les cultures. » Atul Das, fusil en bandou­­lière autour de l’épaule, descend de sa 200 cc, et branche immé­­dia­­te­­ment son télé­­phone portable sur le jeu de batte­­ries de voiture de Singh, qui sont elles-mêmes reliées à un géné­­ra­­teur. Nous avons des ciga­­rettes et des gobe­­lets de thé à profu­­sion. Das apporte des nouvelles : hier, les rhino­­cé­­ros se sont cachés dans des herbes hautes et ont mutilé deux fermiers qui les ont pris pour de vaches. « Les hommes sont à l’hô­­pi­­tal, s’ils survivent ils seront bénis. » (Les rares survi­­vants aux attaques de rhino­­cé­­ros sont consi­­dé­­rés comme des saints.) Das parle d’une voix douce. Un murmure apai­­sant qui lui vient sûre­­ment de son impli­­ca­­tion avec les éléphants ou les villa­­geois. « Les gens nous détestent. Quand on arrive dans un village pour la première fois, ils nous insultent et parfois même nous attaquent. Le problème avec ce trou­­peau, c’est qu’il change de lieu tous les ans. Ils sont toujours en train d’ex­­plo­­rer la région. Donc chaque année, ils rencontrent des gens qui ne savent pas comment réagir face à eux. Et tous les ans, j’ai affaire à de nouveaux villa­­geois en colère qui accusent le Dépar­­te­­ment des forêts. » « Évidem­­ment, on ne peut pas utili­­ser d’armes à feu contre les villa­­geois », ajoute Dhruba, « cela va de soi. »

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Route commer­­ciale de l’As­­sam
Crédits

« Je me demande ce que je fais ici », admet Das, « c’est peine perdue. On ne protège aucun champ et la situa­­tion va empi­­rer. Les gens tolèrent toujours les éléphants mais ils commen­­ce­­ront bien­­tôt à les tuer. La popu­­la­­tion perd sa véné­­ra­­tion. Mais la mienne a grandi. Je ne parta­­geais pas les croyances locales qui disent que les éléphants sont des êtres sacrés qui vous recon­­naissent et vous comprennent, mais après avoir travaillé avec eux pendant si long­­temps, j’y crois. Ils sont véri­­ta­­ble­­ment spiri­­tuels. Chaque année, nous faisons une offrande au trou­­peau. Nous allons à leur rencontre, face à face, nous allu­­mons des bâton­­nets d’en­­cens et nous nous mettons à genoux devant eux. Nous leur expliquons que nous sommes là pour proté­­ger les villa­­geois et les plan­­ta­­tions et que, pour cette raison, nous devons parfois utili­­ser nos fusils. Nous les prions de nous comprendre et d’épar­­gner les villa­­geois. Ils répondent toujours. Ils lèvent leurs trompes et barrissent. Ils nous connaissent car nous sommes toujours à leurs côtés. Il y a un respect mutuel. »

Saru­­mai

En 2004, Saru­­mai a affiné son approche. Les éléphants ne fuyaient plus dès qu’ils aper­­ce­­vaient des humains. Ils restaient sur place et mangeaient jusqu’à ce que les lumières et le vacarme deviennent insup­­por­­tables. Le Dépar­­te­­ment des forêts a fait inter­­­ve­­nir huit kumkis, des éléphants dres­­sés chevau­­chés par des mahouts. L’idée était que les mahouts, armés de leur fusil, pour­­suivent le trou­­peau dans l’eau, de chapori en chapori, en tirant à blanc en l’air. Cela a été un désastre. Les éléphants adorent l’eau, mais pas les mahouts. Dès que les kumkis patau­­geaient dans l’eau, ils s’ar­­ro­­saient le dos à l’aide de leurs trompes, se roulaient sur le coté et désarçon­­naient leurs mahouts paniqués. Suite à cet inci­dent, ils ont refusé de retour­­ner près du fleuve. En 2007, le trou­­peau s’était agrandi et comp­­tait cent six éléphants, dont un certain nombre de jeunes éléphan­­teaux nés au bord du fleuve. « Ils sont en excel­­lente santé », affirme Gunin Saikia, l’adjoint au chef conser­­va­­teur des forêts de l’As­­sam. « Ils mangent beau­­coup. » Le trou­­peau a sillonné et pillé les champs et les villages dans une zone d’en­­vi­­ron cent soixante kilo­­mètres le long du fleuve, qui traver­­sait quatre circons­­crip­­tions du Dépar­­te­­ment des forêts. « Quand le problème se trou­­vait dans votre circons­­crip­­tion », raconte Saikia, « l’objec­­tif était juste de l’en­­voyer chez le voisin, pour le faire dispa­­raître. »

Saru­­mai aurait-elle fui la capti­­vité ? C’est la théo­­rie de Gunin Saikia.

En 2008, à cause des villa­­geois de plus en plus mécon­­tents, le Dépar­­te­­ment des forêts a essayé de résoudre le problème de manière défi­­ni­­tive en repous­­sant le trou­­peau sur les terres du parc natio­­nal de Kazi­­ranga, accueillant déjà plus de mille éléphants sauvages. Quinze jours durant, un groupe de gardes fores­­tiers a guidé le trou­­peau errant vers Kazi­­ranga. Ils les suivaient en bateau comme à moto, les repous­­saient avec leurs lampes et leurs fusils durant la nuit et campaient sur les chapo­­ris pendant la jour­­née. Fina­­le­­ment, le trou­­peau a disparu au milieu des herbes à éléphant de Kazi­­ranga, hautes de 3,6 mètres. Les gardes se sont féli­­ci­­tés et sont rentrés chez eux. Une semaine plus tard, le trou­­peau était de retour sur les chapo­­ris. « Pas tous », dit Saikia, « mais près de soixante-dix. Les anciens sont restés dans le parc, je pense qu’ils ont reconnu la végé­­ta­­tion fores­­tière. Par contre, les éléphants qui sont nés et qui ont été élevés près du fleuve ont été habi­­tués à manger les plan­­ta­­tions. Je pense qu’en l’ab­­sence de choux, de rizières et de canne à sucre, ils se sont dit : “Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir manger ici ?” » Saru­­mai a quitté le parc elle aussi. Quelques gardes fores­­tiers ont rapporté avoir vu quelque chose de brillant et de métal­­lique autour de l’une de ses pattes. Ils étaient presque certains qu’il s’agis­­sait d’une chaîne brisée. Saru­­mai aurait-elle fui la capti­­vité ? C’est la théo­­rie de Gunin Saikia. « Il y a trop d’élé­­phants fugi­­tifs pour que nous puis­­sions garder une trace de chacun. Saru­­mai a sûre­­ment été un éléphant domes­­tique par le passé. Elle sait que les gens gardent de la bonne nour­­ri­­ture et a dû dire au trou­­peau : “Pourquoi est-ce qu’on n’irait pas vivre avec eux ?” Cela pour­­rait être l’une des raisons pour lesquelles ils fréquentent les humains au lieu de s’ins­­tal­­ler dans la forêt. » Dhruba se montre scep­­tique : « Les éléphants domes­­tiques qui s’échappent rejoignent les trou­­peaux sauvages, mais je ne crois pas qu’ils puissent se faire accep­­ter en tant que leader. »

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Le trou­­peau de Saru­­mai
Crédits : Act For Wild­­life

Quel que soit l’en­­droit d’où venait Saru­­mai, le trou­­peau faisait main­­te­­nant partie inté­­grante du paysage humain du fleuve. « Si vous les regar­­dez atten­­ti­­ve­­ment, déclare Saikia, vous verrez que leur compor­­te­­ment est éton­­nant. Certains sont nés ici et y ont vécu pendant douze ou treize ans. Ils s’ac­­couplent et mettent bas ici, ils font tout ce qu’ils avaient l’ha­­bi­­tude de faire en forêt. Chaque année, cinq ou six nouveau-nés voient le jour. Quand des éléphants quittent la forêt pour s’at­­taquer aux cultures, il est possible de les y repous­­ser, mais pas ceux pour lesquels le fleuve est leur habi­­tat natu­­rel. Pour eux, nous sommes des intrus sur leur terri­­toire. »

La charge

Les éléphants ont attaqué Noho­­tia pour la neuvième nuit consé­­cu­­tive. Dès le lende­­main, les villa­­geois ont assailli le stan­­dard du Dépar­­te­­ment des forêts. Les appels ont été si nombreux que ce dernier a accepté d’en­­voyer des renforts. Cet après-midi, une centaine d’hommes et de garçons de Noho­­tia sont rassem­­blés sur les rives du fleuve. Ils surplombent une pénin­­sule sablon­­neuse de huit hectares, couverte d’arbres, qui se détache de la berge : le repère actuel du trou­­peau errant. Le proprié­­taire, Jogen Bora, nous a guidé sur un sentier le long de la berge où il fallait éviter les tas d’ex­­cré­­ments d’élé­­phant. Nous nous sommes assis pour attendre le trou­­peau.

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Un kumki d’As­­sam
Crédits

Bora a commencé à culti­­ver dans le village en 1990, à l’âge de 34 ans. « À l’époque, il n’y avait rien de tout cela », nous dit-il en balayant la pénin­­sule d’un geste du bras. « Le niveau du fleuve attei­­gnait la berge prin­­ci­­pale et les terres étaient recou­­vertes par la forêt. J’en ai défri­­ché une partie avec d’autres villa­­geois pour nos cultures. La forêt était remplie de coucous shikra, de pythons et d’autres petits animaux. Il y avait ces énormes lézards d’un mètre vingt de long, que je n’avais jamais vus aupa­­ra­­vant. Ils sont tous partis quand nous avons défri­­ché. Avant de faire ma première culture, je suis allé au bord du fleuve et j’ai déposé des noix de bétel sur une feuille de bana­­nier, que j’ai ensuite mise à l’eau. J’ai fait une prière à l’es­­prit du fleuve en lui deman­­dant d’être clément. La feuille de bana­­nier a flotté à contre-courant pendant un petit moment, puis elle a basculé et a été englou­­tie par le fleuve. Le fleuve a accepté l’of­­frande, après quoi il s’est mis à former une langue de terre à partir de la berge, où la forêt a repoussé. Je n’ai jamais cultivé cette portion de terre, afin que les animaux que j’avais expul­­sés puissent y trou­­ver refuge. Je ne laisse personne chas­­ser ici. » Il est assis en tailleur sur le sable, tapo­­tant sur le sol avec un bâton. « Aujourd’­­hui, on me demande de défri­­cher car ils disent que j’abrite les éléphants. Mais je ne veux pas. Les petits animaux et les oiseaux ont besoin d’un foyer. Bien sûr, je n’au­­rais jamais pensé qu’il y aurait un jour des éléphants. » Bora a été l’une des premières personnes ciblées par le trou­­peau errant en 2008. « Je me tenais ici, et je les voyais de l’autre côté du fleuve. Ils barris­­saient. Je me suis inquiété, mais je suis resté tota­­le­­ment silen­­cieux. Je n’ai même pas prévenu ma femme. À la nuit tombante, ils ont traversé la rivière. Je me suis préci­­pité à la ferme, je suis monté sur le toit où j’ai allumé une lampe de poche. J’en­­ten­­dais des tiges de bambou casser tandis qu’ils se rappro­­chaient. J’ai compris qu’ils venaient pour la maison. J’ai dit à ma femme que nous ferions mieux de déguer­­pir. Elle a pris ses bijoux et nous sommes partis. Je lui ai dit qu’à mon avis, les éléphants n’étaient pas inté­­res­­sés par son or. » Le trou­­peau a détruit la maison. Bora en a recons­­truit une dans le village, derrière la digue.

~

Vers 16 h 30, des esca­­drons d’ai­­grettes planent au-dessus du fleuve en direc­­tion de leurs perchoirs. Leurs corps blancs se teintent de rose dans le soleil couchant. Toujours pas d’élé­­phants. « Peut-être qu’ils sont partis », dis-je. « Ou peut-être qu’ils sont très silen­­cieux », me répond Dhruba. Des formes indis­­tinctes se forment dans la pénombre. Soudain, Dhruba lève un doigt et se met à sonder les arbres en plis­­sant les yeux. « Je crois qu’ils sont tout près. » Nous nous replions rapi­­de­­ment et rejoi­­gnons la foule sur le sentier longeant la rive. Un homme esca­­lade un arbre pour jeter un coup d’œil, anxieux. Quelqu’un se plaint : « Que fait le Dépar­­te­­ment des forêts ? » De jeunes garçons s’em­­ploient à allu­­mer des feux tout le long de la berge. Cinq gardes fores­­tiers font leur entrée, dont trois sont armés des fusils et deux équi­­pés de projec­­teurs porta­­tifs. Les villa­­geois se rassemblent autour d’eux dans un brou­­haha de ques­­tions et de conseils. Les gardes se répar­­tissent sur les huit cents mètres de berge faisant face à la pénin­­sule, et commencent à balayer le canal de leurs lampes. L’homme perché dans l’arbre pousse soudain un cri et pointe son doigt en direc­­tion des arbres. Nous tendons alors l’oreille, et l’en­­ten­­dons : un craque­­ment répé­­ti­­tif prove­­nant de la forêt. Durant dix longues minutes, le bruit s’am­­pli­­fie alors que les cimes des arbres se balancent. Les oiseaux s’en­­volent en sifflant au passage des éléphants. « Souve­­nez-vous », déclare un garde, « quand ils essayent de traver­­ser, tenez vos posi­­tions et faites le plus de bruit de possible. On va essayer de les rassem­­bler en aval. » ulyces-ganeshassam-09-2Les villa­­geois hurlent en direc­­tion de la jungle : « Allez vous-en ! Lais­­sez-nous tranquilles ! Vous avez assez mangé ! » Un garde tire une salve à basse alti­­tude, au-dessus de la pénin­­sule. En réponse s’élève un barris­­se­­ment unique de derrière les arbres, puis les craque­­ments cessent. Nous avons les armes et les lumières, les éléphants ont la disci­­pline. Ils attendent que l’obs­­cu­­rité soit tota­­le… « Refaites vos lacets », chuchote Dhruba à genoux. « Si vous croi­­sez un éléphant, ces bosquets de bambou peuvent être très utiles. Vous pouvez en faire le tour plus vite que lui. Faites ça en boucle. Si vous vous retrou­­vez piégés en terrain décou­­vert et qu’il charge, vous devez rester sur place. Bluf­­fez. Si vous courez, vous êtes mort. » Il fait de plus en plus sombre et seuls les criquets et les oiseaux nocturnes percent l’étrange silence. Quelqu’un pointe un projec­­teur porta­­tif vers le ciel. « Il y a un type très coura­­geux qui vit sur Majuli Chapori », raconte un homme comme pour briser le silence. « Il pour­­suit les éléphants et les frappe avec un bâton. » Envi­­ron cent mètres en aval, le projec­­teur d’un des gardes se pose soudain sur une demi-douzaine de masto­­dontes tapis milieu du canal. Les éléphants s’im­­mo­­bi­­lisent comme s’ils jouaient à un, deux, trois, soleil. Nous courons alors dans leur direc­­tion en criant : « Hé ! Allez vous-en ! Trou­­vez un autre village à persé­­cu­­ter ! » Les éléphants font alors demi-tour et se fondent à nouveau dans les arbres. Un élan de joie monte parmi les villa­­geois. Un homme bran­­dit sa machette au-dessus de la tête et crie en hindi : «  Jai Ganesh Baba ki jai ! », « Ganesh, accorde-nous la victoire ! » Mais huit cents mètres plus loin sur la rive, là où nous voulions envoyer le trou­­peau, les habi­­tants du village voisin commencent à pous­­ser des cris et faire reten­­tir leurs casse­­roles et leurs tambours. Deux phares de motos se tournent vers la rivière. « Allez vous-en ! » s’écrient les gens. « Partez d’ici ! » À mes côtés, un homme s’agace et hurle en direc­­tion du village : « Soyez maudits ! Étei­­gnez ces lumières ! Cela fait dix jours que ces éléphants dévorent nos cultures ! On ne dort plus ! Lais­­sez-les manger votre nour­­ri­­ture pour un soir. Si vous les repous­­sez chez nous, on vous tuera ! » Les menaces volent de part et d’autre du fleuve entre les villages. Dhruba cesse de traduire. En amont, quelqu’un crie à son tour : « Hé ! Ici aussi ! Amenez vos fusils ! » Des écrans de télé­­phones d’un blanc luisant filent le long du chemin en sautillant vers la source de l’ap­­pel. Il ne paraît y avoir qu’un seul projec­­teur illu­­mi­­nant les éléphants sur tout le canal. Le trou­­peau ne traver­­sait pas de manière ordon­­née, mais partout à la fois.

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Tapis dans les arbres, sur l’autre rive
Crédits : Pankaj Kaushal

Un garde fores­­tier me dépasse, son fusil pointé vers le sol, l’air confus. Il n’a plus de muni­­tions car on ne lui a donné qu’un seul char­­geur. Il appelle son supé­­rieur : « Vous avez d’autres muni­­tions ? Et des piles ? Une de nos lampes a lâché. » « Ah ! Ils traversent ! » panique quelqu’un. « Rame­­nez vos lampes par ici ! Tirez avec vos fusils ! » Tout près de moi, trois flashs orange explosent du canon d’un fusil, les ballent fusent vers Kartik Chapori. Dhruba secoue la tête : « Le chaos. » Il était dur de croire que l’Homo Sapiens était l’es­­pèce qui avait surpassé les autres dans la savane afri­­caine. De l’autre coté du fleuve, le village ne tarde pas à retrou­­ver le silence, puis c’est le tour du nôtre. L’unique projec­­teur restant sonde l’obs­­cu­­rité de part en part. « Où sont-ils ? » demande quelqu’un. Un télé­­phone sonne, et après une courte conver­­sa­­tion, un homme annonce que, d’après son ami, cinq ou six éléphants ont réussi à fran­­chir leurs lignes et sont en train de rava­­ger les plan­­ta­­tions entre la digue et notre posi­­tion. « Nous sommes isolés ! » s’écrie un garçon en se tour­­nant vers les gardes. « Guidez-nous jusqu’au village avec ce projec­­teur ! » « Je n’en reviens pas », répond un garde. « Vous vous battez pour repous­­ser les éléphants et main­­te­­nant vous voulez aban­­don­­ner votre posi­­tion ? Vous devez rester ici pour la nuit ou tout cela n’aura servi à rien. » « Il a raison », dit un homme. « Il faut qu’on allume plus de feux, qu’on se disperse pour proté­­ger toute la rive. » « Laisse tomber », dit un autre. « Il est trop tard. Si on reste ici, on est mort. Sauvez-nous ! » « C’est honteux », fulmine le garde, « vous nous appe­­lez en disant que nous sommes incom­­pé­­tents alors que vous n’êtes même pas équi­­pés. Pas de lumière, ni de pétard. » « S’il vous plaît, rame­­nez nous juste chez nous… »

Une masse impo­­sante s’écrase dans les buis­­sons. Nous nous ruons alors dans les champs plon­­gés dans la nuit.

Mais quel est le chemin le plus sûr ? Comme personne n’ar­­rive à se déci­­der, un groupe d’hommes file vers le nord, accom­­pa­­gné par un garde armé d’un fusil, et un autre parti vers le sud, escorté d’un garde armé d’une lampe, nous lais­­sant Dhruba et moi dans l’obs­­cu­­rité avec le bruit des éléphants qui traversent la rivière devant nous. « Il est temps de sortir la fron­­tale », me dit Dhruba. Je tâte ma poche. « Je crois qu’elle est dans ma veste qui est restée au village. » Tout l’après midi, j’ai songé à aller la récu­­pé­­rer, mais j’ai été trop distrait… « Il faut qu’on y aille », dit Dhruba. « Main­­te­­nant. » Nous cher­­chons notre chemin à travers les ténèbres jusqu’à ce que nous tombions sur deux adoles­­cents s’éclai­­rant avec leur télé­­phone portable. Ils nous guident à travers les champs et les bosquets de bambou aussi silen­­cieu­­se­­ment que possible, en surveillant l’éven­­tuelle appa­­ri­­tion de silhouettes massives. Soudain, Dhruba s’ar­­rête et lève le bras en l’air. Nous tendons l’oreille un moment. Rien. Il prend une tige de bambou sur la clôture qui long le sentier, la brise et, avec, frappe le sol de toutes ses forces. En réponse, une masse impo­­sante s’écrase dans les buis­­sons. Nous nous ruons alors dans les champs plon­­gés dans la nuit, piéti­­nant des plants de moutarde, le souffle court. Nous nous préci­­pi­­tons vers la digue, les tambours, les feux dansants de nos semblables.


Traduit de l’an­­glais par Florent Bahuaud d’après l’ar­­ticle « The Home­­less Herd », paru dans Harper’s. Couver­­ture : Un homme fait face à des éléphants en colère. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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