par Rowan Jacobsen | 11 décembre 2014

Les crabes du bayou Lafourche

Peu avant l’aube, par une nuit brumeuse comme il y en a tant en Loui­­siane, je me tenais debout dans une cour, entouré de têtes de pois­­sons-chats. La cour s’est illu­­mi­­née briè­­ve­­ment sous les phares des camion­­nettes qui remorquaient les bateaux pour la pêche au crabe, éclai­­rant des palettes en bois. Empi­­lées sur près de deux mètres de hauteur, elles accueillaient des têtes de pois­­sons par dizaines de milliers, et autant d’yeux, de barbillons et de matière filan­­dreuse qui en dépas­­saient. Des hommes sont descen­­dus des camion­­nettes, casquettes de base­­ball vissées sur le crâne. Ils ont chargé les palettes sur les bateaux avant de repar­­tir.

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Un alli­­ga­­tor
Le bayou loui­­sia­­nais
Crédits : Michael McCar­­thy

Il était 4 h 30 du matin et j’étais planté dans la cour de Vincent Comar­­delle, à attendre son fils Ryan. Bien qu’âgé de 67 ans, Vincent appro­­vi­­sion­­nait en appâts les pêcheurs de crabe de Larose, petite ville cajun joux­­tant le bayou Lafourche (pronon­­cer la-fouche). Ce défluent du Missis­­sippi, long de 175 km et regor­­geant de crus­­ta­­cés, se sépare du fleuve un peu en amont de La Nouvelle-Orléans, serpente à travers les maré­­cages du sud de la Loui­­siane avant de se jeter dans le golfe du Mexique. Ryan était l’un des meilleurs pêcheurs de crabes de la région et m’avait promis de m’em­­me­­ner dans les maré­­cages. Quand enfin, une camion­­nette blanche s’est arrê­­tée. Ryan en est sorti, crâne rasé, bouc, tee-shirt rouge moulant son large torse et ses biceps à la Popeye. Il m’a examiné avec ses yeux bleus et froids. « T’as ramené de quoi manger ? » m’a-t-il lancé. Je n’avais rien. Il m’a regardé d’un air mécon­tent. « On va passer la jour­­née là-bas, et j’aime pas parta­­ger ma bouffe. » Vincent s’est dirigé vers la maison en traî­­nant la jambe – il boitait depuis un vieil acci­dent de bateau, durant lequel il avait fini avec une hélice de hors-bord plan­­tée le dos. Il a fini par reve­­nir avec un paquet de biscuits au beurre de caca­­huète. Nous avons mis à l’eau le bateau de Ryan depuis un quai, non loin de là. Ryan l’a guidé à travers l’eau saumâtre des étroits passages maré­­ca­­geux qui formaient le « para­­dis du crabe », et nous a conduit jusqu’à Little Lake – qui n’a de petit que le nom, à vrai dire, en raison de l’éro­­sion et de l’af­­fais­­se­­ment du terrain. Car le sud de la Loui­­siane s’en­­fonce sous les eaux : chaque année, les eaux salées du golfe du Mexique prennent le pas et tuent les plantes et les arbres qui assurent la cohé­­sion du sol. Mais le problème ne s’ar­­rête pas là, car les crus­­ta­­cés de la région ne survivent que grâce au subtil mélange des eaux douces prove­­nant des terres et de l’eau salée qui remonte lors des marées.

« Je crois bien que c’est la pire pêche que j’ai jamais eue. » — Ryan Comar­­delle

La pleine lune était haute à l’ouest, éclai­­rant les silhouettes des tours des usines à gaz, pareilles à des fusées, et les sque­­lettes des chênes étouf­­fés par la montée des eaux. Ryan avait passé la plus grande partie des quarante années de sa vie à pêcher. Il pilo­­tait l’em­­bar­­ca­­tion, tandis que son ami Reggie s’oc­­cu­­pait des casiers. C’était un type au physique athlé­­tique, casquette Bud Light enfon­­cée sur la tête, un air perplexe affi­­ché en perma­­nence sur le visage. Un gars un peu étrange, comme Ryan ne cessait de le faire remarquer. « — C’est pas vrai­­ment qu’il est bête. En fait, c’est juste qu’il a pas la tête sur les épaules. ─ Ah ouais ? a dit Reggie. ─ Ouais. » Il a eu beau réflé­­chir, Reggie n’a rien trouvé à répondre et il est retourné à ses casiers. On aper­­ce­­vait à peine les flot­­teurs, silhouettes fanto­­ma­­tiques recou­­vertes d’écume qui dansaient douce­­ment sur l’eau. Les dents du râteau métal­­lique fixé à un côté du bateau parcou­­raient la surface et agrip­­paient les lignes : à chaque flot­­teur que le râteau attra­­pait, un casier remon­­tait et traî­­nait derrière l’esquif. Reggie les ouvrait puis les secouait au-dessus d’une boîte en plas­­tique pour faire tomber les crabes. Il remplaçait ensuite les têtes de pois­­sons-chats décom­­po­­sées par deux têtes fraîches, puis remet­­tait le casier en place. Ce fut notre unique acti­­vité pendant les huit heures suivantes. Pas une seule pause, ni pour l’em­­bar­­ca­­tion, ni pour Reggie. Les crabes s’amon­­ce­­laient en un tas de cara­­paces verdâtres, de pattes turquoise et de pinces orange, qui tentaient d’at­­taquer Reggie dès qu’il s’ap­­pro­­chait. Chaque pince­­ment déclen­­chait un cri : « Oh, Bon Dieu ! » La plupart des casiers ne conte­­naient pas plus de deux ou trois crabes, parfois un flet. « Avant, j’avais que quatre cents casiers, m’a expliqué Ryan. Main­­te­­nant, j’en ai plus de sept cents, et ça me rapporte moins. ─ La saison est mauvaise ? ai-je demandé. ─ Je crois bien que c’est la pire pêche que j’ai jamais eue », a-t-il déclaré en me lançant un regard noir. « D’ha­­bi­­tude, j’ar­­rive à remplir vingt bacs, mais la dernière fois j’en ai eu que treize. Là, je peux espé­­rer à peine la moitié. Je rentre même pas dans mes frais avec ça. » Si ça ne s’amé­­lio­­rait pas sous deux semaines, Ryan comp­­tait lais­­ser tomber pour la saison, et il n’était pas le seul. Lors de mon passage au bayou Lafourche, en septembre 2011, j’avais constaté que de nombreux pêcheurs n’avaient même pas essayé de sortir pêcher. Ils n’avaient visi­­ble­­ment pas reçu le message selon lequel tout allait bien dans le Golfe. Cela faisait un an et demi que la marée noire d’avril 2010 avait eu lieu sur la plate­­forme de BP, Deep­­wa­­ter Hori­­zon. Les respon­­sables locaux et natio­­naux décla­­raient allè­­gre­­ment que la vie marine dans le Golfe se portait désor­­mais pour le mieux et que la pêche pouvait reprendre. L’opi­­nion de Ryan sur ces fonc­­tion­­naires était loin d’être flat­­teuse.

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L’ex­­plo­­sion de Deep­­wa­­ter Hori­­zon
21 avril 2010
Crédits : US Coast Guard

« Ils disent à tout le monde que tout va bien », a-t-il grogné dans son accent cajun du coin. « Mais c’est faux. Les crabes restent petits et y en a plein qui meurent pendant la mue. Les cher­­cheurs disent que tout va bien, mais c’est n’im­­porte quoi. Nous on passe nos vies sur l’eau, on voit bien ce qui change d’un jour à l’autre. Et ils sont où, les bébés crabes ? Avant les conne­­ries de BP, on en avait tout autour du bateau et là, hein, ils sont où ? On est foutus. » Mais s’il y avait bien un sujet qui enchan­­tait Ryan, c’était le bras de fer : il était cham­­pion dans sa caté­­go­­rie. « — Dans le coin, personne peut me battre. Tu veux voir pourquoi ? ─ Vas-y. » Ryan a saisi le flot­­teur qui traî­­nait dans le sillage du râteau, puis l’a ramené contre son torse. Le casier est remonté à la surface dans un torrent d’écla­­bous­­sures en venant flot­­ter, à moitié submergé, près de l’em­­bar­­ca­­tion qui tanguait. « C’est avec ça que j’ai remporté mon match le plus impor­­tant ! » Ses veines saillaient. « Les autres utilisent des haltères, moi, je fais juste mon boulot. Tu veux tester ? » J’ai à peine saisi le fil que le casier m’a attiré vers le fond du bateau, m’ar­­ra­­chant le flot­­teur des mains juste à temps pour m’évi­­ter de passer par-dessus bord. Un petit sourire sur les lèvres, Ryan s’est remis au boulot, à tenter de remplir six bacs tant bien que mal. Je finis­­sais par comp­­ter le temps en têtes de pois­­sons-chats. Vers midi, j’ai sorti les biscuits.

Le gombo

Juste après l’ex­­plo­­sion de Deep­­wa­­ter Hori­­zon, la plupart des obser­­va­­teurs exté­­rieurs, moi y compris, s’at­­ten­­daient à une héca­­tombe : la mort de la pêche dans le golfe du Mexique et un écosys­­tème ruiné pour de bon. La plate­­forme de Macondo avait déversé près de huit cent millions de litres de pétrole, entraî­­nant la ferme­­ture de plus de 225 000 km² de zones de pêche (37 % des eaux fédé­­rales du golfe du Mexique) et, en Loui­­siane, de toutes les zones touchées. Ce qui incluait le bayou Lafourche. Les maré­­cages avaient été conta­­mi­­nés par le pétrole qui était remonté dans les estuaires. Il semblait alors que la région serait bien­­tôt détruite. Et puis, après un certain temps, le pétrole avait commencé à dispa­­raître. Comme de l’encre qui s’ef­­face. Il paraît que tout cela, c’était grâce à des bacté­­ries qui se nour­­ris­­saient d’hy­­dro­­car­­bures, combi­­nées à des courants marins favo­­rables dans la zone de la fuite. Dès octobre 2010, en Loui­­siane, la plupart des socié­­tés publiques de pêche avaient rouvert. Le bayou Lafourche aussi. Plusieurs milliers de tests ont depuis été menés sur des échan­­tillons de produits marins afin de recher­­cher d’éven­­tuelles traces de substances carci­­no­­gènes qu’on trouve habi­­tuel­­le­­ment dans les hydro­­car­­bures. Tous néga­­tifs. Le 12 avril 2011, à l’ap­­proche du premier anni­­ver­­saire de l’ex­­plo­­sion, Eric Shwaab, admi­­nis­­tra­­teur adjoint respon­­sable de la pêche à l’agence améri­­caine NOAA (la Natio­­nal Ocea­­nic and Atmos­­phe­­ric Admi­­nis­­tra­­tion), décla­­rait, non sans fierté, que « pas un seul produit conta­­miné n’avait été mis sur le marché ».

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Nettoyage des plages
Elmer’s Island, à l’ouest de Grand Isle
Crédits : US Coast Guard

BP a mis ce temps à profit pour répa­­rer les dommages portés à son image : l’en­­tre­­prise a reversé 20 milliards de dollars (envi­­ron 15 milliards d’eu­­ros) aux socié­­tés touchées par la catas­­trophe. Elle a égale­­ment tenté d’at­­ti­­rer les touristes dans la région en finançant une habile campagne télé­­vi­­sée. En janvier 2012, le New York Times consa­­crait un édito­­rial aux mérites de cette incroyable guéri­­son, brillant exemple à suivre pour les désastres indus­­triels de ce type. Aujourd’­­hui, tout le monde, fonc­­tion­­naires de l’État de Loui­­siane ou du gouver­­ne­­ment, BP ou spécia­­listes s’ac­­cordent à dire que tout va pour le mieux : on a évité le pire. Moi, je n’ar­­rive tout simple­­ment pas à y croire. J’avais fait un repor­­tage sur l’ex­­plo­­sion, à l’époque. J’avais vu ce qu’ils appe­­laient les Vessels of Oppor­­tu­­nity, ces bateaux loués par BP aux gens du coin, qui devaient poser des barrières gonflables pour éviter que le pétrole ne se propage – et j’avais vu combien ils étaient inef­­fi­­caces. Qu’ar­­ri­­ve­­rait-il à cette géné­­ra­­tion de crevettes et de crabes qui avait baigné à l’état de larves dans les eaux conta­­mi­­nées, pleines d’hy­­dro­­car­­bures aroma­­tiques poly­­cy­­cliques, compte tenu des muta­­gènes et des carci­­no­­gènes présents dans le pétrole brut ? Quel serait l’ef­­fet des 6 millions de litres de produits chimiques, les disper­­sants, utili­­sés par BP afin d’em­­pê­­cher le pétrole de s’amas­­ser à la surface ? Et puis je songeais à ces scien­­ti­­fiques qui avaient prévenu que les effets réels de la marée noire ne nous appa­­raî­­traient qu’a­­près plusieurs années. Sans parler d’éta­­blir un diagnos­­tic de la santé du Golfe. Ces spécia­­listes, je les avais inter­­­ro­­gés pour le livre que j’avais écrit en 2010 sur la catas­­trophe, Shadows on the Gulf. Un océa­­no­­graphe de l’uni­­ver­­sité de Floride, Ian MacDo­­nald, m’avait confié : « À mon avis, je serai déjà mort qu’on détec­­tera encore l’im­­pact des hydro­­car­­bures sur l’éco­­sys­­tème marin. » Son collègue de l’Uni­­ver­­sité de Floride du Sud, John Paul, avait renchéri : « On ne peut pas vrai­­ment évaluer l’im­­pact que cela aura sur les larves qui gran­­dissent dans ces eaux. Il est possible que, dans trois ans, on trouve des pois­­sons pleins de tumeurs. » J’au­­rais voulu croire à une guéri­­son mira­­cu­­leuse, comme tout le monde, mais tout ce bara­­tin était dur à avaler. C’est pour cela que j’avais voulu voir par moi-même si les faits étaient tels qu’on nous les servait dans les rapports offi­­ciels. Faire un tour du coin en dégus­­tant un de mes plats préfé­­rés, le gombo aux fruits de mer, me semblait être la meilleure façon de me rendre compte de l’état réel des choses.

Les huîtres préfèrent une eau saumâtre, mélange d’eau de mer et d’eau douce.

Les tradi­­tions culi­­naires sont au cœur d’une bonne partie de mes livres et de mes repor­­tages, et j’ai toujours eu un faible pour le gombo, ce déli­­cieux ragoût concocté par un groupe d’im­­mi­­grés pauvres et margi­­na­­li­­sés : un faitout, et débrouillez-vous. C’étaient les Acadiens, fermiers français catho­­liques chas­­sés de la Nouvelle-Écosse par les Anglais, en 1755. Débarqués en Loui­­siane, ils avaient contem­­plé l’en­­vi­­ron­­ne­­ment maré­­ca­­geux et peu accueillant, se deman­­dant comment se nour­­rir là-dedans. La réponse se révéla être un vrai petit miracle culi­­naire, un plat né spon­­ta­­né­­ment de la Sainte Trinité de la mer : le crabe, la crevette et l’huître. Y a pas plus améri­­cain. Le bayou Lafourche a toujours été le meilleur endroit où se procu­­rer des ingré­­dients pour ce plat, et je pèse mes mots. La seule route (ou presque) qui le traverse est la High­­way 1 : celle qu’on appelle souvent « la plus longue avenue au monde » fran­­chit les villes les unes après les autres, chacune se fondant sans tran­­si­­tion dans la suivante. De chaque côté du bayou, les deux bandes de terre suréle­­vées, paral­­lèles et formées de sédi­­ments millé­­naires, consti­­tuent la seule véri­­table terre ferme. Dès qu’on s’en éloigne, on s’en­­fonce dans les maré­­cages qui consti­­tuent les meilleurs terrains de pêche au monde pour le crabe, la crevette ou l’huître. Ces mêmes maré­­cages ont été touchés de plein fouet par la marée noire. Je suis donc parti du prin­­cipe que, si je pouvais toujours faire un gombo à partir d’in­­gré­­dients prove­­nant unique­­ment de Lafourche, alors la pêche aux fruits de mer du pays était préser­­vée. J’avais acheté mon billet d’avion et passé un coup de fil à mon ami Jim avant de partir.

L’huître de Loui­­siane

Jim Gossen est le PDG du Loui­­siana Foods Global Seafood Service, un des plus gros four­­nis­­seurs du Golfe. On s’est rencon­­trés à l’Inter­­na­­tio­­nal Boston Seafood Show : notre amour mutuel des huîtres et de tout ce qui s’y rapporte nous a rappro­­chés. Cet enfant du coin s’ap­­pro­­vi­­sionne en fruits de mer auprès des pêcheurs locaux depuis les années 1970. Et ce n’est pas un hasard s’il a une maison de campagne sur Grand Isle, une île-barrière située à l’en­­droit où le bayou Lafourche rejoint le golfe du Mexique. Je lui avais expliqué mon plan de passer la soi-disant non-mort du Golfe à la mouli­­nette du gombo. Il a alors proposé de me présen­­ter aux pêcheurs et d’or­­ga­­ni­­ser la dégus­­ta­­tion. « J’an­­nule juste mes rendez-vous de la semaine et c’est bon. » En sortant de l’aé­­ro­­port, j’ai donc trouvé Gossen, 64 ans, cheveux clair­­se­­més plaqués en arrière, qui m’at­­ten­­dait dans sa four­­gon­­nette blanche armée d’un gigan­­tesque pneu de rechange. La clima­­ti­­sa­­tion à fond, il nous a fait suivre la High­­way 1 par cette chaude après-midi de septembre, dépas­­sant bateaux de pêche amar­­rés et boutiques déla­­brées dont les enseignes vantaient les appâts et le boudin, spécia­­lité cajun. Nous allions chez Wilbert Collins, un célèbre pêcheur d’huîtres septua­­gé­­naire. « Chez moi, on a un truc avec les huîtres, m’a confié Gossen. Moi, j’ai toujours aimé ça. Mon père les aimait. Mon grand-père aussi. On s’en ache­­tait des sacs entiers l’hi­­ver, qu’on écaillait tranquille­­ment dans la cour. »

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Les huîtres « Rock­­fel­­ler »
Plat créé en 1899 chez Antoi­­ne’s
Crédits

Les eaux du sud du fleuve Missis­­sippi, tièdes et très riches en phyto­­planc­­tons, permettent une crois­­sance rapide de l’huître de Loui­­siane, compa­­rée aux autres espèces. Et les huîtres de Collins étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment belles. J’en avais déjà goûté, avec Gossen – des bestiaux trop gros pour une bouche normale. J’avais beau­­coup de mal à les avaler, jusqu’à ce que je voie Gossen porter la coque à ses lèvres et tout gober, comme des spaghet­­tis. Autre­­fois, seize socié­­tés fami­­liales pratiquaient la pêche à l’huître dans les eaux de la Paroisse de Lafourche. Gossen y envoyait un semi-remorque qu’elles remplis­­saient de ces mollusques. Mais depuis des années, bien avant que le pétrole ne vienne souiller les côtes, les maré­­cages subissent une pres­­sion constante et dispa­­raissent à vitesse grand V, comme le reste des terres au sud du fleuve. Il y a deux raisons prin­­ci­­pales à cela : d’une part, les digues érigées le long du Missis­­sippi par le Corps des ingé­­nieurs de l’ar­­mée. En limi­­tant les inon­­da­­tions, elles empêchent le dépôt des sédi­­ments, qui jusqu’a­­lors compen­­sait l’éro­­sion natu­­relle. D’autre part, les canaux creu­­sés dans les maré­­cages par l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures à des fins de pros­­pec­­tion, qui ont laissé l’eau de mer s’in­­fil­­trer dans les terres et détruire les plantes des maré­­cages, celles-là mêmes qui rete­­naient la boue. Résul­­tat, les terres s’en­­foncent un peu plus chaque année tandis que le Golfe pénètre plus au nord. Les huîtres préfèrent une eau saumâtre, mélange d’eau de mer et d’eau douce. Dans l’eau douce pure, elles meurent. Et, si elles appré­­cient l’eau salée, l’océan est plein de petites bêtes friandes de jeunes huîtres, notam­­ment les escar­­gots de mer et les tambours. Bien des récifs d’huîtres ont succombé aux assauts conju­­gués des préda­­teurs et des oura­­gans. Au début des années 1990, ils étaient deve­­nus si rares au bayou Lafourche que Gossen n’en­­voyait même plus son semi-remorque. Et quand la catas­­trophe est surve­­nue, vingt ans plus tard, seule l’en­­tre­­prise de Collins était encore debout. Enfin, plus pour long­­temps, comme nous allions l’ap­­prendre à notre arri­­vée chez lui. « Collins Oyster Company, en faillite après quatre-vingt dix ans. Merci BP et merci le gouver­­neur Jindal et son eau douce », pouvait-on lire sur un panneau, dans la cour. Alors même que la marée noire appro­­chait des maré­­cages de Loui­­siane, en mai 2010, le gouver­­neur Jindal, soutenu par les autres respon­­sables locaux, avait tenté de la repous­­ser. Pour la première fois, ils avaient fait ouvrir les sept vannes du fleuve que comp­­tait l’État de Loui­­siane. L’eau du fleuve avait envahi les maré­­cages, adou­­cis­­sant cette eau saumâtre. Mena­­cés depuis plusieurs années par des eaux trop salées, les récifs de la baie de Bara­­ta­­ria et du lac Pont­­char­­train, qui figu­­raient parmi les terres ostréi­­coles les plus proli­­fiques de l’État, furent anéan­­tis. L’em­­bar­­ca­­tion de Collins était échouée près de l’eau. « Quand je rentrais en bateau chez moi près de la plage, je m’ar­­rê­­tais chez Wilbert et je leur disais : “Eh, tu m’en prends des belles hein ? Quelques sacs de bonnes !” se souve­­nait Gossen en secouant la tête. J’ai pas envie que ça s’ar­­rête. » En 2010, la Loui­­siane a récolté plus de trois millions de kilos d’huîtres. Sept millions de moins que l’an­­née précé­­dente. Les crabes ne vont guère mieux : vingt-quatre millions de kilos récol­­tés en 2009, quatorze millions en 2010. On pensait expliquer cette baisse par la ferme­­ture de certaines zones de pêche, à cause de la marée noire, et que l’ac­­ti­­vité repar­­ti­­rait l’an­­née suivante quand elles auraient rouvert. Cela n’a pas été le cas. Le mois de mai, habi­­tuel­­le­­ment si fruc­­tueux pour la pêche aux crabes, n’a vu qu’une récolte de 208 683 kilos de crabes quand, l’an­­née précé­­dente à la même période, on en rame­­nait 432 501 kilos et, en 2009, 667 682.

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Une levée sur le Missis­­sippi
Instal­­lées par le Corps des ingé­­nieurs de l’ar­­mée pour limi­­ter les inon­­da­­tions
Crédits : US Coast Guard

L’État a mené une enquête, suite aux nombreux rapports faisant cas d’une mala­­die étrange qui rava­­geait la popu­­la­­tion de crabes. D’or­­di­­naire, une moindre récolte se traduit par une augmen­­ta­­tion des prix. Du moins, quand les consom­­ma­­teurs ne pensent pas que vous vendez un produit conta­­miné. Les prix sont ainsi passés de 1,42 dollar la livre en 2009 à un cours fluc­­tuant entre 35 et 44 cents lors de ma venue. Sur la route qui nous menait à Grand Isle, Gossen m’a expliqué son nouveau projet : il avait mis en place un programme, à Loui­­siana Foods, qui consis­­tait à ache­­ter des pois­­sons oubliés, tels que le tambour, la sériole-limon ou le pois­­son-chat sauvage, et à promou­­voir leurs quali­­tés. « Ce que je veux, c’est créer de nouvelles voca­­tions de pêcheurs. Je deviens vieux, et avec le temps j’en vois passer de moins en moins, bien­­tôt on les aura tous perdus. C’est sûr que si les jeunes peuvent pas gagner leur vie, ils iront plutôt bosser dans l’in­­dus­­trie pétro­­lière, ou dans le gaz. »

Les boues

Mais heureu­­se­­ment, il avait un plan B : les fermes ostréi­­coles. Gossen a entamé un parte­­na­­riat, en 2011, avec un ostréi­­cul­­teur du nom de Jules Melan­­con, et avec un ensei­­gnant de l’Uni­­ver­­sité de Loui­­siane, John Supan, dit « Soup ». Leur projet : construire un parc à huîtres sur Grand Isle et faire gran­­dir ces coquillages dans des poches de grillage, comme ce qui se fait un peu partout dans le monde. Une première en Loui­­siane. Les nombreux récifs avaient jusque-là rendu l’opé­­ra­­tion inutile, mais des années passées à contem­­pler l’anéan­­tis­­se­­ment du bayou Lafourche par les préda­­teurs marins ont convaincu Gossen que l’os­­tréi­­cul­­ture serait l’ave­­nir de l’État. Soup s’est chargé des spéci­­mens. En juin 2011, il a implanté une centaine de millions de larves d’huîtres dans les eaux de la baie de Bata­­ria, près de Grand Isle. Il a égale­­ment fourni 250 000 jeunes huîtres, de la taille d’une tête d’al­­lu­­mette. Ces jeunes mollusques devaient en prin­­cipe arri­­ver à matu­­rité sur terre, dans des tonneaux remplis d’eau, puis être trans­­fé­­rés vers la baie quand ils attein­­draient une taille suffi­­sante pour vivre dans des poches immer­­gées, à l’abri des préda­­teurs. Issu de quatre géné­­ra­­tions d’os­­tréi­­cul­­teurs, Melan­­con a fourni les bateaux, la main-d’œuvre et le terrain, grâce aux terres qu’il possé­­dait dans la baie. Enfin, c’est Gossen qui a financé le tout. Pour le moment, les huîtres n’étaient pas encore bien grosses, m’a expliqué Gossen. Mais de toute façon, je voulais juste de quoi faire notre gombo.

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Jules Melan­­con remonte un casier à huîtres
Ferme ostréi­­cole de Cami­­nada Bay
Crédits : Jim Gossen

À notre arri­­vée sur les quais de Grand Isle, Melan­­con était occupé à débar­­ras­­ser de leurs algues des tonneaux pleins d’eau de mer qui héber­­geaient des huîtres de la taille d’un ongle. À 54 ans, Melan­­con a des épaules et des mains impo­­santes, qu’on dirait faites de bois pétri­­fié. Petit-fils d’un proprié­­taire de quatre cents acres de récifs situés dans un maré­­cage, à quelques kilo­­mètres de là, il avait passé ses étés à porter des sacs d’huîtres de cinquante kilos, quand il était ado. Lesdits récifs étaient aujourd’­­hui submer­­gés par l’eau de mer, à force d’éro­­sion, et enva­­his par les préda­­teurs. La seule solu­­tion : les poches. Melan­­con n’avait pas d’huîtres. Il nous a fait embarquer dans son bateau à fond plat et nous a conduit dans les eaux calmes de la baie, croi­­sant quelques péli­­cans et ibis en chemin. Enfin, il a stoppé le moteur et saisi une de ses poches, dégou­­li­­nante et pleine de boue noire. Les huîtres étaient recou­­vertes d’une substance visqueuse et brillante. Plon­­geant sa pince dans l’eau, Melan­­con a ramené un paquet d’une matière gluante et noire. « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » ai-je demandé. Il en a prélevé un peu entre ses doigts : cela avait la même consis­­tance que la crème à raser. « Je crois bien que c’est du pétrole. Regar­­dez comme ça tache, c’est le carbone. » Les récifs de Grand Isle, l’en­­droit le plus sablon­­neux de Loui­­siane, sont géné­­ra­­le­­ment compo­­sés de jolis bancs, de sable et de coquillages mêlés. Mais deux semaines aupa­­ra­­vant, quand Melan­­con était venu inspec­­ter le coin, il l’avait trouvé ense­­veli sous une belle épais­­seur de magma noir. « Avant, c’était nickel ici, que des coquillages et du sable. Y avait pas toute cette merde. » La première chose qu’il a fait en décou­­vrant l’état de la baie a été d’ap­­pe­­ler le maire de Grand Isle. Dès le lende­­main, des gardes-côtes accom­­pa­­gnés d’un employé d’une société publique de pêche ont débarqué et ramassé des échan­­tillons, qu’ils ont envoyé à la Gulf Coast Claims Faci­­lity. Cette orga­­ni­­sa­­tion, diri­­gée par le « roi du dédom­­ma­­ge­­ment », Kenneth Fein­­berg, se char­­geait alors d’at­­tri­­buer les indem­­ni­­tés aux indi­­vi­­dus touchés par la catas­­trophe. Cinq des vingt millions de dollars du fonds alloué par BP avaient alors été distri­­bués à deux cent mille victimes. Le marché était le suivant : elles rece­­vaient le double des pertes esti­­mées en 2010, mais renonçaient à toute future pour­­suite ou demande d’in­­dem­­ni­­sa­­tion. Les pêcheurs d’huîtres, eux, ont reçu jusqu’à quatre fois leurs pertes esti­­mées. Mais quelque cent mille victimes ont refusé et préféré orga­­ni­­ser une impres­­sion­­nante action collec­­tive. Et main­­te­­nant, BP souhaite mettre un frein aux indem­­ni­­sa­­tions, étant donné que le tourisme et la pêche ont repris dans le Golfe.

« Des boues ? Pour moi, ça ressemble vache­­ment à du mazout. » — Jules Melan­­con

Melan­­con n’a pas eu de nouvelles depuis les prélè­­ve­­ments. Nous avons déposé quelques échan­­tillons dans des pochettes, pour les envoyer à un scien­­ti­­fique indé­­pen­­dant de l’Uni­­ver­­sité de Géor­­gie. Certains scien­­ti­­fiques affirment qu’il est possible qu’il y ait du pétrole sur les côtes, mais que celui-ci ne provient pas néces­­sai­­re­­ment de BP. « Il n’est pas vrai­­ment surpre­­nant qu’on trouve des rési­­dus de pétrole dans les maré­­cages », m’a confié Don Boesch, profes­­seur au Centre pour les sciences envi­­ron­­ne­­men­­tales de l’uni­­ver­­sité du Mary­­land. Il a égale­­ment parti­­cipé à la Commis­­sion natio­­nale sur la marée noire de Deep­­wa­­ter Hori­­zon. « Cette zone fait partie des plus exploi­­tées par l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures. Au bout d’un an et demi, les proces­­sus natu­­rels auront modi­­fié la compo­­si­­tion du pétrole de BP, ce qui rend sa source diffi­­cile à iden­­ti­­fier. » Rien de très récon­­for­­tant pour Melan­­con. Lâchant la poche dans l’eau, il nous a ramené jusqu’à la High­­way 1, à la recherche d’un endroit appro­­prié pour expé­­dier nos échan­­tillons. Sur la route, Melan­­con m’a raconté comment il avait piloté un de ces bateaux, les Vessels of Oppor­­tu­­nity, pour BP. Il était payé 3 300 dollars à ramas­­ser du mazout. J’ai fait le calcul : il devait avoir gagné un demi-million de dollars. Cela devait apai­­ser un peu la douleur d’avoir perdu son travail. D’autres à Grand Isle avaient reçu de tels salaires : l’île était pleine de voitures de luxe. On les appe­­lait les « spil­­lio­­naires », ceux deve­­nus million­­naires grâce à la marée noire (car « marée noire » se dit oil spill en anglais, ndt). Mais, comme tous les pêcheurs, ils ne connais­­saient que peu l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion fiscale. Et ils igno­­raient qu’il fallait écono­­mi­­ser pour l’im­­pôt qui allait tomber. Melan­­con, lui, n’avait rien acheté. Sans huîtres à ramas­­ser, cet heureux déten­­teur d’un permis de bateau-remorque crou­­lait sous les offres d’em­­ploi. Sur la route, un gars l’a appelé pour lui propo­­ser un boulot. Cent trente mille dollars par an, plus les primes, à bosser comme bate­­lier au Texas pour une grande entre­­prise chimique. « Peux pas m’en occu­­per main­­te­­nant, je me suis engagé avec Jim, pour ce truc de ferti­­li­­sa­­tion d’huîtres. » À peine a-t-il raccro­­ché que son télé­­phone sonnait à nouveau. Cette fois, c’était un respon­­sable de l’État qui voulait lui trans­­mettre les résul­­tats. « Hmm, marmonna Melan­­con. Mais je vous dis qu’y a du carbone, ça tache les doigts. Ça se voit que c’est de la conta­­mi­­na­­tion. » Il a raccro­­ché. « — Y disent que c’est pas du pétrole, que c’est des boues. Ça veut dire quoi ça, hein ? — Ça veut tout et rien dire, ai-je répondu. Peut-être que ça descend d’en amont du Missis­­sippi. ─ Ce serait bien la première fois. » Melan­­con a pris son télé­­phone pour cher­­cher « boues » sur Google.

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Ramas­­sage du pétrole après la catas­­trophe
Un des Vessels of Oppor­­tu­­nity
Crédits : NOAA

« — Subs­­tance demi-solide issue des eaux usées indus­­trielles, a-t-il lu tout haut. ─ C’est peut-être quelqu’un qu’a vidé son réser­­voir par là-bas, a proposé Gossen. ─ Moi, je suis inquiet pour mon gombo, ai-je lancé. ─ Y a une boîte, Bob’ s Seafood. Ils ont peut-être des huîtres. » Melan­­con conti­­nuait de tripo­­ter son télé­­phone, sour­­cils fron­­cés. « Des boues ? Pour moi, ça ressemble vache­­ment à du mazout. » La boutique de Bob était plutôt vide. Le plan de travail en inox, là où il écaillait ses huîtres, était propre et net, bien brillant. Le frigo était tout aussi désert. « — T’au­­rais des huîtres ? a demandé Melan­­con. ─ J’ai un bac de deux kilos que Chau­­vin m’a amené. » Chau­­vin avait réussi à passer à travers le pétrole et l’eau douce. « — Pourquoi donc ? ─ On veut faire un gombo. ─ Un pêcheur d’huîtres qui veut ache­­ter des huîtres ? » s’est étonné Bob.

La faute à Napo­­léon

Notre gombo allait manquer d’huîtres et de crabes, à ce qu’il semblait. Il fallait donc avoir la main lourde sur les crevettes. Après tout, Grand Isle était la capi­­tale natio­­nale de la crevette, même si ce n’était pas offi­­ciel. Elle avait même son roi de la crevette, ou plutôt le don crevette : Dean Blan­­chard, 53 ans. C’est le seul gars que je connaisse qui a fait de la prison pour avoir fait passer des viva­­neaux rouges d’un État à un autre. Un jour, il s’est ramené dans sa grosse Corvette sur le marché aux pois­­sons de Fulton, à New York, et il a menacé un imbé­­cile d’ache­­teur avec son Uzi. C’est le genre de type qui s’in­­tègre bien à Grand Isle. Car l’île reven­­dique son héri­­tage pirate, qui remonte à 1810, à l’époque où le bouca­­nier Jean Lafitte s’était établi dans le coin. De là, il s’était adonné au trafic d’es­­claves et de rhum, qu’il faisait passer par le bayou Lafourche, vers La Nouvelle-Orléans.

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Dean Blan­­chard

Premier négo­­ciant en crevettes du pays, Dean Blan­­chard réalise à lui tout seul près de 7 % des achats/ventes de crevettes aux États-Unis. Enfin, jusqu’à récem­­ment. Depuis le désastre de BP, les crevettes se font rares à Grand Isle. Mais peu s’en rendent compte : si le Golfe est la région du pays qui four­­nit la majo­­rité des fruits de mer, 90 % des crevettes vendues en super­­­mar­­chés proviennent d’Asie. Les socié­­tés de pêche de Loui­­siane n’ont pas pu faire face, et les trois quarts d’entre elles ont disparu, ces vingt-cinq dernières années, en grande partie à cause des impor­­ta­­tions de produits asia­­tiques. Mais que les derniers pêcheurs du Golfe rendent leur tablier, cela ne fait pas peur à la chaîne de restau­­rants Red Lobs­­ter, qui a lancé ses propres fermes de produits de la mer. Désor­­mais, Dean Blan­­chard n’est plus seule­­ment le plus impor­­tant négo­­ciant en crevettes de Grand Isle, il est aussi le seul. Gossen et moi sommes arri­­vés devant chez Blan­­chard, une belle maison réno­­vée, comme dans Les Sopra­­nos, proche de la plage et munie de poutres d’acier pour résis­­ter aux oura­­gans. Quatre hommes étaient devant, l’un d’eux sur un chariot éléva­­teur. Il briquait une énorme cara­­vane arri­­vant juste de Green Bay dans le Wiscon­­sin, où avait eu lieu le match entre les Saints et les Packers. Juste à côté, un énorme 4×4 Hummer décoré de plaques à l’ef­­fi­­gie de l’équipe de La Nouvelle-Orléans, les Saints. À l’in­­té­­rieur, Dean regar­­dait un match de foot­­ball améri­­cain, installé sur son fauteuil incli­­nable, en short et tee-shirt. « Elles sont comment, vos crevettes ? ai-je demandé. ─ C’est de la merde », a-t-il répliqué en passant la main dans ses cheveux gris héris­­sés. « ─ Ah ouais ? ─ Cette eau, c’est un vrai poison. Chaque jour, ils rapportent des marsouins morts devant chez moi. À Wild­­life, y disent que c’était déjà le cas avant la marée noire. Mais moi je dis, si c’est vrai, je devais être aveugle alors, parce que j’ai jamais vu de marsouin mort devant chez moi avant. Et là, ils en ont ramené plus d’une centaine. » Je dois préci­­ser que Dean faisait partie des victimes qui s’étaient asso­­ciées dans l’ac­­tion collec­­tive contre BP, et qu’il n’était pas forcé­­ment très objec­­tif. Mais son histoire est plutôt exacte. La NOAA avait enre­­gis­­tré envi­­ron quatre-vingt dauphins morts de façon anor­­male entre janvier et avril 2010. Depuis BP, plus de quatre cent cinquante dauphins se sont échoués sur les côtes du Golfe, la plupart étant des bébés ou des fœtus mort-nés. Les scien­­ti­­fiques en ont donc conclu que l’in­­ges­­tion de pétrole par les mères avait entraîné une vague de fausses couches. L’agence a donc classé les circons­­tances comme rele­­vant d’une « situa­­tion de morta­­lité inha­­bi­­tuelle ».

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Opéra­­tion de torchage
Le gaz de la plate-forme pétro­­lière est consumé
Crédits : US Coast Guard

Mais comment expliquer que, si les échan­­tillons de produits marins testés par la NOAA n’ont montré aucune trace de conta­­mi­­na­­tion, la vie aqua­­tique du Golfe soit à ce point touchée ? Andrew White­­head, un cher­­cheur de l’Uni­­ver­­sité d’État de Loui­­siane (LSU), four­­nit quelques pistes dans son article publié en septembre 2011. Ce scien­­ti­­fique a ainsi étudié les killis, avant, pendant et après la catas­­trophe. Cette espèce de vairons vit dans les maré­­cages et consti­­tue une proie de choix pour de nombreuses espèces. Le cher­­cheur a pu consta­­ter que même des quan­­ti­­tés minimes de pétrole entraî­­naient des anoma­­lies géné­­tiques et des lésions dans les tissus, assez impor­­tantes pour alté­­rer leurs capa­­ci­­tés de repro­­duc­­tion. Un simple test de conta­­mi­­na­­tion n’au­­rait pas détecté ces problèmes. « Le pois­­son est peut-être comes­­tible, résume l’au­­teur, mais cela ne veut pas dire qu’il peut se repro­­duire comme avant. » Et c’est peut-être le cas pour d’autres espèces. Nombreux sont ceux, parmi les pêcheurs, qui accusent BP d’être respon­­sable des maigres récoltes, bien que les experts restent divi­­sés. « Les disper­­sants sont biodé­­gra­­dables », affirme le profes­­seur Ralph Portier, qui enseigne les sciences envi­­ron­­ne­­men­­tales et l’océa­­no­­gra­­phie à l’Uni­­ver­­sité d’État de Loui­­siane. « Et le pétrole est biodé­­gra­­dable, donc on n’est pas très inquiets au long terme. Le vrai problème, c’est de savoir si le mélange de pétrole et de disper­­sants a atteint les maré­­cages, et s’il a eu un effet sur les prin­­ci­­paux orga­­nismes qui y vivent. On a plusieurs centaines de scien­­ti­­fiques qui travaillent sur cette ques­­tion, mais pour l’ins­­tant, on a trop peu de données, et trop de variables incon­­nues. » Du haut de son quai, à l’ex­­tré­­mité du Golfe, Dean Blan­­chard dispose d’un point de vue unique et idéal pour réflé­­chir à tout cela. Et il avait bien une chose à dire : la saison de la crevette blanche avait été désas­­treuse. « Elles naissent sur la côte et peuvent pas bouger, donc elles restent dans cette putain d’eau conta­­mi­­née. Et elles crèvent ! Et sauf si elles se prennent pour Jésus et ressus­­citent, elles vont pas reve­­nir. D’ha­­bi­­tude, j’en achète 250 000 livres, le premier jour de la saison. Et cette année, j’en ai pas acheté une seule. C’est bien la première fois. » Là encore, il ne ment pas. Si l’on en croit le président de l’As­­so­­cia­­tion de la crevette de Loui­­siane Clint Guidry, la récolte de crevettes blanches a dimi­­nué de 80 % en 2011. Le 30 novembre, face aux preuves de la mauvaise saison, le « roi du dédom­­ma­­ge­­ment », M. Fein­­berg, a annoncé que les pêcheurs de crabes et de crevettes obtien­­draient le quadruple du montant de leurs pertes esti­­mées en 2010 et non le double, toujours s’ils accep­­taient de renon­­cer à toute future pour­­suite. Une bonne nouvelle pour les quelque mille pêcheurs de crabes et de crevettes qui avaient choisi d’at­­tendre. Un affront aux quatre mille d’entre eux qui avaient accepté l’ac­­cord et qui se virent répondre que les indem­­ni­­tés n’étaient pas rétro­ac­­tives. J’ai inter­­­rogé Dean Blan­­chard : d’après lui, qui donc était coupable ?

Dans le bayou, le gombo a toujours été composé d’un bouillon léger et d’une grande quan­­tité de fruits de mer.

« Les médias français sont venus me deman­­der qui était respon­­sable. J’ai dit Napo­­léon : il aurait dû gagner face aux Anglais à Water­­loo. Et quand les médias améri­­cains sont venus, je leur ai dit que c’était la faute de George Washing­­ton, ça fait depuis 1673 qu’on se fout sur la gueule avec ces putains d’An­­glais, ici. » Fina­­le­­ment, nous avons préféré ne pas ache­­ter nos crevettes chez lui, et sommes plutôt allés les ache­­ter plus loin, dans le bayou, dans des zones moins touchées par le mazout. C’est un vieux type, sur un bateau appelé le Toot­­sie (la « poupée »), qui nous les a vendu. J’en ai pris pour cinq livres. Il en a glissé vingt dans la glacière, et nous l’a tendue en disant : « Eh, je vais vous montrer toute cette merde qu’on a trou­­vée à l’ouest du bayou. » Il a fouillé dans la cabine du bateau et en a sorti une grosse boule de mazout et un bon morceau de pétrole brut, dur et noir. « J’avais jamais vu un truc pareil », nous a-t-il dit. Sur le chemin du retour, nous avons allumé la radio, une station locale. Un audi­­teur avait appelé l’émis­­sion et mono­­po­­li­­sait la conver­­sa­­tion sans aucune rete­­nue, dans une diatribe endia­­blée contre BP. « C’est la faute à Napo­­léon ! »

~

Prépa­­rer un gombo, c’est tout un rituel social, et c’est là tout l’in­­té­­rêt de la chose. Les gens se retrouvent, travaillent tous ensemble, prennent quelques bières en remer­­ciant la mer pour ses nombreux trésors. Et, contre toute attente, c’est exac­­te­­ment ce que nous avons fait. Bien­­tôt, toute l’île a été au courant : il y avait un gombo chez Jim. Melan­­con était accom­­pa­­gné de sa femme, Méla­­nie. Vincent et Ryan Comar­­delle n’ont pas pu venir. Un des membres de la commis­­sion portuaire s’est joint à nous, ainsi que « Soup » Supan, le cher­­cheur de la LSU. Il a été horri­­fié devant les photos que nous avions prises des récifs de Melan­­con. « Jules, enlève donc tes huîtres de là ! »

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Crevettes à la loui­­sia­­naise
Prépa­­ra­­tion du gombo
Crédits : Lori Bran­­ham

Gossen a fait bouillir les crevettes pour obte­­nir un bouillon, pendant que j’en­­le­­vais les queues. Il s’est ensuite occupé de la sauce roux, a mélangé farine et huile et fait mijo­­ter en touillant jusqu’à ce que la mixture prenne une belle couleur brune. Il a alors versé les oignons, le céleri et les poivrons. Le mot « gombo » est un mot afri­­cain qui désigne la plante du même nom, un légume muci­­la­­gi­­neux qui a débarqué en Amérique au temps de l’es­­cla­­vage. Dans la région de La Nouvelle-Orléans, on utilise géné­­ra­­le­­ment ce légume comme épais­­sis­­sant, dans le gombo. Mais dans le bayou, sans plan­­ta­­tions aux alen­­tours, le gombo a toujours été composé d’un bouillon léger et d’une grande quan­­tité de fruits de mer. Méla­­nie a sorti du réfri­­gé­­ra­­teur un bac rempli de crabes aux mouve­­ments ralen­­tis par le froid. « Ici, c’est le bout du monde », a-t-elle lancé. Elle avait passé l’in­­té­­gra­­lité de ses cinquante ans sur Grand Isle. « Personne sait ce qui se passe ici. » Elle a déchiqueté en deux un crabe encore vivant. C’était la première fois que je voyais une femme faire ça. De temps en temps, un des crabes, réveillé par la chaleur, lui donnait un coup de pince. Ça la faisait rire : « Hihihi, il me chatouille ! Arrête, main­­te­­nant. » Et, d’un mouve­­ment de poignet, elle arra­­chait sa cara­­pace, ses poumons, lui brisait la gueule. Puis elle a pris chaque moitié du corps dans ses grosses mains et l’a cassé en deux. Il avait arrêté de la chatouiller.

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Le gombo de Lafourche
Restau­­rant Leeville Seafood
Crédits : Southern Food­­ways Alliance

Elle a jeté les crabes, tripes comprises, dans la marmite. Quand les crabes et les légumes ont été cuits, nous avons ajouté les crevettes et les huîtres en étei­­gnant le feu. Je n’avais encore jamais préparé de gombo avec des crabes et des crevettes encore vivants, qui sortaient tout juste du filet. C’était vrai­­ment déli­­cieux. J’ai attrapé des crevettes et des huîtres avec ma cuillère. Une pince dépas­­sait de mon bol. « C’est super, Jim », me suis-je écrié en levant mon verre de bière. Il a écarquillé les yeux. « Tout ce que je veux, c’est que ça rede­­vienne comme avant. » Moi aussi. Mais ce n’est pas évident : les systèmes complexes ont des consé­quences tout aussi complexes. Juste après que l’ou­­ra­­gan Katrina a touché le sud de la Loui­­siane, tout le monde a été soulagé, croyant avoir évité le pire. Et puis l’eau du fleuve était arri­­vée, passant au travers des digues. Main­­te­­nant que le nettoyage de la marée noire était terminé, les médias, le gouver­­ne­­ment et l’in­­dus­­trie pétro­­lière n’étaient que trop heureux d’an­­non­­cer que nous avions eu beau­­coup de chance. Mais ça, seul l’ave­­nir nous le dira. On peut toujours se faire un repas avec les produits des maré­­cages du bayou Lafourche. Mais c’est tout un mode de vie qui péri­­clite dans ce coin de terre qui s’étend de part et d’autre de la plus longue avenue du monde.


Traduit de l’an­­glais par Maëlle Gouret d’après l’ar­­ticle « The Gumbo Chro­­nicles », paru dans Outside Maga­­zine. Couver­­ture : Marée noire après l’ex­­plo­­sion de Deep­­wa­­ter Hori­­zon.

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