par Runa A. Sandvik | 23 mai 2015

Le 8 mai 2015, Edward Snow­­den est inter­­­venu sur la surveillance et la sécu­­rité numé­­rique aux Jour­­nées nordiques des médias de Bergen, en Norvège. La séance était animée par le jour­­na­­liste Ole Torp, qui a commencé par deman­­der comment Snow­­den et moi nous étions rencon­­trés. Ce qui suit est une retrans­­crip­­tion légè­­re­­ment éditée de mon inter­­­view avec Snow­­den. Toutes les ques­­tions ont été soumises par des jour­­na­­listes norvé­­giens dans les jours qui ont précédé la séance. Vous pouvez trou­­ver une vidéo de la séance ici.

Échange d’in­­for­­ma­­tions privées

Runa Sand­­vik : Ed et moi nous sommes rencon­­trés six mois avant que l’in­­for­­ma­­tion ne fuite que nous orga­­ni­­sions une Cryp­­toParty à Hawaï. Une Cryp­­toParty est un événe­­ment où les gens viennent apprendre à cryp­­ter leurs données et à se proté­­ger en ligne.

Edward SnowdenCrédits : Wikimedia
Edward Snow­­den
Crédits : Wiki­­me­­dia

Edward Snow­­den : C’était vrai­­ment une expé­­rience incroyable. À cette époque, personne ne savait encore qui j’étais. Runa était en train de déve­­lop­­per Tor, afin de permettre de préser­­ver l’ano­­ny­­mat sur Inter­­net. En ce qui me concerne, je travaillais à l’époque pour la Natio­­nal Secu­­rity Agency (NSA) et je bossais un peu au noir pour aider les gens à proté­­ger leur vie privée – ce qui ne devait pas être du goût de la NSA. Mais le plus extra­­or­­di­­naire et ce qu’il faut tirer comme ensei­­gne­­ment de tout cela, c’est que le bouche à oreille est réel­­le­­ment effi­­cace pour apprendre aux gens à amélio­­rer leur sécu­­rité. Les méthodes que j’en­­sei­­gnais, des citoyens ordi­­naires les ont utili­­sées pour se proté­­ger sur Inter­­net et les ensei­­gner à leur tour. Elles m’ont égale­­ment permis de me proté­­ger durant l’une des plus grandes chasses à l’homme de l’his­­toire contem­­po­­raine.

Runa Sand­­vik : Le premier docu­­ment publié par The Guar­­dian en juin 2013 révé­­lait que la NSA enre­­gis­­trait chaque jour les conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques de millions de clients de l’opé­­ra­­teur Veri­­zon. Peu après la publi­­ca­­tion de ce docu­­ment, l’Union améri­­caine pour les liber­­tés civiles (ACLU) a saisi la justice. Le 7 mai, la Cour d’ap­­pel des États-Unis a rendu son verdict : l’ar­­ticle 215 du Patriot Act, sur lequel s’ap­­puie le gouver­­ne­­ment pour justi­­fier ses actes, n’au­­to­­rise pas la collecte de telles infor­­ma­­tions et le programme de surveillance est illé­­gal. Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris la nouvelle ?

Edward Snow­­den : Cela marque un tour­­nant dans la poli­­tique et la juri­­dic­­tion améri­­caine sur la protec­­tion des données person­­nelles. Ce programme – qui a commencé par des écoutes télé­­pho­­niques non manda­­tées durant la prési­­dence de George Bush après les atten­­tats du 11 septembre – n’a jamais été légal, mais cela ne les a pas empê­­chés d’y avoir recours. Ce qui est incroyable, c’est qu’en 2013, avant les révé­­la­­tions, Amnesty Inter­­na­­tio­­nal a engagé les mêmes pour­­suites contre les mêmes personnes, et qu’elles s’en sont tirées en affir­­mant que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion ne pouvait pas prou­­ver qu’elle avait été espion­­née. Qu’im­­porte que le programme ait été légal ou non, qu’ils aient violé la loi ou non, l’af­­faire s’est arrê­­tée là. Le premier article qui a été publié par Glenn Green­­wald et les jour­­na­­listes qui travaillaient sur le sujet a démon­­tré qu’il exis­­tait une ordon­­nance déli­­vrée par un tribu­­nal secret. Ce tribu­­nal donnait l’au­­to­­ri­­sa­­tion d’en­­re­­gis­­trer des appels télé­­pho­­niques, d’en inter­­­cep­­ter les détails et de collec­­ter toutes les méta­­don­­nées qui s’y rappor­­taient. Cela ne veut pas dire qu’ils enre­­gistrent chaque mot que vous pronon­­cez au cours d’une conver­­sa­­tion – car vous pour­­riez vous en rendre compte –, mais ils savent où vous voya­­gez, qui vous avez rencon­­tré, où, à quelle heure et combien de temps a duré le rendez-vous, etc. Voilà ce que sont les méta­­don­­nées télé­­pho­­niques. Ce n’est pas ce que vous dîtes au télé­­phone qui est enre­­gis­­tré, c’est qui vous appe­­lez, combien de temps dure l’ap­­pel, les enre­­gis­­tre­­ments asso­­ciés… et ils savent évidem­­ment qui sont vos amis. Cette collecte d’in­­for­­ma­­tions a été rendue possible, en cachette, grâce à l’au­­to­­ri­­sa­­tion d’un tribu­­nal secret, qui leur a permis de collec­­ter les données télé­­pho­­niques de 330 millions d’Amé­­ri­­cains en toute impu­­nité, sans aucun soupçon ou preuve que c’était une mesure néces­­saire. Il n’était pas ques­­tion de cibler une caté­­go­­rie de personnes, ni même un indi­­vidu en parti­­cu­­lier. Toutes ces infor­­ma­­tions étaient collec­­tées dans l’éven­­tua­­lité d’une enquête pénale ou d’un acte crimi­­nel.

Runa Sandvik se bat elle aussi pour l'anonymat sur InternetCrédits : Facebook
Runa Sand­­vik se bat elle aussi pour l’ano­­ny­­mat sur Inter­­net
Crédits : Face­­book

L’in­­va­­li­­da­­tion de cette ordon­­nance boule­­verse le rapport de force auquel est habi­­tué le gouver­­ne­­ment améri­­cain. Jusqu’à présent, les tribu­­naux disaient : « Ce n’est pas notre rôle d’ap­­prendre aux membres du pouvoir exécu­­tif à faire leur boulot. » Il est extrê­­me­­ment encou­­ra­­geant de voir qu’ils commencent à chan­­ger leur façon de penser. Désor­­mais, ils disent plus volon­­tiers : « Si le Congrès n’adopte pas des lois raison­­nables, et si le pouvoir exécu­­tif ne respecte pas le droit et la liberté en exécu­­tant ces lois, alors ce sera aux tribu­­naux de les aver­­tir que des limites ont été fran­­chies. » Dans la loi, il est clair que ces pratiques d’es­­pion­­nage sont inter­­­dites, mais on ne peut évidem­­ment pas s’at­­tendre à ce que les gens l’aient lue et connaissent le droit. Et cela doit chan­­ger. Le nouveau discours des tribu­­naux est très évoca­­teur et je pense que cette déci­­sion n’af­­fec­­tera pas seule­­ment le programme des méta­­don­­nées télé­­pho­­niques, mais égale­­ment tous les autres programmes de surveillance de masse que les États-Unis pour­­raient mettre au point à l’ave­­nir.

Runa Sand­­vik : On a lu beau­­coup de choses sur Five Eyes, l’al­­liance de rensei­­gne­­ment entre l’Aus­­tra­­lie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis. On a aussi entendu dire que le Quar­­tier géné­­ral des commu­­ni­­ca­­tions du gouver­­ne­­ment britan­­nique (GCHQ) et la NSA sont en étroite colla­­bo­­ra­­tion. Il arrive parfois que le GCHQ mène des opéra­­tions impos­­sibles à réali­­ser pour la NSA, et les analystes de cette dernière sont alors auto­­ri­­sés à utili­­ser les données que le GCHQ a collec­­tées. En revanche, nous avons peu d’in­­for­­ma­­tions sur la rela­­tion qu’en­­tre­­tient la NSA avec les agences de rensei­­gne­­ment scan­­di­­naves, et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment avec l’agence norvé­­gienne.

Edward Snow­­den : Je ne peux pas révé­­ler de nouvelles infor­­ma­­tions. Je laisse cela aux jour­­na­­listes. J’ai choisi une méthode bien parti­­cu­­lière pour révé­­ler les acti­­vi­­tés crimi­­nelles et les graves abus que le gouver­­ne­­ment a commis et je m’y tien­­drai, notam­­ment à cause de mes partis pris poli­­tiques. Si je m’étais contenté de divul­­guer unila­­té­­ra­­le­­ment ces infor­­ma­­tions, je n’au­­rais pas servi au mieux l’in­­té­­rêt public. Et si j’avais mal inter­­­prété un élément ou si des infor­­ma­­tions avaient contenu des détails qui auraient pu mettre en danger quelqu’un, je n’au­­rais eu aucun recul.

Les locaux de la NSACrédits : Wikipedia
Les locaux de la NSA
Crédits : Wiki­­pe­­dia

J’ai donc travaillé de concert avec des jour­­na­­listes qui avaient égale­­ment reçu des infor­­ma­­tions sensibles. Pour les rece­­voir, ils ont dû accep­­ter de soumettre leurs articles au gouver­­ne­­ment avant leur publi­­ca­­tion. Non pas pour qu’il les censure, mais pour qu’il puisse les lire et s’as­­su­­rer : « OK, personne ne se fera tuer à cause de cet article ; la vie d’au­­cun agent derrière les lignes enne­­mies ne sera mise en danger », ce genre de choses. « Cet article ne donnera pas l’op­­por­­tu­­nité à Al-Qaïda d’or­­ga­­ni­­ser des atten­­tats. » Je pense qu’on a pu consta­­ter que cette méthode s’est révé­­lée effi­­cace. Car même si en 2013 le gouver­­ne­­ment affir­­mait sans trem­­bler que la société était finie, que l’at­­mo­­sphère allait prendre feu et que les mers allaient se mettre à bouillir, que ce serait l’Apo­­ca­­lypse, nous sommes toujours bien vivants en 2015. Il a été demandé aux direc­­teurs de la NSA, de la CIA et du FBI d’ap­­por­­ter des preuves des dommages préten­­du­­ment causés par ces révé­­la­­tions publiques, mais ils n’ont jamais pu donner un seul cas où elles auraient causé du tort à un indi­­vidu ou à un programme. Je vais vous parler des méthodes de rensei­­gne­­ments d’aujourd’­­hui, de la surveillance de masse, et de la façon dont ces agences inter­­a­gissent les unes avec les autres. Il me semble que le direc­­teur du rensei­­gne­­ment mili­­taire norvé­­gien a déjà avoué qu’il partage des infor­­ma­­tions collec­­tées par les services norvé­­giens avec la NSA. Ils échangent ces données, et il se passe sensi­­ble­­ment la même chose entre les États-Unis et les autres pays. Entre les Five Eyes, tout est beau­­coup plus libre et encore moins contrôlé, puisqu’ils mettent en commun toutes les infor­­ma­­tions collec­­tées dans leurs pays respec­­tifs. Ensuite ils les trient et ils en font ce qu’ils veulent. L'intervention de Snowden s'est fait via SkypeCrédits : Facebook Pour les autres pays, ces infor­­ma­­tions ressemblent plus à des cartes à échan­­ger. J’aime bien compa­­rer cela à un bazar euro­­péen. Les Alle­­mands prennent ce qu’ils ont collecté en Alle­­magne, puis ils échanges leurs infor­­ma­­tions avec les autres pays. Idem pour les Pays-Bas, la Norvège ou la Suède. Mais chacun soutien­­drait qu’il agit en toute léga­­lité. Ils diraient : « Nous opérons en accord avec nos poli­­tiques. Nous avons des restric­­tions qui ne nous permettent pas de cibler nos citoyens. » Mais ils marchandent tous les autres citoyens de l’Union euro­­péenne. Ils marchandent d’autres pays euro­­péens, des socié­­tés privés, des services de base, des services publics, et ils sapent la sécu­­rité des commu­­ni­­ca­­tions qui tran­­sitent à travers l’Eu­­rope. Le problème, c’est que quand tous les pays font la même chose, on se retrouve dans une situa­­tion où le Dane­­mark affirme : « Nous n’es­­pion­­nons pas les Danois », et l’Al­­le­­magne affirme qu’elle n’es­­pionne pas non plus les Alle­­mands. Mais quand les commu­­ni­­ca­­tions danoises entrent dans l’es­­pace alle­­mand, elles sont espion­­nées et échan­­gées. Résul­­tat des courses, nous finis­­sons tous expo­­sés un peu plus chaque jour.

Pour ce qui est du b.a.-ba de la surveillance de masse, même si on s’ac­­corde à dire que c’était une bonne stra­­té­­gie – désor­­mais très large­­ment contro­­ver­­sée et qui ne s’est jamais révé­­lée utile –, on peut se deman­­der la chose suivante : « La liberté que nous coûte ces programmes, est-ce que cela vaut bien le coup ? Est-ce que tout cela nous apporte vrai­­ment quelque chose ? » Aux États-Unis, Barack Obama a dû nommer deux comi­­tés indé­­pen­­dants de la Maison-Blanche à cause des propor­­tions qu’a pris le scan­­dale et de l’agres­­si­­vité de la presse : le Conseil de super­­­vi­­sion sur la vie privée et les liber­­tés civiles, ainsi qu’un autre baptisé Groupe de contrôle des tech­­no­­lo­­gies de la commu­­ni­­ca­­tion et de la surveillance. Tous deux béné­­fi­­ciaient d’un accès total aux bases de données, même les plus secrètes. Les agences de rensei­­gne­­ment ne pouvaient donc rien leur cacher. Ils avaient le droit d’in­­ter­­ro­­ger tout le monde, du plus modeste employé jusqu’au direc­­teur, et ils regar­­daient ces programmes de surveillance de masse en disant : « Parlons un peu d’ef­­fi­­ca­­cité, parlons de vos indi­­ca­­teurs. »

Ils servent à collec­­ter des rensei­­gne­­ments, pas à lutter contre le terro­­risme.

Par exemple, le programme 215, tiré de l’ar­­ticle 215 du Patriot Act qui a été déclaré illé­­gal, mais qui est toujours en acti­­vité, « a-t-il vrai­­ment empê­­ché un atten­­tat » ? Et ce comité avait tout inté­­rêt à proté­­ger le gouver­­ne­­ment et à dire qu’il était parfait et vrai­­ment très utile, parce qu’il avait juste­­ment été nommé par le président et qu’il était composé de ses amis et de plusieurs respon­­sables de la Maison-Blanche. Il me semble que l’an­­cien sous-direc­­teur de la CIA était l’un d’entre eux. Résul­­tat, ils ont non seule­­ment décou­­vert que ces programmes n’avaient jamais permis d’évi­­ter la moindre attaque terro­­riste, malgré une décen­­nie d’ac­­ti­­vité, mais égale­­ment qu’ils n’avaient jamais aidé à résoudre ne serait-ce qu’une seule enquête liée au terro­­risme. Aujourd’­­hui, il y a de nombreuses preuves que la surveillance de masse n’est d’au­­cune utilité pour la sécu­­rité publique, mais qu’en revanche, elle pèse lourd sur la liberté. Face à cette réalité, il faut recon­­si­­dé­­rer ses posi­­tions. Les jour­­na­­listes doivent se rendre compte qu’en dépit des mises en garde contre le « terro­­risme », ces lois et ces programmes n’ont rien à voir avec le terro­­risme. Ce ne sont pas des programmes dont la mission est d’as­­su­­rer la sécu­­rité publique. Ce sont des programmes d’es­­pion­­nage. Ils servent à collec­­ter des rensei­­gne­­ments, pas à lutter contre le terro­­risme.

Des données acces­­sibles à tous

Runa Sand­­vik : La plupart des articles et des docu­­ments qui ont été publiés concernent unique­­ment les États-Unis et les citoyens améri­­cains. Comment cela affecte ceux qui ne vivent pas aux États-Unis ?

Le programme de surveillance PRISMCrédits : Wikimedia
Le programme de surveillance PRISM
Crédits : Wiki­­me­­dia

Edward Snow­­den : C’est assez compliqué pour ceux qui se trouvent en dehors des États-Unis et qui ne sont pas améri­­cains. Le programme PRISM était l’un des premiers à être révélé. Micro­­soft, Face­­book, Google, Yahoo, Apple et bien d’autres, toutes ces socié­­tés sont parte­­naires de la NSA. Ils partagent leurs données, plus ou moins sous la contrainte. Si vous êtes un citoyen améri­­cain, en théo­­rie, les entre­­prises ne peuvent pas four­­nir d’in­­for­­ma­­tions sur vous sans un mandat. Ce qui est problé­­ma­­tique, c’est que ce fameux tribu­­nal secret accorde ces mandats, mais qu’il s’agit d’au­­to­­ri­­sa­­tions complè­­te­­ment factice, accor­­dées à tout un chacun. En trente-cinq ans, ils n’ont rejeté que douze requêtes de mandats. Mais si vous n’êtes pas citoyen améri­­cain, alors pas besoin de mandat. Le Procu­­reur géné­­ral des États-Unis signe une auto­­ri­­sa­­tion qui couvre un nombre incal­­cu­­lable de profils. Et si vous êtes un ressor­­tis­­sant étran­­ger et qu’ils vous consi­­dèrent d’un quel­­conque inté­­rêt car vous corres­­pon­­dez à un profil problé­­ma­­tique, ils peuvent exiger des détails sur votre vie privée auprès de n’im­­porte laquelle de ces entre­­prises. Vous n’avez alors aucun recours juri­­dique, vous n’êtes pas informé de ce qu’il se passe et vous n’avez aucun accès aux tribu­­naux. Et si ces infor­­ma­­tions sont fina­­le­­ment utili­­sées contre vous au cours d’un procès, on ne vous dira même pas que ces preuves ont été utili­­sées dans l’éla­­bo­­ra­­tion de votre dossier. Runa Sand­­vik : Vous avez déclaré que les analystes de la NSA pouvaient avoir accès aux mails d’une personne grâce à son adresse. Est-ce le cas pour les citoyens norvé­­giens, par exemple ? Est-ce qu’un analyste de la NSA pour­­rait, disons, avoir accès aux mails du Premier ministre norvé­­gien ?

Edward Snow­­den : Ce qui entre en jeu ici, c’est le fonc­­tion­­ne­­ment de ces programmes de surveillance de masse. J’ai moi-même travaillé avec ces programmes. Il s’agit d’un système appelé XKeys­­core, qu’on peut affi­­lier à un moteur de recherche pour espions. Imagi­­nez tous les capteurs, tous les points de rencontres des données à travers le monde, toutes ces « panières » remplies d’in­­for­­ma­­tions récol­­tées par la surveillance de masse dans tous ces diffé­­rents pays – les États-Unis, le Royaume-Unis, la Nouvelle-Zélan­­de… Si vos commu­­ni­­ca­­tions privées en tant que citoyen norvé­­gien passent par l’un de ces pays, si elles passent par l’un de leurs capteurs, elles sont enre­­gis­­trées et elles finissent dans une de ces panières. En tant qu’a­­na­­lyste, je suis assis à mon bureau et je peux faire des recherches sur n’im­­porte qui. Les gens vous diront qu’il existe des restric­­tions, des contrôles ou je ne sais quoi, mais ces contrôles ne sont pas réel­­le­­ment fiables. Depuis les révé­­la­­tions de 2013, la NSA a reconnu qu’elle ne savait pas à quelles infor­­ma­­tions j’avais eu accès, ni lesquelles ont été trans­­mises aux jour­­na­­listes. Alors qu’elles ont été publiées dans la presse.

Schéma de la NSA qui explique où l'internet public et les informations récoltées par Google se croisentCrédits :
Schéma de la NSA : où l’in­­ter­­net public et les infor­­ma­­tions de Google se croisent
Crédits : Wiki­­pe­­dia

Le véri­­table danger aujourd’­­hui, ce ne sont pas les infor­­ma­­teurs comme moi. Ce n’est pas le fait de divul­­guer à la presse ces infor­­ma­­tions secrètes sur la crimi­­na­­lité et sur de graves infrac­­tions. Cela ne met pas la démo­­cra­­tie en péril. En réalité, il y a même de solides argu­­ments qui soutiennent que c’est la preuve d’une défense effi­­cace de la part d’un gouver­­ne­­ment fort. Mais que se passe-t-il lorsque des agents font des recherches sur quelqu’un dans le cadre d’une enquête auto­­ri­­sée ? ou avec une inten­­tion cachée ? à des fins person­­nelles ? pour des motifs poli­­tiques ? Ce qui importe ici, c’est que tout ce qui tran­­site sur Inter­­net et qui n’est pas protégé par chif­­fre­­ment, par un chif­­fre­­ment fiable, qui nous défen­­drait contre les attaques des enne­­mis les plus au point, qui agissent au niveau natio­­nal comme la NSA ou le GCHQ britan­­nique, toutes ces données tombent dans ces fameuses panières. Si le Premier ministre norvé­­gien envoie un mail par Inter­­net et qu’il n’est pas envoyé au moyen d’un système sécu­­risé du gouver­­ne­­ment, ou si le PDG d’une entre­­prise euro­­péenne ou un acti­­viste des droits de l’homme en Norvège essaie de protes­­ter contre les attaques de drones au Moyen-Orient ou de faire une campagne contre la torture, tout cela est enre­­gis­­tré dans ces systèmes. Ces infor­­ma­­tions sont alors à portée de main de n’im­­porte quel analyste, il lui suffit de faire une recherche pour les trou­­ver. Et il n’existe pas de protec­­tion fiable et effi­­cace contre ce genre d’abus. En ce moment même, il y a des débats sur le sujet en Alle­­magne. Les Alle­­mands avaient créé un programme qui permet­­tait aux analystes de la NSA, du GCHQ et aux autres agences de lancer des recherches dans leur propre système. L’idée, dans ce cas, était que ces recherches soient passées au crible par des filtres infor­­ma­­tiques pour bloquer toute recherche qui serait illé­­gale. Mais aucun être humain n’exa­­mi­­nait ces données en amont. Il n’y avait personne pour étudier ces infor­­ma­­tions et dire : « Voilà une cible légi­­time. Ceci est une demande de surveillance valable en accord avec une ordon­­nance du tribu­­nal. Quelqu’un est en train de récol­­ter des infor­­ma­­tions. C’est contraire à notre droit natio­­nal. » Ce genre de contrôle ne se faisait qu’en aval, après que la recherche avait été effec­­tuée. Les contrôles étaient aléa­­toires et ne s’ap­­pliquaient qu’à une infime partie des recherches.

Par ailleurs, il y a quelques jours, dans le cadre de l’enquête alle­­mande, le Service fédé­­ral de rensei­­gne­­ments alle­­mand (BND) a déclaré que les archives des recherches effec­­tuées par la NSA avaient acci­­den­­tel­­le­­ment été effa­­cées, aussi­­tôt après que le Parle­­ment a commencé à les récla­­mer. Il n’est pas ques­­tion de critiquer l’Al­­le­­magne en parti­­cu­­lier, ni les États-Unis d’ailleurs. Ce n’est pas non plus de l’anti-améri­­ca­­nisme. C’est un problème d’échelle mondiale, qui ne ne concerne pas unique­­ment les pays démo­­cra­­tiques. Il concerne aussi les pays auto­­ri­­taires et oppres­­sifs. Plus nos poli­­tiques sont sévères ici, moins on protège nos citoyens, et plus on donne le pouvoir aux acteurs les plus dange­­reux d’em­­pi­­rer les choses. Nous avons un devoir moral, une moti­­va­­tion natu­­relle à proté­­ger nos propres liber­­tés, à établir des normes qui nous feront progres­­ser dans l’amé­­lio­­ra­­tion de la protec­­tion des droits. Et d’ar­­rê­­ter de les saper et de permettre à n’im­­porte qui d’avoir accès à nos infor­­ma­­tions privées.

Locaux du GCHQ, les srvices secrets britanniquesCrédits : Ministère de la défense britannique
Quar­­tiers géné­­raux du GCHQ, les services secrets britan­­niques
Crédits : Minis­­tère de la défense britan­­nique

Je ne parle pas seule­­ment des abus des agences de rensei­­gne­­ment, mais de n’im­­porte quel type d’abus. Lorsqu’on commence à réper­­to­­rier et à collec­­ter des archives géné­­rées par la vie privée des gens : où ils vont, à qui ils parlent, ce qu’ils font sur leur télé­­phone, les détails de leurs appels, leurs tran­­sac­­tions Inter­­net… ces données deviennent une cible. Et on s’en est rendu compte avec les pira­­tages et les inci­­dents de cyber-sécu­­rité qui ont eu lieu ces dernières années. Si nous crééons une base de données qui est en réalité consti­­tuée de toutes nos infor­­ma­­tions les plus précieuses et les plus person­­nelles, qui met en relief des détails sur notre vie privée, cela amènera à des abus, à des attaques en échap­­pant à notre contrôle. Nous ne devrions pas créer des armes qui pour­­raient êtres retour­­nées contre nous.

Se proté­­ger sur Inter­­net

Runa Sand­­vik : Nous avons parlé des outils de sécu­­rité numé­­rique tout à l’heure, et je voulais y reve­­nir pour ma dernière ques­­tion. Que peuvent faire les citoyens inquiets et les jour­­na­­listes pour se proté­­ger effi­­ca­­ce­­ment sur Inter­­net ? Edward Snow­­den : Il existe des Cryp­­toParty, où ceux qui ont quelques connais­­sances des tech­­niques et des mesures de protec­­tion travaillent dans leurs commu­­nau­­tés pour augmen­­ter le savoir des jour­­na­­listes et des citoyens ordi­­naires, afin qu’ils puissent se défendre contre l’es­­pion­­nage en ligne. La plupart de nos commu­­ni­­ca­­tions qui tran­­sitent sur Inter­­net sont élec­­tro­­nique­­ment expo­­sées à la vue de tous car elles ne sont pas chif­­frées. Pour faire simple, si vous faîtes des achats sur Inter­­net, si vous envoyez un mail, si vous commu­­niquez avec un ami sur votre portable, les four­­nis­­seurs des services de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions qui servent d’in­­ter­­mé­­diaires peuvent tout inter­­­cep­­ter. Les services de rensei­­gne­­ments et la justice peuvent les contraindre à four­­nir ces infor­­ma­­tions, et les pirates et autres personnes malveillantes peuvent les récu­­pé­­rer par d’autres moyens.

L’in­­ti­­mité fait partie des droits fonda­­men­­taux de chacun.

Tor, par exemple, est un réseau qui permet de rendre anonymes vos échanges sur Inter­­net. On peut dire qu’il s’agit d’un « réseau mixte », parce qu’il protège les commu­­ni­­ca­­tions de tous les utili­­sa­­teurs en les mélan­­geant ensemble. Il est ainsi plus compliqué de voir d’où elles proviennent et quelle est leur desti­­na­­tion finale. Lorsque vous commen­­cez à fonc­­tion­­ner de cette façon, ou que vous utili­­sez un réseau privé virtuel (VPN), un four­­nis­­seur VPN ou quelque chose de ce genre, vous proté­­gez vos échanges lorsqu’ils passent par des zones d’in­­ter­­cep­­tion et par les four­­nis­­seurs. Il n’y a peut-être rien dans votre vie privée qui puisse vous envoyer en prison. Vous n’êtes peut-être pas un jour­­na­­liste qui travaille avec des sources sensibles. Mais lorsque vous adop­­tez les mêmes méthodes de commu­­ni­­ca­­tions que ces jour­­na­­listes, qui sont utili­­sées par des acti­­vistes en posi­­tion de vulné­­ra­­bi­­lité ou qui militent tout simple­­ment contre des régimes auto­­ri­­taires, vous créez en réalité une zone fiable d’im­­mu­­nité collec­­tive. Même si vous n’es­­sayez pas de proté­­ger vos commu­­ni­­ca­­tions, vous pouvez proté­­ger celles des autres par procu­­ra­­tion. Vous les aidez à se perdre dans le bruit. On entend beau­­coup de gens dire, surtout dans les pays scan­­di­­naves : « J’ai confiance en mon gouver­­ne­­ment, je ne pense pas qu’il fasse quoi que ce soit d’illé­­gal », ce qui est un peu naïf. Mais vous avez le droit d’y croire, les gouver­­ne­­ments ne sont pas néces­­sai­­re­­ment de grands méchants, ce ne sont pas de cruels et terribles enne­­mis. Ils se composent même en bonne part de personnes qui tentent de faire le bien. Le problème, c’est cette culture du rensei­­gne­­ment, qui permet aux gens de faire des choses répré­­hen­­sibles pour de bonnes raisons. Quand la fin justi­­fie les moyens, quand on adopte des méthodes de fonc­­tion­­ne­­ment utili­­ta­­ristes, elles peuvent avoir des effets très destruc­­teurs. Non seule­­ment sur les acti­­vi­­tés de notre gouver­­ne­­ment, mais égale­­ment sur les consé­quences de ces acti­­vi­­tés sur notre société. Qu’im­­porte ce que vous pour­­riez faire de mal, ou ce que votre gouver­­ne­­ment pour­­rait faire de mal, l’in­­ti­­mité fait partie des droits fonda­­men­­taux de chacun. La surveillance des indi­­vi­­dus par anti­­ci­­pa­­tion d’une quel­­conque acti­­vité crimi­­nelle est une viola­­tion des droits de l’homme. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les Nations Unies, et n’im­­porte quelle justice humaine, civile ou inter­­­na­­tio­­na­­le… La Décla­­ra­­tion univer­­selle des droits de l’homme l’af­­firme, le Pacte inter­­­na­­tio­­nal rela­­tif aux droits civils et poli­­tiques l’af­­firme : c’est une norme à travers le monde.

L'intérieur de Fort Meade, siège de la NSACrédits : Wikipedia
L’in­­té­­rieur de Fort Meade, siège de la NSA
Crédits : Wiki­­pe­­dia

Certains poli­­ti­­ciens choi­­si­­ront la solu­­tion de faci­­lité. Ils veulent justi­­fier des programmes enva­­his­­sants et leurs enquêtes pré-pénales sur chaque membre de la société, en dépit de son profil. Ils prétendent que « ça aidera à vaincre le terro­­risme ». Aujourd’­­hui, nous avons des statis­­tiques géné­­rées grâce à des programmes très sophis­­tiqués qui affirment qu’au États-Unis, où le budget annuel pour le rensei­­gne­­ment est de 70 milliards d’eu­­ros, que « non, ça n’em­­pêche abso­­lu­­ment pas le terro­­risme ». Peut-être cela permet-il des béné­­fices au niveau de la collecte de rensei­­gne­­ments, mais même si c’est le cas, l’ar­­gu­­ment selon lequel « si vous n’avez rien à cacher, alors vous n’avez rien à craindre », revient à dire : « Je me moque de la liberté d’ex­­pres­­sion car je n’ai rien à dire. » C’est un concept profon­­dé­­ment into­­lé­­rant auquel nous devons à tout prix nous oppo­­ser, que nous devons repous­­ser. La protec­­tion de nos droits est assu­­rée par les gouver­­ne­­ments, mais ce ne sont pas les gouver­­ne­­ments qui nous les accordent. Quand ces derniers dépassent les bornes, un bon citoyen ne reste pas planté là à dire que ce n’est pas grave. Il lui rappelle genti­­ment – et plus le temps passe, plus il le fait bruta­­le­­ment, donc plus le gouver­­ne­­ment muscle le jeu – qu’il doit redres­­ser le cap, et qu’il ne faut pas oublier qu’ils sont ici pour amélio­­rer la qualité de vie des gens, pas pour la dégra­­der. ulyces-snowdenitw-666 (Note : je fais partie de la Comis­­sion Consul­­ta­­tive Tech­­nique de la Free­­dom of the Press Foun­­da­­tion où Snow­­den siège au conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion.)


Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « What Edward Snow­­den Said At The Nordic Media Festi­­val », paru dans Forbes.  Couver­­ture : Edward Snow­­den dans Citi­­zen­­four.

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