par R. W. McMorrow | 5 octobre 2015

Le gang

Canton (Guangz­­hou), en Chine. Presque tous les après-midis, les habi­­tants du village chinois de Xian se rassemblent et s’as­­seyent sur le sol du 30, Fanyang Main Street, une allée en brique juste assez large pour permettre aux chariots à trois roues de passer de front. L’al­­lée est jonchée des décombres de maisons démo­­lies ou éven­­trées. « Le numéro 30 est la base de notre mouve­­ment anti-corrup­­tion », dit Liu Yongquan, l’un des orga­­ni­­sa­­teurs de la défense du village. Il a des airs de garçon malgré ses 47 prin­­temps, des zébrures grises parse­­mant ses cheveux noirs – le résul­­tat selon lui d’an­­nées de stress intense. « Dans toute la Chine, peu de villages ont résisté autant que le nôtre. » Timi­­de­­ment installé au cœur du nouveau centre d’af­­faires de Canton, la troi­­sième plus grande ville de Chine, le village de Xian et les 1 400 familles qui l’ha­­bitent s’étend sur 18 hectares, et il est cerné de tous côtés par des buil­­dings et des tours d’ha­­bi­­ta­­tions flam­­bant neufs. À l’une de ses extré­­mi­­tés se dresse l’hô­­tel W, à l’autre un conces­­sion­­naire de Lambor­­ghini. À cinq minutes à pied de là, des grues mettent les dernières touches à ce qui sera l’un des gratte-ciels les plus hauts du monde.

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Xian vu du ciel
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Il va sans dire que la terre sur laquelle est assis le village vaut de l’or : les médias natio­­naux ont baptisé Xian le « village de diamant ». En 2009, le gouver­­ne­­ment a lancé un projet de réamé­­na­­ge­­ment du village, en promet­­tant à ses habi­­tants des appar­­te­­ments dans les tours nouvel­­le­­ment érigées en guise de compen­­sa­­tion. Mais le projet a été miné par un manque de trans­­pa­­rence auquel a répondu un manque de confiance. La majeure partie des villa­­geois est favo­­rable au plan de réamé­­na­­ge­­ment de leur terre ances­­trale, qui accueillit il y a près de huit siècles les premiers Xian, Lu, et Liang – les clans les plus impor­­tants du village –, tant qu’ils ont leur mot à dire sur la façon de procé­­der. (Aujourd’­­hui, la plupart des villa­­geois portent l’un de ces trois noms.) Au cours des six dernières années, les familles de nombreux villages chinois ont ployé sous la pres­­sion du gouver­­ne­­ment et du groupe Poly Real Estate, et cédé leurs maisons. Mais il reste encore près de 200 « familles délais­­sées », comme on les surnomme ici, qui résistent en vivant au milieu d’une mer de gravats et de maisons vacantes, démo­­lies pour empê­­cher leur occu­­pa­­tion. Tout au long du prin­­temps 2013, l’en­­tre­­prise de démo­­li­­tion fréné­­tique de ces maisons par les pelle­­teuses était un sujet récur­rent des conver­­sa­­tions au sein de l’as­­sem­­blée du numéro 30. « Tous les matins, quand un nouveau bâti­­ment s’ef­­fon­­drait », se rappelle Lu, « mon lit trem­­blait comme s’il y avait un trem­­ble­­ment de terre. » Les choses ont pris un autre tour lorsqu’un habi­­tant de Xian a presque été battu à mort par l’agence de sécu­­rité local, une bande de malfrats que les villa­­geois dési­gnent simple­­ment sous le nom du « gang ».


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L’après-midi du 23 mai 2013, Lu Yongquan et un groupe de villa­­geois discu­­taient de choses et d’autres au numéro 30. Alors que Lu Yongquan buvait son thé, Lu Youtian, un villa­­geois habi­­tuel­­le­­ment calme et réservé, a fait une entrée fracas­­sante. Du sang ruis­­se­­lait de son front, et les mots se bous­­cu­­laient dans sa bouche.

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Le centre d’af­­faires se dresse à la sortie du village
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

« Ils m’ont frappé ! » a crié Lu Youtian. « Le gang m’a frappé ! » Les membres du gang étaient postés à chacune des six portes du village. Des agents de sécu­­rité avaient giflé la sœur de Lu Youtian lorsqu’elle leur avait demandé de déblayer les gravats du matin, qui jonchaient son palier. Lorsque Lu Youtian est venu leur deman­­der des expli­­ca­­tions, les gardes l’ont passé à tabac. Lu Youtian s’est emparé de l’un des bâtons de combat en bambou de deux mètres que les villa­­geois conser­­vaient au numéro 30, et il a remonté Fanyang Main Street vers l’est en courant. Lu Yongquan et les autres aînés du village se sont lancés à sa suite. La scène s’est dérou­­lée sous mes yeux, depuis mon appar­­te­­ment. J’ai vu un groupe d’une dizaine de d’hommes remon­­ter à toute allure Fanyang Main Street vers l’ouest. Les deux groupes se sont rencon­­trés près de l’étang de réten­­tion des égouts, face au vieux commis­­sa­­riat de police du village aujourd’­­hui désert et condamné. Lu Youtian allait se battre à 12 contre un. Il frap­­pait d’avant en arrière avec son bâton, comme un éléphant acculé cher­­chant à éloi­­gner des lions, recu­­lant peu à peu. Lorsqu’il a trébu­­ché, la meute s’est jetée sur lui. Lu Yongquan a vu la scène se dérou­­ler en direct, alors qu’il courait avec sa caméra à la main, n’en perdant pas une miette. Les malfrats rouaient le corps de Lu Youtian de coups de bâtons. L’un d’eux a fracassé une chaise en bois dont le dossier est tombé par terre. Lu Youtian a alors cher­­ché à l’at­­teindre pour le rame­­ner sur lui, comme un bouclier. L’un après l’autre, les bandits tapaient sur Lu Youtian avec toutes les armes à leur portée : bâtons de bambou, tuyaux d’acier, tabou­­rets en bois, une porte en lattes d’acier, et même une pelle. Nul ne sait exac­­te­­ment quand Lu Youtian a perdu connais­­sance. Les villa­­geois se sont rassem­­blés. Beau­­coup ont appelé la police. C’est alors que le Vieux Lu, un sexa­­gé­­naire qui se tenait debout derrière Lu Yongquan, a lancé une brique dans le cercle des voyous qui tabas­­saient son voisin. Les assaillants s’en sont alors pris aux villa­­geois juchés sur le tas de gravats. Les deux Lu se sont sauvés en courant. Arri­­vés au numéro 30, ils ont tourné dans une allée et sont entrés dans un bâti­­ment aban­­donné, refer­­mant la porte sur eux. Une chance : il y avait encore une porte. Lu Yongquan pesait de tout son poids contre elle pendant que le Vieux Lu ramas­­sait une échelle en bois qui traî­­nait par terre pour la bloquer. Les bandits ont tenté de défon­­cer la porte en la rouant de coups, mais elle a tenu bon. La foule des villa­­geois n’a pas tardé à arri­­ver en courant, criant sur les malfrats qui se sont empres­­sés de prendre la fuite. Je les ai regar­­dés sonner la retraite et se cara­­pa­­ter jusque dans les dortoirs bleu-gris du promo­­teur pour lequel ils travaillent.

Le feu est passé du rouge au jaune, puis au vert, et les aînés du village se sont assis en tailleur sur la route.

Sur le tas de gravats qui s’élève au coin de l’étang de réten­­tion, les gens s’étaient rassem­­blés autour de Lu Youtian. Lorsque je suis arrivé, j’ai cru qu’il était mort. Il restait immo­­bile. Une large entaille était creu­­sée dans sa tête, la chair de ses membres était à vif, son corps couvert de bles­­sures. Et puis, j’ai vu ses paupières palpi­­ter. Deux poli­­ciers sont arri­­vés, suivis de deux méde­­cins qui portaient un bran­­card le long de Fanyang Main Street. Les villa­­geois implo­­raient les poli­­ciers de se lancer à la pour­­suite des suspects. « Il a été frappé par les gros bras de Poly. Ils se sont enfuis ! » « Nous savons où ils se cachent ! » « Vous allez les arrê­­ter, n’est-ce pas ? » Mais les deux agents n’ont pas esquissé un geste pour retrou­­ver les suspects, les anciens du village ont donc pris la déci­­sion de se rassem­­bler devant les baraque­­ments du promo­­teur et ont de nouveau appelé les auto­­ri­­tés. Quand la chef de la police locale, une femme impo­­sante, a fini par se montrer, elle est entrée sans un mot dans les dortoirs du complexe. Elle n’a pas tardé à repa­­raître, pour dire aux villa­­geois que les suspects s’étaient vola­­ti­­li­­sés.

La résis­­tance

« Nous nous sommes dits que si nous bloquions l’ave­­nue Huangpu, nous pour­­rions faire pres­­sion sur le gouver­­ne­­ment », raconte Lu Yongquan. L’ave­­nue est l’une des nombreuses artères de Canton. « Les auto­­ri­­tés n’au­­raient pas d’autre choix que de venir sur place et d’enquê­­ter. »

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Des travailleurs migrants s’as­­seyent sur les gravats après le travail
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Le feu est passé du rouge au jaune, puis au vert, et les aînés du village se sont assis en tailleur sur la route. Il n’a pas fallu long­­temps avant que les CRS chinois, en tenue anti-émeute, débarquent sur les lieux. Une femme de plus de 60 ans s’est évanouie. Hypo­­ten­­sion, disent les villa­­geois. Quelques minutes plus tard, une jeune femme s’est trou­­vée mal elle aussi. Quand les respon­­sables locaux sont fina­­le­­ment arri­­vés, cheveux noirs bien coif­­fés et chemises bouton­­nées jusqu’en haut, ils ont promis de réta­­blir la justice, et les doyens du village se sont levés pour rentrer chez eux. La chef de la police est retour­­née dans les dortoirs. Toujours aucune trace des suspects, mais elle est reve­­nue avec leurs armes : des bâtons de bambou et des tuyaux d’acier. Les fonc­­tion­­naires ont alors promis une réponse cette nuit-même, mais tandis que le soleil dispa­­rais­­sait derrière les gratte-ciels à l’ouest, les habi­­tants atten­­daient toujours en bouillon­­nant de colère. Le village de Xian est l’un des 138 « villages urbains » de Canton dont le réamé­­na­­ge­­ment doit être achevé dans les cinq prochaines années. À travers une Chine en phase d’ur­­ba­­ni­­sa­­tion éclair, des centaines de millions de fermiers ont perdu leurs terres ances­­trales ces dernières années, et le gouver­­ne­­ment prévoit de dépla­­cer 250 millions de personnes depuis les campagnes jusque dans les zones urbaines d’ici 2020. Le proces­­sus se heurte à des tensions, tout spécia­­le­­ment quand les gouver­­ne­­ments locaux en profitent pour réqui­­si­­tion­­ner la terre à des prix déri­­soires pour la céder aux promo­­teurs. « Une chance pour nous, nous sommes au cœur de Canton », dit l’un des villa­­geois qui a déjà cédé sa maison. « Les fonc­­tion­­naires ne peuvent pas faire usage de la même force qu’au Henan ou au Hubei ! »

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Les villa­­geois se rassemblent pour le 50e anni­­ver­­saire du mouve­­ment anti-corrup­­tion
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Lu Yongquan n’est pas d’ac­­cord avec lui. « Comment le gouver­­ne­­ment peut-il être si mauvais ? » demande-t-il. C’est un petit homme qui mesure à peine plus d’1,60 m, peut-être parce qu’il a grandi durant les années chao­­tiques de la Révo­­lu­­tion cultu­­relle chinoise, où la nour­­ri­­ture manquait. Il est né en 1966, dans une petite maison de brique à un étage située tout près du bassin des eaux usées du village. Aujourd’­­hui, la maison a été supplan­­tée par un immeuble de cinq étages où il vit au dernier avec les quatre membres de sa famille. Il loue les chambres du dessous à des travailleurs venus des provinces inté­­rieures de la Chine. Pendant sa jeunesse, le village de Xian était entouré de champs et d’étangs où il allait pêcher. Sa famille culti­­vait du riz et des légumes, et ils élevaient du bétail. Quand Lu avait 19 ans, la ville de Canton a avalé près d’un kilo­­mètre carré de la terre du village, et comme la plupart des familles de Xian, les Lu se sont foca­­li­­sés sur leurs cochons, un élevage d’une centaine de têtes. Dans les années 1990, le gouver­­ne­­ment a réclamé la terre sur laquelle étaient instal­­lées les porche­­ries, et la famille a acheté un camion pour trans­­por­­ter la terre. Ils ont égale­­ment ajouté des étages à leur maison et ont commencé à louer des chambres.

Les villa­­geois savaient ce qu’ils possé­­daient, ce qu’ils avaient perdu et ce qu’il leur restait encore à perdre.

« Quelque­­fois, je m’as­­sieds ici et je me demande où je suis », dit Lu alors qu’il avale une gorgée de thé, assis au pied d’un immense gratte-ciel. « Où sont passés tous les champs ? » Alors que les Lu perdaient leurs terres culti­­vables et se tour­­naient vers la loca­­tion de chambres, les fonc­­tion­­naires locaux s’en­­grais­­saient. Lu Suigeng, le secré­­taire du parti du village, installé au pouvoir depuis 1980, s’est mis en affaires avec un fonc­­tion­­naire du gouver­­ne­­ment local du nom de Cao Jian­­liao, pour revendre la terre du village de Xian à des prix cassés en l’échange de pots-de-vin. « Je ne voyais aucun mal là-dedans », m’as­­sure Cao, qui porte un t-shirt sur lequel est écrit « be UNIQUE ». Il veut parler du premier dessous-de-table de 2 millions de yuans qu’il a touché en 1992. Il est actuel­­le­­ment en prison. « Ce n’était pas du cash. Je me suis dit que s’il arri­­vait quoi que ce soit, je n’au­­rais qu’à tout effa­­cer. » Cao n’a pas tardé à cour­­ti­­ser la première de ses onze maîtresses, une jeune femme de 21 ans appe­­lée Kangyeh Lay, étudiante à l’uni­­ver­­sité de tech­­no­­lo­­gie de la Chine du Sud. Les fonc­­tion­­naires ont échappé aux accu­­sa­­tions de corrup­­tion jusqu’en décembre 2008, quand la Société du village de Xian a publié 1 500 copies des Archives du village de Xian, un volu­­mi­­neux livre d’his­­toire édité par Lu Suigeng lui-même. Pour la première fois, Lu Suigeng révé­­lait les détails de la trans­­for­­ma­­tion de Xian en 1999, passant du statut de village à celui de collec­­tif écono­­mique : « Les actifs du collec­­tif ont été fixés à 380 millions de yuans, 22 hectares de village et 9 hectares de terres commer­­ciales. » Cela voulait dire que le village était encore proprié­­taire des terres voisines, compre­­nant un centre commer­­cial situé de l’autre côté de la rue. « Lu Suigeng voulait qu’on se souvienne de lui. Il est resté au pouvoir pendant plus de 30 ans. Il se croyait intou­­chable, et c’est la raison pour laquelle il a lancé le projet », explique Xian Yaojun, un homme nerveux de 47 ans au visage juvé­­nile, leader du mouve­­ment de défense du village. « En réalité, c’était le commen­­ce­­ment de la fin pour lui. »

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Lu Yongquan et d’autres villa­­geois jouent au foot­­ball
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Pour la première fois, les villa­­geois savaient ce qu’ils possé­­daient, ce qu’ils avaient perdu et ce qu’il leur restait encore à perdre. « Nous pensions jusque-là que c’était la terre du gouver­­ne­­ment ; nous n’avions aucune idée du fait qu’elle nous appar­­te­­nait », raconte Xian. « Si les archives du village n’avaient pas été publiées, il n’y aurait pas de mouve­­ment de défense aujourd’­­hui. » Savoir, c’était pouvoir. Plus tard, la rumeur s’est répan­­due dans le village que Lu Suigeng voulait récu­­pé­­rer ces archives maladroites, et qu’il offrait 2 000 yuans par exem­­plaire. Les villa­­geois sont fiers de m’as­­su­­rer qu’ils n’en auraient jamais rendu le moindre exem­­plaire, quel qu’en soit le prix. Peu de temps après, le 19 août 2009, les premières protes­­ta­­tions ont eu lieu sur les marches du bureau du Comité du village de Xian. Les villa­­geois ont occupé le hall, se sont assis sur les marches et ont envahi la cour. Ils prononçaient des discours et chan­­taient des slogans : « Ouvrez les comptes du village ! » « Rendez publics les salaires des fonc­­tion­­naires ! » « Assez de corrup­­tion ! » Après un sit-in de plusieurs jours, les villa­­geois ont aban­­donné les marches : la flamme du mouve­­ment de résis­­tance était allu­­mée. L’un des villa­­geois a fabriqué des centaines de casquettes de base­­ball rouges avec le mot « anti-corrup­­tion » inscrit sur le front. En 2010, tandis que les Jeux asia­­tiques devaient avoir lieu à Canton, les respon­­sables de la ville ont entre­­pris de raser des zones telles que le village de Xian. Les échoppes au toit de tôle qui abri­­taient le marché des fermiers du village, protégé par une cour murée, ont été les premières à être démo­­lies. Le 12 août 2010 à la tombée de la nuit, des centaines d’agents de sécu­­rité casqués ont envahi les lieux, se postant devant le mur de la cour inté­­rieure du marché. De l’autre côté de la rue, à l’abri des regards, se tenaient la police anti-émeute et des pelle­­teuses. Les deux camps se sont battus toute la nuit ; les bâtons de bambou des villa­­geois rencon­­trant des matraques. Malgré cela, les villa­­geois ont retenu l’équipe de démo­­li­­tion pendant des heures, jusqu’à ce qu’ar­­rivent les camions de pompiers, équi­­pés de canons à eau, et des bergers alle­­mands tenus en laisse. « Ça ressem­­blait à l’époque de la résis­­tance contre le Japon », dit l’un des villa­­geois. Au lever du jour, ils ont évalué l’am­­pleur du carnage de la nuit. Au total, 50 hommes ont été bles­­sés dans les deux camps, et 14 villa­­geois ont été placés en déten­­tion, parmi lesquels un vieil homme de 78 ans nommé Xian Zhang­­dao. « Il était diffi­­cile de retrou­­ver qui que ce soit, ils avaient tous été arrê­­tés, ou bien ils s’étaient enfuis », se rappelle Lu Yongquan.

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Le mur d’en­­ceinte du village
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Le dépar­­te­­ment de la Propa­­gande du district a publié un commu­­niqué : « Dans la nuit du 12 au 13 août, durant l’en­­tre­­prise de démo­­li­­tion de la propriété de la Société du village de Xian, les équipes d’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire, de gestion de la ville et de démo­­li­­tion ont rencon­­tré une violente oppo­­si­­tion de la part d’un petit groupe de gens, causant des bles­­sures à deux membres du person­­nel de démo­­li­­tion, ainsi que des dommages à trois pelle­­teuses. » En 2010, 84 villa­­geois ont été arrê­­tés, d’après les médias natio­­naux. « Avant la destruc­­tion du marché des fermiers, seuls 20 % des villa­­geois avaient accepté de partir. Après ça, tout le monde s’est mis à signer le contrat », dit Lu. « Ils pensaient qu’ils ne pouvaient pas triom­­pher face au gouver­­ne­­ment. »

Le mur

Alors que la résis­­tance se pour­­sui­­vait, les coûts de déve­­lop­­pe­­ment se sont envo­­lés, et les fonds pour le réamé­­na­­ge­­ment, qui incluaient des contri­­bu­­tions du village, du district et des instances de la ville, ont commencé à dimi­­nuer. Le 10 décembre 2011, la Société du village de Xian a annoncé que le groupe Poly Real Estate allait reprendre le projet et a ouvert cinq jours de consul­­ta­­tion publique. Le 14 décembre, après un vaste mouve­­ment de protes­­ta­­tion, les fonc­­tion­­naires locaux sont venus au numéro 30, et pendant près de deux heures, ils ont débattu avec Xian Yaojun, le leader érudit du mouve­­ment de défense du village. Lorsqu’un des respon­­sables a affirmé qu’ils avaient reçu l’ap­­pro­­ba­­tion des villa­­geois pour l’in­­ves­­tis­­se­­ment exté­­rieur, Xian l’a mis au défi : « Si c’est le cas, montrez-nous le docu­­ment qui porte la signa­­ture des membres de notre comité. Quand je verrai le nom qui figure sur la feuille, j’at­­taque­­rai cette personnne en justice, peu importe qui c’est. »

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Pein­­ture murale sur une maison démo­­lie
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Cinq jours plus tard, alors que Xian quit­­tait le village à vélo pour retour­­ner chez lui dans le village de sa femme, un mini­­van l’a forcé à s’ar­­rê­­ter sur le bord de la route. « Six hommes ont sauté du véhi­­cule et m’ont demandé si je voulais aller dîner », se rappelle Xian. « J’ai répondu que non, mais ils m’ont quand même jeté dans le van avec mon vélo. » Dans un restau­­rant chic situé au bord de la rivière des Perles, le chef du Bureau de sécu­­rité publique du district et un agent affecté au quar­­tier du village l’at­­ten­­daient. À la fin du repas, le respon­­sable de la sécu­­rité publique a mis Xian en garde : « Ce soir je vais t’in­­vi­­ter pour un repas léger, mais si tu conti­­nues à faire des problèmes, la prochaine fois ce sera un repas lourd. » Peu après minuit le 26 décembre, les Xian ont entendu frap­­per à la porte de chez eux. Les hommes derrière la porte ont dit qu’ils avaient besoin de véri­­fier le comp­­teur élec­­trique et les extinc­­teurs. La femme de Xian a ouvert la porte inté­­rieure pour regar­­der à travers l’œil de bœuf. Il n’y avait personne. Elle a allumé les lumières, et les martè­­le­­ments se sont inten­­si­­fiés. « Xian Yaojun, sors de là ! » ont tonné les hommes. Terri­­fiée, elle a ouvert la fenêtre, crié à l’aide et appelé la police.

« Le tir atteint l’oi­­seau qui se risque hors du nid. » Lu Yongquan

Les agents habillés en civil ont enfoncé les deux portes avant de traî­­ner la famille dehors, homme, femme et enfant. La police a accusé Xian d’avoir recouru aux services d’une pros­­ti­­tuée, ce qu’il a tout d’abord nié. La pros­­ti­­tuée en ques­­tion avait été arrê­­tée le 22 décembre, et le rapport sexuel présumé était supposé avoir eu lieu 41 jours avant l’ar­­res­­ta­­tion de Xian. Pour toute preuve : le témoi­­gnage de la femme en ques­­tion (qu’elle a plus tard abjuré) ainsi que des rele­­vés télé­­pho­­niques montrant qu’elle avait appelé Xian ce jour-là. En Chine, les peines en rapport avec la pros­­ti­­tu­­tion peuvent être pronon­­cées par le Bureau de sécu­­rité publique, qui est habi­­lité à condam­­ner le prévenu à deux ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion dans un centre « de déten­­tion et d’édu­­ca­­tion » sans procès. Xian a écopé d’un an et dix mois. Au centre de déten­­tion et d’édu­­ca­­tion, situé à l’ex­­té­­rieur de Canton, Xian a été placé dans une cellule à deux étages avec 20 autres hommes. Il portait un badge sur son torse sur lequel on pouvait lire « étudiant », son statut offi­­ciel entre les murs de la prison – bien qu’il n’ait jamais reçu là-bas le moindre cours. Les étudiants faisaient en réalité de la manu­­fac­­ture, produi­­sant des cartes de Noël, des sacs et des cure-dents. En avril 2012, sa femme a attaqué en justice le dépar­­te­­ment de police local, deman­­dant au tribu­­nal du district de mettre un terme à la déten­­tion de son mari, et de les dédom­­ma­­ger pour les dégâts faits à leur appar­­te­­ment. Des mois plus tard, le Southern Metro­­po­­lis Daily de Canton a publié un compte-rendu détaillé du procès. La pros­­ti­­tuée présu­­mée a abjuré son témoi­­gnage. Ce à quoi la police a répondu : « Madame a déclaré par écrit qu’elle avait eu des rela­­tions sexuelles avec Xian Yaojun contre de l’argent, et dans son examen admi­­nis­­tra­­tif ainsi qu’au tribu­­nal, elle n’a pas nié que l’acte de pros­­ti­­tu­­tion avait eu lieu. » Quant au fait qu’elle affir­­mait que la police avait écrit elle-même les décla­­ra­­tions avant de la forcer à signer, le dépar­­te­­ment a répondu que « ce n’est qu’une opinion, qui n’est pas étayée par des preuves ».

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Les enfants du village jouent au milieu des gravats
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Xian est revenu sur ses aveux lui aussi. Ce à quoi la police a simple­­ment répondu : « Au début, il n’a admis aucune acti­­vité illé­­gale ; plus tard, il a avoué avoir solli­­cité les services d’une pros­­ti­­tuée. » À la demande de dédom­­ma­­ge­­ment pour les portes cassées de l’ap­­par­­te­­ment de Xian, la police a répondu que l’ap­­par­­te­­ment était la propriété du père de sa femme, aussi n’était-il pas habi­­lité à deman­­der répa­­ra­­tion. Par ailleurs, ont-ils dit, sa femme avait appelé la police et crié au secours cette nuit-là, prou­­vant ainsi qu’il y avait urgence à entrer dans l’ap­­par­­te­­ment. Le 8 juin 2012, le tribu­­nal local s’est prononcé en faveur de la police. « Le tir atteint l’oi­­seau qui se risque hors du nid », dit Lu Yongquan en citant un proverbe chinois. « Après l’ar­­res­­ta­­tion de Xian, nous n’avons plus osé nous expri­­mer libre­­ment au numéro 30. » Il ne restait plus qu’une poignée de villa­­geois au sein du mouve­­ment de défense du village. Pour se réunir, ils s’ap­­pe­­laient l’un après l’autre à la nuit tombée et disaient : « Allons boire le thé. » Les réunions secrètes avaient lieu dans un bâti­­ment désert doté de quatre issues de secours. « C’était très angois­­sant. Sombre et sale. Nous portions des lampes torches et nous devions passer par d’autres immeubles pour y accé­­der », se souvient Lu. Deux jours après l’ar­­res­­ta­­tion de Xian, la construc­­tion d’un mur de 2,50 m entou­­rant le village a débuté. Le mur était percé de quatre postes de contrôle, tous occu­­pés par des agents de sécu­­rité de Poly Real Estate, pour contrô­­ler les entrées et sorties du village. Les contrôles d’iden­­tité sont deve­­nus obli­­ga­­toires. Les travailleurs migrants, loca­­taires des chambres du village, se sont vus inter­­­dire l’ac­­cès à celui-ci, privant les habi­­tants de leur première source de reve­­nus : la loca­­tion. En janvier 2012, des milliers de migrants ont quitté le village sans songer à y retour­­ner. Des centaines de famille Xian, Lu et Liang de plus ont décidé de signer le contrat et de vider les lieux.

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La vie conti­­nue inexo­­ra­­ble­­ment
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

« Après la construc­­tion du mur, il était impos­­sible pour les travailleurs migrants d’en­­trer au village », dit Lu Gao (son nom a été modi­­fié à sa demande). « Ils sont tous partis. Les maga­­sins ont fermé. C’était un coup dur pour nous tous. » Malgré tout, Lu Yongquan et les autres membres du mouve­­ment ont préparé d’autres mani­­fes­­ta­­tions devant des bâti­­ments gouver­­ne­­men­­taux, pour protes­­ter contre l’ar­­res­­ta­­tion de Xian. Ils ont intenté une action en justice contre la Commis­­sion de plani­­fi­­ca­­tion de Canton, et ont saisi le gouver­­ne­­ment de la province. En décembre 2012, le Southern Metro­­po­­lis Daily a publié le compte-rendu susmen­­tionné de l’ar­­res­­ta­­tion de Xian et de son procès. La pres­­sion s’est accen­­tuée sur les épaules de la police. Xian a accepté d’aban­­don­­ner sa plainte contre le dépar­­te­­ment, et le 24 décembre, il a été libéré. Il avait passé près d’un an en prison. Cinq mois plus tard, Xian s’est assis dans sa chaise en bois, fumant ciga­­rette après ciga­­rette, tandis que les événe­­ments du 23 mai 2013 se dérou­­laient. Il n’a pas osé se joindre aux villa­­geois qui bloquaient la route. Ce soir-là, Lu Yongquan et deux des orga­­ni­­sa­­trices de l’évé­­ne­­ment ont rendu visite à Lu Youtian dans une chambre de l’Hô­­pi­­tal du peuple n°12. Il était incons­­cient, se souvient Lu Yongquan, avec des os et des côtes cassés, mais il était vivant. Les deux dames qui avaient perdu connais­­sance étaient soignées dans des chambres au bout du couloir.

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Lorsque Lu Gao est revenu avec son camion, il a trouvé les villa­­geois rassem­­blés autour du village. « Nous parlions et parlions encore, et plus nous parlions, plus la colère montait, notre sang bouillon­­nait », dit-il. « Il faut faire quelque chose d’énorme après ça », a déclaré l’un des aînés du village. « Il n’y a que quatre postes de contrôle pour tout le village ! » « Finis­­sons ce qu’on a commencé, détrui­­sons le mur ! » a crié un autre homme. « Ce soir des murs se dressent devant moi », s’est exclamé Lu Gao, « mais c’est par là que je sorti­­rai ! » Neuf heures ont sonné. Les hommes ont rassem­­blé des outils : une massue, des pelles et des bâtons de bambou, des fois que la police ou des voyous rappliquent. Ils se sont alors diri­­gés vers une section du mur au sud, qui s’éle­­vait devant la porte de Lu Gao. Ce dernier s’est élancé contre le mur avec la massue. Le fracas a résonné jusqu’à mon appar­­te­­ment. Les hommes ont percé un petit trou dans le mur. Ils progres­­saient lente­­ment.

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Un maga­­sin du village
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Depuis mon appar­­te­­ment, j’en­­ten­­dais comp­­ter à voix haute en canto­­nais : « Yuht, yee, sahm, say, mmm, yhut, tchut, bot, gow, sup », et soudain un grand boom. Une large section du mur s’était renver­­sée. « L’ex­­ci­­ta­­tion crois­­sait parmi nous », raconte Lu Gao. « Lorsque le mur s’est effon­­dré, qu’il y a eu ce grand bruit, toute notre éner­­gie s’est libé­­rée. » La foule de villa­­geois s’est dépla­­cée vers l’est et a pris posi­­tion devant la section du mur suivante. Lu Yongquan, s’est joint à eux à son retour de l’hô­­pi­­tal. Ils se sont mis à comp­­ter à nouveau : « Yuht, yee, sahm… » et boom, le mur a trem­­blé et a basculé en arrière. Un rugis­­se­­ment a traversé la foule. D’autres sont venus agran­­dir le groupe. Ils sont allés plus à l’est. 40 hommes se sont mis en ligne face à la section suivante ; une centaine de villa­­geois de plus contem­­plaient la scène. « Pous­­sez ! Pous­­sez ! Plus fort ! » criaient-ils, comp­­tant à nouveau. Tandis que les villa­­geois pous­­saient, la section a bougé, s’est déta­­chée de son socle et a basculé en avant, mais elle ne s’est pas renver­­sée. Au lieu de cela, elle a basculé en arrière sur eux, comme un pendule. Ils l’ont lais­­sée venir, ont tenu bon, et alors qu’elle bascu­­lait à nouveau vers l’avant, ils ont poussé de toutes leurs forces. Boom ! Des blocs de béton épar­­pillés partout. La foule a lâché un autre cri de joie. Ils avaient fait tomber une centaine de mètres du mur sud lorsque les gyro­­phares des camions du SWAT ont projeté leurs flashs bleus sur la scène. Les villa­­geois se sont disper­­sés dans le village.

Lu Yongquan a fini par rentrer chez lui où il est resté éveillé dans son lit pendant des heures, trop excité pour dormir.

« Ils ne nous ont pas suivi dans le village, ils sont restés à l’ex­­té­­rieur du mur », se rappelle Lu Yongquan. « Ils pensaient que nous étions calmés. » Les villa­­geois se sont rassem­­blés. Quelqu’un a demandé : « On pousse ou quoi ? » « On pousse ! On pousse ! On pousse ! » ont répondu les autres en chœur. Le groupe s’est dirigé vers le nord, à travers les allées étroites, et en quelques minutes ils ont abattu une section du mur nord. La police anti-émeute a suivi, lente­­ment. Des lignes de casques et de boucliers ont longé l’aile ouest du village en trot­­ti­­nant, avant de tour­­ner à l’est. Lorsqu’ils sont fina­­le­­ment arri­­vés au niveau des villa­­geois, le mur nord était tombé, et les débris d’une section du mur est gisaient sur le pavé. Les villa­­geois avaient rendu les postes de contrôle inof­­fen­­sifs avant de retour­­ner au numéro 30, où tout le monde avait la tête qui tour­­nait. Lu Yongquan a fini par rentrer chez lui où il est resté éveillé dans son lit pendant des heures, trop excité pour dormir.

Justice

À 1 600 km plus au nord, à Pékin, les rouages poli­­tiques tour­­naient. Xi Jinping, le secré­­taire géné­­ral et président de la Commis­­sion mili­­taire centrale du Parti commu­­niste chinois nouvel­­le­­ment installé, a lancé un plan de lutte global contre la corrup­­tion. Lu pense que les événe­­ments du 23 mai 2013 ont retenu l’at­­ten­­tion des plus hauts respon­­sables gouver­­ne­­men­­taux. « Les chiens de garde de Poly avaient bien failli battre un villa­­geois à mort. Ils étaient allés trop loin. Après ça, tout a changé. » Après 33 ans de règne sur son fief, Lu Suigeng a pris l’avion pour l’Aus­­tra­­lie, ou peut-être était-ce l’Amé­­rique – personne ne le sait vrai­­ment. Les villa­­geois se plaisent à dire qu’il a collecté un milliard de yuans en pots-de-vin, mais cela aussi reste incer­­tain.

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Xian sous un ciel gris
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

En août 2013, les respon­­sables du village ont été convoqués dans un village voisin pour une réunion : tous les sept ont été placés en déten­­tion. Le 20 août 2013, la Commis­­sion de disci­­pline de Canton a annoncé l’ou­­ver­­ture d’une enquête. « Ces hommes sont en situa­­tion d’ir­­ré­­gu­­la­­rité, leurs actions sont regret­­tables », a déclaré un porte-parole. L’eu­­pho­­rie s’est répan­­due à travers tout le village. Les habi­­tants se sont arra­­ché des exem­­plaires du Guangz­­hou Daily pour lire et relire la nouvelle. On a fait écla­­ter des pétards. Des groupes de villa­­geois allaient partout en frap­­pant sur des gongs et sonnaient des carillons pendant plusieurs jours. « Après que les fonc­­tion­­naires ont été arrê­­tés, nous savions que la pres­­sion allait retom­­ber », explique Lu Yongquan. Il a recom­­mencé à dormir la nuit. « J’ai enfin pu respi­­rer », ajoute Lu Gao. Des élec­­tions pour une nouvelle liste de repré­­sen­­tants du village ont été prévues pour novembre 2013. Immé­­dia­­te­­ment, l’inquié­­tude a grandi parmi les villa­­geois aban­­don­­nés. Seraient-ils auto­­ri­­sés à parti­­ci­­per ? L’élec­­tion serait-elle équi­­table ? Les deux leaders, Lu Yongquan et Xian Yaojun, qui n’ont qu’un an de diffé­­rence d’âge, sont arri­­vés à une impasse. Lu pensait que l’élec­­tion pour­­rait être juste, et qu’il fallait du moins lui lais­­ser sa chance. Xian était persuadé du contraire.

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Les habi­­tants de Xian évoluent au milieu des immeubles aban­­don­­nés
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

« Il y avait trop de fonc­­tion­­naires corrom­­pus au pouvoir qui contrô­­laient le proces­­sus. Le vote ne pouvait pas être équi­­table », dit-il. Pour éviter une divi­­sion, Lu a préféré bais­­ser les armes, et les familles délais­­sées ont boycotté le vote. Tous ne se sont pas alignés sur cette déci­­sion malgré tout, et une dizaine de villa­­geois ont été élus en tant que repré­­sen­­tants. « Si nous avions tous parti­­cipé à l’élec­­tion », explique Lu avec une pointe de regret dans la voix, « j’au­­rais peut-être été élu au conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion ou au comité du village. Nous ne pour­­rons véri­­ta­­ble­­ment chan­­ger les choses que si nous parve­­nons à faire élire certains d’entre nous. » Puis, en décembre 2013, Cao, l’adjoint au maire de Canton, a été placé en déten­­tion. Six mois plus tard, la Commis­­sion disci­­pli­­naire de la province de Guang­­dong a fait paraître un enre­­gis­­tre­­ment vidéo des aveux de Cao. Il est suspecté d’avoir accepté plus de 300 millions de yuans en pots-de-vin, son procès est encore à venir. Un an plus tard, les fonc­­tion­­naires du village ont comparu devant le tribu­­nal. En guise de défense, l’oncle de Lu Suigeng a déclaré que l’en­­semble des fonc­­tion­­naires du village avaient accepté les enve­­loppes rouges que le promo­­teur leur avait données. Le juge a statué que puisque le village de Xian était consi­­déré comme une collec­­ti­­vité, les fonc­­tion­­naires ne pouvaient pas être accu­­sés de corrup­­tion publique. En dépit de cela, le neveu de Lu Suigeng a été condamné à quatre ans de prison. Les autres fonc­­tion­­naires ont écopé de peines plus légères et de libé­­ra­­tions condi­­tion­­nelles.

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Aujourd’­­hui, envi­­ron 200 familles Xian, Lu et Liang vivent encore dans leur village à moitié démoli. La plupart sont d’ac­­cord pour dire qu’ils ne signe­­ront jamais l’ac­­cord proposé par le groupe Poly Real Estate – ils sont convain­­cus que le promo­­teur ne tien­­dra pas ses promesses. Et pour­­tant, ils sont divi­­sés : une partie d’entre eux, sous la houlette de Lu Yongquan, veut travailler avec la nouvelle Société du village de Xian ; l’autre partie, menée par Xian, y reste opposé.

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Une rue du village déla­­bré
Crédits : Eric Jenkins-Sahlin

Lu a récem­­ment été dési­­gné pour s’oc­­cu­­per des proprié­­tés du village. Il porte désor­­mais un panta­­lon à pinces et un polo, et reçoit des messages à propos de poubelles qui débordent. Lu Qizhu, un cousin éloi­­gné de Lu Yongquan, a accepté le poste d’agent de sécu­­rité du village. Il n’avait pas anti­­cipé la réac­­tion qu’en­­gen­­dre­­rait son uniforme bleu. « Après que j’ai accepté le poste, ils ont dit que j’étais passé à l’en­­nemi », me confie-t-il. « Ils disent que je travaille pour eux, et que nous n’avons plus les mêmes objec­­tifs. » « Lorsque vous travaillez pour eux, ils ont un contrôle sur vous », affirme Xian, qui doute que ces nouveaux postes aient un réel pouvoir. « Qui veut battre son chien trouve assez de bâtons. » Les temples ances­­traux condam­­nés, qui furent long­­temps le cœur de la vie sociale du village, ont fina­­le­­ment rouvert. Le temple sud des Lu se dresse juste au bas de l’al­­lée du numéro 30, et à présent, c’est là que se rassemblent en fin d’après-midi les villa­­geois qui, comme Lu, veulent travailler avec le système. Xian, lui, demeure assis sur sa vieille chaise en bois, ados­­sée contre le mur, le regard tourné vers son village à moitié démoli et un nouveau jardin que les villa­­geois ont planté au milieu des décombres.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Siege of Xian », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Xian encer­­clé par les gratte-ciels, par Eric Jenkins-Sahlin.

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