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L’exécution

Jean H. Lee, une Coréano-Américaine qui a ouvert le bureau d’Associated Press à Pyongyang en 2012, a passé beaucoup plus de temps en Corée du Nord que la plupart des journalistes occidentaux. Les seuls reporters étrangers autorisés à vivre à Pyongyang sont russes et chinois. Après avoir installé le bureau, Lee a commencé à « visiter » la capitale sur des périodes de trois à cinq semaines. Elle allait ensuite passer une semaine aux States ou à Séoul, pour échapper à la pression de la surveillance constante, avant de retourner en Corée du Nord pour une nouvelle séquence. Contrairement à la plupart des reporters occidentaux, qui ne découvrent le pays qu’à travers des voyages de presse habilement orchestrés, Lee a eu la chance de voir les Nord-Coréens dans leur vie de tous les jours, dans leurs « entre-deux », comme elle dit. Elle n’a pas observé la dévotion servile qu’on attend d’eux en public, mais quelque chose qui s’en approche. Elle a vu un peuple fier, déterminé à se présenter sous son meilleur jour face aux étrangers – une population vigoureuse, complexe et travailleuse, qui ne sait pas grand-chose du monde extérieur et endure sans rechigner les difficultés intérieures. Un peuple doté qui plus est d’un grand sens de l’humour. Les Nord-Coréens recourent fréquemment au sarcasme ou aux grimaces pour exprimer leurs sentiments profonds, un univers bien plus riche que ne le dit le discours officiel. Mais Kim fait exception. Personne ne se moque du Leader Suprême.

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Ceci est une image de propagande
Crédits : KCNA

« Il est hautement illégal de critiquer ou de dégrader l’image de tout ce qui est en rapport avec le leader », dit-elle. « Je ne parle pas de ce que ressentent les gens, je parle de la façon dont on exige qu’ils se comportent. Il est fréquent de voir les visages des gens se défaire brièvement, ils veulent que vous sachiez qu’ils ont des choses à vous dire, mais très peu de Nord-Coréens seraient assez imprudents pour se risquer à critiquer ouvertement le régime. » C’est peut-être la chose qu’il nous est le plus difficile de comprendre à propos du monde de Kim Jong-un. En Occident, au fil des ans, les rois sont devenus des genres de mascottes nationales. En Corée du Nord, Kim règne dans les faits à la manière d’un monarque européen du XVIe ou du XVIIe siècle – de droit divin. Nous avons perdu le sens de l’État royal, qui requiert davantage de croyance publique que de croyance privée. Les êtres humains ont toujours eu leurs propres opinions sur les choses, mais au sein d’un royaume, faire semblant en public est essentiel.

En 2012, Lee a reçu une rare invitation à assister à un conclave des leaders du parti à Pyongyang. Kim était au pouvoir depuis moins d’un an, et après avoir vu de nombreuses images de propagande le montrant débordant de jeunesse et de vitalité, elle a été frappée par la façon dont il est entré dans le hall. « Il marchait comme un vieil homme, c’était très bizarre », se souvient-elle. « Pas dans le sens où il avait des difficultés à marcher. Plutôt comme s’il avait adopté une démarche particulière, très consciente de son autorité. » Autre chose a retenu son attention durant ce rassemblement, durant lequel elle a eu l’opportunité d’observer les dirigeants du pays de plus près que presque tout autre étranger auparavant. Quand Kim a fait son entrée, toutes les personnes présentes se sont mises prestement debout et ont commencé à applaudir vigoureusement – tout le monde sauf son oncle Jang Song-thaek. Initialement, on pensait que ce serait Jang qui prendrait le relais du pouvoir nord-coréen après la mort de son beau-frère, Kim II.

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Jang Song-thaek est arrêté durant la séance
Crédits : KRT

« Son oncle est resté assis, il ne s’est pas vraiment levé », dit-elle. « Du moins, il a été très lent à le faire, jusqu’à la dernière minute. Et ensuite il ne s’est pas joint aux applaudissements. » Ce refus de se joindre à l’enthousiasme général a été interprété par Lee et par d’autres comme un signe du statut particulier de Jang – on supposait que lui seul parmi les rangs des fidèles pourrait s’en tirer. Mais l’attitude de Jang lui a été fatale. En décembre 2013, durant une réunion du politburo, il a été relevé de ses fonctions et mis aux arrêts. L’humiliation était totale : l’événement a été diffusé en direct sur la télévision d’État. Quelques jours plus tard, le régime a annoncé que Jang avait été jugé par un tribunal spécial et exécuté dans la foulée.

Réformes dictatoriales

Les présentateurs télé et les tabloïds adorent se moquer de Kim, mais nombre de ceux qui l’observent attentivement se disent plus volontiers impressionnés. Quelles sont les choses auxquelles un dictateur doit exceller ? Il lui faut pouvoir diriger son système – la structure du parti, l’armée, l’économie et les forces de sécurité – de façon à s’assurer la loyauté du peuple. Il y parvient en adoptant des politiques qui assurent la prospérité, sinon de tout le monde, au moins d’une bonne partie de la population ; en récompensant habilement les sujets les plus loyaux et les plus capables ; et en rétrogradant ceux qui se montrent capables mais déloyaux. Toute menace à l’encontre du pouvoir doit être éliminée implacablement. Un dictateur doit savoir comment se présenter en public, et Kim III excelle déjà à cela. Il a une voix profonde et c’est un orateur plutôt doué. « De ce que j’ai pu voir, il se déplace avec l’aisance d’un politicien », dit Bill Richardson. « Il est bien meilleur à ce jeu-là que son père. Il sourit, il n’hésite pas à serrer des mains. » Daniel Pinkston, directeur adjoint d’un projet pour l’International Crisis Group, qui étudie attentivement la Corée du Nord, ajoute : « Je n’ai aucune sympathie pour les dictatures, mais en tant que dictateur, il faut avouer qu’il est très bon. »

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Jong-un et Ri Yong-ho
Crédits : KCNA

Un bon dictateur doit avoir à offrir davantage qu’une voix impressionnante et une posture particulière. Il doit savoir prendre des décisions et inspirer la peur. Au cours des trois premières années de son règne, Kim s’est débarrassé des deux hommes qui représentaient les menaces les plus sérieuses vis-à-vis du pouvoir. Le premier à partir a été le vice-maréchal Ri Yong-ho, chef du personnel général de l’Armée populaire de Corée et membre du présidium du politburo du Comité central du parti des travailleurs. Ri était proche de Kim II. Il avait la responsabilité de protéger Pyongyang et, peut-être plus important encore, la famille Kim. C’était une des étoiles militaires de sa génération.

En juillet 2012, Kim III a convoqué une réunion dominicale exceptionnelle du politburo du Comité central du parti des travailleurs, durant laquelle il a abruptement démis Ri de ses fonctions. Sa destitution a constitué le premier signe indiquant que Kim voulait tenir la barre lui-même. Après ça, Ri a disparu. Son sort reste inconnu, mais personne ne s’attend à le voir revenir. La seconde menace était l’oncle Jang, dont Kim s’est débarrassé d’une façon plus spectaculaire encore, compte tenu de son statut de membre de la famille et du fait qu’il incarnait au sein du régime une figure encore plus puissante que Ri. Kim a fait de l’événement un véritable feuilleton télévisé, faisant preuve de davantage d’intuition et d’impulsivité que son père pour traiter ce genre d’affaires. Kim II se contentait de descendre discrètement les généraux hors des clous, de les emprisonner ou bien de les exiler de force dans des contrées rurales reculées. La chute de Jang rappelait pour sa part les vieux procès-spectacles des Soviétiques et les excès flamboyants de Saddam Hussein, qui aimait monter à la tribune avec un gros cigare face à l’assemblée, avant de désigner personnellement du doigt ceux qui seraient emmenés dans le couloir et abattus. Pourquoi Kim a-t-il fait cela ? Il était crucial de faire le ménage au sein de l’armée, en remplaçant les vieux dirigeants loyaux envers son père par ceux qui lui étaient fidèles, dont la plupart étaient des jeunes. Ces actes n’ont pas seulement eu pour effet d’assurer que le commandement de l’armée lui serait dévoué, cela a également permis d’injecter dans les rangs un état d’esprit plus moderne à la place de celui hérité de la guerre froide, plus réticent au changement.

Kim Jong-un a choisi de fermer les yeux sur le marché noir.

Il a également entrepris des réformes économiques considérables. Son père se dirigeait lentement vers certaines d’entre elles durant les dernières années de son règne, mais les changements ont été si brutaux que leur principal moteur doit être Kim lui-même. Nombre d’entre elles sont conçues pour bâtir une économie nord-coréenne fondée sur l’argent, ce qui semble bête à dire, puisque l’économie est par définition basée sur l’argent. Eh bien pas en Corée du Nord. Par le passé, la seule voie vers la prospérité en Corée du Nord était la pureté idéologique. Si vous viviez dans un plus bel appartement, que vous conduisiez une voiture plus agréable et que vous viviez dans les quartiers les plus dynamiques de Pyongyang, cela voulait dire que vous aviez l’aval du régime. Mais de plus en plus, les Nord-Coréens peuvent améliorer leur train de vie en gagnant plus d’argent, comme c’est le cas ailleurs dans le monde. Les directeurs des usines et des magasins ont reçu des incitations financières pour améliorer leur rendement. Le succès, désormais, signifie qu’ils peuvent rémunérer davantage leurs employés, et gonfler leurs salaires. Kim a encouragé le développement de zones économiques spéciales dans chacune des provinces du pays, dans le but d’instaurer une concurrence interne et un système de récompenses, afin que le fruit du labeur d’une zone particulière ne doive plus être totalement reversé à l’État. Cela fait partie d’un effort général pour donner un coup de fouet à la productivité.

Dans le secteur agricole, Kim a également mis en place des réformes qui se sont montrées diablement efficaces. « Il a fait ce que son père avait une peur panique de faire », dit Andreï Lankov, le spécialiste russe de la Corée. « Il a permis aux fermiers de garder la main sur une partie des récoltes. À présent, ils ne travaillent plus comme des esclaves sur une plantation. Techniquement, le champ est encore la propriété de l’État, mais en tant que famille de fermier on peut être déclaré comme “équipe de production”. On travaille ensuite sur le même champ pendant plusieurs années d’affilée, en étant autorisé à garder 30 % des récoltes pour soi. Et il semblerait d’après certains rapports non-confirmés qu’ils puissent aujourd’hui garder entre 40 et 60 % de la récolte. Ce ne sont plus des esclaves, ce sont des métayers. » Il n’y a pas eu d’annonce spectaculaire d’un changement de politique, et peu sont ceux qui ont remarqué ce revirement. La malnutrition chronique demeure néanmoins un problème. Mais en 2013, d’après Lankov, pour la première fois en 25 ans la Corée du Nord a récolté presque assez pour nourrir sa population toute entière.

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Kim Jong-un inspecte les champs du pays
Crédits : KCNA

Effets secondaires

Bien qu’une part plus importante de sa population ait le ventre plein aujourd’hui et de l’argent à dépenser, Kim ne s’est pas attaqué aux marchés noirs nord-coréens, techniquement illégaux. Son père était conscient de l’existence de cette économie souterraine tandis que la famine sévissait, dans les années 1990, mais il hésitait entre traiter les marchands illégaux comme des criminels, ou les tolérer. Dans cette période de prospérité relative, Kim, lui, a choisi de fermer les yeux sur le marché noir. Ces marchés représentent aujourd’hui une part substantielle de l’économie de la nation, qui a connu un boom dans la consommation de biens, la plupart importés de Chine. Les visiteurs de Pyongyang font état d’un grand nombre de téléphones mobiles en circulation, de plus de voitures et de camions dans ses rues, ainsi que de vêtements plus colorés portés par les femmes. La femme de Kim est devenue un modèle de style, apparaissant en public avec des talons hauts et des robes élégantes qui reflètent les tendances de la Chine. Il y a seulement quelques années, ces changements auraient été inimaginables, on peut donc imaginer qu’ils n’ont pas été accueillis chaleureusement par l’ensemble de l’élite du pays.

Dans ce contexte, le communiqué de 2 700 mots remarquablement détaillé de l’exécution de Jang Song-thaek, dans lequel il est décrit comme un « méprisable déchet humain » a été révélateur. Il commence de façon très théâtrale : « En entendant le rapport sur la réunion élargie du Bureau politique du Comité central du parti des travailleurs de Corée, le personnel de service et le peuple aux quatre coins du pays ont poussé des cris de colère, demandant qu’un jugement sévère soit réservé aux ennemis du parti et aux éléments contre-révolutionnaires. » La suite continue dans la même veine, et parle des « actes de traîtrise trois fois maudits » de Jang, faisant de lui un « traître de la nation pour les siècles des siècles » avant de lister les péchés qu’il a commis contre le régime et l’humanité. Jang aurait comploté pour renverser « la grandeur inégalable des hommes du mont Paektu » – les Kim – et négligé de jouer le rôle qui lui avait été assigné sur l’échiquier national en « s’imaginant intérieurement et extérieurement être quelqu’un de spécial ». Il y est également accusé de jeu, d’avoir distribué de la pornographie à ses « confidents », et d’avoir mené une « vie dissolue et dépravée ». C’était une mauvaise personne, en somme. Le rapport de la réunion du politburo indique, de façon plus significative, que Jang était accusé de faire obstruction « aux affaires économiques du pays et à l’amélioration des conditions de vie du peuple ». Voilà ce qu’impliquait plus exactement le sort réservé à Jang. Son exécution a servi de message au reste des dirigeants de la Corée du Nord : il n’était plus temps de discuter la réforme économique du pays.

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Pyongyang
Crédits : Reubenteo

« Les indicateurs économiques approximatifs du pays auxquels nous avons accès font état d’une croissance permanente », dit John Delury, spécialiste de la Corée du Nord qui enseigne à l’université Yonsei de Séoul. « Elle est anémique comparé à l’Asie de l’Est et à son énorme potentiel de développement. La Corée du Nord devrait se situer dans la tranche d’augmentation du PIB de 10 % et plus. Mais ils doivent être aux alentours de 2. Les choses ne vont pas de mal en pis, mais c’est une marche pénible. » Delury estime que le commerce avec la Chine a au minimum triplé au cours de la dernière décennie. Lors de son plus récent séjour à Pyongyang, en 2013, il a été frappé par le nombre de gens qui possédaient des téléphones portables. Au cours de ses précédentes visites, il pouvait aisément compter le nombre de voitures qu’il voyait dans les rues. Désormais, c’est impossible. « On assiste à l’émergence d’une culture de la consommation », dit-il. « À l’apparition d’une classe moyenne, si vous voulez, si on utilise une acception très large de ce qu’est une classe moyenne. Le terme le plus approprié serait peut-être de dire qu’il s’agit d’une classe de consommateurs. Ils représentent un soutien important pour Kim Jong-un. Quand il fait une apparition publique, il fait souvent des choses pour eux. Il leur donne des trucs, il nourrit ce sentiment. » Mais parallèlement à cela, Kim a renforcé les mécanismes répressifs de l’État. Sous Kim II, la frontière entre la Corée du Nord et la Chine était pratiquement grande ouverte. Aujourd’hui, elle est bien plus difficile à traverser.

Au cours des quatre années qui se sont écoulées depuis l’arrivée de Kim au pouvoir, le nombre de déserteurs passés en Corée du Sud par la Chine a été réduit de près de moitié – de presque 3 000 par an à environ 1 500. Ceux qui sont pris à tenter de traverser illégalement risquent l’emprisonnement et s’exposent aux coups, à la torture, et parfois même à l’exécution. Kim améliore le quotidien de ceux qui acceptent le régime. Mais dans le même temps, il se montre plus dur envers ceux qui ne l’acceptent pas. ulyces-kimjongun-13« Le régime a toujours le soutien du grand public, qui vient en grande partie de l’attrait provoqué par le mythe officiel », écrit Brian Myers. Une partie du mythe national veut que la Corée du Nord soit constamment en danger. Les États-Unis, le Japon et les autres puissances mondiales sont en position d’attaque. Le monde extérieur joue un rôle involontaire dans leur histoire. Le gouvernement nord-coréen ne laisse filtrer que très peu d’informations, ce qui a eu pour effet de créer une aura de mystère et de menace autour de Kim, irrésistible pour les médias internationaux. Il se passe rarement une semaine sans qu’on lise une invention ou des spéculations à son propos dans les titres mondiaux. Les Nord-Coréens qui ont accès aux médias internationaux (ils ne sont pas nombreux) ne peuvent pas s’empêcher d’être fiers de leur leader, dont on parle partout et tout le temps. En outre, le fait que Kim soit injurié et ridiculisé ne fait que confirmer pour les Nord-Coréens la conviction que le monde veut les détruire.

La réception

La façon la plus optimiste de voir le règne de Kim jusqu’ici est qu’il est peut-être – je dis bien peut-être – sur la voie de devenir un dictateur relativement bienveillant envers son peuple, du moins comparé à son père et à son grand-père. Quand les observateurs de la Corée du Nord évoquent le meilleur des cas possibles, ça donne ça : Kim va sortir lentement son pays du Moyen Âge et vivre  longtemps, supervisant des décennies d’une prospérité modeste et ouvrant peut-être la porte à plus de liberté à l’intérieur du pays et à de meilleures relations avec l’Occident. Le problème avec ce genre de scénarios, c’est que la réalité vient souvent s’en mêler. L’une des choses les plus inquiétantes à propos de Kim Jong-un, c’est sa tendance à agir de façon imprévisible, et même carrément bizarre. C’est peut-être, d’après Pinkston, que Kim est « totalement au-dessus de ça » et que « les gens le sous-estiment à leur péril ». Mais il est aussi vrai qu’il donne l’impression d’habiter dans un monde imaginaire. Prenez la station de ski, par exemple. Sous ses ordres, le régime a construit un complexe trois étoiles sur les pentes du mont Masik, dans le sud-est du pays, vendu comme « la station de ski la plus exotique de la Terre ». Projet excessivement coûteux dans un pays où la plupart des gens sont plus concernés par leur prochain repas que par l’épaisseur de la neige, le station de Masik ne peut être vue que comme un geste d’espoir. L’idée n’est pas seulement d’attirer des touristes étrangers (cela semble peu probable), mais aussi les Nord-Coréens les plus prospères. Ce que le projet reflète clairement, ce sont les idées chimériques de Kim. Skier était apparemment un de ses passe-temps favoris lorsqu’il était en Suisse, durant son adolescence. Il y a une photo officielle prise en 2013, spectaculaire mais un peu triste, qui montre Kim en manteau noir assis sur un remonte-pente. Le paysage est magnifique, mais le dictateur est tout seul sur le remonte-pente. Celui de derrière est vide. Le Soleil du XXIe siècle est seul dans sa cour de récréation à plusieurs millions de dollars.

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« I’m so ronery… »
Crédits : KCNA

Certains voient la station comme un investissement terriblement peu judicieux, un signe de l’impulsivité de Kim. « Il se laisse souvent dicter ses actes par ses émotions », explique Lankov, pour qui la station est un de ses « projets commerciaux absolument délirants ». Kim veut être populaire, poursuit Lankov, mais il cherche aussi la gloire. On raconte qu’il a ordonné à ses subordonnés d’attirer un million de touristes à la station chaque année. « Ils n’ont aucune chance d’y parvenir. Ils n’ont pas les ressources pour ça ; ils n’ont pas l’infrastructure ; et ils n’ont pas le climat. »

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La plus étrange tentative d’ouverture en date a été l’épisode de Dennis Rodman. Leur rencontre est certainement le contact le plus significatif qu’un groupe d’Américains ait eu avec la Corée du Nord depuis l’arrivée de Kim au pouvoir. L’affaire a été conçue comme un coup spectaculaire par Shane Smith, le co-fondateur et CEO tatoué et barbu de Vice Media. Il y a quelques années, Smith a suggéré à son équipe de trouver le moyen de les renvoyer en Corée du Nord. De nombreuses approches ont été lancées avant qu’il ne soit décidé de tenter d’exploiter la fascination de Kim Jong-un pour Michael Jordan et les Bulls. Vice Media a contacté les représentants de Jordan, en leur proposant de l’envoyer à Pyongyang avec leur équipe. Ils ont été accueillis par un mélange de silence et d’incrédulité. « Quelqu’un avait lancé l’idée de Dennis Rodman, une idée vraiment barge », raconte Jason Mojica, à l’époque producteur pour VICE et désormais rédacteur en chef de VICE News.  « Et puis quelqu’un qui avait entendu l’idée a tout simplement contacté son agent. » L’agent a fait savoir que son client était généralement partant pour n’importe quoi du moment qu’il y avait du blé à se faire – il avait récemment fait une apparition à un congrès de dentistes –, et Rodman a été engagé. Ils avaient leur Chicago Bull. « Il a été parfait », dit Mojica.

« Si on continue à ce rythme, je vais finir à poil à la fin de la soirée. » — Jason Mojica

Avec ses cheveux colorés, ses piercings et ses tatouages – sans compter sa sexualité au sujet de laquelle il brouille les pistes de manière flamboyante (il portait une robe de mariée pour faire la promotion de son autobiographie en 1996) et sa réputation pour abuser des substances illicites –, Rodman était parfait dans son rôle d’affiche pour la décadence libertine du capitalisme. On n’aurait jamais imaginé avoir un tel ambassadeur étranger en Corée. Mais son nom a ouvert les portes comme par magie. VICE a proposé à Rodman de prendre la direction d’un camp d’été de basketball pour enfants, si possible avec l’aide d’autres joueurs pros. Les joueurs en question étaient trois Harlem Globetrotters, ce qui ajoutait encore une dose de surréalisme à l’événement. Le climax de la visite serait un match de démonstration entre deux équipes mélangées composées d’Américains et de Nord-Coréens. « On s’attendait à ce que le match se déroule dans un petit gymnase sous les yeux d’une centaine de gamins, juste un truc qu’on ferait pour les caméras », raconte Mojica. Le groupe de VICE dit dans l’intro qu’ils auraient adoré rencontrer Kim Jong-un : « Un coucou, un bonjour, peut-être même qu’on aurait pu lui serrer la main avant qu’il disparaisse. Mais on ne s’attendait pas à ce que cela arrive réellement. » Sûrement pas de la façon dont ça s’est passé en tout cas.

La proposition a été acceptée, et Rodman s’est envolé pour Pyongyang en février 2013 avec les Globetrotters et l’équipe de VICE. À leurs côtés se trouvait Mark Barthelemy, un vieil ami de Mojica qu’il avait choisi pour ses compétences linguistiques – ils étaient ensemble à l’université de Chicago dans les années 1990 et jouaient dans des groupes. Barthelemy a développé par la suite un intérêt pour la Corée – qu’il appelle son « obsession » – qui l’a poussé à apprendre la langue à Séoul pendant six ans, en travaillant comme analyste financier. Mojica voulait quelqu’un en qui il pouvait avoir confiance et qui comprenait la langue. Les Américains ont eu le droit à tout le Potemkine – avec visite d’un centre commercial flambant neuf, centre de fitness, spectacle avec des dauphins et palais du Soleil Kumsusan. Le jour du match, l’équipe est tombée à la renverse quand, au lieu d’être conduits dans un petit gymnase, ils ont été escortés dans un stade ressemblant davantage au Madison Square Garden, plein à craquer de Nord-Coréens en uniformes. « On s’est rapidement mis en place, et tout d’un coup il y a eu un rugissement incroyable. On a compris que Kim Jong-un venait d’arriver », raconte Mojica. « C’était choquant, je n’arrivais pas à le croire. » ulyces-kimjongun-15 Le moment a été immortalisé dans l’épisode que VICE a filmé pour HBO. La foule de spectateurs en uniformes se lève comme un seul homme et lâche un tonnerre d’applaudissements et de cris de joie. Puis la caméra se tourne pour filmer M. et Mme Kim. « Je marchais le long du terrain pour prendre des photos quand soudain j’ai entendu les gens se lever et se mettre à crier », se souvient Barthelemy. « Il est entré et il s’est assis, puis Rodman est allé s’asseoir à côté de lui, et l’atmosphère est devenue complètement électrique pendant un moment… On pouvait sentir ces milliers d’yeux braqués sur la scène. » Une fois les interprètes en place, Rodman s’est assis et a discuté avec le Leader Suprême durant l’événement. Après le match, les Américains ont été invités à une réception. Il y avait un open bar, où Mojica a commandé un scotch. « C’était comme la réception d’un mariage, il y avait une queue », se rappelle Mojica. « J’ai fini par me retourner et là, la première personne dans la file d’attente était Kim Jong-un. Il était juste à ma droite, je me suis dit “oh putain !”, j’ai posé mon verre de scotch et je me suis dirigé vers lui. Tout d’un coup les flashs ont crépité et j’ai eu mon moment à la Saddam-Rumsfeld. Donc voilà, j’ai une photo de ma poignée de main avec le dictateur maléfique qui reviendra me hanter dans quelques années. » Quand Mojica s’est installé à table, un serveur lui a rapporté son verre ainsi qu’une grande bouteille de scotch. Le dîner a été ponctué de toasts, et à un moment donné Rodman a forcé la main à Mojica en lui tendant le micro. Mojica avait préparé quelques remarques à l’avance, afin qu’elles puissent être relues par un des gardes nord-coréens. Il s’est donc levé avec le micro dans une main et un verre plein de whisky dans l’autre. Il a dit à l’assemblée que la partie la plus difficile du voyage avait été d’essayer de faire en sorte que Rodman, l’ancien bad boy de la NBA, s’entende avec les Globetrotters, qui passent pour être des boy scouts. « Et je pense qu’on y est arrivé », a dit Mojica. « Ça prouve que tout est possible, même la paix dans le monde ! »

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Crédits : KCNA

Il y a eu des rires et des applaudissements, d’abord ceux des Américains, puis, un instant plus tard, ceux des Nord-Coréens à qui on avait traduit ses paroles. Mojica a levé son verre à la santé de Kim et a pris une gorgée de scotch avant de reposer le micro. À ce moment-là, il a entendu une voix qui l’appelait à l’autre bout de la table principale. Il a relevé les yeux et réalisé que c’était Kim, assis au bout de sa chaise, criant et gesticulant en levant sa main gauche. Mojica restait sans bouger, ne sachant que faire. Puis l’interprète de Kim a crié les mots du Leader Suprême en anglais : « Cul sec ! Vous devez finir votre verre ! » Mojica a baissé les yeux sur son verre rempli de liquide brun. Ça allait être une véritable performance. « J’étais invité, donc il fallait que je le fasse », dit-il. « J’ai donc englouti mon verre et quand j’ai fini, j’avais la tête qui tournait. » Il a repris le micro pour ajouter quelques mots, se surprenant lui-même : « Si on continue à ce rythme, je vais finir à poil à la fin de la soirée. » Certaines femmes de l’assistance, qui comprenaient l’anglais, ont semblé consternées.

Le silence est retombé le temps que ses paroles soient traduites à Kim. « Il était assis avec la bouche entrouverte et les yeux ronds », se souvient Mojica. « Il écoute, il écoute, opinant du chef, et finalement il fait : “Oooh !” en tapant sur la table, et tout le monde a ri avec lui, c’était un grand soulagement. » Mojica dit qu’à partir de là, sa mémoire se trouble. Il se rappelle qu’un groupe de rock nord-coréen entièrement composé de filles a repris les thèmes de Dallas et de Rocky. Un des interprètes américains du groupe est monté sur scène pour jouer du saxo. Les choses ont un peu échappé à son contrôle. Les gens se déchaînaient sur la piste. Un ami de Rodman s’est battu, complètement ivre, avec quelqu’un de l’entourage des Globetrotters. Un des hôtes nord-coréens est allé voir Mojica avec un message de la part de Rodman. « Il voulait qu’on se calme un peu », dit-il. C’était alarmant. Les choses avaient dégénéré un peu plus que ce que le producteur avait pensé. Combien de gens peuvent dire que Dennis Rodman leur a demandé de calmer le jeu à une fête ? À un moment donné de la soirée, avant que les choses ne deviennent trop floues, Mojica se rappelle être resté à dévisager Kim pendant un long moment, « juste parce qu’il était là ». Assis trois mètres plus loin, Mojica a tenté de saisir le moindre détail de son apparence, sachant combien il était rare pour un Américain d’avoir l’opportunité d’observer Kim Jong-un de si près. Le Leader Suprême semblait parfaitement relaxé. Pas ivre du tout. Amical. Souriant. Gros. Il interagissait avec ses invités, tout en conservant des manières très formelles. Pour Mojica, il était difficile de croire que ce jeune homme était ici de façon complète, absolue, et d’une manière incompréhensible pour beaucoup d’occidentaux, le chef.


Traduit de l’anglais par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’article « Understanding Kim Jong Un, The World’s Most Enigmatic and Unpredictable Dictator », paru dans Vanity Fair. Couverture : Kim Jong-Un et son armée. (KCNA)


LA MAISON HUSSEIN

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Plongée dans la vie quotidienne de Saddam Hussein, entre folie paranoïaque et affaires de famille. Par l’auteur de La Chute du faucon noir.

Shakhsuh (Sa personne)

« Ce jour est un nouveau jour de la Bataille Suprême, la Mère immortelle de toutes les Batailles. C’est un magnifique jour de gloire pour le fier peuple irakien et pour son histoire, et c’est le début de l’opprobre pour nos agresseurs. Voici venu le premier jour de cette bataille. Ou plutôt, voici le premier jour de cette bataille, puisque c’est la volonté d’Allah que la Mère de toutes les Batailles se poursuive jusqu’à ce jour. » — Saddam Hussein, lors d’un discours télévisé adressé au peuple irakien le 17 janvier 2002. Le tyran doit voler son sommeil. Il ne peut jamais dormir au même endroit ; il ne peut jamais se coucher à la même heure. Il ne dort jamais dans les palais qui sont les siens. Il navigue d’un lit secret à un autre. Le sommeil et une routine immuable, voilà deux des rares luxes qui lui sont refusés. Être prévisible, là est le danger – dès qu’il ferme les yeux, la nation part à la dérive : son étreinte de fer se relâche, des conspirations se trament dans l’ombre. Pendant ces heures-là, il est obligé de s’en remettre à quelqu’un, et rien n’est plus dangereux aux yeux du tyran que de faire confiance.

L'un des palais de Saddam HusseinCrédits : Brian Hillegas
L’un des palais de Saddam Hussein
Crédits : Brian Hillegas

Saddam Hussein, Celui qui a été Consacré, le Chef Glorieux, Descendant Direct du Prophète, Président de l’Irak, Président du Conseil de Commandement de la Révolution, Maréchal des Armées de l’Irak, Docteur des Lois de l’Irak et Grand Oncle de toute la nation irakienne, se lève vers trois heures du matin. Il ne dort que trois à quatre heures par nuit. Sitôt levé, il va nager ; tous ses palais et ses résidences sont équipés de piscines. L’eau est un symbole de richesse et de pouvoir dans un pays comme l’Irak, et Saddam en fait partout étalage : elle jaillit de ses fontaines et de ses cascades, elle stagne dans ses piscines et ses ruisseaux d’intérieur. L’eau est un thème récurrent de son architecture. Ses piscines sont scrupuleusement entretenues et testées toutes les heures. Cela pour s’assurer que leur température, leur teneur en chlore et leur pH lui conviennent plus que pour détecter un quelconque poison capable de l’attaquer par les pores, les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, le pénis ou l’anus — bien que cette inquiétude plane toujours.

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