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Malgré la répression sanglante contre leurs manifestations, les Nigérians ne faiblissent pas.

par Sarah Ben Bouzid | 29 octobre 2020

Le mardi sanglant

Dans la nuit du 20 au 21 octobre 2020, des milliers de Nigé­rians se sont regrou­pés au péage de Lekki à Lagos. Tous ensemble, ils ont entamé haut et fort leur hymne natio­nal en bran­dis­sant leur drapeau. Mais ce qu’on enten­dait surtout crier c’était leur slogan, leur hymne à eux : « End SARS ! » Malgré la menace immi­nente de voir les forces armées venir les arra­cher à leur rêve d’une mani­fes­ta­tion paci­fique, ils étaient bien là, soudés autour de la même cause. Car la veille, les auto­ri­tés leur avaient promis que si aucun débor­de­ment n’était à déplo­rer, ils ne risque­raient rien. Alors en guise d’armes, les Nigé­rians ont brandi leurs télé­phones et allumé leurs camé­ras pour montrer au monde entier la puis­sance de leur déter­mi­na­tion.

Mais comment filmer et parta­ger leur combat avec le monde, sans réseau ? Car dès la nuit tombée, plus aucun mani­fes­tant ne pouvait envoyer ou rece­voir quoi que ce soit. Les camé­ras de surveillance de la ville étaient elles aussi éteintes. Quelques minutes plus tard, l’élec­tri­cité du péage était coupée. Au loin, par-delà les chants des mani­fes­tants, on pouvait entendre monter le vrom­bis­se­ment de moteurs se rappro­chant vers la foule. Dans la nuit profonde, la silhouette angois­sante des chars de l’ar­mée commençait à se devi­ner. Les chants, pour­tant, loin de s’ar­rê­ter, sont au contraire repar­tis de plus belle. 

Et pour­tant. Cette nuit du 20 octobre 2020, désor­mais connue comme le « mardi sanglant », aura causé la mort d’au moins 12 mani­fes­tants non-armés, sauva­ge­ment abat­tus par le SARS, l’unité spéciale anti-vol de la police nigé­riane. Les Nigé­rians et le reste du monde sont encore sous le choc. Tandis que les tirs résonnent encore à Lekki, le gouver­ne­ment fait la sourde oreille. Sur les 12 civils tués par le SARS, dénon­cés par Amnesty Inter­na­tio­nal, seul un jeune homme a été déclaré mort par le gouver­neur de l’État de Lagos. L’ar­mée a égale­ment nié toute respon­sa­bi­lité, affir­mant que les rapports média­tiques étaient tous faux. 

Mais cet événe­ment majeur n’est hélas que la partie visible de l’ice­berg qui donne sa force au mouve­ment. Le phéno­mène est né le samedi 3 octobre, lorsqu’une vidéo aujourd’­hui deve­nue virale sur les réseaux a montré un jeune Nigé­rian être abattu par un agent du SARS à Ughelli, un village au sud du pays. Les poli­ciers se seraient ensuite enfuis à bord du SUV du garçon, lais­sant son corps sans vie à même le sol. 

En un week-end, le hash­tag #ENDSARS a enre­gis­tré plus de 28 millions de tweets. Toute la popu­la­tion nigé­riane s’est empa­rée du phéno­mène pour parta­ger elle aussi ses expé­riences, ses histoires, ses trau­ma­tismes causés par ceux-là même qui sont payés pour les proté­ger. À force de preuves et de témoi­gnages, le mouve­ment a enflé jusqu’à dépas­ser ses propres fron­tières. Le monde entier a pris connais­sance des crimes commis par l’État nigé­rian.

Et c’est ainsi que des mani­fes­ta­tions inter­na­tio­nales à Londres, New York ou encore Dublin ont montré au peuple nigé­rian que si leur gouver­ne­ment ne les enten­dait pas, la commu­nauté inter­na­tio­nale était soli­daire de leur combat. Des dizaines d’as­so­cia­tions nigé­rianes ont reçu des dons de milliers de parti­cu­liers et d’ONG afin de les aider à payer les frais de justice des personnes arrê­tées illé­ga­le­ment, ainsi qu’à ravi­tailler les mani­fes­tants en eau et en nour­ri­ture.

Crédits : Salem Ochidi

C’est le 8 octobre 2020 que les premières mani­fes­ta­tions ont eu lieu pour récla­mer la disso­lu­tion du SARS et du gouver­ne­ment. La popu­la­tion accuse cette unité spéciale de les racket­ter, de procé­der à des arres­ta­tions illé­gales, de les tortu­rer et même de les tuer de manière systé­ma­tique. Depuis la fusillade, les protes­ta­tions se sont pour­sui­vies dans tout le pays comme à Lagos, à Abuja et dans d’autres grandes villes. 

Après trois jours de colère, dimanche 11 octobre, le gouver­ne­ment est enfin sorti de son silence et a décidé de réagir face à l’in­di­gna­tion inter­na­tio­nale. L’ins­pec­teur géné­ral de la police nigé­riane, Moham­med Abuba­kar Adamu, a annoncé la disso­lu­tion immé­diate du SARS dans les 36 États du Nige­ria, ainsi que la mise en place de mesures pour réduire la bruta­lité poli­cière. Le lende­main, le président nigé­rian Muham­madu Buhari promet­tait dans un discours à la télé­vi­sion natio­nale que « la disso­lu­tion du SARS n’est que la première étape de notre enga­ge­ment à entre­prendre des réformes poli­cières de grande enver­gure », ajou­tant que le gouver­ne­ment « veille­rait à ce que tous les respon­sables de fautes soient traduits en justice ». 

Deux annonces qui ont été accueillies avec scep­ti­cisme. Cela tient à deux choses, la première étant que le gouver­ne­ment a simple­ment annoncé vouloir rempla­cer le SARS par une autre auto­rité. En enten­dant « rempla­cer », beau­coup de Nigé­rians en ont conclu que le problème serait juste maquillé, sans réforme profonde de la police. La forme chan­gera, pas le fond. Ce scep­ti­cisme vient aussi du fait qu’au cours des dernières décen­nies, le gouver­ne­ment a déjà promis à plusieurs reprises de réfor­mer le SARS. Ainsi, l’unité du SARS aurait dû être dissoute en 2017, en 2018 et en 2019. Elle ne l’a cepen­dant jamais été. D’où la colère et la frus­tra­tion plus puis­santes que jamais du peuple nigé­rian en 2020.

Fausses promesses

L’unité SARS a été créé en 1992 par Simeon Danladi Midenda, un commis­saire de police main­te­nant à la retraite, en tant qu’u­nité secrète de la police nigé­riane. Cette année marquait aussi pour le Nige­ria une période de trouble écono­mique et poli­tique intense. « La chute de l’éco­no­mie après le boom pétro­lier, la dépré­cia­tion du naira, la guerre civile nigé­riane, le programme d’ajus­te­ment struc­tu­rel et le manque de leader­ship… Tous ces facteurs ont abouti à la créa­tion d’un envi­ron­ne­ment propice à l’in­sé­cu­rité et aux crimes violents », explique Abim­bola Oyarinu, profes­seur d’his­toire à l’Ox­bridge College de Lagos.

Le SARS a donc été pensé comme une unité devant penser, agir et opérer à la manière des crimi­nels afin de lutter contre eux. Ses agents pouvaient agir en toute impu­nité en commet­tant les mêmes crimes contre lesquels ils devaient lutter. En consé­quence de quoi, depuis sa créa­tion, les agents du SARS ont l’au­to­ri­sa­tion d’opé­rer en dehors du système.

Ces dernières années pour­tant, le SARS a changé. En pire. La montée de la cyber­cri­mi­na­lité au Nige­ria a rendu l’unité plus violente. Sur l’an­née 2018, la cyber­cri­mi­na­lité a fait perdre près de 700 millions d’eu­ros au pays, deve­nant ainsi le premier fléau à abattre, quels qu’en soient les moyens. Mais dans ce cas, les coupables sont diffi­ci­le­ment iden­ti­fiables. Les auto­ri­tés n’ont plus affaire à des crimi­nels loca­li­sés mais noyés dans la masse, leurs seules carac­té­ris­tiques étant qu’ils sont jeunes et qu’ils travaillent sur leur ordi­na­teur. D’où les arres­ta­tions aléa­toires, massives et illé­gales. « C’est tout le système qui doit être radi­ca­le­ment modi­fié », estime Oyarinu.

Et ce chan­ge­ment, les mani­fes­tants l’es­pèrent, vien­dra du peuple. C’est pourquoi le dimanche 11 octobre, ils ont dressé une liste de cinq demandes au gouver­ne­ment du Nige­ria. Signées par « la jeunesse nigé­riane », ils deman­daient la libé­ra­tion immé­diate de tous les citoyens arrê­tés illé­ga­le­ment pendant les mani­fes­ta­tions, ainsi que la justice et l’in­dem­ni­sa­tion des victimes de bruta­li­tés poli­cières. Ils ont égale­ment demandé qu’un organe indé­pen­dant soit mis en place sous dix jours pour enquê­ter sur les violences poli­cières. Les mani­fes­tants ont aussi demandé l’éva­lua­tion psycho­lo­gique et la recon­ver­sion des agents du SARS, avant qu’ils ne soient recy­clés dans la nouvelle unité de police promise par le président. Enfin, le peuple a demandé une augmen­ta­tion adéquate des salaires des agents de la police nigé­riane. 

Mais depuis, il n’y a eu aucune réelle avan­cée et les protes­ta­tions, elles, n’ont fait que s’am­pli­fier. Les maga­sins de la ville de Lagos ont été sacca­gés et pillés, des dizaines de centres commer­ciaux et d’en­tre­pôts ont été mis à sac. Des bâti­ments ont été incen­diés et des prisons attaquées. « Nous avons patiem­ment attendu que des person­na­li­tés influentes viennent nous aider, mais nous avons réalisé que personne ne nous vien­drait en aide, sauf nous, les jeunes, qui devons nous lever et prendre notre destin en main. Il y a des personnes qui sont payées pour nous proté­ger, qui nous prennent nos vies, nous ne pouvons plus le suppor­ter », s’in­digne Oduala Olorun­rinu, une étudiante nigé­riane qui a aidé à orga­ni­ser les trois premiers jours de protes­ta­tion.

Mais le chef de la police nigé­riane, Moham­med Adamu, a déclaré samedi 24 octobre que la situa­tion devait cesser. Il a ainsi ordonné la mobi­li­sa­tion immé­diate de toutes les ressources poli­cières pour mettre fin aux violences et aux pillages de rue. Il a ordonné aux poli­ciers d’ « utili­ser tous les moyens légi­times pour arrê­ter un nouveau glis­se­ment vers l’anar­chie ». Des couvres-feu sont aussi désor­mais en place dans 13 États nigé­rians (dont Lagos) afin d’évi­ter toute violence nocturne. Le président Buhari a quant à lui annoncé ce dimanche 25 octobre qu’au moins 69 personnes étaient mortes depuis le début du mois, prin­ci­pa­le­ment des civils, mais aussi des poli­ciers et des soldats. Il n’a cepen­dant pas précisé si les morts de Lekki étaient pris en compte dans le décompte, et donc enfin recon­nus. Ces décla­ra­tions ont attisé la colère des mani­fes­tants, qui ne savent plus quoi faire pour se faire entendre. 

Car pour espé­rer un réel chan­ge­ment, « l’idéal serait d’avoir une nouvelle géné­ra­tion de poli­ciers qui soient forte­ment inci­tés à bien faire leur travail », selon Ikem­sit Effiong, le cher­cheur prin­ci­pal du groupe de rensei­gne­ment géopo­li­tique nigé­rian SBM Intel­li­gence. « Nous avons besoin d’une approche moderne de la police, mais le fait est qu’une grande partie de la géné­ra­tion actuelle de poli­ciers n’est tout simple­ment pas à la hauteur, c’est pourquoi la réorien­ta­tion de la géné­ra­tion actuelle de poli­ciers est un moyen insuf­fi­sant de remé­dier à cette carence systé­mique qui dure depuis des géné­ra­tions.  »

Or c’est toute cette nouvelle géné­ra­tion qui est en danger selon Bolaji Dada, l’ac­tuelle commis­saire char­gée des affaires fémi­nines et de la lutte contre la pauvreté dans l’État de Lagos. Pour elle, à moins que les choses ne changent rapi­de­ment, de plus en plus de jeunes Nigé­rians talen­tueux vont cher­cher à quit­ter le pays. Et en premier lieu les experts en tech­no­lo­gie, qui sont aujourd’­hui persé­cu­tés par le SARS. C’est pour­tant ce secteur qui, davan­tage que les hydro­car­bures, contri­bue le plus au PIB du pays. « La bruta­lité du SARS provoque une fuite des cerveaux », affirme-t-elle.  

Plus qu’une révolte contre la seule unité du SARS, les mani­fes­tants se battent pour réfor­mer leur pays tout entier. Ils rêvent d’une police qui fasse véri­ta­ble­ment son métier. Que leur pays, qui est le plus riche d’Afrique, distri­bue conve­na­ble­ment ses richesses à sa popu­la­tion. Une popu­la­tion qui a, à contra­rio, le taux d’ex­trême pauvreté le plus élevé de ce même conti­nent. Ils rêvent égale­ment d’un pays où la corrup­tion ne serait plus qu’un loin­tain souve­nir. Ils rêvent en fait de pouvoir vivre.


Couver­ture :#EndSARS par Ehime­ta­lor Akhere Unua­bona.


 

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