par Scott Atran | 15 juin 2016

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Quand tout est perdu

La bataille n’op­­po­­sait pas seule­­ment les membres de la coali­­tion à l’État isla­­mique : ils s’af­­fron­­taient aussi entre eux. Des querelles histo­­riques ainsi que de vieilles riva­­li­­tés sont remon­­tées à la surface, traduites par des reven­­di­­ca­­tions de victoire contra­­dic­­toires, des actes de couar­­dise et une suspi­­cion de tous les instants entre les trois forces en présence (l’ar­­mée irakienne, les pesh­­mer­­gas et les combat­­tants sunnites). Le conflit iden­­ti­­taire entre les Kurdes de l’ar­­mée irakienne et les pesh­­mer­­gas du Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan (GRK) n’ar­­ran­­geait rien : « On veut savoir : faisons-nous partie de l’ar­­mée irakienne ou sommes-nous des pesh­­mer­­gas ?! » a hurlé Amin à un pesh­­merga au lende­­main de la première bataille. (Amin et ses hommes faisaient partie des pesh­­mer­­gas avant qu’ils ne soient affec­­tés à l’ar­­mée irakienne en 2004, dans le cadre d’un accord avec le GRK négo­­cié par le gouver­­ne­­ment de la coali­­tion formée par les États-Unis.)


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Mahmoud Lhebi, l’ingha­­masi de Daech
Crédits : DR

Quand les pesh­­mer­­gas ont quitté les lieux avec les jour­­na­­listes, les unités de l’ar­­mée irakienne se sont égale­­ment repliées. Daech a saisi l’op­­por­­tu­­nité pour lancer une attaque en force depuis deux villages voisins. C’était le 5 février, aux envi­­rons de minuit. Les pesh­­mer­­gas ont fait volte-face mais ils se sont retrou­­vés coin­­cés près de l’en­­trée du village, pris pour cible par des tirs de mortiers, de lance-grenades (des RPG), de mitrailleuses lourdes de l’ère sovié­­tique (des DShK) et par des rafales de fusils d’as­­saut. Amin, qui n’avait pas encore quitté le village, a fait part de la situa­­tion au géné­­ral Sirwan Barzani, le comman­­dant en chef des forces du GRK sur les fronts de Gwer et Makh­­mour : « Retour­­nez-y et tentez de tenir vos posi­­tions », lui a dit Barzani, « mais seule­­ment si vous êtes sûr que vous ne tombe­­rez pas aux mains de Daech. » Amin et une poignée de ses hommes sont retour­­nés préci­­pi­­tam­­ment dans les maisons situées sur les hauteurs du village où ils ont vite été encer­­clés.

Durant les heures qui ont suivi, Amin et son unité ont résisté en faisant preuve d’un courage inima­­gi­­nable. Coupés du gros de leurs forces, ils ont combattu sans trêve jusqu’à se retrou­­ver bien­­tôt à court de muni­­tions. C’est alors qu’un capi­­taine pesh­­merga du nom de Sherdl – qui signi­­fie « cœur de lion » – a fait irrup­­tion dans la posi­­tion encer­­clée au volant d’un Hummer, une caisse de muni­­tions à ses côtés. Il a rejoint Amin sur le toit du seul bâti­­ment qu’ils contrô­­laient encore et qui était la cible de tirs inces­­sants. « Je me suis rendu compte que les autres priaient déjà pour le salut de nos âmes quand Sherdl est arrivé », raconte Amin. « La situa­­tion était désas­­treuse », se souvient Sherdl, « et j’ai eu peur que Daech ne puisse progres­­ser jusqu’à Makh­­mour. Je devais venir en aide à mes cama­­rades. »

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Le major Amin avant la contre-attaque de Daech
Crédits : Scott Atran

Un combat­­tant isolé du nom de Shkak, qui gardait la maison, s’est jeté tête bais­­sée avec la caisse de muni­­tions dans une tombe fraî­­che­­ment creu­­sée, auprès de laquelle gisait le corps de son ami Zuber. Il a ensuite couru jusqu’au Badger où Karzan, l’ar­­tilleur, tenait en respect les combat­­tants de l’EI à seule­­ment 18 mètres de là – il dit en avoir tué cinq. Les drones améri­­cains ont repéré le combat mais les adver­­saires étaient trop proches les uns des autres – jamais à plus de 120 mètres d’écart. Une frappe aérienne aurait été trop dange­­reuse dans ces condi­­tions. « Daech pous­­sait son cri de guerre : “L’État isla­­mique demeure et s’étend ! Nous vous déca­­pi­­te­­rons tous, vous les infi­­dèles et les apos­­tats !” » raconte Karzan. « Ce cri fait naître la peur dans les cœurs. » Mais pas dans celui de Karzan, qui a immé­­dia­­te­­ment répliqué (comme le confirment ses cama­­rades) : « Je jure devant Dieu que je vous tuerai tous un par un ! » leur criait-il en ondu­­lant comme les femmes arabes lors des mariages, juste « pour les rendre fous ». D’autres Kurdes leur hurlaient : « Daech, vous êtes L’État des obsé­­dés sexuels ! » (dawla seksiyya au lieu de dawla isla­­miya, l’État isla­­mique). Amin a télé­­phoné aux quar­­tiers géné­­raux de Gwer : « Je suis perdu si vous ne rappliquez pas tout de suite. » Le capi­­taine Taha, qui avait quitté préci­­pi­­tam­­ment sa maison pour se joindre aux renforts de l’ar­­mée irakienne (40 hommes répar­­tis dans trois Hummer et un pick-up) a fait une percée jusqu’à Amin au moment où tout semblait perdu : « Mon véhi­­cule a été touché cinq fois », raconte Taha. « Daech criait : “Allahu Akbar !” Dieu seul sait qui a raison… »

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Karzan sur son Badger à Kudi­­lah
Crédits : Scott Atran

Vingt autres véhi­­cules, dont une majo­­rité de pick-ups trans­­por­­tant 100 à 200 soldats de l’ar­­mée irakienne, sont arri­­vés une heure plus tard. À 4 h du matin, Kudi­­lah était à nouveau sous contrôle de la coali­­tion et les combat­­tants de l’État isla­­mique se sont réfu­­giés dans les villages voisins de Mahane et Khar­­ba­­dan. D’après le géné­­ral de brigade pesh­­merga Ziryan, comman­­dant en second du front de Makh­­mour, on comp­­tait 52 morts dans les rangs de l’EI (dont la plupart étaient tombés sous les frappes aériennes de la coali­­tion) et moins de 100 bles­­sés. L’un d’eux, un combat­­tant âgé de 15 ans, a été pris vivant, mais nous n’avons pu récol­­ter aucune infor­­ma­­tion à son sujet car le rensei­­gne­­ment du GRK emporte les combat­­tants qui ne sont pas immé­­dia­­te­­ment exécu­­tés et personne ne les revoit. Le géné­­ral Ziryan, qui se bat depuis les années 1970 contre Saddam Hussein et les menaces qui lui ont succédé, nous a confié que repous­­ser la contre-attaque de l’État isla­­mique avait été la bataille la plus diffi­­cile à laquelle il avait jamais pris part. « Les émirs de Daech combattent jusqu’à la mort », dit Zirzyan. « Ils nous ont attaqués avec le cœur, tota­­le­­ment dévoués à leurs croyances », ajoute Karzan. « C’était beau­­coup plus vicieux qu’à Falloujah ou Ramadi. “La mort ou la victoire.” Ils n’ont pas reculé jusqu’à ce que nos renforts les submergent. » « Et ensuite », dit Shkak, « j’ai entendu les explo­­sions de cinq, six, peut-être sept ingha­­masi qui se sont faits sauter pour couvrir la retraite. Il est diffi­­cile d’être sûr de quoi que ce soit quand le combat fait rage autour de vous. » La bataille semblait gagnée, mais elle ne l’était pas.

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Les forces de la coali­­tion pouvaient entendre Abou Ali, le comman­­dant des forces de Daech dans la bataille, ordon­­ner à ses hommes par talkie-walkie de reprendre à tout prix Kudi­­lah aux « croi­­sés de la coali­­tion » – ordre direct du calife Abou Bakr al-Bagh­­dadi. La déter­­mi­­na­­tion féroce des soldats de l’État isla­­mique à battre contre des forces en surnombre évident a convaincu les combat­­tants sunnites qu’ils ne devaient pas se redé­­ployer dans Kudi­­lah sans être épau­­lés par l’ar­­mée irakienne ou les pesh­­mer­­gas. Mais on avait ordonné à l’ar­­mée de se reti­­rer et les pesh­­mer­­gas n’avaient aucune envie d’oc­­cu­­per une posi­­tion isolée, entou­­rée sur trois côtés par des villages aux mains de l’EI, quelle que soit son impor­­tance stra­­té­­gique. Les combat­­tants des tribus arabes se sont donc reti­­rés à leur tour. Le bulle­­tin d’in­­for­­ma­­tions local de l’État isla­­mique, Al-Naba Wiliyat Dijlah, a annoncé qu’ « après des combats féroces contre les héré­­tiques des pesh­­mer­­gas et les forces de mobi­­li­­sa­­tion Rafidhi [une réfé­­rence à la milice chiite du même nom, qui n’a pas parti­­cipé au combat mais qu’ils voient comme les toutous de l’ar­­mée irakienne], soute­­nus par les bombar­­de­­ments inten­­sifs de la coali­­tion des croi­­sés, les soldats du Cali­­fat ont réussi, Dieu soit loué, à lancer une contre-attaque qui a mené à la capture de Kudi­­lah à l’aube du samedi Rabia’ al Akher [6 février], après deux jours de combats sans merci. »

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Kudi­­lah reprise par les combat­­tants de Daech
Crédits : DR

La révo­­lu­­tion

D’après le comman­­de­­ment mili­­taire améri­­cain en Irak, les plans de bataille pour reprendre Mossoul demandent huit à 12 brigades de combat (envi­­ron 50 000 soldats). Ces troupes surpas­­se­­raient les forces locales de l’État isla­­mique à plus de 5 contre 1. Mais à moins que n’émerge un véri­­table esprit comba­­tif et davan­­tage de coor­­di­­na­­tion au sein de l’ar­­mée irakienne, la supé­­rio­­rité numé­­rique ne suffira pas. Croire que les conseillers améri­­cains feront « toute la diffé­­rence », comme le suggèrent certains « spécia­­listes de l’Irak », est se bercer d’illu­­sions. Comme le lieu­­te­­nant colo­­nel en retraite Daniel Davis l’a écrit dans le Natio­­nal Inte­­rest : « Il semble évident que les problèmes qui ont causé la désin­­té­­gra­­tion de l’ar­­mée irakienne en 2014 quand elle a été confron­­tée à l’État isla­­mique sont bien trop profonds pour qu’une poignée de conseillers mili­­taires améri­­cains puissent les résoudre – sans comp­­ter l’état dans lequel elle se trouve aujourd’­­hui, qui n’an­­nonce rien de bon pour la bataille de Mossoul. » Depuis la route qui relie Makh­­mour à Aliawa, on peut aper­­ce­­voir le camp qui abrite la 15e divi­­sion de l’ar­­mée irakienne, entraî­­née pour prendre Mossoul d’as­­saut. Actuel­­le­­ment faite pour accueillir 4 500 soldats, il est fort probable que ses rangs s’élar­­gissent.

Le 19 mars, une roquette tirée par l’EI a tué le sergent chef améri­­cain Louis Cardin.

L’État isla­­mique prend fréquem­­ment le camp pour cible. À l’aube du 15 mars, l’EI a tiré partie du brouillard et de la pluie pour lancer un atten­­tat-suicide. Trois ingha­­masi de Daech se sont jetés à l’as­­saut des portes : deux d’entre eux ont été abat­­tus avant de les atteindre et le troi­­sième s’est fait sauter dessus, bles­­sant quatre soldats. À l’aube du 21 mars, cinq ingha­­masi sont morts sur la route du camp, avec deux soldats irakiens. Le géné­­ral Najat Ali, le comman­­dant pesh­­merga du front de Makh­­mour, assure qu’il a averti plusieurs fois que le camp était situé à un endroit peu sûr et qu’il serait vulné­­rable aux attaques de Daech. Les combat­­tants de ces derniers ne cessent d’af­­fluer et ne semblent se préoc­­cu­­per ni des risques, ni des sacri­­fices. « Ils sont témé­­raires et se battent sans aucun calcul », nous a confié un combat­­tant kurde commu­­niste qui a pris part à la bataille de Kudi­­lah aux côtés des pesh­­mer­­gas mais qui fait habi­­tuel­­le­­ment partie du PKK. Il nous a dit qu’il enten­­dait souvent des chan­­sons chiites au camp. « Ce n’est jamais bon signe », dit-il, car il pense qu’un conflit pour­­rait naître entre les chiites et les Arabes sunnites de la divi­­sion, que certains suspectent de livrer des infor­­ma­­tions à l’État isla­­mique depuis l’in­­té­­rieur. Les quelques soldats du camp avec lesquels nous nous sommes entre­­te­­nus nient cepen­­dant que ce soit le cas.

Le combat­­tant du PKK nous a égale­­ment rappelé qu’i­­ni­­tia­­le­­ment les Arabes sunnites de Mossoul avaient soutenu Al-Qaïda contre les Améri­­cains et qu’ils avaient accueilli Daech à bras ouverts, voyant en eux le moyen de reprendre le pouvoir aux mains des chiites qui sont, selon eux, à la tête du pays à cause des Améri­­cains. Le 19 mars, une roquette tirée par l’EI a tué le sergent chef améri­­cain Louis Cardin et blessé plusieurs autres marines de la Fire Base Bell alors qu’ils se trou­­vaient au camp irakien. Ce n’était que la deuxième fois qu’un soldat améri­­cain mourait sur le terri­­toire irakien depuis le retrait des troupes améri­­caines d’Irak en 2011. Le Penta­­gone a immé­­dia­­te­­ment annoncé qu’ils enver­­raient davan­­tage d’hommes dans le secteur pour soute­­nir l’opé­­ra­­tion Inherent Resolve, dont la bataille de Kudi­­lah faisait partie. Tout compris, il y a déjà 5 000 soldats améri­­cains en Irak bien que le chiffre offi­­ciel fasse état de 3 870 combat­­tants.

Un canon de la Fire Base Bell en action
Crédits : U.S. Marine Corps/Cpl. Andre Dakis

La base de Fire Base Bell, dont personne n’avait jamais entendu parler avant la mort de Cardin, serait le premier poste de combat améri­­cain en Irak depuis 2011. Sa mission est de four­­nir une « force de protec­­tion » à la 15e divi­­sion. La base est équi­­pée d’obu­­siers Howit­­zer M777 155 mm, qui donnent aux 200 marines une force de frappe consé­quente, suggé­­rant une impli­­ca­­tion plus impor­­tante des forces améri­­caines dans les combats que ce que le gouver­­ne­­ment veut bien admettre. À l’aube du 24 mars, la 15e divi­­sion de l’ar­­mée irakienne a lancé avec succès une offen­­sive pour nettoyer Kudi­­lah et certains des villages alen­­tours déte­­nus par l’EI, au cours de ce que le Premier ministre Haider al-Abadi a décrit comme la première phase de la campagne pour libé­­rer Mossoul. Elle était appuyée par l’US Air Force ainsi que par bon nombre des combat­­tants sunnites qui avaient pris part à la précé­­dente bataille de Kudi­­lah, et quelques marines de Bell pour assu­­rer les tirs de couver­­ture. Les pesh­­mer­­gas sont restés à l’ar­­rière en renforts, mécon­­tents de la lenteur à laquelle avançait l’ar­­mée irakienne. Depuis leur premier revers à Kudi­­lah, les combat­­tants sunnites se battent coura­­geu­­se­­ment et beau­­coup ont été bles­­sés ou tués, dont un des chei­­khs qui avait pris la tête du premier assaut lancé sur Kudi­­lah. Mais ils ne peuvent pas avan­­cer sans être étroi­­te­­ment épau­­lés par les soldats de l’ar­­mée irakienne, et ils craignent par ailleurs que les soldats ne donnent pas aux resca­­pés de leurs villages – dont certains vivent sous la férule de Daech contre leur gré – une chance d’éva­­cuer la zone.

Ils ont appa­­rem­­ment retenu une leçon de la bataille de Kudi­­lah du mois précé­dent : la néces­­sité de mobi­­li­­ser des forces écra­­santes pour délo­­ger les combat­­tants de Daech. Mais les problèmes plus profonds demeurent : comment assu­­rer le main­­tien de la coopé­­ra­­tion entre les diffé­­rentes forces de la coali­­tion sur le long terme ? Et que fera-t-on à l’ave­­nir pour recol­­ler les morceaux de l’Irak, trou­­ver une solu­­tion à ses profondes divi­­sions sectaires et préve­­nir l’in­­ter­­ven­­tion de puis­­santes forces géopo­­li­­tiques dans la région ?

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« Les combat­­tants locaux de Daech sont coura­­geux pour certains, mais la plupart sont des lâches. Les combat­­tants étran­­gers, en revanche, sont impi­­toyables », dit Rashid, un jeune combat­­tant yézidi qui a profité de ses vacances d’été en 2014 pour s’en­­traî­­ner une semaine durant aux côtés des Kurdes marxistes de Syrie (les YPG) car il savait qu’a­­près la chute de Mossoul en juin 2014, l’État isla­­mique ne tarde­­rait pas à s’en prendre à son peuple au pied du mont Sinjar. Si lui et une poignée de ses cama­­rades n’avaient pas été là pour ouvrir une petite brèche dans les lignes de l’EI le jour où l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste a encer­­clé Sinjar, au début du mois d’août 2014, plusieurs milliers de Yézi­­dis n’au­­raient proba­­ble­­ment pas échappé au massacre qui a coûté la vie à des milliers d’entre eux. « Et après ? » lui ai-je demandé. « Que s’est-il passé une fois que le couloir a été sécu­­risé ? » Sa réponse était désar­­mante et pleine d’es­­poir : « Je suis retourné à l’école. L’ar­­chéo­­lo­­gie, c’est très impor­­tant. » Les Kurdes et les Yézi­­dis se battent pour leur survie, ou plutôt, comme ils disent, pour la survie de la « kurdité » et de la « yézi­­dité ». Ce sont des valeurs cultu­­relles fonda­­men­­tales, sacrées et inalié­­nables qui donnent une réponse pleine de sens aux ques­­tions comme « qui suis-je ? » et « pourquoi suis-je ici ? » dans un monde fait de sables perpé­­tuel­­le­­ment mouvants. Leur niveau d’en­­ga­­ge­­ment au combat – ils sont prêts à mourir et à sacri­­fier leurs familles – égale, voire surpasse celui des combat­­tants de l’État isla­­mique (et des combat­­tants du Front al-Nosra affi­­lié à Al-Qaïda) avec lesquels nous nous sommes entre­­te­­nus et à qui nous avons fait passer divers tests psycho­­lo­­giques pour mesu­­rer leur « volonté de se battre ».

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Séance de tests avec des Kurdes et des Yézi­­dis
Crédits : Scott Atran

Mais ni les Kurdes, ni les Yézi­­dis ne veulent s’aven­­tu­­rer au-delà de leur terre natale pour combattre l’État isla­­mique, sinon en tant que soutiens mineurs d’une coali­­tion de tribus arabes sunnites menée par les États-Unis, la France et d’autres alliés euro­­péens. Et voilà le hic. Les tribus arabes sunnites d’Irak ont pour la plupart accueilli avec enthou­­siasme l’ar­­ri­­vée de l’État isla­­mique qu’ils appellent « la révo­­lu­­tion » (Al-Thawra). Ils voient l’or­­ga­­ni­­sa­­tion comme un moyen de retrou­­ver leur domi­­na­­tion poli­­tique et de prendre leur revanche sur la déchéance écono­­mique et sociale dont ils ont fait les frais sous le gouver­­ne­­ment irakien chiite imposé d’après eux par les Améri­­cains et qui serait aujourd’­­hui aux mains de l’Iran.

Les rela­­tions n’ont pas tardé à tour­­ner à l’aigre, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment entre les chei­­khs et les hauts respon­­sables de l’État isla­­mique qui ont commencé à s’em­­pa­­rer de leur pouvoir et de leurs richesses. Les rela­­tions se sont rapi­­de­­ment dété­­rio­­rées quand l’am­­nis­­tie et le pardon que leur promet­­tait Daech se sont révé­­lés être une ruse pour faci­­li­­ter leur enchâs­­se­­ment dans la popu­­la­­tion locale – géné­­ra­­le­­ment après une dizaine de jours. Ils ont par la suite conduit des exécu­­tions cruelles, abat­­tant tous ceux qui s’op­­po­­saient à leur pouvoir, toutes les personnes liées de près à l’ar­­mée ou à la police, tout adulte chiite (les enfants pouvaient encore être conver­­tis au sunnisme), et toute personne cher­­chant à proté­­ger ceux qui étaient condam­­nés. Même si une coali­­tion de combat­­tants sunnites parvient à délo­­ger l’État isla­­mique de ces terri­­toires, et même si l’on parvient à éviter des règle­­ments de comptes sanglants à grande échelle entre sunnites et chiites, ainsi qu’entre les factions tribales anti et pro-EI, les condi­­tions qui ont mené à l’émer­­gence de l’État isla­­mique parmi les Arabes sunnites d’Irak et de Syrie n’au­­ront pas bougé. Selon toute proba­­bi­­lité, elles auront même empiré. Et bien que les Kurdes et les Yézi­­dis dési­rent que l’Amé­­rique, la France et les autres pays euro­­péens inter­­­viennent au sol, ce n’est pour l’ins­­tant pas le cas des Arabes sunnites. S’ils doivent choi­­sir entre vivre sous le règne de l’État isla­­mique ou devoir obéir à une coali­­tion menée par les Améri­­cains, à la loi chiite ou les deux, la plupart d’entre eux pour­­raient bien choi­­sir Daech ou pire, comme cela a déjà été le cas à l’époque d’Al-Qaïda.

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La ligne de front de Burj, en poin­­tillés
Crédits : Scott Atran

L’apo­­ca­­lypse

Quel sens recouvre le mot « Amérique » sur le champ de bataille irakien ? Nos entre­­tiens avec diffé­­rents acteurs de la bataille de Kudi­­lah ont révélé une percep­­tion de la force spiri­­tuelle et de la force physique des États-Unis très diffé­­rente de celles de l’État isla­­mique. Les combat­­tants de Daech comme les combat­­tants kurdes ont tendance à situer la force physique de l’Amé­­rique tout en haut de l’échelle mais ils estiment que sa force spiri­­tuelle est médiocre. Au contraire, les combat­­tants de l’EI comme les Kurdes estiment que la force physique de Daech est de niveau moyen ou médiocre mais que sa force spiri­­tuelle est au maxi­­mum. La plupart des combat­­tants des diffé­­rents camps sont d’avis que les États-Unis sont moti­­vés par leurs propres inté­­rêts et par la réali­­sa­­tion de prouesses tech­­no­­lo­­giques, tandis que l’État isla­­mique est porté par ses convic­­tions spiri­­tuelles et son enga­­ge­­ment. Daech comme les Kurdes pensent égale­­ment que la force spiri­­tuelle des pesh­­mer­­gas est plus élevée que leur force physique, tandis que celle de l’ar­­mée irakienne est signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment plus basse que leur force physique (à l’ex­­cep­­tion des Kurdes membres de l’ar­­mée irakienne qui ont tendance à noter les unités kurdes de l’ar­­mée irakienne de la même façon que l’EI et les autres Kurdes notent les pesh­­mer­­gas).

Les notes qu’at­­tri­­buent les combat­­tants de l’EI et les Kurdes au PKK et aux YPG sont sensi­­ble­­ment les mêmes que celles de l’État isla­­mique : ces trois forces sont vues comme les plus puis­­santes de toutes sur le plan spiri­­tuel. Au cours d’autres tests, nous avons décou­­vert que plus les gens sont convain­­cus de la force spiri­­tuelle de l’en­­nemi, moins ils sont enclins à faire des sacri­­fices maté­­riels consé­quents contre lui. La force spiri­­tuelle de l’État isla­­mique, telle qu’elle est perçue, semble inti­­mi­­der voire para­­ly­­ser certains de leurs adver­­saires.

Ces décou­­vertes donnent du sens à la façon dont se déroulent les combats et à l’is­­sue finale de la bataille de Kudi­­lah.

Pour les Kurdes présents sur la ligne de front qui ont tendance à perce­­voir leur propre force spiri­­tuelle à égalité avec celle de l’État isla­­mique, cela se traduit aussi par une réti­­cence à l’idée de faire des sacri­­fices dans leur combat contre Daech – à moins qu’ils n’aient l’im­­pres­­sion que les terro­­ristes s’en prennent direc­­te­­ment à leur valeur sacrée de « kurdité ». En ce qui concerne les combat­­tants sunnites qui affrontent l’EI (qu’ils fassent partie de l’ar­­mée irakienne ou des milices), l’im­­pres­­sion de manquer de force physique ou spiri­­tuelle va de pair avec un manque de volonté de se battre jusqu’à la mort, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment si le combat est perçu comme une tenta­­tive de préser­­ver l’Irak plutôt que de reconqué­­rir des terres tradi­­tion­­nelles. Comme nous l’a dit un colo­­nel arabe sunnite alors que le combat faisait rage : « Je me bats à 0 % pour l’Irak et à 100 % pour notre terri­­toire sunnite. »

Ces décou­­vertes donnent du sens à la façon dont se déroulent les combats et à l’is­­sue finale de la bataille de Kudi­­lah – une issue peut-être tout aussi perti­­nente que les efforts visant à reconqué­­rir Mossoul et battre l’État isla­­mique. Les plani­­fi­­ca­­teurs de la coali­­tion s’en doutaient mais le résul­­tat est très diffé­rent de ce qu’ils imagi­­naient. Le sergent-chef kurde Hamid, qui s’est battu aux côtés des Améri­­cains à Falloujah, Ramadi et dans une douzaine d’autres endroits (il a déjà été blessé trois fois), nous a confié après Kudi­­lah : « Nos hommes, même nos géné­­raux, sont subor­­don­­nés aux Améri­­cains. Sans les forces aériennes améri­­caines et françaises, nous ne serions pas capables de tenir le coup, et ce bien que nous soyons prêts à mourir pour le Kurdis­­tan – c’est mon cas, je pour­­rais mourir et sacri­­fier ma famille pour mon pays. Et les combat­­tants locaux de Daech ne seraient peut-être pas aussi prêts à mourir s’il n’y avait tous ces combat­­tants étran­­gers pour leur donner des ordres et renfor­­cer leur état d’es­­prit, car ce sont les plus témé­­raires, les plus féroces et les plus vicieux de tous les soldats. J’es­­père que l’Amé­­rique et la France vont rester à nos côtés. » Le pouvoir des idées contre la force physique est source d’un débat philo­­so­­phique, poli­­tique et mili­­taire depuis l’aube de l’his­­toire. Comme Sun Tzu le faisait remarquer dans L’Art de la guerre il y a plus de 2 500 ans : « La loi morale rend les gens insen­­sibles au danger. »

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Certains résul­­tats des tests
Crédits : Scott Atran

L’an­­cien géné­­ral de la marine améri­­caine Doug Stone (qui a grandi dans une réserve navajo où il a appris que le pouvoir des idées était un élément déci­­sif, même dans une bataille) a demandé à Hamid : « D’ac­­cord, ils sont coura­­geux parce qu’ils croient en leurs idées et cela peut faire une grande diffé­­rence sur le champ de bataille. Cela peut même permettre de gagner des guerres même après que des batailles ont été perdues. Mais que croyez-vous que Daech ferait si les Améri­­cains reve­­naient ici avec des soldats et des tanks ? » La réponse de Hamid : « Ils ne recu­­le­­raient pas, ils lance­­raient l’as­­saut et mour­­raient. » Ce à quoi Stone a répliqué : « J’adore ce genre d’en­­ne­­mis mais je ne pense pas qu’ils soient si stupides. » On pour­­rait se dire : « Et si les combat­­tants de Daech étaient si insen­­sibles au danger qu’ils ne verraient pas de problème à char­­ger et mourir ? » Mais la réalité de la région n’est pas si simple, rien ne l’est ici. Nos études suggèrent forte­­ment que l’État isla­­mique croit dur comme fer en lui-même et que ses adver­­saires le croient davan­­tage poussé par des valeurs spiri­­tuelles que par des inté­­rêts maté­­riels. Pour­­tant, l’EI croit égale­­ment à la puis­­sance mili­­taire : ils croient que plus ils seront nombreux, plus vite advien­­dra la volonté de Dieu. L’EI croit égale­­ment que la force spiri­­tuelle de ses combat­­tants leur permet de faire beau­­coup avec peu – un facteur critique dans une guerre asymé­­trique.

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Une combat­­tante du PKK
Une des trois forces majeures étudiées
Crédits : Scott Atran

Par consé­quent, les ingha­­masi ne se jettent pas bête­­ment au devant de la mort. Ils sont le plus souvent entraî­­nés pour manœu­­vrer à travers les lignes de bataille et survivre jusqu’à ce qu’ils atteignent l’en­­nemi ou une cible spéci­­fique. Ils repré­­sentent l’arme la plus dévas­­ta­­trice et la plus crainte dont dispose l’État isla­­mique. Cette démons­­tra­­tion de déter­­mi­­na­­tion ultime inspire ses autres combat­­tants et donne une signi­­fi­­ca­­tion consi­­dé­­rable au sacri­­fice. Un pouvoir mili­­taire écra­­sant peut proba­­ble­­ment détruire le comman­­de­­ment de l’État isla­­mique, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion et sa réserve actuelle de combat­­tants. Mais que va deve­­nir ce monde sunnite de plus en plus frag­­menté (qui, au contraire du chiisme, n’est pas doté d’une auto­­rité mondia­­le­­ment recon­­nue) ? Qu’est-ce qui pourra rempla­­cer l’état d’es­­prit et la passion qui attirent tant de jeunes hommes venus de France, de Belgique, de Grande-Bretagne, d’Es­­pagne et d’une centaine d’autres pays qui se consti­­tuent volon­­tiers en martyrs ?

La force brute à elle seule ne parvien­­dra pas à guérir ce mal. Elle pour­­rait au contraire favo­­ri­­ser la recon­­ver­­sion des mêmes éléments en rebelles sans drapeau, sans cause, mais peut-être plus prêts que jamais pour le Juge­­ment dernier. À moins de comprendre cette insen­­si­­bi­­lité envers la mort qui habi­­tait les nombreux combat­­tants de Daech lors de la bataille de Kudi­­lah, ou bien la volonté de mourir de la plupart des terro­­ristes des atten­­tats de Paris, il nous est impos­­sible de saisir comment l’État isla­­mique parvient à s’étendre. Et pour­­tant, il s’étend, à travers une myriade de groupes rebelles en Afrique du Nord, en Asie centrale et en Asie du Sud-Est, et jusque dans les cœurs d’Eu­­ro­­péens et d’Amé­­ri­­cains qui, à tort ou à raison, ont le senti­­ment que la démo­­cra­­tie libé­­rale ne se soucie pas d’eux et prend pour cible des gens auxquels ils s’iden­­ti­­fient. En l’ab­­sence d’une alter­­na­­tive aussi pleine de passion et de sens, nombre de ceux qui rejoignent les rangs de l’État isla­­mique semblent nous dire : « Mieux vaut souf­­frir avec l’es­­poir qu’un monde meilleur en sortira, quelles que soient les souf­­frances et les horreurs que demande sa venue. » Et c’est là le cœur de la menta­­lité apoca­­lyp­­tique : pour sauver ce monde, il est peut-être néces­­saire de le détruire et de remettre l’es­­poir à une vie ulté­­rieure. C’est l’ex­­pres­­sion ultime du pouvoir d’idées appa­­rem­­ment absurdes appliquées au réel : ce privi­­lège de l’ab­­sur­­dité qui n’ap­­par­­tient qu’à l’être humain.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « On The Front Line Against ISIS: Who Fights, Who Doesn’t, And Why », paru dans le Daily Beast. Couver­­ture : Un combat­­tant irakien dans les envi­­rons de Kudi­­lah.


COMMENT LES KURDES ET LES IRAKIENS ONT PRÉPARÉ LA BATAILLE DE MOSSOUL

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Après la libé­­ra­­tion de Sinjar, les nombreuses factions kurdes et yézi­­dies doivent mettre un terme au désordre et s’en­­tendre pour mettre le cap sur Mossoul.

Il y a quelques mois, Massoud Barzani, le président du gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan, orga­­ni­­sait une confé­­rence de presse sur les hauteurs de Sinjar, une ville du nord-ouest de l’Irak. La veille, pour la première fois depuis août 2014, un bombar­­de­­ment de Sinjar par l’avia­­tion améri­­caine permet­­tait aux forces kurdes de reprendre le contrôle de la ville, jusqu’a­­lors aux mains de Daech. Alors que derrière lui, des panaches de fumées s’élèvent et des héli­­co­­ptères décollent, Barzani, perché sur une estrade faite de sacs de sable, déclare la ville « libé­­rée ».

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Le président Barzani donne une confé­­rence de presse
Crédits : Cengiz Yar

Un cortège de gardes du corps escorte le président jusqu’à un 4×4, puis corres­­pon­­dants étran­­gers et jour­­na­­listes locaux descendent la colline pour consta­­ter les dégâts. Autour de Sinjar, les routes – endom­­ma­­gées, encom­­brées de camions mili­­taires et couvertes de débris – sont deve­­nues impra­­ti­­cables. Avec mon inter­­­prète, nous déci­­dons de nous garer et de conti­­nuer à pied. La ville, qui comp­­tait autre­­fois 100 000 habi­­tants, est dévas­­tée. La quasi-tota­­lité de la popu­­la­­tion, dont une grande partie de Yézi­­dis – une mino­­rité reli­­gieuse irakienne – a été tuée par les djiha­­distes ou a dû fuir. Les occu­­pants ont brûlé leurs maisons, pillé les maga­­sins et saccagé leurs lieux saints. Puis les frappes aériennes améri­­caines se sont char­­gées de détruire tout le reste. Armé d’un fusil, un homme soli­­taire semble connaître les lieux. Nous hâtons le pas pour le rattra­­per. « Je vais jeter un œil sur la maison de mon oncle », nous dit-il.

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