par Sean Flynn | 8 mars 2015

La plus grave épidé­­mie d’Ebola a débuté à la fin de l’hi­­ver dernier en Guinée, sur la côte ouest de l’Afrique. Quand l’été est arrivé, le virus – et l’hor­­rible mala­­die qu’il provoque – s’était propagé vers le sud, touchant le Sierra Leone et le Libe­­ria. Kent Brantly, docteur en méde­­cine, avait déjà passé huit mois avec le groupe d’aide Sama­­ri­­tan’s Purse quand le premier patient atteint d’Ebola est arrivé à son hôpi­­tal de Monro­­via, la capi­­tale du Libe­­ria, le 11 juin 2014. En l’es­­pace de quelques semaines, Brantly et son équipe se sont retrou­­vés submer­­gés par un flot de malades au bord de la mort. Et Brantly est tombé malade. Le 23 juillet, il s’est réveillé avec de la fièvre, et trois jours plus tard, un test sanguin confir­­mait qu’il avait contracté le virus.

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Kent Brantly
Devant l’hô­­pi­­tal Elwa à Monro­­via
Crédits : Sama­­ri­­tan’s Purse

S’il demeu­­rait en Afrique de l’Ouest, il n’au­­rait pratique­­ment aucune chance de s’en sortir. Des respon­­sables gouver­­ne­­men­­taux améri­­cains et Sama­­ri­­tan’s Purse ont alors orga­­nisé une mission de sauve­­tage. Brantly rega­­gne­­rait les États-Unis à bord d’un jet Gulf­s­tream III modi­­fié, doté d’un système unique de confi­­ne­­ment biolo­­gique – une sorte de tente high-tech – qui empê­­che­­rait le virus de se propa­­ger. À terre, il serait trans­­porté par des urgen­­tistes entraî­­nés pour ce genre de mission d’ur­­gence depuis plus de dix ans. Enfin, il serait soigné par des méde­­cins et des infir­­mières portant des combi­­nai­­sons imper­­méables dans une unité d’iso­­le­­ment spécia­­le­­ment conçue à l’hô­­pi­­tal de l’uni­­ver­­sité d’Emory, l’une des quatre unités équi­­pées pour de telles procé­­dures dans tout le pays. En atten­­dant que tout soit prêt, Brantly prenait un médi­­ca­­ment expé­­ri­­men­­tal qui semblait stabi­­li­­ser son état. Le 30 juillet, le jet affrété par Phoe­­nix Air a atterri au Libe­­ria. Voici l’his­­toire de ce sauve­­tage, raconté par les femmes et les hommes qui l’ont rendu possible.

Il faut sauver le docteur Brantly

Vance Fere­­bee (infir­­mière en chef, Phoe­­nix Air) : Ils ont amené le docteur Brantly à l’aé­­ro­­port sur la remorque d’un pick-up couverte d’une bâche bleue. Il était minuit. Il était allongé à l’ar­­rière dans une combi­­nai­­son jaune, avec tout l’équi­­pe­­ment de protec­­tion néces­­saire. C’était du vinyle, une matière qui tient très chaud. Nous l’avons aidé à monter les marches et il a traversé l’avion. Dès qu’il est entré dans la tente, nous lui avons retiré sa combi­­nai­­son – il n’en avait plus besoin et il faisait très chaud. L’hu­­mi­­dité dans ce pays est atroce. Il avait une intra­­vei­­neuse car il avait reçu un trai­­te­­ment expé­­ri­­men­­tal ainsi qu’une trans­­fu­­sion sanguine d’un adoles­cent de 14 ans je crois, qui avait été guéri après avoir contracté Ebola. Mais avec cette chaleur, le panse­­ment ne voulait pas tenir, rien ne collait à sa peau. Alors j’ai refait son injec­­tion et nous lui avons admi­­nis­­tré des fluides. C’est très simple, c’est la même chose que pour un patient à l’hô­­pi­­tal. Bruce Ribner, docteur en méde­­cine (direc­­teur médi­­cal à l’unité des mala­­dies infec­­tieuses, Emory) : Ce n’est pas comme si l’avion avait atterri chez moi et que j’avais eu vingt minutes pour me prépa­­rer pour son arri­­vée. Il faut quatorze heures pour se rendre au Libe­­ria, quatorze heures passées sur place et quatorze heures pour en reve­­nir. Cela me laisse donc au moins un jour et demi de prépa­­ra­­tion. Dans ce cas précis, on m’a appelé le mercredi, et Kent n’est pas arrivé avant le samedi. Ça nous a laissé trois jours pour mettre en place tout ce qui était prévu.

Gulfstream IIIL'avion qui a ramené Kent Brantly chez luiCrédits
Gulf­s­tream III
L’avion qui a ramené Kent Brantly chez lui
Crédits

Fere­­bee : Brantly a essayé de dormir dans l’avion. Le simple fait de savoir que nous rentrions aux États-Unis chan­­geait tout. Mais nous étions si inquiets et tendus, et les risques encou­­rus à rapa­­trier un patient atteint d’Ebola sont si impor­­tants, que tout cela n’au­­rait jamais eu lieu sans l’in­­ter­­ven­­tion du gouver­­ne­­ment. En contre­­par­­tie, nous avons dû atter­­rir sur une base de l’Ar­­mée de l’air qui se trou­­vait aux Açores, sur un terri­­toire sous domi­­na­­tion portu­­gaise. Et puis nous avons dû faire toutes les démarches auprès de la douane à Bangor (État du Maine), de la Dobbins Air Reserve Base, de la FAA (Admi­­nis­­tra­­tion fédé­­rale de l’avia­­tion), du Dépar­­te­­ment de l’Agri­­cul­­ture, etc. Alex Isakov, docteur en méde­­cine (direc­­teur exécu­­tif, Bureau de la protec­­tion des infra­s­truc­­tures essen­­tielles et de la protec­­tion civile, Emory) : Possé­­der une cellule d’iso­­le­­ment est la première étape. Ensuite, il faut réflé­­chir au moyen d’y amener les patients. Nous avons tous les moyens logis­­tiques à dispo­­si­­tion pour ce faire sans mettre en danger le public, ni les autres patients ou les visi­­teurs. On leur apporte ainsi les meilleurs soins tout en proté­­geant l’équipe médi­­cale. L’idée est que personne ne soit exposé à la mala­­die lors du trans­­port, et qu’au­­cune surface ne soit conta­­mi­­née à proxi­­mité du malade. John Arevalo (ambu­­lan­­cier, service des urgences du Grady Memo­­rial Hospi­­tal) : Nous nous entraî­­nons envi­­ron deux fois par an. Avant, nous étions une douzaine, mais les gens s’en vont, finissent leurs études, partent à l’étran­­ger. Aujourd’­­hui, nous ne sommes plus que deux dans ce domaine : Gail Stal­­lings et moi. Le dernier entraî­­ne­­ment remon­­tait à trois semaines ou un mois. Et là – boum ! – on nous envoie un message : « Nous avons une mission pour vous. » On n’a eu que peu de détails, jusqu’à ce qu’on se rende à la réunion. Ils nous ont dit : « Voilà, nous avons un patient atteint d’Ebola, et il va arri­­ver tel jour, à telle heure. C’est sérieux. »

Retour au pays

Robin Brown-Haithco (direc­­teur, santé spiri­­tuelle et soutien du person­­nel, Emory) : Les médias étaient partout. Les infor­­ma­­tions se répan­­daient sans même que l’on dise quoi que ce soit. Le person­­nel deve­­nait de plus en plus tendu. 95 % d’entre eux disaient : « C’est super. C’est pour ça qu’on est là. » Le problème venait des 5 % restant qui, je pense, prêtaient trop d’at­­ten­­tion à ce que disaient les jour­­na­­listes. Ils s’inquié­­taient : « Et si la mala­­die se répan­­dait ? Et si je rame­­nais le virus chez moi et conta­­mi­­nais ma famille ? Et si ce qui s’est passé en Afrique de l’Ouest commençait à se produire ici et que nous en soyons respon­­sables car nous avons ouvert les fron­­tières ? »

« Si un méde­­cin est conta­­miné, un autre doit prendre sa place, ce qui augmente consi­­dé­­ra­­ble­­ment le nombre de personnes expo­­sées. »

Ribner : Il est certain que certains de nos employés avaient besoin d’être mieux infor­­més. Cette mala­­die ne fait pas partie des plus conta­­gieuses et touche peu de personnes malgré tout. C’est un virus parti­­cu­­liè­­re­­ment fragile comparé à d’autres. La plupart des désin­­fec­­tants permettent de l’éli­­mi­­ner en dix à quinze secondes. Dans la caté­­go­­rie des patho­­gènes viraux, celui-ci est bien moins résis­­tant que les noro­­vi­­rus par exemple, qui causent les épidé­­mies de diar­­rhée sur les navires de croi­­sières. Pour l’at­­tra­­per, il faut être exposé direc­­te­­ment aux fluides corpo­­rels rela­­ti­­ve­­ment tôt après leur éjec­­tion, car ils ne survivent pas long­­temps dans l’en­­vi­­ron­­ne­­ment exté­­rieur. Isakov : Quand on s’oc­­cupe de patients atteints d’une mala­­die trans­­mis­­sible grave, on a une tolé­­rance zéro pour les erreurs de procé­­dure. Il faut être très méti­­cu­­leux. Et on doit sélec­­tion­­ner les bons outils et les bons équi­­pe­­ments qui nous permet­­tront d’être effi­­cace et de nous sentir à l’aise pour ne pas ajou­­ter de stress à notre travail. Le jour où l’on doit dépla­­cer un patient qui vomit ou a une diar­­rhée sévère, on ne veut pas se rendre compte que l’équi­­pe­­ment de protec­­tion ne tient pas le coup, et qu’en sortant de l’hô­­pi­­tal il tombe en lambeaux. On ne veut pas décou­­vrir au dernier moment que les lunettes de protec­­tion que l’on porte vont être recou­­vertes de buée à cause de l’hu­­mi­­dité à Atlanta. Ou bien se rendre compte qu’une fois tout l’équi­­pe­­ment enfilé, on ne peut plus parler à nos collègues ou à nos patients. Il vaut mieux savoir tout cela à l’avance. En plus d’une décen­­nie, nous avons testé de nombreux équi­­pe­­ments, ainsi que diffé­­rents modes de commu­­ni­­ca­­tion qui permet­­traient au person­­nel médi­­cal de parler entre eux, ainsi qu’à leur super­­­vi­­seur et leur patient. Le système utilisé pour cela est celui de la conduc­­tion osseuse, ou ostéo­­pho­­nie. C’est ainsi que nous avons anti­­ci­­pés tous ces problèmes. Arevalo : Nous allons plus loin, jusqu’à l’uti­­li­­sa­­tion d’une combi­­nai­­son de protec­­tion. Nous savions qu’E­­bola était trans­­mis unique­­ment par contact, pas par l’air. Mais s’ils vous écla­­boussent en vomis­­sant, par exemple, vous serez conta­­miné. Pour mini­­mi­­ser le risque, nous nous entraî­­nons toujours avec une combi­­nai­­son dotée d’un respi­­ra­­teur à adduc­­tion d’air filtré. Cela nous habi­­tue à l’uti­­li­­ser et nous met en condi­­tion. Si on ne s’en­­traîne pas avec la combi­­nai­­son, on peut s’éva­­nouir au bout de trente, quarante ou soixante minutes. Et si un méde­­cin est conta­­miné, un autre doit prendre sa place. Cela augmente consi­­dé­­ra­­ble­­ment le nombre de personnes expo­­sées. Nous avons suivi les Procé­­dures Opéra­­tion­­nelles Perma­­nentes (POP) et véri­­fié notre maté­­riel. Puis nous avons apprêté la camion­­nette. Nous avons tout retiré : la civière, les tiroirs, les cein­­tures de sécu­­rité sur les banquettes. Et nous avons recou­­vert tout l’in­­té­­rieur avec un tissu épais et imper­­méable. Nous avons créé une sorte de réci­­pient pour que tout fluide soit contenu. Nous avons préparé deux camion­­nettes, au cas où il y aurait un problème dans la première. Certaines personnes ne voulaient pas qu’E­­bola soit ramené aux États-Unis, aussi nous nous atten­­dions au pire. Si quelqu’un tentait de percu­­ter l’am­­bu­­lance et qu’elle était renver­­sée, nous risque­­rions de nous retrou­­ver au beau milieu de l’au­­to­­route 285 à atten­­dre… attendre quoi, au juste ? Nous avons toujours une camion­­nette de secours.

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Équi­­pe­­ment de protec­­tion contre Ebola
Centre de forma­­tion britan­­nique
Crédits : Simon Davis/DFID

Fere­­bee : Une fois que nous avons atterri, nous avons enfilé la combi­­nai­­son à Brantly. L’objec­­tif était de proté­­ger toutes les personnes autour de lui. Mais le fait que nous l’ayons mis dans une combi­­nai­­son propre à l’in­­té­­rieur d’une tente signi­­fie que, tech­­nique­­ment, l’ex­­té­­rieur de la combi­­nai­­son est conta­­miné. Nous étions ainsi dans l’obli­­ga­­tion de proté­­ger la cabine pour le moment où il sorti­­rait. Nous avons placé des cous­­sins par terre ainsi qu’un tissu résis­­tant aux fluides sur les côtés de l’ha­­bi­­tacle, sur les sièges et sur notre maté­­riel. Arevalo : Il faisait vrai­­ment très chaud. De la vapeur émer­­geait de l’al­­lée centrale. Gail et moi, on se complète bien. On s’est entraîné pendant des années tous les deux, une certaine confiance s’est instal­­lée entre nous. Je mets mes gants. Elle met les siens. Elle me met du scotch. Je lui mets le sien. On véri­­fie une, deux fois, puis on enfile la deuxième paire de gants. Elle enfile toute la combi­­nai­­son sauf le respi­­ra­­teur, qu’elle peut enfi­­ler par l’avant. Dans le pire des cas, si j’ai besoin d’aide, elle n’aura qu’à mettre la tête dans le respi­­ra­­teur et elle sera prête. J’ai péné­­tré dans l’avion. Une infir­­mière tenait la main de Brantly. Je l’ai regardé dans les yeux et j’ai ressenti la douleur et la peur intenses qui l’ha­­bi­­taient. Il a confié dans certaines inter­­­views qu’il y avait des jours où il ne savait pas s’il s’en sorti­­rait. Le simple fait de le voir restera gravé dans ma mémoire toute ma vie. J’ai pris ses mains, et j’ai ressenti sa tension. Avec le respi­­ra­­teur, la combi­­nai­­son est un peu grande. C’est normal, il ne faut pas qu’on soit trop serré, au risque qu’elle se déchire si l’on se penche trop. Tout serait fichu. J’ai marché à recu­­lons, j’avais vrai­­ment du mal à voir où j’al­­lais. Je me disais : « Voilà, je tiens ses mains, je suis poten­­tiel­­le­­ment conta­­miné, et il ne faut pas que je le fasse se retour­­ner pour voir où je mets les pieds. S’il tombe, je préfère qu’il tombe sur moi pour que je puisse le rattra­­per. » J’ai allumé ma radio et dit : « Hé, les gars, est-ce que quelqu’un peut comp­­ter le nombre de marches pour moi ? Je n’y vois rien. » On a descendu les marches une à une, très lente­­ment, jusqu’à arri­­ver par terre. Il était faible, mais il ne trem­­blait pas et ne semblait pas près de s’écrou­­ler. Je l’ai assis sur la civière, l’ai atta­­ché et lui ai dit : « Bien­­ve­­nue à la maison. Ça fait plai­­sir de te voir. »

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Lutte contre Ebola au Libe­­ria
Crédits : EC/ECHO/Jean-Louis Mosser

Ribner : Dans une autre région d’Afrique, il y a le virus Marburg. Il n’est pas aussi mortel, mais il peut causer des fièvres hémor­­ra­­giques. Il y a envi­­ron six ans, un employé des Centres pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies (CDC) qui travaillait sur une épidé­­mie en Angola a été trans­­porté dans notre unité pour un cas présumé de Marburg. Nous avons été capables de déter­­mi­­ner s’il était atteint du virus ou non. Mais aucun d’entre nous ne savait que la mala­­die évoluait par pous­­sées entre­­cou­­pées chez cette personne. Je pensais que ce serait la même chose avec Kent. J’ai dit : « On a déjà fait ça. Ça ira, n’est-ce pas ? » Arevalo : Le trajet s’est déroulé dans le calme, je dirais. Mais on pouvait entendre l’agi­­ta­­tion partout autour de nous. On ne pouvait pas voir à travers les fenêtres, car tout était recou­­vert, mais on enten­­dait des sirènes de tous les côtés, et des héli­­co­­ptères. Ribner : D’ha­­bi­­tude, l’am­­bu­­lance nous appelle pour nous faire un compte-rendu de sa progres­­sion, mais là, nous l’avons suivie à la télé. « Ah, voilà, ils viennent de sortir de la 85e rue. Ils sont juste au coin. » Isakov : Nous avons amené le patient dans l’unité d’iso­­le­­ment tout de suite. Sans s’ar­­rê­­ter aux urgences. Sans traver­­ser les couloirs bondés. Rien de tout cela n’au­­rait eu de sens. Il fallait que nous emprun­­tions le chemin le plus rapide jusqu’à l’unité.

Pas de trai­­te­­ment

Arevalo : Je suis descendu de l’am­­bu­­lance, et j’ai aidé Brantly à sortir. Dès que nous avons été dehors, j’ai entendu les héli­­co­­ptères et la première chose à laquelle j’ai pensé a été : « Ne tombe pas, je t’en supplie ! » Je l’ai aidé à traver­­ser : « Il faut faire atten­­tion. Je vais te tenir. » Ils avaient ouvert la porte pour nous – pendant les entraî­­ne­­ments, elle était verrouillée. Nous sommes entrés, et au moment où nous sommes arri­­vés devant les esca­­liers, il a ralenti. Je lui ai demandé s’il avait besoin de faire une pause. Il m’a répondu d’un léger hoche­­ment de tête. Il a essayé de s’ac­­cro­­cher à la rambarde et je lui ai dit : « Non, contente-toi de te t’ac­­cro­­cher à moi », car on ne devait rien toucher. « Reprends ton souffle un moment. Je te tiens. Si tu tombes, tombe sur moi. » Nous avons monté les marches. À chaque entraî­­ne­­ment, de nombreuses personnes étaient présentes pour nous obser­­ver, car nous sommes les seuls à réali­­ser ce genre de trans­­ports dans tout le pays. Ils prenaient des photos et il y avait des méde­­cins partout. Mais quand nous avons passé ce tour­­nant, il n’y avait plus personne. Je me suis dit : « Ok, c’est vrai­­ment en train d’ar­­ri­­ver. » C’est à ce moment-là qu’on se rend vrai­­ment compte. On s’est avancé jusqu’à la porte de l’unité, je l’ai ouverte du coude. Trois personnes en combi­­nai­­son avec respi­­ra­­teur étaient là, toutes équi­­pées. On se serait cru dans Conta­­gion. Et là encore, je me suis dit : « Ça va mal. Vrai­­ment très mal. »

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Brantly au travail
Crédits : Face­­book/Kellum Tate

Brown-Haithco : Trente minutes plus tard, la famille du docteur Brantly se préci­­pi­­tait dans la salle d’at­­tente. Ils savaient qu’ils ne pour­­raient pas le toucher, mais l’équipe du docteur Ribner s’est assu­­rée qu’ils pouvaient entrer dans l’an­­ti­­chambre et lui parler au télé­­phone tout en le regar­­dant. C’était extrê­­me­­ment impor­­tant pour eux. J’ai bien vu qu’ils étaient moins anxieux lorsqu’on les a raccom­­pa­­gnés dans la salle d’at­­tente. Puis, quand le docteur Ribner est sorti pour leur parler, j’ai senti que leur anxiété dimi­­nuait de plus en plus. Il ne leur a fait aucune promesse. Il leur a simple­­ment dit : « Voilà ce qu’on va faire. Il n’y a pas de remède, ni de trai­­te­­ment. On va simple­­ment renfor­­cer son système immu­­ni­­taire pour qu’il puisse se débar­­ras­­ser du virus par lui-même. » Jason Slabach (infir­­mier aux soins inten­­sifs de cardio­­lo­­gie, Emory) : Quand ils se sont aperçus qu’ils accueille­­raient plusieurs patients atteints d’Ebola à l’hô­­pi­­tal (une deuxième patiente, Nancy Write­­bol), ils ont eu besoin de plus de person­­nel et ont recruté des infir­­miers du service de soins inten­­sifs. J’ai dû en parler à ma femme – qui est aussi infir­­mière – et nous avions pas mal de ques­­tions. Des trucs comme : « Si les mêmes précau­­tions sont prises en Afrique, comment le virus se propage-t-il ? Risque-t-on d’être placés en quaran­­taine ? Comment comptent-ils nous proté­­ger du virus ? » Mais des gens du CDC nous ont entraî­­nés. Ces types se chargent de mala­­dies bien pires qu’E­­bola et ils rentrent chez eux sans s’inquié­­ter le moins du monde. Du coup, je me suis senti soulagé. Je travaillais le dimanche matin. Le docteur Brantly était très malade. Je ne m’étais jamais occupé d’un patient atteint d’Ebola, et je ne savais pas trop à quoi m’at­­tendre, mais dans l’en­­semble, c’était une jour­­née de travail normale – si ce n’est que j’étais tota­­le­­ment para­­noïaque quant au moindre de mes gestes. Dustin Hillis (infir­­mier aux soins inten­­sifs de neuro­­lo­­gie, Emory) : Dans nos unités habi­­tuelles, Slabach est en cardio, moi en neuro­­lo­­gie, on est géné­­ra­­le­­ment très poly­­va­­lents, et on n’a pas de spécia­­lité. Mais ici, il faut tout maîtri­­ser. Car au final, c’est ce qui fait la diffé­­rence entre rentrer chez soi avec ou sans Ebola. Slabach : On passe notre temps à faire des prises de sang, à nettoyer la diar­­rhée, les selles et le vomi. On n’y fait plus atten­­tion. Mais lorsqu’on s’oc­­cupe d’un patient atteint d’Ebola, on suit les règles à 100 %. D’ha­­bi­­tude, je prends les choses avec légè­­reté, mais le premier jour dans cette unité, j’ai fait très atten­­tion à tous mes gestes. Hillis : Le plus impor­­tant durant les premiers jours, c’était de contrô­­ler la fièvre, de nettoyer la diar­­rhée et d’es­­sayer de ne pas en mettre partout dans la pièce. Mais la substance prin­­ci­­pale quand il s’agit de faire bais­­ser la fièvre, c’est le para­­cé­­ta­­mol, et le foie de ces personnes est déjà très affai­­bli (le para­­cé­­ta­­mol, ou acéta­­mi­­no­­phène, est une molé­­cule qui peut endom­­ma­­ger le foie à haute dose, ndt), il faut donc trou­­ver le bon équi­­libre. Parfois, on arrive à faire en sorte que la fièvre soit basse ou inter­­­mé­­diaire.

« L’en­­traî­­ne­­ment consis­­tait en grande partie à mettre et enle­­ver l’équi­­pe­­ment de protec­­tion. »

Colleen Kraft, docteur en méde­­cine (spécia­­liste des mala­­dies infec­­tieuses, Emory) : Avant de m’oc­­cu­­per de patients atteints de fièvre hémor­­ra­­gique virale, je pensais qu’il s’agis­­sait seule­­ment de se vider de son sang jusqu’à la mort. Mais il y a tant d’autres choses. Les malades passent par une phase septique durant laquelle leur corps essaie si ardem­­ment de combattre le virus que toutes les cellules immu­­ni­­taires sont acti­­vées – il suffit qu’un organe cesse de fonc­­tion­­ner et il peut mourir. Puis il y a une phase de gastro-enté­­rite avec une diar­­rhée semblable à celle provoquée par le choléra. Cela peut entraî­­ner une déshy­­dra­­ta­­tion grave, qui peut aussi s’avé­­rer mortelle. Et puis, il y a les anoma­­lies élec­­tro­­ly­­tiques. Kent Brantly a dit que les malades en Afrique s’as­­seyaient, se tenaient la poitrine avant de mourir en s’ef­­fon­­drant. C’était proba­­ble­­ment de l’aryth­­mie due à un faible taux de potas­­sium. Ils avaient sûre­­ment des anoma­­lies élec­­tro­­ly­­tiques après plusieurs jours passés à vomir et avoir la diar­­rhée sans arrêt.  Ce que nous faisons pour ce genre de syndrome, c’est que nous mesu­­rons tout ce qui sort du corps : le taux de sodium, de potas­­sium, de calcium et de magné­­sium. Ensuite, nous leur admi­­nis­­trons la même quan­­tité de ces éléments. Cela dépasse large­­ment le contenu d’une bouteille de Gato­­rade. On atteint envi­­ron six litres par jour. Ribner : Nos collègues afri­­cains sont parti­­cu­­liè­­re­­ment dému­­nis. Ils ont un centre de trai­­te­­ment d’Ebola, qui accueille entre quarante et soixante patients, pour seule­­ment un ou deux méde­­cins et parfois une infir­­mière qui s’oc­­cupent à eux seuls de personnes dans un état critique. Pour être franc, nous n’avons jamais eu de modèle effi­­cace pour admi­­nis­­trer des soins aussi inten­­sifs. C’est pour­­tant essen­­tiel. Nous nous sommes basés sur le fonc­­tion­­ne­­ment du service des urgences, où une infir­­mière est en charge de deux patients. Dans l’unité d’iso­­le­­ment, nous avions besoin de deux infir­­mières pour chaque patient. De la même manière, nous avions un méde­­cin qui était physique­­ment présent dans l’unité et se char­­geait d’un patient à la fois. Slabach : Tech­­nique­­ment, tout ce dont nous avons besoin est de prendre des précau­­tions contre la trans­­mis­­sion par contact et par gout­­te­­lettes. Cela implique de porter une combi­­nai­­son imper­­méable, des gants et un masque à écran facial. C’est une protec­­tion suffi­­sante si l’on traverse la pièce. Mais si un patient a la diar­­rhée, on ne peut pas garan­­tir la protec­­tion de nos chaus­­sures ou de nos jambes sous la combi­­nai­­son. Après quoi, si on se touche la jambe, puis la bouche, on tombe malade. On ne peut pas tout faire à la perfec­­tion, on doit donc prendre encore plus de précau­­tions.

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Entraî­­ne­­ment avec les équi­­pe­­ments de protec­­tion
Centre médi­­cal mili­­taire améri­­cain
Crédits

Hillis : Les infir­­mières et les méde­­cins se sentent plus à l’aise ainsi. Et si on se sent plus à l’aise pour travailler, on a moins de chances de commettre des erreurs. À ce sujet, la deuxième chose la plus impor­­tante après s’être occupé des patients est de s’oc­­cu­­per de soi-même et des personnes qui travaillent à nos côtés. On s’ob­­serve constam­­ment – « Hé, tu as oublié ça ! » – et natu­­rel­­le­­ment, on ne prend jamais une remarque person­­nel­­le­­ment. Slabach : Nous avons dû mémo­­ri­­ser les symp­­tômes, car nous devions nous obser­­ver nous-mêmes et faire un rapport deux fois par jour sur nos symp­­tômes et notre tempé­­ra­­ture. L’en­­traî­­ne­­ment consis­­tait aussi pour une grande partie à mettre et enle­­ver l’équi­­pe­­ment de protec­­tion, et à faire tout cela dans l’ordre exact, car c’est ce qui garan­­tit notre protec­­tion. Et la personne dans l’an­­ti­­chambre est char­­gée de désin­­fec­­ter tout notre équi­­pe­­ment, puis d’es­­suyer tous les endroits où nous avons marché et de passer la serpillière. Hillis : Quand on n’est pas en train de s’oc­­cu­­per des dossiers ou d’un patient, on passe notre temps à nettoyer. Je plai­­sante souvent sur ce sujet avec mes collègues. Je leur dis : « Je vous inter­­­dit de dire à ma femme que je fais si bien le ménage. »

Déli­­vrance

Brown-Haithco : Je suis arrivé un dimanche. Le père du docteur Brantly était là. Il a commencé à racon­­ter l’his­­toire de son fils : ce qui l’avait poussé à se rendre au Libe­­ria, comment sa voca­­tion de deve­­nir méde­­cin était née en lui à l’ado­­les­­cence et comment cette voca­­tion l’avait conduit dans ce pays. En l’écou­­tant, j’ai réalisé que la foi et le travail du docteur Brantly étaient inti­­me­­ment liés. Son père m’a dit : « Vous savez, je ne sais pas vrai­­ment pourquoi je vous dis tout cela. » Je lui ai répondu : « Parce que vous en avez besoin. Vous avez besoin de nous dire qui est votre fils, pourquoi il a suivi cette voie, comment il en est arrivé là ainsi que le lien qui existe entre tout cela et votre foi à tous les deux. »

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Brantly et sa fille
Crédits : Face­­book/Kellum Tate

Slabach : Le docteur Brantly a pris une douche le troi­­sième ou le quatrième jour. Je travaillais le soir, et j’ai vu qu’il se sentait bien mieux. Sa diar­­rhée s’était calmée. Il a pu prendre un vrai repas et j’étais vrai­­ment soulagé. Hillis : Il a demandé à sa femme de sortir faire les boutiques et de lui ache­­ter des bas de survê­­te­­ments et des tee-shirts, pour qu’il n’ait pas à se prome­­ner en blouse toute la jour­­née. Slabach : Je lui ai quand même dit qu’il faisait sa diva. On ne pouvait rien laver, car ses vête­­ments seraient conta­­mi­­nés. Il ne porte­­rait donc ses t-shirts qu’une seule fois. Un vrai caprice de star. Jill, l’une des infir­­mières, avait apporté un panier de basket minia­­ture et l’avait installé dans sa chambre. On y jouait avec lui. On appe­­lait sa chambre « l’antre de Kent », et si sa femme entrait en disant : « Tu es encore au lit ? », on lui répon­­dait : « Hé, du calme, c’est son antre, il fait ce qu’il veut. » Kraft : Les patients doivent obte­­nir un résul­­tat néga­­tif aux tests sanguins à deux reprises avant de pouvoir quit­­ter l’hô­­pi­­tal. C’est comme cela qu’on déter­­mine s’ils peuvent rentrer chez eux ou non. On fait les tests sur deux jours. Ce n’est même pas une obli­­ga­­tion, et ils se sentaient tous les deux beau­­coup mieux bien avant de rentrer chez eux. Hillis : Le jour de sa sortie, il a pris une douche et il a mis ses plus beaux vête­­ments. Il avait tapé à l’or­­di­­na­­teur le texte de sa confé­­rence de presse, qu’il nous a fait lire. Puis, au moment de partir, on s’est tous alignés pour lui donner un high five avant qu’il ne sorte. Slabach : Ah, et Josia, un gars de l’équipe, avait apporté un échan­­tillon de gel douche Versace, pour qu’il sente bon quand il retrou­­ve­­rait sa femme. Kent l’a utilisé pour prendre sa douche. Je confirme qu’il sentait très bon. Ribner : Nous n’avions pas vrai­­ment besoin d’une instal­­la­­tion de ce niveau. En théo­­rie, on peut s’oc­­cu­­per de patients atteints d’Ebola dans n’im­­porte quel hôpi­­tal, tant qu’on porte une grande atten­­tion à notre équi­­pe­­ment de protec­­tion et aux instruc­­tions rela­­tives à l’iso­­le­­ment. N’im­­porte quelle unité pour­­rait prendre cela en charge. On est en train de rassem­­bler 3 000 membres du person­­nel du dépar­­te­­ment de la Défense et plusieurs centaines d’em­­ployés du CDC, et on recrute égale­­ment des méde­­cins volon­­taires pour se rendre en Afrique. Les chiffres augmentent, car plus de personnes sont expo­­sées à la mala­­die et de plus en plus tombent malades. À court terme, il n’y aura pas assez d’in­­fra­s­truc­­tures pour s’oc­­cu­­per d’elles en Afrique. Je compare souvent cette situa­­tion à celle du VIH dans les années 1980. Nous avons connu la même hysté­­rie, parmi la popu­­la­­tion comme parmi les méde­­cins. Nos chirur­­giens les plus éminents disaient qu’il n’était pas éthique d’opé­­rer des patients infec­­tés par le virus. On n’en­­tend plus ce genre de commen­­taires sur le VIH de nos jours, et je suis presque sûr que dans six mois vous autres jour­­na­­listes ne vous donne­­rez plus la peine de venir nous inter­­­vie­­wer. Vous vous direz juste : « Qu’est-ce qu’on a lundi ? Ah, un autre malade d’Ebola. La belle affaire ! » Je me trompe ?

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Équi­­pe­­ment de protec­­tion utilisé au Libe­­ria
Crédits : UNMEER/Simon Ruf

Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « Out of Ebola », paru dans GQ. Couver­­ture : Mesures de protec­­tion contre Ebola, pour UNMEER. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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