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Maintenant que Bouteflika est hors-jeu, une bataille pour sa succession fait rage à la tête de l'État algérien. Mais la rue réclame un changement plus profond.  

par Servan Le Janne | 31 mars 2019

Le tsunami

Un camion de pompiers ouvre la voie. Derrière lui, sur une avenue du quar­tier des Beaux-Arts, à Alger, les forces de l’ordre avancent en désordre. Des chants et des drapeaux couvrent le bruit de la sirène. En ce 15 mars 2019, nouveau vendredi de mani­fes­ta­tion contre le régime d’Ab­de­la­ziz Boute­flika, les poli­ciers ont droit à une escorte eupho­rique des habi­tants. Le casque à la main, ils se laissent empor­ter par la foule. Certains filment, d’autres bran­dissent leurs matraques ou tirent en l’air et tout le monde finit par scan­der : « One, two, three, viva l’Al­gé­rie ! »

Un homme en polo rayé noir et blanc fond en larmes en embras­sant un agent anti-émeute. Le gaz lacry­mo­gène n’y est pour rien. On assiste à une « frater­ni­sa­tion spon­ta­née malgré les ordres des chefs », observe Ahmed Rouadjia, profes­seur d’his­toire contem­po­raine et de socio­lo­gie poli­tique à l’uni­ver­sité Moha­med-Boudiaf. « Cette fois-ci, je pense qu’une majo­rité de la police et de l’ar­mée est favo­rable aux reven­di­ca­tions. »

Une semaine plus tard, une marée humaine bat le pavé de la capi­tale, déjà martelé par la pluie. « C’est un tsunami, pas une vague que vous allez prendre », a écrit un mani­fes­tant sur sa pancarte. « Pas de dialogue avec vous. Votre place est devant la justice indé­pen­dante. » De grands rassem­ble­ments se tiennent aussi à Oran, Béjaïa, Tizi-Ouzou, Sétif et Cons­tan­tine. Partout, on retrouve le slogan « Yatna­haw ga’ » (« Qu’ils s’en aillent tous »). La pres­sion est telle que que la télé­vi­sion natio­nale (ENTV), d’or­di­naire si favo­rable au pouvoir, ouvre son jour­nal de 20 h avec le mouve­ment. « Que vous faut-il de plus ? » demande en une le quoti­dien El Watan le lende­main.

Crédits : Y-Drid

De retour de Suisse, où il a réalisé des examens médi­caux, le très affai­bli président Boute­flika s’est engagé dans une lettre publiée mardi 12 mars à ne pas briguer de cinquième mandat prési­den­tiel. D’ailleurs, a-t-il aussi annoncé, le scru­tin prévu le 18 avril est repoussé sine die. Une décla­ra­tion que confirme la remise offi­cielle de sa démis­sion le 2 avril. Pour les millions d’Al­gé­riens descen­dus dans la rue, ce flou artis­tique ne suffit pas. « Qui sont les tireurs de ficelles de la momie Boute­flika ? » deman­dait une pancarte le 15 mars. « Pourquoi les déci­deurs se cachent-ils ? » abon­dait une autre. Dans l’ombre du chef d’État de 82 ans, les mêmes clans sont toujours à l’œuvre, qu’il s’agisse de ses frères, Saïd et Nacer, des services de sécu­rité ou de l’ar­mée.

Dans un discours diffusé par ENTV mardi 26 mars, le chef de l’état-major Ahmed Gaïd Salah appelle fina­le­ment Boute­flika à partir. « Il devient néces­saire », écrit-il, « voire impé­ra­tif d’adop­ter une solu­tion pour sortir de la crise, qui répond aux reven­di­ca­tions légi­times du peuple algé­rien, et qui garan­tit le respect des dispo­si­tions de la consti­tu­tion et le main­tien de la souve­rai­neté de l’État. Cette solu­tion à même d’abou­tir à un consen­sus de l’en­semble des visions, et de faire l’una­ni­mité, est la solu­tion énon­cée par la consti­tu­tion, dans son article 102. » La loi fonda­men­tale prévoit que le président de la Répu­blique peut être remplacé « pour cause de mala­die grave et durable », à condi­tion qu’il « se trouve dans l’im­pos­si­bi­lité totale d’exer­cer ses fonc­tions ».

Si Boute­flika est en mauvaise santé depuis long­temps, il est apparu pour la première fois en gros plan, lors d’une commé­mo­ra­tion début novembre 2018. Son nom était aussi évoqué de moins en moins souvent par Ahmed Gaïd Salah. L’ar­mée, comme d’ailleurs la police dans les rues d’Al­ger, ne condamne aujourd’­hui pas les mani­fes­tants, loin s’en faut. Elle est ralliée par le Rassem­ble­ment natio­nal démo­cra­tique (RND), une forma­tion alliée au Front de libé­ra­tion natio­nale (FLN) d’Ab­de­la­ziz Boute­flika. « Le RND conseille la démis­sion du président de la Répu­blique, confor­mé­ment à l’ali­néa 4 de l’ar­ticle 102 de la Cons­ti­tu­tion », lit-on dans le commu­niqué signé par le secré­taire géné­ral du parti, Ahmed Ouya­hia, le 27 mars.

Crédits : Lamraoui

Premier ministre depuis août 2017, ce dernier a été débarqué le 12 mars 2019, visi­ble­ment brouillé avec le puis­sant Gaïd Salah. La tran­si­tion menée par le gouver­ne­ment de Noured­dine Bedoui et son adjoint Ramtane Lamamra patine. « Le régime propose des indi­vi­dus infré­quen­tables qui ne contentent personne », observe Ahmed Rouadjia. Alors, qui rempla­cera Boute­flika ? Si le Parle­ment, sur propo­si­tion du conseil consti­tu­tion­nel, lance une procé­dure d’em­pê­che­ment au nom de l’ar­ticle 102, la magis­tra­ture suprême revien­dra au président du Conseil de la Nation (chambre haute). Et au-delà de 90 jours, une élec­tion prési­den­tielle devra être orga­ni­sée.

D’ici là, chacun essaye d’avan­cer ses pions en coulisse. Même s’ils sont large­ment démo­né­ti­sés, les déten­teurs du pouvoir qui entourent Boute­flika se cram­ponnent aux manettes. C’est une constante en Algé­rie où, dès le 16 janvier 1992, l’un des fonda­teurs du FLN, Moha­med Boudiaf, avait évoqué l’im­por­tance des « déci­deurs » de l’ombre.

Les trois pôles

Où va l’Al­gé­rie ? La ques­tion aujourd’­hui rebat­tue date de janvier 1964. Sous ce titre, Moha­med Boudiaf publie à l’époque un jour­nal en partie rédigé en prison. Arrêté pour satis­faire « une basse vengeance person­nelle, inspi­rée par la peur panique devant la montée du mécon­ten­te­ment popu­laire », il fustige dans l’ou­vrage « la respon­sa­bi­lité person­nelle [du président] Ben Bella [qui] a été le rassem­bleur de toutes les forces poli­tiques et sociales qui voulaient faire de l’Al­gé­rie indé­pen­dante une profi­table affaire privée. L’homme a montré qu’il était capable de bien des revi­re­ments ; mais en poli­tique, chacun demeure le produit de ses actes. »

Depuis son exil entre la France et le Maroc, Boudiaf voit Houari Boume­diène ravir le pouvoir et le concen­trer au sein du Conseil de la révo­lu­tion à partir de juin 1965. L’homme qui prend la suite en 1979, Chadli Bendje­did, ne peut empê­cher les services de sécu­rité d’une part, et l’état-major d’autre part, de gagner de l’in­fluence. Aussi existe-t-il trois pôles à même d’in­fluen­cer les déci­sions capi­tales lorsque Boudiaf rentre en Algé­rie à la faveur de la démis­sion du président, en 1992. Aux jour­na­listes qui l’in­ter­rogent sur l’iden­tité des « déci­deurs », il répond ne pas les connaître avant de citer, quelques semaines plus tard, les noms des géné­raux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Moha­med Mediène et Moha­med Lamari.

De gauche à droite : les diri­geants du FLN Ahmed ben Bella, Moha­med Bodiaf, Hocine Ait Ahmed, Mostefa lache­raf et Moha­med Khider en 1956

L’em­prise de ces hommes est telle qu’il n’ac­cepte de prendre la tête du Haut Comité d’État, une insti­tu­tion de tran­si­tion, qu’a­près leur avoir parlé. À l’heure où la victoire des isla­mistes du FIS aux légis­la­tives de 1991 dégé­nère en guerre avec le FLN, Boudiaf se veut rassem­bleur. « L’Al­gé­rie a besoin d’un projet qui n’existe ni au FLN ni au FIS », déclare-t-il. « Ce projet existe dans le peuple algé­rien. » Or, ajoute-t-il, « ces deux forces forment une alliance contre-nature pour le pouvoir, et non l’in­té­rêt supé­rieur de l’Al­gé­rie. »

Le 29 juin 1992, lors d’une confé­rence orga­nisé à Annaba, le diri­geant constate que « les autres pays nous ont devan­cés par la science et la tech­no­lo­gie ». Puis, sa phrase sur « l’is­lam » est coupée par une rafale. Il tombe sous les balles d’un envoyé de Bendje­did. Bien des assas­si­nats suivront.

Pendant l’in­fâme décen­nie qui s’ouvre, les mili­taires en tenue, escor­tés par ceux en civils, font et défont les gouver­ne­ments, écar­tant Liamine Zeroual au profit d’Ab­de­la­ziz Boute­flika. Cet homme-là refuse de n’être qu’un « trois quarts de président ». Sitôt élu, il s’em­ploie à margi­na­li­ser les deux groupes en exploi­tant leurs riva­li­tés. Pour lier son destin à celui du pays, il s’al­lie en 2002 avec le géné­ral Ahmed Gaïd Salah, nommé chef d’état-major deux ans plus tard et vice-ministre de la défense en 2013.

Le succes­seur absent

À peine réchauffé par le soleil, en ce matin du 16 janvier 2013, le sable d’In Amenas vole sous les roues d’une dizaine de 4×4. Les véhi­cules en prove­nance de Libye s’ar­rêtent devant le grillage d’une raffi­ne­rie de gaz, entre­lacs de tuyaux en plein désert algé­rien. Les Signa­taires par le sang, un groupe isla­miste issu d’Al-Qaïda au Magh­reb isla­mique, tuent 38 personnes avant d’être abat­tus ou faits prison­niers par l’ar­mée algé­rienne. Chez les mili­taires, on trinque à la réus­site de l’opé­ra­tion. Du côté du Dépar­te­ment du rensei­gne­ment et de la sécu­rité (DRS), censé déjouer les atten­tats, la potion est amère. Avec Ahmed Gaïd Salah, Boute­flika en profite pour écar­ter les services de rensei­gne­ment.

Une fois le géné­ral Mediène évincé, la prési­dence et l’état-major taillent en pièces le DRS et se servent sur la bête : dépouillé de préro­ga­tives au profit de l’ar­mée, le nouveau dépar­te­ment de surveillance et de sécu­rité (DSS) est placé sous la tutelle de l’exé­cu­tif. Boute­flika est au pinacle, jusqu’au jour où sa santé vacille. À mesure que l’état du président se dégrade, après un acci­dent cardio-vascu­laire subi en 2013, le cercle de proches qu’il a rassem­blé autour de lui gagne en impor­tance. Son frère, Saïd distri­bue les consignes aux membres du gouver­ne­ment et à ses repré­sen­tants en région. « Nombre de ministres lui doivent leur porte­feuille et ne peuvent rien lui refu­ser », expliquent Akram Belkaïd et Lakh­dar Benchiba dans un article du Monde diplo­ma­tique.

Boute­flika en 2014
Crédits : BBC

Grâce à la rue, le rapport de force est toute­fois en train de chan­ger. « Vu la pres­sion popu­laire, Ahmed Gaïd Salah n’a guère d’autre choix que de faire de petites conces­sions », constate Ahmed Rouadjia. « Il subit même une pres­sion de l’in­té­rieur car beau­coup d’of­fi­ciers et de soldats sont avec le peuple. » C’est donc acculé qu’il a fini par souhai­ter le départ de Boute­flika. Terrible affront pour les frères du cacique, cette déci­sion s’ajoute à une quan­tité consi­dé­rable de ressen­ti­ments. La garde rappro­chée du raïs « a des enne­mis partout », souligne Ahmed Rouadjia, en rappe­lant notam­ment le sort réservé au géné­ral Mediène.

La lutte fait aussi rage au sein de la majo­rité. Dans une inter­view, l’an­cien secré­taire géné­ral du FLN Amar Saadani demande au peuple de lais­ser partir Boute­flika « tranquille­ment ». Il rejette la respon­sa­bi­lité sur les gouver­ne­ments succes­sifs et fustige « l’État profond » qui aurait non seule­ment pris les commandes du parti qu’il diri­geait jadis mais se serait aussi « infil­tré à la Prési­dence à travers Ahmed Ouya­hia », le chef du RND.

Quant au nouveau leader du FLN, Mouad Boucha­reb, il dit soute­nir le peuple dans sa volonté de « chan­ge­ment de système ». Le pouvoir étant désor­mais forclos pour Boute­flika, il faut lui trou­ver un remplaçant. De toute part, la pers­pec­tive d’une nouvelle élec­tion paraît d’au­tant plus inévi­table que le président du Sénat, Abdel­ka­der Bensa­lah, est aussi âgé qu’im­po­pu­laire. Chacun four­bit donc ses armes.

Une mani­fes­ta­tion à Oran
Crédits : Essam Bakhti

Seule­ment, juge Ahmed Rouadjia, « les partis sont presque tous corrom­pus et oppor­tu­nistes. Aucun n’a jamais ménagé son soutien au pouvoir à quelques petites excep­tions près. Beau­coup ont d’ailleurs été crées par l’ap­pa­reil d’État. » Dans ce contexte, on voit mal les mani­fes­tants soute­nir avec entrain un de ces hommes du sérail qu’ils vouent aux gémo­nies. Mais alors, quels hommes peuvent répondre à leurs attentes ?

Pour l’heure, aucun leader n’a clai­re­ment émergé du mouve­ment. « Certains essayent de se faire passer pour des porte-paroles mais ils n’ont pas été manda­tés », souffle Ahmed Rouadji. Quels qu’ils soient, ces repré­sen­tants devront de toute manière compo­ser avec certains caciques. Ahmed Gaïd Salah n’a pas lâché Boute­flika pour se sabor­der, bien au contraire.

La période qui s’ouvre est donc parti­cu­liè­re­ment indé­cise. Mais une chose est sûre, « le mouve­ment est irré­ver­sible », estime Ahmed Rouadji. « Même le régime mili­taire sent que les choses ne se passe­ront jamais comme par le passé. »


Couver­ture : Mani­fes­ta­tion à Oran en mars 2019.


 

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