Alors que la guerre n'en finit plus à l'est, l'Ukraine entre dans une nouvelle ère avec l'élection du comédien Volodymyr Zelensky à la présidence.

par Servan Le Janne | 6 mai 2019

Le servi­­teur du peuple

Dans un salon de Kiev, le caviar circule d’un oligarque à l’autre entre les carafes dorées et les montagnes de fruits. Pour ajou­­ter un plat au festin, une serveuse blonde passe devant l’écran d’où émane un discours heurté. Le nouveau président ukrai­­nien manque d’as­­su­­rance. Peu importe, tout le monde se repaît ici de son élec­­tion. « Notre pays aime le popu­­lisme Mikhaïl Seme­­no­­vitch, vous avez bien manœu­­vré », lance un convive d’un air entendu. « Je n’ai rien à voir avec ça », rétorque le second. Devant l’in­­sis­­tance de son hôte, Seme­­no­­vitch se montre sincè­­re­­ment incré­­dule : « Non, j’étais sûr que Golo­­bo­­rodko était votre homme ! »

Dans cet épisode de la série ukrai­­nienne Le Servi­­teur du peuple (Sluga Naroda), diffusé en 2015 sur la chaîne 1+1, Volo­­dy­­myr Zelensky joue Vasily Golo­­bo­­rodko, un histo­­rien devenu président à la faveur d’une vidéo où il fustige la corrup­­tion dans son pays. Fait impro­­bable dans cette ancienne répu­­blique sovié­­tique, un homme intègre a réussi à renver­­ser la table des oligarques par un ressort que seule la fiction peut acti­­ver. Une fable : depuis l’in­­dé­­pen­­dance, en 1991, une élite se dispute les prébendes dans d’in­­las­­sables intrigues, au point de satu­­rer l’es­­pace poli­­tique.

L’af­­fiche de Sluga Naroda 2 (2016)

Excé­­dés, les Ukrai­­niens se sont soule­­vés en 2005. Hélas, leur révo­­lu­­tion orange a mis au pouvoir un banquier dont le mandat a abouti à une « explo­­sion de la corrup­­tion », consta­­tait Radio Free Europe. Viktor Ioucht­­chenko n’était pas encore mort poli­­tique­­ment qu’on tentait de le tuer avec du poison. Son succes­­seur, Viktor Ianou­­ko­­vytch, a été chassé par une autre révolte en 2010, au terme de laquelle sa faste villa a dévoilé l’am­­pleur des détour­­ne­­ments commis. Puis les réformes défen­­dues par le magnat du choco­­lat Petro Poro­­chenko se sont retrou­­vées encal­­mi­­nées dans des jeux d’in­­fluence entre le Bureau anti-corrup­­tion (Nabu), l’agence de préven­­tion de la corrup­­tion (NAPC) et le procu­­reur.

Alors, devant ce tableau noir comme une œuvre de Male­­vich, Volo­­dy­­myr Zelensky s’est mis à rêver d’un vrai Vasili Golo­­bo­­rodko et, aussi impro­­bable que cela puisse paraître, les Ukrai­­niens l’ont suivi. Après avoir créé le parti Servi­­teur du peuple en mars 2018, il a mené une campagne prési­­den­­tielle centrée sur la lutte contre la corrup­­tion et dépour­­vue de programme. Son projet s’est révélé suffi­­sam­­ment rassem­­bleur pour rompre la dicho­­to­­mie géogra­­phique qui scinde sécu­­lai­­re­­ment l’Ukraine. Alors qu’en 2004 et 2010, l’ouest du pays a massi­­ve­­ment voté pour le candi­­dat le plus proche de l’Eu­­rope et que l’est s’est inver­­se­­ment mobi­­lisé pour le plus russo­­phile, Zelensky a conquis des élec­­teurs de part et d’autre.

À la veille du 1er avril 2019, l’hu­­mo­­riste est arrivé en tête du premier tour avec 30 % des voix, assez loin devant Petro Poro­­chenko (16 %) et Ioulia Tymo­­chenko (13 %). Comme de juste, il l’a emporté dimanche 21 avril. Beau­­coup de ses élec­­teurs viennent de Kiev et ses alen­­tours, tandis que ses plus faibles scores sont à l’ouest (Ivano-Fran­­kivsk, Lviv et Terno­­pil) et à l’est (Donetsk et Lougansk). Près de la Russie, une guerre de posi­­tion qui a fait plus de 10 000 morts oppose toujours les sépa­­ra­­tistes appuyés par Moscou à l’ar­­mée. La plupart des parti­­sans du comé­­dien proviennent du sud et notam­­ment de sa ville natale de Kryvyï Rih, dans la région de Dnipro­­pe­­trovsk.

Mani­­fes­­ta­­tion anti-corrup­­tion à Kryvyï Rih en 2015
Crédits : DR

De là aussi vient le plus déci­­sif de ses soutiens. Contrai­­re­­ment au candide Vasili Golo­­bo­­rodko, Volo­­dy­­myr Zelensky a été adoubé par un oligarque, Ihor Kolo­­moïsky. Même s’il se défend bien sûr d’être un homme-lige, il est conseillé par son avocat, Andriy Bogdan, et lui a rendu visite pas moins de 13 fois à Genève et Tel Aviv, où est exilé cet ancien maire de Dnipro­­pe­­trovsk. Main­­te­­nant qu’il est au pouvoir, le comé­­dien semble adop­­ter la même ligne que son riche parrain vis-à-vis de Poutine. Mardi 28 avril, il a rejeté la propo­­si­­tion du président russe d’of­­frir des passe­­ports aux popu­­la­­tions des régions sépa­­ra­­tistes et de la Crimée, annexée en 2014.

Et jeudi 2 mai, il a déclaré sur Face­­book que « la seule chose » que la Russie et l’Ukraine « ont désor­­mais en commun est une fron­­tière ». Pour que leurs rela­­tions s’amé­­liorent, « le Krem­­lin devrait rendre le contrôle de chaque milli­­mètre de terri­­toire ukrai­­nien ».

Cher Vladi­­mir

Devant un large parterre de jour­­na­­listes, le visage de Volo­­dy­­myr Zelensky s’étale sur un écran géant et, du même coup, dispa­­raît de la scène. En ce dimanche 21 avril, le nouveau président ukrai­­nien plonge dans les mains de sa femme, Olena Zelenska, alors que les confet­­tis pleuvent. La fête a aussi lieu à Moscou, si l’on en croit quelques articles aux titres trom­­peurs. « Regar­­dez les célé­­bra­­tions au Krem­­lin à l’oc­­ca­­sion de cette élec­­tion », tweete alors Petro Poro­­chenko. « Ils pensent qu’a­­vec un président ukrai­­nien inex­­pé­­ri­­menté, l’Ukraine va vite reve­­nir dans l’or­­bite de la Russie. » La réalité est plus contras­­tée. Sur Face­­book, le Premier ministre russe, Dmitri Medve­­dev s’est contenté d’es­­pé­­rer une amélio­­ra­­tion des rela­­tions en dépit de la « rhéto­­rique habi­­tuelle » de Zelensky à l’égard de la Russie.

Quand, au prin­­temps 2014, Moscou profite de la révolte dans les régions de Donetsk et de Lougansk pour enva­­hir la Crimée, le comé­­dien annonce dans un premier temps sa volonté de jouer sur la pénin­­sule, puis se ravise « tant qu’il y a des gens armés ». Son inquié­­tude est d’au­­tant plus grande que l’ar­­mée ukrai­­nienne n’a aucune chance de résis­­ter à une offen­­sive d’am­­pleur. « J’ai­­me­­rais m’adres­­ser à M. Poutine », déclare-t-il en mars 2014. « Cher Vladi­­mir Vladi­­mi­­ro­­vitch, ne lais­­sez pas surgir ne serait-ce qu’un début de conflit. La Russie et l’Ukraine sont des nations sœurs. Si vous voulez, je peux vous prier à genoux mais s’il vous plaît, ne mettez pas notre peuple à genoux. »

Kvar­­tal 95 sur scène

Plutôt que d’en­­va­­hir direc­­te­­ment leurs voisins, les Russes soutiennent les répu­­bliques séces­­sion­­nistes de Donetsk et de Lougansk. Une guerre de posi­­tion s’ins­­talle, dont la ligne de front ne bougera guère. Alors, avec son collec­­tif Kvar­­tal 95, Zelensky fait un don d’un million de hryv­­nia (33 775 euros) aux faibles troupes de Kiev. Chacun contri­­buant à l’ef­­fort de guerre selon ses moyens, l’ac­­tion­­naire de la chaîne 1+1, qui diffuse une de ses émis­­sions, va plus va plus loin en levant sa propre armée moyen­­nant plus de dix millions de dollars. Cet homme c’est Ihor Kolo­­moïsky. Tout juste nommé gouver­­neur de la région de Dnipro­­pe­­trovsk, le fonda­­teur de PrivatBank est devenu la troi­­sième fortune du pays en 2012, d’après Forbes.

Quali­­fié d’ « excep­­tion­­nel escroc » par Vladi­­mir Poutine, selon lequel il aurait arnaqué l’oli­­garque russe Roman Abra­­mo­­vitch, Kolo­­moïsky se fait aussi des enne­­mis à Kiev. Lorsque son allié Olek­­sandr Lazorko est démis de ses fonc­­tions de direc­­teur d’UkrT­­ransNafta, l’homme d’af­­faires envoie des hommes armés et cagou­­lés dans les locaux de la compa­­gnie pétro­­lière natio­­nale. Là-dessus, en mars 2015, le président Poro­­chenko le renvoie. « C’était une des déci­­sions les plus diffi­­ciles mais aussi les plus honnêtes que Poro­­chenko a prises en matière de person­­nel », déclare alors Sergueï Lecht­­chenko, un député issu de la révo­­lu­­tion du Maïdan, en 2014.

Une fois PrivatBank natio­­na­­li­­sée, Kolo­­moïsky s’en­­vole pour la Suisse puis pour Israël, redou­­tant d’être arrêté comme un de ses bras droits, Genna­­diy Korban. Dans le même temps, Volo­­dy­­myr Zelensky devient la vedette de la série Le Servi­­teur du peuple sur 1+1. Lui aussi a bâti un petit empire. Selon une enquête de Radio Free Europe, le comé­­dien possède un trust basé à Chypre, Green Family Ltd. L’une de ses filiales en Russie, Green Films, aurait gagné 13 millions de dollars entre 2014 et 2017. Ses bureaux russes on fermé dès 2014, répond Zelensky, qui explique que cet argent a été engrangé grâce aux biens immo­­bi­­liers qu’il possède à plusieurs endroits du monde. « Kvar­­tal 95 ne produit pas de contenu sur le terri­­toire russe », précise son service de presse.

Flou artis­­tique

En 2015, Ihor Kolo­­moïsky reçoit à l’hô­­tel Président Wilson de Genève, sur les bords du lac Léman. Dans pareil décor, le milliar­­daire madré à la barbe blanche ressemble à un méchant de James Bond. Si la rumeur dit vrai, c’était encore plus le cas à Dnipro, où un requin de cinq mètres déco­­rait son bureau. Depuis l’étran­­ger, il crie à la « persé­­cu­­tion » et accuse le président Poro­­chenko, cet homme « complè­­te­­ment immo­­ral », d’être « un esclave du pouvoir ». Ces critiques se retrouvent sur 1+1, où un docu­­men­­taire relaie des allé­­ga­­tions selon lesquelles Petro Poro­­chenko est derrière le meurtre de son propre frère, décédé dans un acci­dent de voiture en Molda­­vie en 1997.

Le comé­­dien propose de simpli­­fier l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion, d’at­­ti­­rer des inves­­tis­­se­­ments et de combattre la corrup­­tion.

Les télé­s­pec­­ta­­teurs de la chaîne peuvent aussi voir Volo­­dy­­myr Zelensky évoluer dans la deuxième saison du Servi­­teur du peuple. Au fil des épisodes, deux oligarques conspirent afin de présen­­ter son person­­nage, Vasily Golo­­bo­­rodko, comme l’homme de l’un d’eux, un certain M. Menchuk. C’était sans comp­­ter la saga­­cité de l’his­­to­­rien devenu président, qui finit par démon­­trer qu’il n’est stipen­­dié par personne. Zelensky n’exerce alors aucun rôle poli­­tique et Kolo­­moïsky fait vivo­­ter le petit parti patrio­­tique Ukrop qu’il a créé en juin 2015. Aux élec­­tions légis­­la­­tives de 2016, la forma­­tion n’ob­­tient que deux sièges au parle­­ment.

L’oli­­garque n’est pas prêt de sortir de son exil. En 2017, une enquête de la banque centrale docu­­mente un schéma de blan­­chi­­ment d’argent mis en place au sein de PrivatBank, permet­­tant à 95 % des prêts aux entre­­prises d’abon­­der les comptes liées aux anciens proprié­­taires de la banque, Kolo­­moïsky et Genna­­diy Boholju­­bow. Et à la fin de l’an­­née, un tribu­­nal londo­­nien gèle 2,5 milliards de dollars de leurs avoirs. Alors que ces verdicts font les gros titres, le parti Servi­­teur du peuple est enre­­gis­­tré dans un rela­­tif anony­­mat en mars 2018. Cette année-là, certaines de ses œuvres sont censu­­rées parce qu’y figurent des acteurs russes « qui menacent la sécu­­rité de l’Ukraine », d’après le minis­­tère de la Culture.

Mais sur 1+1, les longs et courts métrages où il appa­­raît sont diffu­­sés plus qu’à leur tour, de même que les sketchs du Kvar­­tal 95. Profi­­tant de l’im­­po­­pu­­la­­rité de la classe poli­­tique, Zelensky se contente de timides décla­­ra­­tions d’in­­ten­­tion lorsque démarre sa campagne offi­­cielle en décembre 2018. Il peut ainsi se dire ouvert aux négo­­cia­­tions avec la Russie sur le statut de la Crimée, sans se résoudre à l’aban­­don­­ner à un État qui la contrôle de fait. À la surprise d’à peu près personne, le comé­­dien propose de simpli­­fier l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion, d’at­­ti­­rer des inves­­tis­­se­­ments et de combattre la corrup­­tion, dont la classe oligar­­chique profite. Tout juste promet-il d’or­­ga­­ni­­ser un réfé­­ren­­dum sur une inté­­gra­­tion à l’OTAN.

L’oli­­garque Ihor Vale­­rio­­vitch Kolo­­moïsky

À trois jours du deuxième tour de la prési­­den­­tielle, le 18 avril 2019, Volo­­dy­­myr Zelensky présente enfin son équipe. On y retrouve l’an­­cien ministre des Finances Olek­­sandr Dany­­lyuk, l’ex-ministre du Commerce Aiva­­ras Abro­­ma­­vičius et le colo­­nel Ivan Apar­­shyn. Cet entou­­rage penche clai­­re­­ment à l’ouest. Il comprend égale­­ment le député Sergueï Lecht­­chenko, celui-là même qui appe­­lait Poro­­chenko à prendre des mesures contre Kolo­­moïsky. Aujourd’­­hui, l’élu consi­­dère que l’élec­­tion de son « candi­­dat du futur », à savoir Zelensky, « est la conti­­nua­­tion du Maïdan ». Le spectre de Kolo­­moïsky est pour lui un pis-aller : en Ukraine, personne ne peut gagner sans le soutien de grands médias.

Entre les deux tours de la prési­­den­­tielle, Kolo­­moïsky a annoncé son retour prochain sur ses terres. Quelques jours plus tôt, la natio­­na­­li­­sa­­tion de PrivatBank était jugée illé­­gale par un tribu­­nal de Kiev. L’oli­­garque « n’a jamais eu d’in­­fluence sur moi », se défend Zelensky, rejouant son person­­nage du Servi­­teur du peuple. « Zelensky n’est pas Golo­­bo­­rodko », tempère sa femme, Olena Zelenska. « Il est beau­­coup plus malin. Bien sûr, ils partagent des quali­­tés comme l’hon­­nê­­teté et l’éthique, et parfois, un amour irra­­tion­­nel pour les gens. » Est-ce à dire qu’il est popu­­liste ?


Couver­­ture : Volo­­dy­­myr Zelensky au soir de sa victoire.


 

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