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par Servan Le Janne | 1 novembre 2018

En joue

Sur le seuil du Kwik-E-Mart, cinq paires d’yeux ronds fixent le comp­toir. Sortie à toute vitesse de sa Plymouth Junke­rolla rose, la famille la plus célèbre des États-Unis s’im­mo­bi­lise à l’en­trée du super­mar­ché de Spring­field, dans l’en­ca­dre­ment de la porte vitrée. Face à elle, le vendeur fronce les sour­cils, inquiet. Apu se tient droit, les bras en l’air. C’est un pilier de la série, aussi incon­tour­nable que les épiciers de nuit pour un quar­tier. Mais ce jour-là, le proprié­taire du maga­sin est dans le viseur, braqué par Ches­ter Turley, alias le Serpent.

Crédits : 20th Century Fox Tele­vi­sion

« Appe­lez la police ! » souffle Apu aux Simp­son. « J’ai besoin de monnaie », réclame Homer, le combiné d’un télé­phone public en main. À quoi, comble du scru­pule boutiquier, le commerçant rétorque qu’il faut ache­ter. Et puisque l’ar­ticle le moins cher coûte 5,99 dollars, le père de famille fulmine : « Quelqu’un devrait te flin­guer. » Les dessi­na­teurs sont heureu­se­ment loin de le penser. Apu n’est pas près de dispa­raître. Le titre de cet épisode de la saison 16 diffusé le 8 mai 2005, « Une Étoile pâlie » concerne une chan­teuse, et non l’un des seuls person­nages au teint mat du dessin animé.

Aujourd’­hui, 13 ans plus tard, c’est une autre histoire. Dans un entre­tien publié le 26 octobre 2018, Adi Shan­kar affirme, après véri­fi­ca­tion auprès de « sources multiples », qu’ « ils vont aban­don­ner le person­nage d’Apu ». Seule­ment, ce produc­teur n’est pas celui des Simp­son. L’in­té­ressé, Al Jean, s’em­presse donc de préci­ser que ses mots « n’en­gagent pas la série », sans toute­fois le démen­tir. Depuis la diffu­sion du docu­men­taire d’Hari Konda­bulu Le Problème avec Apu, en novembre 2017, l’idée que le commerçant est pétri de stéréo­types ethniques a fait son chemin. Cette fois, Apu est bien dans le viseur.

Quand il était jeune, l’hu­mo­riste améri­cano-indien Hari Konda­bulu pouvait devi­ner les raille­ries qu’il allait subir, le lundi matin, à l’école, en regar­dant les Simp­son la veille. Ses cama­rades n’avaient qu’à imiter l’ac­cent à couper au couteau d’Apu ou reprendre son expres­sion préfé­rée : « Merci, reve­nez quand vous voulez. » Désor­mais, c’est lui qui pour­rait ne jamais reve­nir, tant ce père de huit enfants issus d’un mariage arrangé est cari­ca­tu­ral, selon ses détrac­teurs. Ses inven­teurs ont essayé de prendre sa défense, en vain.

Dans un épisode diffusé le 8 avril 2018, le vendeur au front dégarni et au ventre replet n’ap­pa­raît qu’en arrière-plan au cours d’une discus­sion entre mère et fille. Pour Lisa, Marge a réécrit un vieil ouvrage dont le contenu est devenu problé­ma­tique avec l’évo­lu­tion des mœurs. Hélas, cette version 2018 nuit à l’es­prit et au carac­tère de l’ori­gi­nal, constatent-elles. « Qu’est-ce que je dois faire ? » demande Marge. Lisa se tourne alors vers la caméra. « Quelque chose salué et consi­déré comme inof­fen­sif à ses débuts il y a plusieurs décen­nies est main­te­nant poli­tique­ment incor­rect, qu’est-ce que tu y peux ? » lâche Lisa. C’est là qu’Apu appa­raît en photo dans un cadre. Avec la légende : « Ne vous éner­vez pas. »

Pour Konda­bulu, c’est bien insuf­fi­sant. Apu « est comme votre grand-père raciste », compare-t-il. « S’il ne peut pas chan­ger, peut-être qu’il est temps pour lui de mourir. Vous pour­rez toujours vous souve­nir des bons moments passés avec lui. » Mais mérite-t-il un tel sort ?

Crédits : 20th Century Fox Tele­vi­sion

Le pion­nier

Pour sa première appa­ri­tion à l’écran, le 25 février 1990, Apu Naha­sa­pee­ma­pe­ti­lon est entouré de regards mali­cieux. Les trois amis qui accom­pagnent Bart au Kwik-E-Mart sont là pour piocher autant qu’ils peuvent dans les rayons pendant que le vendeur se tourne. « Ne prenez rien les enfants, je vous regarde, j’ai des yeux dans le dos », prévient-il alors même que les poches se remplissent. L’In­dien est cantonné à un rôle de figu­ra­tion. Par la suite, « toutes ses appa­ri­tions plus longues parlent de ses origines indiennes et de son iden­tité », constate Pierre Gott­schi­lich, cher­cheur en culture nord-améri­caine à l’uni­ver­sité de Rostock, en Alle­magne. « Presque tous les stéréo­types imagi­nables sont utili­sés, qu’il s’agisse de son accent, de son mariage arrangé ou de son talent. »

Au lieu de le renvoyer d’où il vient, c’est-à-dire au pays des anonymes glis­sant furti­ve­ment une tête à Spring­field, le dessi­na­teur Matt Groe­ning l’ins­talle en tant que vendeur immi­gré type. Il le baptise d’après la Trilo­gie d’Apu du réali­sa­teur bengali Satyajit Ray et s’ins­pire d’un ancien cama­rade de classe pour faire de son nom à rallonge, Naha­sa­pee­ma­pe­ti­lon, un jeu de mot. Peu à peu, sa biogra­phie s’en­ri­chit. Après avoir appris qu’il parle hindou, et vien­drait donc du nord de l’Inde, les télé­spec­ta­teurs découvrent dans « Homer et Apu », en 1994, qu’il a grandi à Rahmat­pur, à l’ouest du Bengal. Ses études débu­tées au fictif Calcutta Tech­ni­cal Insti­tute, d’où il serait sorti major d’une promo­tion de sept millions, se terminent au Spring­field Heights Insti­tute of Tech­no­logy (SHIT).

Pour finan­cer son docto­rat en infor­ma­tique, le jeune homme travaille dans un super­mar­ché. L’em­ploi lui plaît tant qu’il le garde une fois diplômé. Comme beau­coup d’In­diens aux États-Unis, il est non seule­ment sur-quali­fié mais aussi doué avec un ordi­na­teur. Au cours de l’épi­sode « Marge enchaî­née », Apu se montre capable de réci­ter le nombre Pi jusqu’à la 40 000e déci­male. Sa rigueur, conju­guée à une avarice mala­dive, en fait aussi un bour­reau de travail. Heureu­se­ment, sa femme Manjula, avec qui il vit un mariage arrangé heureux, s’oc­cupe des octu­plés à plein temps. Quand, chose rare, il n’est pas au Kwik-E-Mart, ce fervent hindou peut-être vu dans une Pontiac Fire­bird, écou­tant l’unique morceau de rock qu’il appré­cie, en route vers le stade de cricket.

Crédits : 20th Century Fox Tele­vi­sion

Apu est peut-être un cliché ambu­lant mais c’est aussi un « pion­nier », juge le jour­na­liste cana­dien Christ Turner, auteur du livre Planet Simp­son. « À l’époque, c’est le seul person­nage d’Asie du Sud récur­rent dans un grand sitcom améri­cain », rappelle-t-il. « Et il est resté une icône en tant que membre d’une des insti­tu­tions cultu­relles les plus impor­tantes aux États-Unis. Cela montre que les Sud-Asia­tiques ont pris une place impor­tante dans la struc­ture sociale de l’Oc­ci­dent. » Mieux, à l’ex­cep­tion des membres de la famille Simp­son, l’In­dien appa­raît au début des années 2000 plus souvent que n’im­porte quel person­nage du dessin animé.

De figu­rant, Apu passe à prota­go­niste et gagne ce faisant en épais­seur. À mesure que les Indiens, arri­vés massi­ve­ment aux États-Unis dans les années 1980 et 1990, se font connaître de leur pays d’adop­tion, le vendeur s’in­tègre. Il fait partie de l’équipe de bowling d’Ho­mer, chante dans le groupe The Be Sharps, et parti­cipe aux acti­vi­tés des sapeurs-pompiers locaux. On ne peut pas dire qu’il soit seule­ment timide et dur à la tâche comme le veut le poncif.

Mauvaise conscience

Un vent de folie déferle sur le Kwik-E-Mart. Après avoir souf­flé la pous­sière d’un panneau annonçant son absence, Apu ferme boutique. « Je n’aime pas quit­ter le maga­sin mais… Pour les cinq prochaines minutes je vais faire la fête comme si c’était à vendre pour 0,99 cents », sourit-il. À la vue de cet épisode consa­cré au prota­go­niste indien des Simp­son, en 1996, Hussein Kesvani est émer­veillé. Pour la première fois, à la télé­vi­sion, un person­nage qui lui ressemble boit de l’al­cool au bord d’une piscine, danse et sort du lit, sans ambi­guïté, les cheveux ébou­rif­fés pour fumer une ciga­rette.

Crédits : 20th Century Fox Tele­vi­sion

« Jusqu’ici », raconte ce Britan­nique d’ori­gine indienne, « les seules repré­sen­ta­tions de moments intimes que j’avais vues mettaient en scène des Blancs atti­rants pour qui la romance et le sexe étaient acquis d’avance. Même les programmes indiens les plus aven­tu­reux n’im­pliquaient jamais rien d’ou­ver­te­ment sexuel. Donc on peut dire que l’épi­sode “The Jolly Bengali” est le premier qui repré­sente quelqu’un avec une peau vague­ment simi­laire à la mienne dans une posi­tion sugges­tive. » Hussein Kesvani s’iden­ti­fie d’au­tant plus à Apu que son père tient juste­ment une épice­rie dans le sud de Londres.

Dans les années 1970, ce dernier a été expulsé d’Ou­ganda avec un contin­gent d’étran­gers accu­sés de « voler les emplois » par le dicta­teur Amin Dada. En l’ai­dant à mettre les produits en rayon, l’ado­les­cent se rend compte que, comme Apu, il travaille d’ar­rache-pied, quelque 14 heures par jour, pour s’adap­ter aux plan­nings des clients. Cela n’em­pêche pas un membre du parle­ment, Enoc Powell, de prédire la guerre civile aux Britan­niques qui laissent les Indiens s’ins­tal­ler chez eux, et le Natio­nal Front de lancer des bombes arti­sa­nales dans les épice­ries. Dans l’épi­sode de 1996 « Much Apu About Nothing », le commerçant des Simp­son craint pour sa part d’être renvoyé sur le sous-conti­nent indien par le maire Quimby.

Hussein Kesvani ignore ce qu’il est arrivé à la boutique fami­liale, le sujet étant tabou. De la même manière, Apu reprend le travail après avoir été braqué par Ches­ter Turley, alias le Serpent, dans l’épi­sode « Une Étoile pâlie ». « C’est un support pour intro­duire des débats sur les mino­ri­tés aux États-Unis », juge Shilpa Davé, cher­cheuse spécia­liste des médias de l’uni­ver­sité de Virgi­nie. Non seule­ment l’in­to­lé­rance crasse de Homer appa­raît clai­re­ment dès lors qu’il moque la statuette de Gane­sha du Kwik-E-Mart, mais Abu ouvre ses amis à la réin­car­na­tion et au végé­ta­lisme.

Crédits : 20th Century Fox Tele­vi­sion

Comme tous les écoliers d’ori­gine indienne, Hussein Kesvani a bien sûr souf­fert d’en­tendre chaque lundi matin « merci, reve­nez quand vous voulez ». Il veut bien recon­naître avec Konda­bolu qu’Hank Azaria, qui prête sa voix à Abu dans la version améri­caine, est « un mec blanc qui se moque de l’ac­cent de mon père ». Mais, pour lui, le person­nage explore surtout la mauvaise conscience anglo-saxonne. Car il reste le proto­type du « bon migrant », prêt à tolé­rer une violence quoti­dienne pour être bien vu. Au moins, la ques­tion est sur la table.


Couver­ture : Apu raconte une histoire. (20th Century Fox Tele­vi­sion)