Plus traqués par la police que jamais, les yakuzas continuent bon an mal an à s'afficher dans une flopée de magazines disponibles en kiosques.

par   Servan Le Janne   | 11 min | 18/07/2017

Un Tetris de textes chamarrés barre le numéro d’avril 2017 de Jitsuwa Dokyumento. Il faut presque lire entre les lignes pour voir le montage photos mis au centre de ce magazine japonais. Deux parrains de la mafia nippone, Shinobu Tsukasa et Kunio Inoue, émergent côte-à-côte dans cet océan de gros titres. Au-dessus des caractères roses qui courent sur toute la largeur de la une, quelques gouttes de sang annoncent la couleur : des crimes sont évoqués en pages intérieures. Ironiquement, les tâches rouge vif qui ont fait son succès devaient aussi signer la mort du tabloïd tirant à 70 000 exemplaires par mois.

Ses éditeurs ont annoncé fin mars qu’il n’y aura pas d’autre publication, « soi-disant parce que la police a fait pression sur leur banque », indique le journaliste américano-japonais Jake Adelstein. « Mais une édition spéciale a paru en juillet donc je ne suis pas sûr que ce soit terminé. Je leur ai écrit plusieurs fois mais ils ne répondent pas. » La disparition d’une de leurs plus belles tribunes, Jitsuwa Dokyumento, pourrait illustrer le déclin des yakuzas dont se félicite la police. Mais tant les gangs que leur presse ont encore beaucoup à dire.

La presse des yakuzas
Crédits : Jake Adelstein

 L’initiation

La baston peut donner de beaux résultats. Pour Jake Adelstein, elle restera la première étape d’un fructueux apprentissage. À la fin des années 1980, le lycéen du Missouri en vient aux mains avec un camarade de classe. Un professeur amical lui conseille alors de canaliser cette énergie par une activité. En optant pour le karaté, il ouvre une fenêtre sur le pays d’origine de cet art martial ancestral : le Japon. À 19 ans, ce jeune Américain juif atterrit dans une université jésuite de Tokyo. Au hasard d’une sortie nocturne, il rencontre un prêtre bouddhiste qui lui propose d’enseigner l’anglais dans un temple. En retour, Jake apprend les préceptes de Bouddha.

Et le hasard frappe à nouveau. « Je suis devenu journaliste par accident », raconte-t-il. « Il me restait une année de fac et je voulais quelque chose qui me force à étudier. Le japonais est une des langues les plus difficiles au monde. » Sans la maîtriser parfaitement, il convainc l’un des principaux quotidiens de l’archipel, Yomiuri Shimbun, de l’engager. Les débutants sont envoyés aux faits divers, une rubrique qu’ils n’apprécient en général que très modérément. Pour sa part, Jake voit resurgir avec plaisir les crimes dont son père, médecin légiste, parlait lorsqu’il était enfant. Inévitablement, il fait connaissance avec des yakuzas. « J’aimerais bien ne pas écrire sur eux, mais ils sont tellement impliqués dans la société japonaise que c’est dur de les ignorer », souffle-t-il aujourd’hui.

Le numéro d’avril 2017
Crédits : Jitsuwa Dokyumento

Au Japon, les organisations criminelles ne font pas toutes profil bas, tant s’en faut. Beaucoup ont une adresse, des bureaux et sont enregistrées au registre des société. Certaines prennent même la parole publiquement dans des magazines qui leur sont dédiées. Bien qu’ils en montrent souvent le côté glamour, la police est la première à y mettre son nez. « Quand je couvrais le crime organisé, un policier de la ville de Saitama m’a donné un numéro de Jitsuwa Dokyumento. C’était la première fois que je voyais un fanzine de yakuzas », se souvient Jake Adelstein.

Créé en 1984 par l’éditeur Takeshobo, Jitsuwa Dokyumento est axé sur des informations en lien avec la principale organisation mafieuse du pays, Yamaguchi-gumi, dont le dirigeant, Shinobu Tsukasa, figure sur la une du numéro d’avril. Un autre mensuel du genre, Jitsuwa Jidai, donne ses faveurs aux gangs Inagawa-kai et Sumiyoshi-kai. Il existe aussi un hebdomadaire, Asahi Geinō, qui met en récit différents clans depuis sa création en 1946. De manière générale, ils « couvrent tous l’actualité du milieu, souvent les crimes des étrangers, les infos des groupuscules d’extrême-droite, et ils se financent par des annonces publicitaires pour des services liés au crime organisé comme les tatoueurs ou les bars à filles », indique le correspondant du Monde à Tokyo, Philippe Mesmer.

S’ils fonctionnent en partie par affinité, ces fanzines ne sont pas directement liés à l’un ou l’autre gang. « Des journalistes spécialisés écrivent pour eux », précise Jake Adelstein. « C’est un travail difficile qui requiert de trouver l’équilibre entre la flatterie et le reportage, sachant que les yakuzas sont irritables. » En revanche, le Yamaguchi-gumi fait paraître un magazine interne, Yamaguchi-gumi Shinpo, depuis 2013. Il est distribué à ses membres sur une idée que le parrain, Shinobu Tsukasa, a reprise à son prédécesseur, Kazuo Taoka. Ce dernier avait lancé un journal au début des années 1970 sous le nom de Yamaguchi-gumi Jiho.

Aujourd’hui, « les yakuzas qui communiquent veulent le faire pour maintenir la tradition car ils ont l’impression que leur monde est en train de changer », explique le photo-reporter français Alexandre Sargos, auteur avec Jérôme Pierrat de Yakuza : enquête au cœur de la mafia japonaise. Ils défendent un idéal charrié par une histoire lointaine.

 Robin des Bois

Sur les estampes narrant sa légende, la silhouette élancée de Chobei Banzuiin est encadrée par de fins caractères couleur encre. Drapé dans un kimono bariolé, il brandit souvent un sabre au-dessus de ses cheveux noirs soigneusement attachés autour de son visage long. Le premier des yakuzas offre une image en tout point opposée à celle qui suit aujourd’hui ses héritiers revendiqués. En couverture du dernier numéro de Jitsuwa Dokyumento, Shinobu Tsukasa et Kunio Inoue glissent leurs têtes rondes et dégarnies au milieu d’une forêts de textes criards. Le montage est grossier, les sujets sulfureux. Entre des photos érotiques et de tatouages, on peut consulter des articles sur les activités plus ou moins légales des gangs.

Estampe de Chobei Banzuiin par Utagawa Kuniyoshi

Tout ce que représentait Chobei Banzuiin ne s’est cependant pas perdu avec le temps. Né dans la première moitié du XVIIe siècle dans le sud du Japon, ce fils de samouraï sans maître (ou rōnin) se rend à Edo (l’ancien nom de Tokyo) vers 1640 pour y travailler au service du shogun. Le Japon féodal est aux mains de la dynastie Tokugawa qui donne un semblant d’unité à une île déchirée par des siècles de guerre. Mais la paix a ses laissés-pour-compte. Restés sans activités, près de 500 000 combattants s’improvisent commerçants, trouvent un poste dans la nouvelle bureaucratie ou, faute de mieux, deviennent bandits. Plutôt que de retourner l’épée contre les habitants des petits villages, Chobei Banzuiin se donne au contraire pour mission de les protéger. Il devient l’un des leaders d’une sorte de police privée appelée machi-yakko.

Présenté comme un Robin des Bois nippon, Chobei Banzuiin dirige des groupes de travailleurs qui réparent les routes et colmatent les murs du palais du shogun. Pour les attirer à lui, il ouvre aussi un cercle de jeu. Sa chance tourne, selon la légende, lors d’un banquet organisé en guise de piège par son ennemi, Jurozaemon Mizuno. Chobei assassiné, d’autres prennent la relève au XVIIe siècle. « Quand un shogun construit un bâtiment, il fait venir beaucoup d’ouvriers qui campent près du chantier », raconte Alexandre Sargos. Avec la bénédiction du pouvoir, qui en tire de menus bénéfices, des jeux sont organisés le soir par les bakuto. « Qui dit jeu dit argent, donc ils doivent apprendre à se défendre », poursuit Sargos. Ces bakuto « deviennent des bandes armées ».

La congrégation croise la route des commerçants ambulants appelés tekiya et attire les burakumin, des parias rejetés pour avoir effectués des tâches jugées « impures ». Y prennent naissance des rites où l’échange de verres de saké scelle les liens et consacre les statuts. Les bakuto sanctionnent leurs pairs fautifs en coupant des phalanges afin de gêner leur habileté à l’épée, une pratique qui a toujours cours. En 1993, 45 % des yakuzas avaient plusieurs doigts sectionnés. Quand le Japon passe d’une société féodale à un État moderne, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la transition laisse « des samouraïs privés de droits, des voyous et des paysans sans terre qui forment les premiers yakuzas », considère le professeur en criminologie Federico Varese, auteur de plusieurs ouvrages sur la mafia.

Une plongée dans l’étymologie rapproche toutefois plus le groupe criminel des bakuto que de ces hordes guerrières. Le terme ya-ku-za évoque une combinaison perdante à un jeu de cartes. Nés dans la distraction et la déroute, les bakuto se rangent plus tard, sérieusement, du côté du pouvoir. Ils choisissent le camp de l’empereur à son retour en 1868. Ainsi adhèrent-ils au nationalisme de la première moitié du XXe siècle, ferment idéologique de l’expansionnisme nippon des années 1920 et 1930. Après avoir attaqué la Chine, Tokyo s’allie avec l’Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Shimizu no Jirocho, le premier bandit riche et célèbre de l’époque moderne

Scandales

Pour Yoshio Kodama, les politiciens japonais des années 1930 étaient trop modérés. Envoyé en prison après avoir planifié un attentat contre une agence gouvernementale, ce membre de groupes ultranationalistes s’engage sur le théâtre d’opération chinois une fois libre. Mais la cause qu’il défend le plus ardemment est la sienne. Dans le conflit, Kodama amasse une fortune qui lui sert plus tard à financer l’alliance conservatrice du Parti libéral-démocrate. Non content de s’allier des responsables politiques de premier plan, il coopère avec la CIA qui s’en sert afin de contenir les communistes. « Les Américains voient plutôt les yakuzas d’un bon œil, car ils permettent de maintenir un semblant d’ordre » dans un pays où la police est affaiblie, explique Sargos.

Intégrée dans les cercles politiques et économiques, la pègre nippone compte 180 000 membres dans les années 1960. Près d’un siècle après la fondation du clan Aizukotetsu-kai, à Kyoto, une vingtaine de groupes mènent leur activités criminelles derrière des paravents. « Leur violence devient moins visible à mesure que l’argent outrepasse la force physique comme outil politique », écrit Eiko Maruko Siniawer dans Ruffians, Yakuza, Nationalists. En 1963, Kodama tente d’en rassembler une large part au sein du Kanto-kai sans succès. Parmi les gangs qui restent divisés, le Yamaguchi-gumi parvient malgré tout à réunir près de 30 000 personnes. Ses racines se trouvent sur les docks de Kobe, au sud-ouest.

Yoshio Kodama

Cet essor a comme corollaire celui de la presse magazine que le Shukan Shincho a rendue populaire dans les années 1950. Contrairement aux riches quotidiens nationaux, ils bricolent une ligne éditoriale agressive et sensationnaliste adossée à d’importants scandales. En 1976, par exemple, ils font leur beurre de l’affaire Lockheed Aircraft Corporation. Yoshio Kodama est accusé d’avoir utilisé son entregent auprès de la classe politique, et notamment le Premier ministre Kakuei Tanaka, pour glaner des contrats publics au constructeur aéronautique américain, empochant sept millions de dollars au passage.

« C’est dommage qu’il ait été impliqué car Yoshio Kodama était un grand homme », juge un autre patron de la mafia, Inagawa-san. Critique à l’égard de la couverture médiatique des yakuzas, ce dernier rend grâce à un hebdomadaire qui le met volontiers en avant, Asahi Geinō. Son portrait publié par le magazine people fondé en 1946 est tout en louange. Le père du gang Kakusei-kai – qui deviendra plus tard Inagawa-kai – y apparaît sous son meilleur jour.

Ce même ton haut en couleur est repris par les yakuzas pour construire un discours sur eux-mêmes. S’ils se voient comme une famille à laquelle on n’accède qu’après de longs mois d’initiation, leur attitude est loin d’être intimiste. Il n’est pas rare de se faire remettre une carte de visite yakuza. En toute transparence, le Yamaguchi-gumi imprime son propre magazine, Yamaguchi-gumi Jiho, en 1965 ou 1971 selon les sources. « Il ressemblait à un périodique publié pour les employés d’une grande entreprise », décrivent David E. Kaplan et Alec Dubro, auteurs de Yakuza: Japans’s Criminal Underworld. Dans un numéro de 1973, un article de deux pages avec des photos traite d’une réunion de la « Ligue nationale d’interdiction des drogues et de purification de la terre natale », un groupe de l’ouest du pays affilié aux Yamaguchi-gumi.

En parcourant les pages de la revue, on trouve des conseils juridiques, de la poésie écrite par des membres du gang mais aussi des annonces pour des rites d’initiation, des avis d’emprisonnements, de libérations et d’enterrements. Souvent appelé le « parrain des parrains », Kazuo Taoka édicte un code moral sur la page d’un autre numéro : « Je demande aux Yamaguchi-gumi de faire leur maximum pour éviter d’être haï par les gens. Essayez d’avoir une attitude douce et modérée, souriez et agissez avec sincérité. »

Des membres du clan Yamaguchi-gumi en 1988

Une partie de Monopoly

Dans les années 1980, d’autres fanzines sur le modèle d’Asahi Geinō voient le jour parmi lesquels paraît Jitsuwa Dokyumento. « C’était une très bonne lecture comprenant des poèmes de yakuzas, des lettres de prison, des détails sur les crimes qu’ils avaient commis », confie Jake Adelstein. « Les gens envoyaient des photos de leurs tatouages et il y avait même parfois de bonnes enquêtes. » Cet enthousiasme se traduit sur le plan économique par des investissements dans la sphère légale. Un homme d’affaires impliqué dans le scandale Lockheed, Keni Osano, « commence à acheter des propriétés comme s’il jouait au Monopoly », disent David E. Kaplan et Alec Dubro. La pègre spécule plus qu’à son tour.

« Les yakuzas investissent la bourse, l’immobilier, l’industrie, les golfs et d’autres secteurs », observe Alexandre Sargos. « Ils profitent de taux monétaires bas pour emprunter énormément d’argent et ne jamais le rembourser. » Ce n’est pas assez de l’archipel, les groupes nippons font main basse sur des actifs américains. Échaudés par l’explosion de la bulle spéculative en 1990 et pressés par Washington, les autorités promulguent une loi antigang en 1992. Elle force les organisations à opérer de manière plus clandestine. En 2011, l’administration Obama se met à placer les organisations mafieuses japonaises sur liste noire.

À Tokyo, la même année, une loi sur le crime organisé interdit et sanctionne toute activité en lien avec les organisations mafieuses. Deux ans plus tard, l‘Agence des services financiers (FSA) – le gendarme financier du Japon – impose un contrôle sur les trois principales banques du pays après un scandale de prêts accordés par l’une d’entre elles, Mizuho, à des membres des yakuzas.

Selon les chiffres de la la police, le nombre de membres des yakuzas tombe à 86 000 en 2009 puis sous les 40 000 en 2017. La chute, avance Jake Adelstein, « est probablement moins importante qu’annoncée. Les bénéfices à être yakuza sont moindres donc des gens agissent en dehors du cadre d’antan. Ils font leurs affaires autant que possible en coulisse. » Peu disposé à voir sa réputation affichée en public, le fondateur du Goto-gumi, un clan affilié au Yamaguchi-gumi, avait envoyé des menaces de mort à Adelstein après la publication d’un de ses articles sur lui dans les colonnes du Washington Post en 2008.

Alors qu’ils étaient jadis préférés par certains citoyens aux compagnies d’assurance pour régler des litiges, les yakuzas tendent à se murer dans une activité criminelle moins visible mais aussi potentiellement moins contrôlable. Le lancement d’un numéro spécial de Jitsuwa Dokyumento, en juilletalors qu’une cessation d’activité avait été annoncée, témoigne de l’incertitude qui plane autour des activités reliées à la pègre. Mais tant qu’il y aura des magazines, la police aura de quoi s’occuper.


Couverture : Des numéros de Jitsuwa Dokyumento. (DR/Ulyces)


 

AILLEURS DANS LE MONDE