Dans Cartel Crew, Michael Corleone Blanco, fils de la tristement célèbre Griselda Blanco, rassemble des gens qui, comme lui, ont grandi dans des familles de narcos.

par Servan Le Janne | 0 min | 10 janvier 2019

Les enfants du cartel

Au 869 de la Quatrième rue, à Miami, un 4×4 pour enfant est négli­­gem­­ment garé à côté d’un modèle adulte, dans la cour d’une maison aux murs roses. En face, une enseigne en espa­­gnol annonce l’Église adven­­tiste du septième jour, élégante bâtisse colo­­niale aux festons blancs sur fond jaune. Des palmiers caressent ses fenêtres. Nous sommes à Little Havana, repaire d’im­­mi­­grés cubains pris d’as­­saut par les gangs dans les années 1980, où rampe désor­­mais la spécu­­la­­tion immo­­bi­­lière. « Aujourd’­­hui, les jeunes de la Dixième avenue et de la Quatrième rue peuvent jouer devant leur jardin », se féli­­ci­­tait la procu­­reure de Floride, Ariana Fajardo Orhsan, lors d’une confé­­rence de presse, début décembre 2018.

Michael Corleone Blanco
Crédits : MCB/Face­­book

Ces cinq dernières années, le quar­­tier était « terro­­risé » par un clan de vendeurs de drogues qui distri­­buaient la cocaïne et les balles sans discer­­ne­­ment. L’ar­­res­­ta­­tion de 24 de leurs membres donne à la justice l’oc­­ca­­sion de rassu­­rer les habi­­tants. Si Miami n’est plus une « zone de guerre » affec­­tée par 600 meurtres, comme c’était le cas en 1981, des poches de violence persistent. Pablo Esco­­bar et ses acolytes « ne sont plus là depuis long­­temps, mais les cartels si », observe Michael Corleone Blanco. « Et nous aussi : les enfants des cartels. » Quelques-uns d’entre eux sont réunis par ce fils d’une des plus célèbres marraines colom­­biennes, Griselda Blanco, dans une nouvelle émis­­sion de télé-réalité.

« Avant l’ar­­ri­­vée des cartels, Miami n’exis­­tait même pas », proclame la bande-annonce du premier épisode de Cartel Crew, diffusé lundi 7 janvier 2019 sur la chaîne VH1. Sur un fond de rap, de musique latine et de sirènes de police, appa­­raît alors une femme blonde en robe cintrée noire. « Mon nom est Marie Rami­­rez de Arel­­lano », salue-t-elle, un sac Louis Vuit­­ton à la main. « Je sais c’est long, mais c’est un nom cubain. » Elle a été élevée à Little Havana par un père trafiquant de drogues. Elle est main­­te­­nant en couple avec Michael Corleone Blanco, le présen­­ta­­teur de l’émis­­sion produite par Big Fish Enter­­tai­­ne­­ment. On y suit huit personnes issues de familles crimi­­nelles.

« Cette vie m’a toujours pour­­sui­­vie », constate Marie non sans une certaine fierté. « J’ai enterré 22 membres de ma famille, notam­­ment ma mère et mes deux frères », regrette de son côté Michael Corleone Blanco, 40 ans. En septembre 2012, alors qu’elle venait de sortir de prison, Griselda Blanco a été abat­­tue devant une bouche­­rie de Medellín, ville où ses enne­­mis finis­­saient souvent en morceaux. Elle était surnom­­mée la Veuve Noire, Godmo­­ther ou La Madrina. Un temps son succes­­seur, Michael Corleone – c’est vrai­­ment son nom, sa mère était une grande fan du Parrain – entre­­tient aujourd’­­hui la posté­­rité de sa mère à travers une kyrielle d’ac­­ti­­vi­­tés légales. Il a lancé une ligne de vête­­ments bapti­­sée Pure Blanco, dont le slogan est « badass comme Griselda ».

« Je veux distri­­buer des fringues qui défoncent comme ma mère distri­­buait de la drogue qui défonçait le monde entier », se targue-t-il. « N’est-ce pas une façon de vivre le rêve améri­­cain ? » Rien ne paraît d’ailleurs manquer pour cela, puisque Holly­­wood s’in­­té­­resse à lui. En tombant sur les deux volets du docu­­men­­taire Cocaine Cowboys, sortis en 2006 et 2008, l’ac­­teur Mark Wahl­­berg a imaginé un long-métrage dans lequel Jenni­­fer Lopez endos­­se­­rait le rôle de Griselda. C’est fina­­le­­ment Cathe­­rine Zeta-Jones qui l’in­­carne dans le télé­­film Cocaine Godmo­­ther: The Griselda Blanco Story, diffusé à partir du 20 janvier 2018 aux États-Unis.

Pour en faire la promo­­tion, Michael Corleone explique qu’ « avant Pablo, il y avait Griselda ». Auteur d’un livre sur l’his­­toire de la famille Blanco, pour lequel il cherche un éditeur, l’homme d’af­­faires dirige aussi le label de rap Xtorxion. En novembre dernier, il a d’ailleurs salué la sortie du morceau de Maes et Booba « Madrina », dont sa mère inspire les paroles. « Beau­­coup de rappeurs ont des liens avec le milieu de la drogue, soit qu’ils s’en inspirent ou qu’ils vivent dedans », croit-il savoir. « La vie de Griselda Blanco, une femme sortie de nulle part capable d’ai­­der et four­­nir tant de monde, symbo­­lise le triomphe de la géné­­ra­­tion du milieu des années 1980 et du début des années 1990. »

Crédits : Miami Police Depart­­ment

Godmo­­ther

Griselda Blanco aurait pu avoir une vie sans histoire à Cartha­­gène des Indes, sur la côte cari­­béenne de la Colom­­bie, où elle est née le 15 février 1943. Seule­­ment, sa mère Ana Lucía Restrepo, enceinte de l’homme chez qui elle faisait des ménages, a dû fuir pour Medellín. À 11 ans, la jeune fille commence à y vivre de menus vols. Plus grave, avec un groupe d’amis, elle enlève un garçon de 10 ans afin d’ob­­te­­nir une rançon. Faute de paie­­ment, le groupe décide de le mettre à mort. Griselda est dési­­gnée, qui loge une balle dans le front de sa première victime. Quatre ans plus tard, après une dispute, elle quitte le domi­­cile et tombe dans les bras de Carlos Trujillo (aussi surnommé Dario Pesta­­nas), mariée avant la majo­­rité. De cette union naît un premier fils, Dixon, en 1960. Uber et Osvaldo suivent.

En plus de faux passe­­ports, le couple vend du canna­­bis jusqu’à la mort de Pesta­­nas, d’une hépa­­tite, en 1970. Cette année-là, sa veuve se rend en Boli­­vie pour ache­­ter 500 dollars de cocaïne. Sur quoi, elle épouse Alberto Bravo, dont les entrées au Pérou enri­­chissent ce petit commerce. Au point qu’il pros­­père à New York, où se rendent régu­­liè­­re­­ment les deux négo­­ciants. De retour des États-Unis, Griselda suspecte son mari de complo­­ter contre elle avec Pablo Esco­­bar. En moquant son surnom de Godmo­­ther, sur le parking d’une boîte de nuit de Bogotá, Bravo provoque une fusillade dont il ne se relè­­vera jamais.

Si son acti­­vité reste impu­­nie en Colom­­bie, elle élève de sérieux soupçons aux États-Unis. En 1973, la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA) lance l’opé­­ra­­tion Banshee afin de déman­­te­­ler les réseaux colom­­biens de New York. Un acte d’ac­­cu­­sa­­tion est même rédigé le 30 avril 1975 contre Griselda Blanco et 37 autres personnes pour trafic de cocaïne. En moins d’un an, 12 d’entre eux sont traduits en justice mais la Veuve Noire demeure hors de portée, quoique l’agent Charles Cecil soit parvenu à connaître son adresse colom­­bienne. Sauf qu’il n’existe aucun accord d’ex­­tra­­di­­tion entre les deux pays – du moins pas avant 1982. En sorte que la fugi­­tive peut tranquille­­ment se rema­­rier avec Dario Sepul­­veda en 1978. Michael Corleone Blanco naît le 17 février. Il a le visage ovale, la fossette au menton et les yeux café de sa mère.

Michael Corleone et Griselda
Crédits : MCB/Face­­book

D’après la DEA, Griselda règne sur une entre­­prise de 600 personnes qui exportent quelque 1 500 kilos de poudre par mois vers les États-Unis. Elle a même déve­­loppé une ligne de sous-vête­­ments dotés de poches secrètes afin de cacher des stupé­­fiants. À Miami et New York elle aurait ordonné 40 assas­­si­­nats, un nombre faible comparé aux 250 victimes qu’on lui prête des deux côtés des Caraïbes. Son fils, même s’il n’en a pas plei­­ne­­ment conscience, est bien placé pour obser­­ver cette acti­­vité. « À 5 ans, j’ai compris que ma mère était spéciale, que c’était elle la patronne, pas mon père », explique Michael. Dans ses confes­­sions, Jorge Ayala, ancien nettoyeur à la solde de Griselda Blanco, raconte l’avoir vu auprès de la Madrina alors qu’il venait discu­­ter d’un contrat de 50 000 dollars pour suppri­­mer une cible. Mais cela ne durera pas.

Ayant eu vent d’une rela­­tion entre Dario Sepul­­veda et une strip­­tea­­seuse de Fort Lauder­­dale, Griselda Blanco le confronte avec les faits. Le père décide alors d’em­­me­­ner Michael avec lui en Colom­­bie, où il pense rece­­voir la protec­­tion de Pablo Esco­­bar et des frères Ochoa. Las, arrêté par de faux poli­­ciers, il est criblé de balles devant son fils. « Le petit Michael hurlait et a couru vers son père mais avant qu’il arrive, Dario était mort », raconte un ancien inter­­­mé­­diaire, Max Maer­­mel­­stein. À présent, l’en­­fant suit sa mère dans ses dépla­­ce­­ments constants pour échap­­per aux amis de feu son mari.

Errance

La Veuve Noire finit par tomber dans les filets de la DEA. Le 30 mai 1984, elle rejoint un indic de l’agence, sous les yeux du sergent Robert Palombo, à Newport Beach, dans le sud de Los Angeles. Déci­­sion est toute­­fois prise de repor­­ter son arres­­ta­­tion afin de ne pas mettre en danger la vie de l’ap­­pât. Le scéna­­rio se repro­­duit en septembre : patience. Avec l’aide d’un ancien ami de la famille sous les verrous, Gerry Gomez, les Améri­­cains savent doré­­na­­vant qu’elle habite à Irvine, non loin de Newport Beach. Dans le jardin, son fils s’amuse dans la Porsche minia­­ture qu’il a reçue pour son sixième anni­­ver­­saire. Ce 17 février 1985, il assiste à l’ar­­res­­ta­­tion de sa mère.

Pendant ses cinq premières années de déten­­tion, Michael vit avec sa grand-mère mater­­nelle, profi­­tant des maisons et de l’argent que les auto­­ri­­tés améri­­caines n’ont pu saisir en Colom­­bie. Il lui rend visite dès que possible. À partir de ses 12 ans, l’ado­­les­cent est ballotté entre diffé­­rents foyers d’adop­­tion. « Je rencon­­trais quelqu’un que ma mère connais­­sait et je disais : “Je vais vivre dans ta maison, je vais payer le loyer et tu seras mon tuteur légal.” Une fois, j’ai eu un ministre comme tuteur, qui m’a ouvert à Dieu. » Malgré cette rencontre, le jeune homme passe par des phases de dépres­­sion d’après Cris­­tian, un ami de la famille. « Toute sa famille était en prison, il ne savait pas quoi faire de sa vie, et il n’était certai­­ne­­ment pas prêt à travailler de 9 h à 17 h. Je lui ai conseillé d’écrire ses mémoires car quelqu’un voudrait ache­­ter l’his­­toire un jour. »

Parfois, Michael Corleone Blanco dort chez Charles Cosby, un homme qui a noué une curieuse rela­­tion amou­­reuse avec la Madrina. Après lui avoir envoyé une lettre élogieuse, en 1991, cet ambi­­tieux vendeur de crack d’Oak­­land lui a rendu visite. Il prétend avoir profité de ses réseaux pour écou­­ler de la cocaïne, glanant ainsi plusieurs millions de dollars. Le fils Blanco, surnommé Nariz, lui aurait aussi donné un fusil mitrailleur MAC-10 alors qu’il n’avait que 15 ans, en 1993. « En lui rendant visite, Michael m’a dit que Griselda voulait nous donner de la coke pour que nous la vendions ensemble », a témoi­­gné Cosby à la justice. « J’ai demandé à Michael ce qu’il en pensait et il m’a répondu qu’il était prêt. »

Michael Corleone, Griselda et Charles Cosby
Crédits : Charles Cosby

L’amant prétend aussi que dans un acte déses­­péré, avant son juge­­ment, la Veuve Noire a tenté de monter une opéra­­tion pour faire enle­­ver John Fitz­­ge­­rald Kennedy Jr., fils du défunt président. Pour l’ami de la famille, Cris­­tian, ce n’est que pure fiction. Toujours est-il que la Colom­­bienne s’en sort bien. Alors qu’elle encou­­rait la peine de mort, elle s’en sort avec une peine de dix ans de réclu­­sion à la faveur d’un vice de procé­­dure : au cours du procès, deux secré­­taires du procu­­reur ont eu des conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques érotiques avec le témoin Jorge Ayala. À sa libé­­ra­­tion, en 2004, ses trois fils les plus âgés ont été tués. Il ne lui reste que Michael Corleone.

Sur la base des confes­­sions d’Ayala, le réali­­sa­­teur Billy Corben raconte le destin sanglant de la famille Blanco dans un docu­­men­­taire sorti en 2006, Cocaine Cowboys. Couplée avec celles de deux autres trafiquants, cette histoire comporte de telles rami­­fi­­ca­­tions qu’elle donne lieu, seule, à un second volet en 2008, Cowboys II: Hust­­lin’ With the Godmo­­ther. Cosby, qui parti­­cipe à cet opus, invite Michael à l’avant-première. « Il était comme un éléphant dans un maga­­sin de porce­­laine », se souvient Cris­­tian. « Inutile de dire qu’il a détesté le film. Il n’a pas aimé que le corps ensan­­glanté d’un de ses frères appa­­raisse à l’écran et qu’un autre soit décrit en train de tortu­­rer quelqu’un. C’était trop pour lui. »

Pour donner sa version de l’his­­toire, le dernier fils Blanco vend les droits à la société de produc­­tion cali­­for­­nienne First Born Films en mai 2011. L’encre est à peine sèche qu’il est arrêté dans une boutique de donuts de Miami. D’après la DEA, il s’était engagé à ache­­ter cinq kilos de cocaïne à un agent infil­­tré pour le compte du label de rap Kill All Rats. Les membres de ce dernier nient leur impli­­ca­­tion. « Pourquoi les flics n’ont pas attendu de savoir où iraient ces kilos ? » inter­­­roge, dubi­­ta­­tif, l’an­­cien pilote des narco­­tra­­fiquants colom­­biens, Mickey Munday.

Michael Corleone Blanco face caméra dans Cartel Crew
Crédits : VH1

Michael est sous les verrous quand, le lundi 3 septembre 2012, à 15 heures, un jeune motard entre dans une bouche­­rie du sud de Medellín sans reti­­rer son casque et fiche deux balles dans la tête de Grisela. Elle avait 69 ans. Son corps repose dans le même cime­­tière que Pablo Esco­­bar. Depuis, son fils dit avoir quitté les milieux crimi­­nels. Placé en liberté condi­­tion­­nelle pour 7 ans, il ne cesse de lancer des projets légaux qui polissent sa légende, à commen­­cer par la marque Pure Blanco, dont il commence à parler en 2015 et le label de rap Xtorxion. Sur Face­­book, il pose avec un t-shirt barré de l’ins­­crip­­tion « RIP Griselda Blanco ». « Je glori­­fie ma mère car c’était ma mère, elle m’a nourri », se justi­­fie-t-il. « Elle n’était pas une sainte mais c’était ma mère et elle le sera toujours. »


Couver­­ture : Michael Corleone Blanco. (VH1)


 

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