Dans la première moitié du XXe siècle, la Guadeloupéenne Stephanie St. Clair est devenue une des criminelles les plus craintes de New York.

par Servan Le Janne | 20 août 2019

Cette story est spon­­so­­ri­­sée par le film Les Baronnes.

De part et d’autre d’un bureau couvert de clas­­seurs, deux mondes se méprisent. « La plupart des employés n’aiment pas les mères, c’est un marché compé­­ti­­tif », lance un recru­­teur à Kathy, manteau et regard bleu acier. Autour d’elle, un homme en cravate tape sur une machine à écrire pendant qu’un second candi­­dat présente son parcours. Il porte un pull à rayures brunes et un panta­­lon en velours évasé sur des Converse. Au mur, un calen­­drier de 1978 prend la lumière blafarde de lampes halo­­gènes. Kathy empoigne alors son sac à main et se lève. « Vous ne savez pas qui je suis », enrage-t-elle.

Crédits : Warner Bros

En voyant cette scène, les spec­­ta­­teurs des Baronnes, le nouveau film d’An­­drea Berloff en salles le 21 août 2019, pour­­ront se réjouir. Car ce désa­­veu va conduire Kathy à reprendre les rênes de la petite entre­­prise fami­­liale. Avec deux autres épouses de mafieux irlan­­dais empri­­son­­nés, elle s’ap­­prête à deve­­nir un des person­­nages les plus craints des milieux crimi­­nels new-yorkais, au point de ne plus vouloir lâcher la bride. Imagi­­née par Ollie Masters et Ming Doyle, cette histoire est issue du comic The Kitchen, édité en 2014 par DC Vertigo.

Mais comme souvent, la fiction est moins éloi­­gnée de la réalité qu’on l’ima­­gine. Kathy et ses cama­­rades de gâchette ont une loin­­taine devan­­cière qui a véri­­ta­­ble­­ment vécu du crime et même régné à New York. Comme le trio, elle est parvenu à se hisser tout en haut d’un milieu parti­­cu­­liè­­re­­ment miso­­gyne. Née il y a plus d’un siècle en Guade­­loupe, Stépha­­nie St. Clair a quitté le sol français à 13 ans pour rallier l’Amé­­rique du Nord. Alors qu’être une femme noire était tout sauf un avan­­tage, elle a tenu tête aux grandes figures de la pègre, se forgeant ainsi une répu­­ta­­tion ines­­pé­­rée.

Une femme déchaî­­née

Ce 17 mai 1963, à New York, une silhouette mince aux cheveux poivre et sel pénètre dans l’of­­fice de l’im­­mi­­gra­­tion. Un demi-siècle après être entrée aux États-Unis, Stépha­­nie St. Clair décline son iden­­tité en vertu de l’Alien Regis­­tra­­tion Act de 1940. Elle confie avoir vu le jour à Marseille en 1896, avant de partir pour Montréal en 1910 pour traver­­ser la fron­­tière l’an­­née suivante. Tout est faux. Si, selon l’au­­trice Shir­­ley Pamela Stewart, « St. Clair était une des premières à utili­­ser le pouvoir de la presse pour commu­­niquer avec sa commu­­nauté à travers l’in­­fluent jour­­nal local New York Amster­­dam News », elle n’hé­­si­­tait pas en revanche à brouiller régu­­liè­­re­­ment les pistes.

En 2014, Stewart a publié le livre The World of Stépha­­nie St. Clair: An Entre­­pre­­neur, Race Woman and Outlaw in Early Twen­­tieth Century Harlem. Elle y révèle enfin la véri­­table biogra­­phie de la mafieuse. Jusqu’ici, les diffé­­rentes sources à son sujet allaient de contra­­dic­­tion en contra­­dic­­tion. Dans leur Histoire sociale du crime orga­­nisé afro-améri­­cain, Rufus Schatz­­berg et Robert J. Kelly situent sa nais­­sance dans la cité phocéenne, au cours des années 1880. À rebours des écri­­vaines Helen Lawren­­son et Kathe­­rine Butler Jones, qui citent la Marti­­nique, le jour­­na­­liste Henry Lee Moon rappelle que « Madame Queen » a selon lui toujours clamé venir de France conti­­nen­­tale.

En réalité, Stépha­­nie St. Clair est née en 1897 à Le Moule, sur l’île de Grande-Terre, en Guade­­loupe. Cet archi­­pel en forme de papillon passe sous drapeau français en 1635, quand la Compa­­gnie des îles d’Amé­­rique y établit une colo­­nie pour culti­­ver du tabac du café et de la canne à sucre. Moins d’une décen­­nie plus tard, les premiers esclaves y sont débarqués. Au bout de quelques années, les femmes prennent l’ha­­bi­­tude de quit­­ter les champs pour vendre leurs produits au marché un jour par semaine. Une partie du profit revient à leur maître, mais elles acquièrent ainsi un sens certain du commerce.

Stépha­­nie St. Clair

Leur rési­­lience force du reste l’ad­­mi­­ra­­tion. Aboli dans la foulée de la Révo­­lu­­tion française, l’es­­cla­­vage est réta­­bli par Napo­­léon Bona­­parte en 1802. À l’is­­sue de la guerre qui s’en­­suit, les Guade­­lou­­péens qui refusent obsti­­né­­ment d’être à nouveaux enchaî­­nés sont exécu­­tés par le colon. En voyant les femmes la corde au cou, l’écri­­vain Antoine Métral est stupé­­fait. « Le sexe faible est devenu le plus fort », écrit-il dans Histoire de l’ex­­pé­­di­­tion des Français à Saint-Domingue. « De jeunes femmes, sans expri­­mer une seule plainte, sont vaillam­­ment montées sur l’écha­­faud. Leur exemple a encou­­ragé ceux qui étaient hési­­tants à mourir pour la liberté. »

À la nais­­sance de Stépha­­nie St. Clair, l’es­­cla­­vage est inter­­­dit depuis près d’un demi-siècle. Mais les femmes « éman­­ci­­pées » ne peuvent prétendre au statut de citoyennes qu’à condi­­tion de se marier. La mort de son père, en 1908, repré­­sente donc une catas­­trophe : privée du patriarche, la famille ne compte plus aucun repré­­sen­­tant offi­­ciel. Troi­­sième enfant d’une fratrie de quatre, Stépha­­nie décide de partir en 1910, à seule­­ment 13 ans. Plutôt que la France, où une épidé­­mie de choléra vient de se décla­­rer, elle embarque pour le Canada. On y recherche des domes­­tiques fran­­co­­phones.

Afin de prendre place à bord du SS Guiana de la Quebec Steam­­ship Company, l’ado­­les­­cente ment. Selon ses docu­­ments de voyage, elle est née en 1887 à Marseille, un vieillis­­se­­ment de dix ans obtenu avec la compli­­cité des auto­­ri­­tés doua­­nières. Sans doute apprend-elle là à parve­­nir à ses fins en passant quelques billets sous le manteau. Arri­­vée le 30 juillet 1911 à New York, la migrante met le cap sur Montréal. Avec un Domi­­ni­­cain rencon­­tré entre ses heures de ménage, elle retourne sur ses pas cinq ans plus tard.

La Reine des chiffres

Dans les années 1910, à la faveur de l’ex­­ten­­sion de la ligne de métro, le quar­­tier de Harlem accueille une foule d’Afro-Améri­­cains en prove­­nance des rues conges­­tion­­nées de Tender­­loin et San Juan Hill. On en dénombre ainsi 73 000 en 1920. Ils sont suivis par près de 40 000 Cari­­béens d’ici à 1930. Ce cham­­bar­­de­­ment draine un vaste mouve­­ment cultu­­rel : la Harlem Renais­­sance traduit les aspi­­ra­­tions et les tiraille­­ments de descen­­dants d’es­­claves en art, en litté­­ra­­ture ou en mode.

Plei­­ne­­ment inté­­grée à l’at­­mo­­sphère bouillon­­nante du coin, Stépha­­nie St. Clair se lance dans le monde lucra­­tif des paris illé­­gaux. De la même manière que la ruée vers l’or a plus enri­­chi les vendeurs de pelles que les cher­­cheurs, cette acti­­vité remplit surtout les poches des prêteurs. Aussi devient-elle l’em­­ployée d’une de ces banques de rue avant de monter la sienne. En 1923, son affaire est lancée avec le coquet capi­­tal de 10 000 dollars. À en croire Helen Lawren­­son, elle recourt à une cinquan­­taine de cour­­tiers, une dizaine de contrô­­leurs et des hommes de main.

Engagé pour sa protec­­tion, Ells­­worth « Bumpy » John­­son devient peu à peu son garde du corps person­­nel. Cette figure répu­­tée de Harlem admire la person­­na­­lité et l’élé­­gance de « Quee­­nie », qu’il accom­­pagne avec plai­­sir à des concerts de jazz. Elle « n’avait pas peur de lancer ses précieux talons hauts et de défier n’im­­porte quel homme ou femme assez inso­­lant pour insul­­ter son éduca­­tion ou sa personne », appré­­cie-t-il.

Cela lui permet d’em­­po­­cher autour de 200 000 dollars par an, selon les chiffres de Rufus Schatz­­berg et Robert J. Kelly, et d’oc­­cu­­per une belle maison au 409 Edge­­combe. « Madame Stépha­­nie St. Clair traver­­sait le hall avec son manteau en cuir qui traî­­nait splen­­di­­de­­ment derrière elle », se souvient sa voisine, Kathe­­rine Butler Jones. « Elle avait une aura mystique et portait des robes exotiques avec un turban coloré autour de la tête. Quand je suis allée dans son appar­­te­­ment pour récu­­pé­­rer le loyer, elle m’a invité à voir sa collec­­tion de pépites d’or incrus­­tées dans une table en verre. »

Le 30 décembre 1929, la « Reine des chiffres»  est prise en flagrant délit de prêt illé­­gal sur le 141e Rue. Lors du procès, elle admet avoir trempé dans ce genre de combines par le passé, mais estime cette fois être victime d’un abus poli­­cier. Condam­­née à huit mois de travaux forcés sur Welfare Island, elle est enten­­due à sa sortie par les membres d’une commis­­sion sur la corrup­­tion du système judi­­ciaire. L’enquête met fina­­le­­ment au jour une conspi­­ra­­tion de juges, d’avo­­cats, de poli­­ciers et de parti­­cu­­liers pour extorquer de l’argent aux accu­­sés. St. Clair témoigne avoir versé de 100 à 500 dollars à un lieu­­te­­nant.

Dehors, une nouvelle menace se présente à la Guade­­lou­­péenne. Alors que le milieu des paris illé­­gaux était jusqu’ici mono­­po­­lisé par les mino­­ri­­tés, la fortune amas­­sée par certains appâte d’autres bandits, comme le fameux crimi­­nel d’ori­­gine alle­­mande Dutch Schultz. En l’ab­­sence de syndi­­cats ou d’or­­ga­­ni­­sa­­tions de prêteurs, la voie est libre, à ceci près que St. Clair s’in­­ter­­pose. « Je n’ai pas peur de Dutch Schultz, ni de n’im­­porte quel homme », proclame-t-elle. « Il ne me touchera jamais. » Pour avoir lutté contre lui, le jour­­na­­liste Ted Poston déplore avoir perdu « trois-quart d’un million de dollars » et avoir passé 820 jours en prison. « Je vais montrer à ces négros comment garder la main et contre-attaquer », plas­­tronne St. Clair.

Madame Queen

Avec ce type de décla­­ra­­tions tapa­­geuses, Stépha­­nie St. Clair s’at­­tire les foudres de Schultz. Sa tête est mise à prix. Pendant un temps, en 1935, la Reine des chiffres se cache « dans la cave d’un ami, couverte de char­­bon », ainsi qu’elle le confiera à la presse. Mais le 23 octobre 1935, c’est fina­­le­­ment son ennemi qui dispa­­raît, abattu devant le Palace Chophouse de Newark, dans le New Jersey. L’ordre a été donné par le parrain de New York Lucky Luciano, lui aussi versé dans les paris. St. Clair se range de son côté. À l’hô­­pi­­tal, mourant, le gang­s­ter reçoit un télé­­gramme. « On récolte ce que l’on sème », est-il écrit. Il est signé « Madame Queen ».

Trois ans plus tard, St. Clair tire cette fois sur son mari, Sufi Abdul Hamid, épousé en août 1936. Elle voulait « juste lui faire peur », expliquait-elle au New York Amster­­dam News. Suspecté de l’avoir trom­­pée, ce mili­­tant de la cause afro-améri­­caine s’en tire avec une grosse bles­­sure, tandis qu’elle prend dix ans de réclu­­sion. Depuis une cellule, la Française apprend sa mort un an plus tard, dans un acci­dent d’avion. Tout le monde y perd : avec sa mise sous écrou, Harlem est orphe­­lin d’une de ses figures tuté­­laires, qui ne ratait aucune occa­­sion de défendre les droits des mino­­ri­­tés.

Le jour­­na­­liste Ted Poston (à gauche)
Crédits : Alfred T. Palmer

En 1960, Stépha­­nie St. Clair repa­­raît dans une série d’ar­­ticle sur l’his­­toire des paris illé­­gaux à Harlem. Désor­­mais sexa­­gé­­naire, elle conti­­nue de porter beau et de « mener une vie fastueuse », d’après le jour­­na­­liste Ted Poston. Femme d’af­­faire pros­­père, Madame Queen habite dans un appar­­te­­ment de quatre étages de Sugar Hill, le quar­­tier du 409 Edge­­combe. Chaque fois qu’elle le peut, la vieille femme pousse ses voisins à aller voter et se bat pour qu’ils obtiennent des papiers. Le 17 mai 1963, certains d’entre eux voient une silhouette mince aux cheveux poivre et sel péné­­trer dans l’of­­fice de l’im­­mi­­gra­­tion.

Ells­­worth « Bumpy » John­­son est toujours là pour la proté­­ger jusqu’au 7 juillet 1968. ce soir-là, le garde du corps succombe à une crise cardiaque alors qu’il dînait au Wells, un restau­­rant de New York. Stépha­­nie St. Clair s’éteint en décembre 1969 à Central Islip, sur Long Island, dans des circons­­tances incon­­nues. Elle allait avoir 73 ans.


Couver­­ture : Bett­­mann


 

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