Un ex-partenaire d'affaires d'Elon Musk aux positions très controversées fournit aujourd'hui des technologies à la DGSE.

par Servan Le Janne | 26 mars 2018

Depuis les hauteurs de la tour Newport, à Jersey City, Peter Cavic­­chia surplombe l’Hud­­son. Sur l’autre rive, Manhat­­tan lui offre en miroir une forêt de colosses de verre et d’acier pareils à son perchoir. La vue est superbe. Mais il s’in­­té­­resse surtout à ce qui se passe huit étages plus bas, dans les bureaux de la banque J.P. Morgan Chase & Co. À partir de 2009, cet ancien agent des services secret a surveillé ses employés à la demande de leur direc­­tion, récol­­tant e-mails, histo­­rique de navi­­ga­­tion et conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques. Offi­­ciel­­le­­ment, l’objec­­tif était d’em­­pê­­cher les intru­­sions malveillantes. Mais l’al­­go­­rithme qui combi­­nait tous ces rensei­­gne­­ments permet­­tait par exemple de savoir si quelqu’un arri­­vait en retard : c’était un signe de dysfonc­­tion­­ne­­ment parmi d’autres.

Peter Cavic­­chia faisait partie d’une équipe de 120 ingé­­nieurs déployés par la firme d’ana­­lyse de données Palan­­tir. Dans la tour Newport, l’in­­for­­ma­­tion ne faisait cepen­­dant pas que monter. Très vite, les employés ont su qu’ils étaient épiés. Certains ont sciem­­ment commencé à s’échan­­ger des affa­­bu­­la­­tions pour voir si Cavic­­chia allait en parler lors des réunions. Et bien il le faisait. Quand, en 2013, les respon­­sables ont appris qu’ils étaient eux-mêmes dans les radars, le contrat a pris fin. Mais pas les acti­­vi­­tés de Palan­­tir. En mars 2018, un ancien ingé­­nieur de Cambridge Analy­­tica a affirmé devant le parle­­ment britan­­nique que la société avait aidé l’agence de conseil à mettre en ordre les données person­­nelles de 87 millions d’uti­­li­­sa­­teurs Face­­book siphon­­nées. Cela aurait permis de dres­­ser les profils psycho­­lo­­giques d’élec­­teurs poten­­tiels de Donald Trump. Palan­­tir nie. Mais là n’est pas la seule affaire où son nom appa­­raît, tant s’en faut.


Le globe

Au 25e étage de la Trump Tower, à New York, une grande table ovale en marbre fait luire les sourires forcés d’une douzaine de visages connus. Ce mercredi 14 décembre 2016, les prin­­ci­­paux repré­­sen­­tants de la Sili­­con Valley sont venus se présen­­ter au nouveau président améri­­cain. « C’est un extra­­or­­di­­naire groupe de personnes », se féli­­cite le milliar­­daire, élu un mois plus tôt. « Nous avons reçu des centaines d’ap­­pels pour venir à cette réunion. » Donald Trump n’est pas dupe. « Main­­te­­nant, tout le monde doit m’ai­­mer au moins un petit peu », ajoute-t-il, conscient que certains auraient préféré se retrou­­ver face à Hillary Clin­­ton.

Suivie par une foule de jour­­na­­listes, « la réunion rassemble Jeff Bezos d’Ama­­zon, Elon Musk de Tesla, Timo­­thy D. Cook d’Apple, Sheryl Sand­­berg de Face­­book, Larry Page et Eric Schmidt d’Al­­pha­­bet – la société mère de Google –, et Satya Nadella de Micro­­soft, entre autres », écrit le New York Times. Pour présen­­ter ce cénacle, la chaîne ABC News incruste plus simple­­ment les logos des diffé­­rentes entre­­prises repré­­sen­­tées sur une photo. Celui de PayPal appa­­raît au-dessus de l’homme en costume gris assis juste à côté de Donald Trump. Peter Thiel n’a pour­­tant plus de lien avec le site de paie­­ment en ligne depuis qu’il a été vendu à eBay en 2002. Il ne compte même pas parmi ses prin­­ci­­paux action­­naires.

Peter Thiel
Crédits : Fortune Live Media

Si cet homme de 50 ans occupe une place de choix, tout près du Président, c’est que, fait plutôt rare dans la Sili­­con Valley, il a apporté une aide de 1,25 million de dollars à la campagne du candi­­dat Répu­­bli­­cain. Lorsque l’in­­for­­ma­­tion a été rendue publique, en octobre 2016, de nombreux oppo­­sants cali­­for­­niens au milliar­­daire ont menacé de boycot­­ter PayPal, sans savoir que son cofon­­da­­teur n’y avait plus d’in­­té­­rêt. Il conti­­nue certes de peser dans le milieu de la tech, et d’y amas­­ser de l’argent, mais pour une acti­­vité autre­­ment plus obscure.

Avec un ami de Stan­­ford, Alex Karp, l’en­­tre­­pre­­neur améri­­cain né en Alle­­magne a cofondé Palan­­tir Tech­­no­­lo­­gies en 2004. La société fascine : en plus de faire réfé­­rence au dange­­reux orbe magique qui permet de voir tout et partout dans Le Seigneur des anneaux, son nom est asso­­cié à celui de la CIA. Par l’in­­ter­­mé­­diaire du fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment In-Q-Tel, l’agence de rensei­­gne­­ment a mis au pot. Elle recourt aujourd’­­hui aux services de Palan­­tir pour analy­­ser de grandes masses de données, tâche dont la société s’ac­quitte tant dans le domaine du contre-terro­­risme (projet Gotham) que dans la finance (projet Metro­­po­­lis). Mais de larges pans de son acti­­vité demeurent obscures.

L’en­­tre­­prise passe au tamis de vastes bases de données et « excelle pour décou­­vrir les connexions entre des inci­­dents a priori sans rela­­tion et les personnes impliquées », explique l’in­­for­­ma­­ti­­cien améri­­cain Newton Lee, auteur du livre Coun­­ter­­ter­­ro­­risme and Cyber­­se­­cu­­rity: Total Infor­­ma­­tion Aware­­ness. Elle présente ensuite les résul­­tats sous forme de graphiques colo­­rés en forme de toiles d’arai­­gnées qui sont faciles à inter­­­pré­­ter.

Alexan­­der Karp
Crédits : Dadoo­­dad

Depuis Palo Alto, en Cali­­for­­nie, Peter Thiel et Alex Karp ont déve­­loppé un réseau tenta­­cu­­laire de clients. La polices de Los Angeles fait appel à leurs tech­­no­­lo­­gies d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle afin de mieux cerner les « menaces », voire d’an­­ti­­ci­­per les crimes ou les délits. Au moins 12 agences liées au gouver­­ne­­ment améri­­cain s’en servent aussi. Fin 2016, on appre­­nait qu’en France, la Direc­­tion géné­­rale du rensei­­gne­­ment inté­­rieur (DGSI) était en affaire elle aussi avec le groupe. Récem­­ment, alors que le coût élevé de ses produits et leurs abus ont commencé à être dénon­­cés, entraî­­nant la fin de sa rela­­tion avec la police de la Nouvelle-Orléans, Palan­­tir a signé un immense contrat avec l’ar­­mée améri­­caine sur lequel il lorgnait depuis des années.

En parte­­na­­riat avec l’in­­dus­­triel de la Défense Raytheon, le groupe de Peter Thiel a été chargé, a-t-on appris le 9 mars 2018, de rempla­­cer un logi­­ciel d’aide au combat baptisé Distri­­bu­­ted Common Ground System (DCSG). 876 millions de dollars sont à la clé. Palan­­tir construit par ailleurs une plate­­forme, Inves­­ti­­ga­­tive Case Mana­­ge­­ment, qui permet aux agents des douanes améri­­caines d’avoir accès aux données collec­­tées par les diffé­­rentes agences de rensei­­gne­­ment améri­­caines, notam­­ment pour traquer les migrants illé­­gaux. À force de signer des contrats, Palan­­tir a rassem­­blé une quan­­tité orwel­­lienne d’in­­for­­ma­­tions. Et le soutien de Peter Thiel à Donald Trump va semble-t-il accroître sa puis­­sance.

Celui par qui le scan­­dale arrive

René Girard a écrit dans les décombres. Ce 10 novembre 2001, un mois après les atten­­tats du World Trade Center, le philo­­sophe français publie trois essais sous un même titre, Celui par qui le scan­­dale arrive. Et « celui par qui le scan­­dale arrive » sera bien­­tôt son ancien élève de Stan­­ford, Peter Thiel. Mais pour l’heure, les deux hommes sont saisis d’ef­­froi. « La violence semble aujourd’­­hui prise dans un proces­­sus d’es­­ca­­lade qui rappelle la propa­­ga­­tion du feu, ou celle d’une épidé­­mie », est-il écrit sur la quatrième de couver­­ture du livre. De son côté, Peter Thiel se rend compte que « l’ap­­proche que PayPal a utili­­sée pour combattre la fraude pour­­rait être utili­­sée pour combattre le terro­­risme ».

Arrivé aux États-Unis quand il était enfant, le natif de Franc­­fort a grandi en dévo­­rant des ouvrages de sciences-fiction et de fantasy, notam­­ment ceux de J.R.R. Tolkien. Il devient vite obsédé par la saga du Seigneur des anneaux. Doué en maths, cham­­pion d’échecs, ce fils d’un ingé­­nieur en chimie s’adonne à des lectures plus philo­­so­­phiques lorsqu’il entre à Stan­­ford. Il y trouve un mentor en la personne de René Girard, grand théo­­ri­­cien de la logique du bouc-émis­­saire. « La substance même des rapports humains, quels qu’ils soient, est faite de mimé­­tisme », professe-t-il dans Celui par qui le scan­­dale arrive. L’idée que les compor­­te­­ments sont avant-tout grégaires traverse son œuvre.

Thiel, d’ailleurs, imite ses asso­­ciés en 2002 en accep­­tant de vendre ses parts de PayPal à eBay. Mais il a un plan. L’an­­née suivante, Palan­­tir est créé avec 10 millions de dollars. La nouvelle start-up trans­­pose au domaine de la sécu­­rité le système de traçage des commu­­ni­­ca­­tions qui a permis à PayPal de se prému­­nir contre les tenta­­tives de fraudes. Son équipe cherche des suspects derrière des piles de données un peu comme, aupa­­ra­­vant, elle analy­­sait une tran­­sac­­tion afin de savoir si une mauvaise adresse IP en était à l’ori­­gine. En spécia­­liste des inves­­tis­­se­­ments, le PDG diver­­si­­fie son porte-feuille : il place 500 000 euros dans Face­­book en 2004.

Autant lui et son asso­­cié, Alexan­­der Karp, connaissent bien les rouages de la finance, autant ils passent pour de parfaits débu­­tants dans le secteur de la sécu­­rité. « Nous étions très naïfs, nous pensions juste que notre idée était cool », admet Karp. « J’ai sous-estimé combien ce serait diffi­­cile. » Après avoir reçu deux millions de dollars de la part d’In-Q-Tel et convaincu quelques anciens élus de faire du lobbying (les ex-séna­­teurs John Breaux et Trent Lott), il obtient un rendez-vous avec une agence améri­­caine. « Bonjour, je suis Alex Karp », se présente-t-il en tendant la main, dans une salle sans fenêtre dont les portes s’ouvrent grâce à un code. « Je ne savais pas qu’il ne fallait pas donner son nom », se souvient-il en souriant.

L’in­­ter­­face du Projet Gotham
Crédits : Palan­­tir Tech­­no­­lo­­gies

Le proto­­type conçu par Palan­­tir peut suivre les acti­­vi­­tés et notam­­ment les trans­­ferts d’argent effec­­tués par des suspects de terro­­risme. Il a aussi l’avan­­tage d’agré­­ger et de mettre en rela­­tion une grande quan­­tité de données. Or, le traçage de ce genre de connexions est suscep­­tible de sauver des vies : sur les 19 terro­­ristes du 11 septembre 2001, cinq ont réservé leur billet d’avion avec le même numéro de télé­­phone que leur leader, Moham­­med Atta, et cinq ont donné la même adresse. Vu l’in­­fla­­tion d’in­­for­­ma­­tions sur Inter­­net, Palan­­tir présente un inté­­rêt évident pour les auto­­ri­­tés. Les premiers contrats permettent à Thiel et Karp d’en­­ga­­ger un expert en rensei­­gne­­ment, David Worn. Il est affecté dans un nouveau bureau à Washing­­ton en 2007.

La quadra­­ture du Penta­­gone

Une fois Worn à bord, la société a conti­­nué de gran­­dir et, partant, d’em­­bau­­cher. En 2008, un des candi­­dats pense tout de suite à un ami en décou­­vrant les postes propo­­sés. « Mon Dieu », s’égo­­sille-t-il au télé­­phone, « s’il y a une entre­­prise sur Terre qui voit un mathé­­ma­­ti­­cien chas­­seur de terro­­riste comme un bon combo, c’est celle-là. Tu dois te rensei­­gner sur Palan­­tir. » À l’autre bout du fil, Douglas Philip­­pone est inté­­ressé. De retour de missions en Irak et en Afgha­­nis­­tan, cet offi­­cier de l’ar­­mée est aussi titu­­laire d’un master de mathé­­ma­­tiques.

Comme Thiel et Karp à leur débuts, Philip­­pone est un peu trop convaincu que la qualité du service offert par Palan­­tir suffira à décro­­cher des contrats. « Je pensais qu’il allait suffire de montrer ça à quelques géné­­raux avec une expé­­rience de terrain et qu’ils allaient avoir la même réac­­tion que moi quand je l’ai vu la première fois. Ma mâchoire s’est décro­­chée et j’ai dit : “J’au­­rais telle­­ment aimé avoir ça à Ramadi.” » Sauf que les troupes améri­­cains ont depuis 2001 un programme censé rassem­­bler les infor­­ma­­tions collec­­tées ça et là sur une plate­­forme unique : le Distri­­bu­­ted Common Ground System (DCGS). Ce dernier s’at­­tire néan­­moins de nombreuses critiques.

Palan­­tir aurait été impliqué dans la capture d’Ous­­sama Ben Laden.

Mis en place par quatre grandes entre­­prises de la sécu­­rité – Raytheon, Northrop Grum­­man, Lock­­heed Martin et Gene­­ral Dyna­­mics –, le DCGS est accusé par un rapport du Congrès rendu en 2012 d’une « mauvaise fiabi­­lité » et de faire l’objet de « plusieurs défaillances qui entraînent un redé­­mar­­rage toutes les cinq heures ». En 2008, excédé par ses dysfonc­­tion­­ne­­ments, un contrac­­tuel de l’ar­­mée chargé de récol­­ter des données a créé son propre serveur afin de stocker de l’in­­for­­ma­­tion. C’est ce qui a permis à Chel­­sea Manning de trans­­mettre des docu­­ments clas­­si­­fiés à WikiLeaks.

En dépit de nombreux efforts et du recru­­te­­ment de lobbyistes, Philip­­pone ne parvient cepen­­dant pas à impo­­ser le système Palan­­tir. Subver­­tir la grosse machine du Penta­­gon et délo­­ger les four­­nis­­seurs habi­­tuels ne sont pas choses aisées. Sur le conseil de quelques spécia­­listes, l’en­­tre­­prise de Palo Alto envoie des hommes sur le terrain afin de glaner de menus contrats avec des unités pour qu’elle fassent la publi­­cité de Palan­­tir. Il faut instil­­ler l’idée, pied à pied, que son fonc­­tion­­ne­­ment est bien meilleur que celui du DCGS. Début 2010, une demi-douzaine d’uni­­tés le constatent en Irak et en Afgha­­nis­­tan, contour­­nant les procé­­dures d’ap­­pels d’offres du Penta­­gone.

Michael Flynn
Crédits : Defense.gov

Par chance, ils ne sont pas les seuls. Dans un article inti­­tulé « Répa­­rer le rensei­­gne­­ment », le Center for a New Ameri­­can Secu­­rity, un think tank basé à Washing­­ton, dénonce « l’in­­ca­­pa­­cité de l’ap­­pa­­reillage du rensei­­gne­­ment à répondre aux ques­­tions fonda­­men­­tales sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment où opèrent les forces améri­­caines et leurs alliés ». Il manque, pointe le papier, « des centres capables d’ab­­sor­­ber l’in­­for­­ma­­tion avec la rigueur des histo­­riens, de l’or­­ga­­ni­­ser avec les compé­­tences de biblio­­thé­­caires et de la parta­­ger avec le zèle des jour­­na­­listes. » L’un des auteurs est le respon­­sable du rensei­­gne­­ment en Afgha­­nis­­tan, le lieu­­te­­nant Michael Flynn. « Je savais que nous devions présen­­ter Palan­­tir à cet homme », se souvient Philip­­pone.

Dès le 2 juillet, celui-ci envoie un message au Penta­­gone récla­­mant l’achat des outils de Palan­­tir. Le nombre de leurs adeptes ne cessent d’ailleurs de croître dans l’état-major. Respon­­sable du comman­­de­­ment central, James Mattis se range à l’avis d’un de ses colo­­nels, selon lequel « certains marines sont encore vivants grâce aux capa­­cité du système [Palan­­tir] ». En avril 2012, un rapport de l’Army Test and Evalua­­tion Command (Atec) souli­­gnant que « 96 % du person­­nel l’uti­­li­­sant est satis­­fait » aurait même été enterré. Au contraire, en décembre 2014, le centre d’achat de l’ar­­mée constate qu’a­­près 80 heures d’en­­traî­­ne­­ment pour le maîtri­­ser, le DCGS « n’est pas toujours opéra­­tion­­nel ».

La note

En 2009, le succès de Peter Thiel est encore contra­­rié. Le Penta­­gone lui résiste. Malgré tout, une ving­­taine de personnes travaillent désor­­mais dans les bureaux de Palan­­tir sur la côte Est et les contrats tombent les uns après les autres. Dans un essai écrit cette année-là pour le Cato Insti­­tut, Thiel s’élève contre les impôts, le gouver­­ne­­ment, les femmes, les pauvres et même l’inexo­­ra­­bi­­lité de la  mort. « Je ne pense pas que la liberté et la démo­­cra­­tie soit encore compa­­tible », ajoute-t-il. Depuis les années 1920, « l’ac­­crois­­se­­ment de nombre de béné­­fi­­ciaires des aides sociales, et l’ex­­ten­­sion du droit de vote aux femmes ont trans­­formé la notion de démo­­cra­­tie capi­­ta­­liste en un oxymore. »

Tandis qu’il comp­­tait huit programmes pilotes en 2007, le groupe travaille deux ans plus tard sur 50 projets. Il colla­­bore avec le gouver­­ne­­ment austra­­lien et parti­­cipe à diffé­­rentes enquêtes inter­­­na­­tio­­nales, comme celles sur les cyber-attaques en Géor­­gie, en 2008, et sur les opéra­­tions de cyber-espion­­nage contre le Dalaï-Lama. Il aide aussi un groupe d’in­­ves­­ti­­ga­­tion à résoudre le mystère qui plane autour du meurtre du jour­­na­­liste du Wall Street Jour­­nal, Daniel Pearl, en 2002. Une rumeur insis­­tante veut aussi que Palan­­tir ait été impliqué dans la capture d’Ous­­sama Ben Laden. Peu à peu, son acti­­vité s’étend du domaine mili­­taire au poli­­cier.

Bien­­tôt, le chef de la police de Los Angeles, Bill Brat­­ton, compose le numéro de Peter Thiel. « Nous cher­­chions un outil pour avoir un meilleur pano­­rama des appels radios qui entraient et sortaient », se souvient le capi­­taine Sean Mali­­nowski. « Palan­­tir a lancé une expé­­ri­­men­­ta­­tion avec nous pour construire cet outil. » Rapi­­de­­ment, c’est devenu une plate­­forme drai­­nant les infor­­ma­­tions sur les inter­­­pel­­la­­tions et addi­­tion­­nant les plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion. Il a même commencé à être envi­­sagé comme une boule de cris­­tal, à l’ins­­tar de celle du Seigneur des anneaux, dans laquelle on pour­­rait prévoir les crimes.

À partir d’ « inter­­­views de terrain » réali­­sées par les poli­­ciers dans le quar­­tier de Newton, au sud de Los Angeles, Palan­­tir élabore un « bulle­­tin de délinquants chro­­niques » iden­­ti­­fiant de « poten­­tiels » réci­­di­­vistes. Cette compi­­la­­tion s’en­­ri­­chit au rythme des contrats signés avec d’autres villes cali­­for­­niennes et elle est complé­­tée par les bases de données des crimes régio­­naux. En 2011 y sont inté­­grés les éléments du Cali­­for­­nia Law Enfor­­ce­­ment Tele­­com­­mu­­ni­­ca­­tions System, qui réfé­­rence notam­­ment les condam­­na­­tions des tribu­­naux. L’en­­tre­­prise « se met au service de banques, d’hô­­pi­­taux, de cabi­­nets d’avo­­cats, de compa­­gnies d’as­­su­­rance et de groupes phar­­ma­­ceu­­tiques », liste pèle-mêle Newton Lee. En plus de tout cela, elle parti­­cipe à une opéra­­tion de désta­­bi­­li­­sa­­tion de Wiki­­leaks avant de battre sa coulpe.

Crédits : Palan­­tir Tech­­no­­lo­­gies

En 2014, le système atteint un degré de préci­­sion tel que des recherches par noms, véhi­­cules, mots-clés, lieux et même tatouages y sont possibles. On peut aussi y connaître les liens intimes entre suspects. En outre, la police de Los Angeles a envi­­sagé d’y inté­­grer les infor­­ma­­tions des réseaux sociaux, des camé­­ras de surveillance, des univer­­si­­tés ou de pizze­­rias selon Sarah Brayne. Cette socio­­logue a passé deux ans et demi en immer­­sions avec les agents de la Cités des anges. Elle sait que certaines indi­­vi­­dus pistés clament ne rien avoir à se repro­­cher. À Chicago, au moins deux personnes ont été consi­­dé­­rés comme membres de gangs par erreur. « C’est typique­­ment le genre d’exemple qui montre comment les bases de données remplies d’in­­for­­ma­­tions non-véri­­fiées, voire souvent fausses, peuvent détruire la vie de gens » se lamente l’avo­­cate de l’un d’eux, Vanessa del Valle.

En 2015, Palan­­tir compte 29 appli­­ca­­tions, 5 550 utili­­sa­­teurs dans 25 agences. Tout cela a un prix. Sur les 20 packs de Palan­­tir ache­­tés 122 000 euros chacun en 2011, la police de Los Angeles a dû payer de nouveaux frais à chaque mise à jour. Selon un rapport daté d’août 2015, « il est devenu néces­­saire d’ache­­ter des exten­­sions et des serveurs pour main­­te­­nir les capa­­ci­­tés de fonc­­tion­­ne­­ment de l’ana­­lyse de données. » Seul Palan­­tir peut réali­­ser la main­­te­­nance de ses produits. En 2016, la note totale s’élève à 20 millions de dollars. Palan­­tir, de son côté, est valo­­risé à 20 milliards.

Après une colla­­bo­­ra­­tion de cinq ans, la police de New York décide en juin 2017 de se défaire de l’em­­prise qu’a­­vait peu à peu acquis Palan­­tir afin de construire son propre système. La Nouvelle-Orléans en fait de même en mars 2018, parti­­ci­­pant ainsi à un mouve­­ment qui va à rebours de celui qui se dessine dans le monde du rensei­­gne­­ment. Alors que les travers de son entre­­prise étaient montrés du doigt, Peter Thiel a pris part à une action en justice déci­­sive. Il traine le Penta­­gone devant les tribu­­naux, arguant qu’il avait l’obli­­ga­­tion de mettre en concur­­rence le DCGS avec l’offre de Palan­­tir.

Le 31 octobre 2016, un tribu­­nal fédé­­ral a donné raison à Peter Thiel. Une loi de 1994 oblige les agences améri­­caines à s’as­­su­­rer que les appels d’offres sont défi­­nis de manière à ce que les acteurs privés aient l’op­­por­­tu­­nité d’y parti­­ci­­per. Cela ne signi­­fie pas pour autant que le Penta­­gone ait l’obli­­ga­­tion de préfé­­rer Palan­­tir au DCGS. Mais c’est ce qu’il a fini par faire, apprend-on en mars 2018. Il faut dire qu’entre-temps, Michel Flynn est devenu conseiller à la sécu­­rité natio­­nale de Donald Trump jusqu’en février 2017 et James Mattis est toujours secré­­taire d’État à la Défense. Palan­­tir a beau être contesté, il a main­­te­­nant sa place au Penta­­gone. Ses employés sont préve­­nus : quelqu’un est les écoute peut-être comme Peter Cavic­­chia le faisait à J.P. Morgan Chase & Co.


Couver­­ture : Surveillance de masse. (Matthew Henry/Unsplash/Ulyces)


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