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Avec Palantir, un ex-partenaire d'affaires d'Elon Musk aux positions très controversées fournit aujourd'hui des technologies à la DGSE.

par Servan Le Janne | 1 octobre 2020

C’est fait. Dix-sept ans après avoir été fondée avec l’argent de la CIA, l’en­tre­prise améri­caine Palan­tir Tech­no­lo­gies a fait son entrée mercredi 30 octobre à Wall Street où elle vaut plus de 20 milliards de dollars. Comment une société au fonc­tion­ne­ment si opaque, qui ne gagne pas d’argent mais dont les produits de surveillance sulfu­reux équipent des agences de rensei­gne­ment et des services de police du monde entier, a-t-elle pu se retrou­ver sur un marché public ?

Le globe

Depuis les hauteurs de la tour Newport, à Jersey City, Peter Cavic­chia surplombe l’Hud­son. Sur l’autre rive, Manhat­tan lui offre en miroir une forêt de colosses de verre et d’acier pareils à son perchoir. La vue est superbe. Mais il s’in­té­resse surtout à ce qui se passe huit étages plus bas, dans les bureaux de la banque J.P. Morgan Chase & Co.

À partir de 2009, cet ancien agent des services secret a surveillé ses employés à la demande de leur direc­tion, récol­tant e-mails, histo­rique de navi­ga­tion et conver­sa­tions télé­pho­niques. Offi­ciel­le­ment, l’objec­tif était d’em­pê­cher les intru­sions malveillantes. Mais l’al­go­rithme qui combi­nait tous ces rensei­gne­ments permet­tait par exemple de savoir si quelqu’un arri­vait en retard : c’était un signe de dysfonc­tion­ne­ment parmi d’autres.

Peter Cavic­chia faisait partie d’une équipe de 120 ingé­nieurs déployés par la firme d’ana­lyse de données Palan­tir. Dans la tour Newport, l’in­for­ma­tion ne faisait cepen­dant pas que monter. Très vite, les employés ont su qu’ils étaient épiés. Certains ont sciem­ment commencé à s’échan­ger des affa­bu­la­tions pour voir si Cavic­chia allait en parler lors des réunions. Et bien il le faisait. Quand, en 2013, les respon­sables ont appris qu’ils étaient eux-mêmes dans les radars, le contrat a pris fin. Mais pas les acti­vi­tés de Palan­tir.

En mars 2018, un ancien ingé­nieur de Cambridge Analy­tica a affirmé devant le parle­ment britan­nique que la société avait aidé l’agence de conseil à mettre en ordre les données person­nelles de 87 millions d’uti­li­sa­teurs Face­book siphon­nées. Cela aurait permis de dres­ser les profils psycho­lo­giques d’élec­teurs poten­tiels de Donald Trump. Palan­tir nie. Mais là n’est pas la seule affaire où son nom appa­raît, loin s’en faut.

Au 25e étage de la Trump Tower, à New York, une grande table ovale en marbre fait luire les sourires forcés d’une douzaine de visages connus. Ce mercredi 14 décembre 2016, les prin­ci­paux repré­sen­tants de la Sili­con Valley sont venus se présen­ter au nouveau président améri­cain. « C’est un extra­or­di­naire groupe de personnes », se féli­cite le milliar­daire, élu un mois plus tôt. « Nous avons reçu des centaines d’ap­pels pour venir à cette réunion. » Donald Trump n’est pas dupe. « Main­te­nant, tout le monde doit m’ai­mer au moins un petit peu », ajoute-t-il, conscient que certains auraient préféré se retrou­ver face à Hillary Clin­ton.

Suivie par une foule de jour­na­listes, « la réunion rassemble Jeff Bezos d’Ama­zon, Elon Musk de Tesla, Timo­thy D. Cook d’Apple, Sheryl Sand­berg de Face­book, Larry Page et Eric Schmidt d’Al­pha­bet – la société mère de Google –, et Satya Nadella de Micro­soft, entre autres », écrit le New York Times. Pour présen­ter ce cénacle, la chaîne ABC News incruste plus simple­ment les logos des diffé­rentes entre­prises repré­sen­tées sur une photo. Celui de PayPal appa­raît au-dessus de l’homme en costume gris assis juste à côté de Donald Trump. Peter Thiel n’a pour­tant plus de lien avec le site de paie­ment en ligne depuis qu’il a été vendu à eBay en 2002. Il ne compte même pas parmi ses prin­ci­paux action­naires.

Peter Thiel
Crédits : Fortune Live Media

Si cet homme de 50 ans occupe une place de choix, tout près du Président, c’est que, fait plutôt rare dans la Sili­con Valley, il a apporté une aide de 1,25 million de dollars à la campagne du candi­dat Répu­bli­cain. Lorsque l’in­for­ma­tion a été rendue publique, en octobre 2016, de nombreux oppo­sants cali­for­niens au milliar­daire ont menacé de boycot­ter PayPal, sans savoir que son cofon­da­teur n’y avait plus d’in­té­rêt. Il conti­nue certes de peser dans le milieu de la tech, et d’y amas­ser de l’argent, mais pour une acti­vité autre­ment plus obscure.

Avec un ami de Stan­ford, Alex Karp, l’en­tre­pre­neur améri­cain né en Alle­magne a cofondé Palan­tir Tech­no­lo­gies en 2004. La société fascine : en plus de faire réfé­rence au dange­reux orbe magique qui permet de voir tout et partout dans Le Seigneur des anneaux, son nom est asso­cié à celui de la CIA. Par l’in­ter­mé­diaire du fonds d’in­ves­tis­se­ment In-Q-Tel, l’agence de rensei­gne­ment a mis au pot. Elle recourt aujourd’­hui aux services de Palan­tir pour analy­ser de grandes masses de données, tâche dont la société s’ac­quitte tant dans le domaine du contre-terro­risme (projet Gotham) que dans la finance (projet Metro­po­lis). Mais de larges pans de son acti­vité demeurent obscures.

L’en­tre­prise passe au tamis de vastes bases de données et « excelle pour décou­vrir les connexions entre des inci­dents a priori sans rela­tion et les personnes impliquées », explique l’in­for­ma­ti­cien améri­cain Newton Lee, auteur du livre Coun­ter­ter­ro­risme and Cyber­se­cu­rity: Total Infor­ma­tion Aware­ness. Elle présente ensuite les résul­tats sous forme de graphiques colo­rés en forme de toiles d’arai­gnées qui sont faciles à inter­pré­ter.

Alexan­der Karp
Crédits : Dadoo­dad

Depuis Palo Alto, en Cali­for­nie, Peter Thiel et Alex Karp ont déve­loppé un réseau tenta­cu­laire de clients. La polices de Los Angeles fait appel à leurs tech­no­lo­gies d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle afin de mieux cerner les « menaces », voire d’an­ti­ci­per les crimes ou les délits. Au moins 12 agences liées au gouver­ne­ment améri­cain s’en servent aussi.

Fin 2016, on appre­nait qu’en France, la Direc­tion géné­rale du rensei­gne­ment inté­rieur (DGSI) était en affaire elle aussi avec le groupe. Récem­ment, alors que le coût élevé de ses produits et leurs abus ont commencé à être dénon­cés, entraî­nant la fin de sa rela­tion avec la police de la Nouvelle-Orléans, Palan­tir a signé un immense contrat avec l’ar­mée améri­caine sur lequel il lorgnait depuis des années.

En parte­na­riat avec l’in­dus­triel de la Défense Raytheon, le groupe de Peter Thiel a été chargé, a-t-on appris le 9 mars 2018, de rempla­cer un logi­ciel d’aide au combat baptisé Distri­bu­ted Common Ground System (DCSG). 876 millions de dollars sont à la clé. Palan­tir construit par ailleurs une plate­forme, Inves­ti­ga­tive Case Mana­ge­ment, qui permet aux agents des douanes améri­caines d’avoir accès aux données collec­tées par les diffé­rentes agences de rensei­gne­ment améri­caines, notam­ment pour traquer les migrants illé­gaux. À force de signer des contrats, Palan­tir a rassem­blé une quan­tité orwel­lienne d’in­for­ma­tions. Et le soutien de Peter Thiel à Donald Trump va semble-t-il accroître sa puis­sance.

Celui par qui le scan­dale arrive

René Girard a écrit dans les décombres. Ce 10 novembre 2001, un mois après les atten­tats du World Trade Center, le philo­sophe français publie trois essais sous un même titre, Celui par qui le scan­dale arrive. Et « celui par qui le scan­dale arrive » sera bien­tôt son ancien élève de Stan­ford, Peter Thiel. Mais pour l’heure, les deux hommes sont saisis d’ef­froi. « La violence semble aujourd’­hui prise dans un proces­sus d’es­ca­lade qui rappelle la propa­ga­tion du feu, ou celle d’une épidé­mie », est-il écrit sur la quatrième de couver­ture du livre. De son côté, Peter Thiel se rend compte que « l’ap­proche que PayPal a utili­sée pour combattre la fraude pour­rait être utili­sée pour combattre le terro­risme ».

Arrivé aux États-Unis quand il était enfant, le natif de Franc­fort a grandi en dévo­rant des ouvrages de sciences-fiction et de fantasy, notam­ment ceux de J.R.R. Tolkien. Il devient vite obsédé par la saga du Seigneur des anneaux. Doué en maths, cham­pion d’échecs, ce fils d’un ingé­nieur en chimie s’adonne à des lectures plus philo­so­phiques lorsqu’il entre à Stan­ford. Il y trouve un mentor en la personne de René Girard, grand théo­ri­cien de la logique du bouc-émis­saire. « La substance même des rapports humains, quels qu’ils soient, est faite de mimé­tisme », professe-t-il dans Celui par qui le scan­dale arrive. L’idée que les compor­te­ments sont avant-tout grégaires traverse son œuvre.

Thiel, d’ailleurs, imite ses asso­ciés en 2002 en accep­tant de vendre ses parts de PayPal à eBay. Mais il a un plan. L’an­née suivante, Palan­tir est créé avec 10 millions de dollars. La nouvelle start-up trans­pose au domaine de la sécu­rité le système de traçage des commu­ni­ca­tions qui a permis à PayPal de se prému­nir contre les tenta­tives de fraudes. Son équipe cherche des suspects derrière des piles de données un peu comme, aupa­ra­vant, elle analy­sait une tran­sac­tion afin de savoir si une mauvaise adresse IP en était à l’ori­gine. En spécia­liste des inves­tis­se­ments, le PDG diver­si­fie son porte-feuille : il place 500 000 euros dans Face­book en 2004.

Autant lui et son asso­cié, Alexan­der Karp, connaissent bien les rouages de la finance, autant ils passent pour de parfaits débu­tants dans le secteur de la sécu­rité. « Nous étions très naïfs, nous pensions juste que notre idée était cool », admet Karp. « J’ai sous-estimé combien ce serait diffi­cile. » Après avoir reçu deux millions de dollars de la part d’In-Q-Tel et convaincu quelques anciens élus de faire du lobbying (les ex-séna­teurs John Breaux et Trent Lott), il obtient un rendez-vous avec une agence améri­caine. « Bonjour, je suis Alex Karp », se présente-t-il en tendant la main, dans une salle sans fenêtre dont les portes s’ouvrent grâce à un code. « Je ne savais pas qu’il ne fallait pas donner son nom », se souvient-il en souriant.

L’in­ter­face du Projet Gotham
Crédits : Palan­tir Tech­no­lo­gies

Le proto­type conçu par Palan­tir peut suivre les acti­vi­tés et notam­ment les trans­ferts d’argent effec­tués par des suspects de terro­risme. Il a aussi l’avan­tage d’agré­ger et de mettre en rela­tion une grande quan­tité de données. Or, le traçage de ce genre de connexions est suscep­tible de sauver des vies : sur les 19 terro­ristes du 11 septembre 2001, cinq ont réservé leur billet d’avion avec le même numéro de télé­phone que leur leader, Moham­med Atta, et cinq ont donné la même adresse. Vu l’in­fla­tion d’in­for­ma­tions sur Inter­net, Palan­tir présente un inté­rêt évident pour les auto­ri­tés. Les premiers contrats permettent à Thiel et Karp d’en­ga­ger un expert en rensei­gne­ment, David Worn. Il est affecté dans un nouveau bureau à Washing­ton en 2007.

La quadra­ture du Penta­gone

Une fois Worn à bord, la société a conti­nué de gran­dir et, partant, d’em­bau­cher. En 2008, un des candi­dats pense tout de suite à un ami en décou­vrant les postes propo­sés. « Mon Dieu », s’égo­sille-t-il au télé­phone, « s’il y a une entre­prise sur Terre qui voit un mathé­ma­ti­cien chas­seur de terro­riste comme un bon combo, c’est celle-là. Tu dois te rensei­gner sur Palan­tir. » À l’autre bout du fil, Douglas Philip­pone est inté­ressé. De retour de missions en Irak et en Afgha­nis­tan, cet offi­cier de l’ar­mée est aussi titu­laire d’un master de mathé­ma­tiques.

Comme Thiel et Karp à leur débuts, Philip­pone est un peu trop convaincu que la qualité du service offert par Palan­tir suffira à décro­cher des contrats. « Je pensais qu’il allait suffire de montrer ça à quelques géné­raux avec une expé­rience de terrain et qu’ils allaient avoir la même réac­tion que moi quand je l’ai vu la première fois. Ma mâchoire s’est décro­chée et j’ai dit : “J’au­rais telle­ment aimé avoir ça à Ramadi.” » Sauf que les troupes améri­cains ont depuis 2001 un programme censé rassem­bler les infor­ma­tions collec­tées ça et là sur une plate­forme unique : le Distri­bu­ted Common Ground System (DCGS). Ce dernier s’at­tire néan­moins de nombreuses critiques.

Palan­tir aurait été impliqué dans la capture d’Ous­sama Ben Laden.

Mis en place par quatre grandes entre­prises de la sécu­rité – Raytheon, Northrop Grum­man, Lock­heed Martin et Gene­ral Dyna­mics –, le DCGS est accusé par un rapport du Congrès rendu en 2012 d’une « mauvaise fiabi­lité » et de faire l’objet de « plusieurs défaillances qui entraînent un redé­mar­rage toutes les cinq heures ». En 2008, excédé par ses dysfonc­tion­ne­ments, un contrac­tuel de l’ar­mée chargé de récol­ter des données a créé son propre serveur afin de stocker de l’in­for­ma­tion. C’est ce qui a permis à Chel­sea Manning de trans­mettre des docu­ments clas­si­fiés à WikiLeaks.

En dépit de nombreux efforts et du recru­te­ment de lobbyistes, Philip­pone ne parvient cepen­dant pas à impo­ser le système Palan­tir. Subver­tir la grosse machine du Penta­gon et délo­ger les four­nis­seurs habi­tuels ne sont pas choses aisées. Sur le conseil de quelques spécia­listes, l’en­tre­prise de Palo Alto envoie des hommes sur le terrain afin de glaner de menus contrats avec des unités pour qu’elle fassent la publi­cité de Palan­tir. Il faut instil­ler l’idée, pied à pied, que son fonc­tion­ne­ment est bien meilleur que celui du DCGS. Début 2010, une demi-douzaine d’uni­tés le constatent en Irak et en Afgha­nis­tan, contour­nant les procé­dures d’ap­pels d’offres du Penta­gone.

Michael Flynn
Crédits : Defense.gov

Par chance, ils ne sont pas les seuls. Dans un article inti­tulé « Répa­rer le rensei­gne­ment », le Center for a New Ameri­can Secu­rity, un think tank basé à Washing­ton, dénonce « l’in­ca­pa­cité de l’ap­pa­reillage du rensei­gne­ment à répondre aux ques­tions fonda­men­tales sur l’en­vi­ron­ne­ment où opèrent les forces améri­caines et leurs alliés ». Il manque, pointe le papier, « des centres capables d’ab­sor­ber l’in­for­ma­tion avec la rigueur des histo­riens, de l’or­ga­ni­ser avec les compé­tences de biblio­thé­caires et de la parta­ger avec le zèle des jour­na­listes. » L’un des auteurs est le respon­sable du rensei­gne­ment en Afgha­nis­tan, le lieu­te­nant Michael Flynn. « Je savais que nous devions présen­ter Palan­tir à cet homme », se souvient Philip­pone.

Dès le 2 juillet, celui-ci envoie un message au Penta­gone récla­mant l’achat des outils de Palan­tir. Le nombre de leurs adeptes ne cessent d’ailleurs de croître dans l’état-major. Respon­sable du comman­de­ment central, James Mattis se range à l’avis d’un de ses colo­nels, selon lequel « certains marines sont encore vivants grâce aux capa­cité du système [Palan­tir] ». En avril 2012, un rapport de l’Army Test and Evalua­tion Command (Atec) souli­gnant que « 96 % du person­nel l’uti­li­sant est satis­fait » aurait même été enterré. Au contraire, en décembre 2014, le centre d’achat de l’ar­mée constate qu’a­près 80 heures d’en­traî­ne­ment pour le maîtri­ser, le DCGS « n’est pas toujours opéra­tion­nel ».

La note

En 2009, le succès de Peter Thiel est encore contra­rié. Le Penta­gone lui résiste. Malgré tout, une ving­taine de personnes travaillent désor­mais dans les bureaux de Palan­tir sur la côte Est et les contrats tombent les uns après les autres. Dans un essai écrit cette année-là pour le Cato Insti­tut, Thiel s’élève contre les impôts, le gouver­ne­ment, les femmes, les pauvres et même l’inexo­ra­bi­lité de la  mort. « Je ne pense pas que la liberté et la démo­cra­tie soit encore compa­tible », ajoute-t-il. Depuis les années 1920, « l’ac­crois­se­ment de nombre de béné­fi­ciaires des aides sociales, et l’ex­ten­sion du droit de vote aux femmes ont trans­formé la notion de démo­cra­tie capi­ta­liste en un oxymore. »

Tandis qu’il comp­tait huit programmes pilotes en 2007, le groupe travaille deux ans plus tard sur 50 projets. Il colla­bore avec le gouver­ne­ment austra­lien et parti­cipe à diffé­rentes enquêtes inter­na­tio­nales, comme celles sur les cyber-attaques en Géor­gie, en 2008, et sur les opéra­tions de cyber-espion­nage contre le Dalaï-Lama. Il aide aussi un groupe d’in­ves­ti­ga­tion à résoudre le mystère qui plane autour du meurtre du jour­na­liste du Wall Street Jour­nal, Daniel Pearl, en 2002. Une rumeur insis­tante veut aussi que Palan­tir ait été impliqué dans la capture d’Ous­sama Ben Laden. Peu à peu, son acti­vité s’étend du domaine mili­taire au poli­cier.

Bien­tôt, le chef de la police de Los Angeles, Bill Brat­ton, compose le numéro de Peter Thiel. « Nous cher­chions un outil pour avoir un meilleur pano­rama des appels radios qui entraient et sortaient », se souvient le capi­taine Sean Mali­nowski. « Palan­tir a lancé une expé­ri­men­ta­tion avec nous pour construire cet outil. » Rapi­de­ment, c’est devenu une plate­forme drai­nant les infor­ma­tions sur les inter­pel­la­tions et addi­tion­nant les plaques d’im­ma­tri­cu­la­tion. Il a même commencé à être envi­sagé comme une boule de cris­tal, à l’ins­tar de celle du Seigneur des anneaux, dans laquelle on pour­rait prévoir les crimes.

À partir d’ « inter­views de terrain » réali­sées par les poli­ciers dans le quar­tier de Newton, au sud de Los Angeles, Palan­tir élabore un « bulle­tin de délinquants chro­niques » iden­ti­fiant de « poten­tiels » réci­di­vistes. Cette compi­la­tion s’en­ri­chit au rythme des contrats signés avec d’autres villes cali­for­niennes et elle est complé­tée par les bases de données des crimes régio­naux. En 2011 y sont inté­grés les éléments du Cali­for­nia Law Enfor­ce­ment Tele­com­mu­ni­ca­tions System, qui réfé­rence notam­ment les condam­na­tions des tribu­naux. L’en­tre­prise « se met au service de banques, d’hô­pi­taux, de cabi­nets d’avo­cats, de compa­gnies d’as­su­rance et de groupes phar­ma­ceu­tiques », liste pèle-mêle Newton Lee. En plus de tout cela, elle parti­cipe à une opéra­tion de désta­bi­li­sa­tion de Wiki­leaks avant de battre sa coulpe.

Crédits : Palan­tir Tech­no­lo­gies

En 2014, le système atteint un degré de préci­sion tel que des recherches par noms, véhi­cules, mots-clés, lieux et même tatouages y sont possibles. On peut aussi y connaître les liens intimes entre suspects. En outre, la police de Los Angeles a envi­sagé d’y inté­grer les infor­ma­tions des réseaux sociaux, des camé­ras de surveillance, des univer­si­tés ou de pizze­rias selon Sarah Brayne. Cette socio­logue a passé deux ans et demi en immer­sions avec les agents de la Cités des anges. Elle sait que certaines indi­vi­dus pistés clament ne rien avoir à se repro­cher. À Chicago, au moins deux personnes ont été consi­dé­rés comme membres de gangs par erreur. « C’est typique­ment le genre d’exemple qui montre comment les bases de données remplies d’in­for­ma­tions non-véri­fiées, voire souvent fausses, peuvent détruire la vie de gens » se lamente l’avo­cate de l’un d’eux, Vanessa del Valle.

En 2015, Palan­tir compte 29 appli­ca­tions, 5 550 utili­sa­teurs dans 25 agences. Tout cela a un prix. Sur les 20 packs de Palan­tir ache­tés 122 000 euros chacun en 2011, la police de Los Angeles a dû payer de nouveaux frais à chaque mise à jour. Selon un rapport daté d’août 2015, « il est devenu néces­saire d’ache­ter des exten­sions et des serveurs pour main­te­nir les capa­ci­tés de fonc­tion­ne­ment de l’ana­lyse de données. » Seul Palan­tir peut réali­ser la main­te­nance de ses produits. En 2016, la note totale s’élève à 20 millions de dollars. Palan­tir, de son côté, est valo­risé à 20 milliards.

Après une colla­bo­ra­tion de cinq ans, la police de New York décide en juin 2017 de se défaire de l’em­prise qu’a­vait peu à peu acquis Palan­tir afin de construire son propre système. La Nouvelle-Orléans en fait de même en mars 2018, parti­ci­pant ainsi à un mouve­ment qui va à rebours de celui qui se dessine dans le monde du rensei­gne­ment. Alors que les travers de son entre­prise étaient montrés du doigt, Peter Thiel a pris part à une action en justice déci­sive. Il traine le Penta­gone devant les tribu­naux, arguant qu’il avait l’obli­ga­tion de mettre en concur­rence le DCGS avec l’offre de Palan­tir.

Le 31 octobre 2016, un tribu­nal fédé­ral a donné raison à Peter Thiel. Une loi de 1994 oblige les agences améri­caines à s’as­su­rer que les appels d’offres sont défi­nis de manière à ce que les acteurs privés aient l’op­por­tu­nité d’y parti­ci­per. Cela ne signi­fie pas pour autant que le Penta­gone ait l’obli­ga­tion de préfé­rer Palan­tir au DCGS. Mais c’est ce qu’il a fini par faire, apprend-on en mars 2018. Il faut dire qu’entre-temps, Michel Flynn est devenu conseiller à la sécu­rité natio­nale de Donald Trump jusqu’en février 2017 et James Mattis est toujours secré­taire d’État à la Défense. Palan­tir a beau être contesté, il a main­te­nant sa place au Penta­gone. Ses employés sont préve­nus : quelqu’un est les écoute peut-être comme Peter Cavic­chia le faisait à J.P. Morgan Chase & Co.


Couver­ture : Surveillance de masse. (Matthew Henry/Unsplash/Ulyces)


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