par Servan Le Janne | 24 novembre 2017

Le champ libre

De part et d’autre de la route natio­­nale qui relie Coim­­bra à la côte ouest du Portu­­gal, entre Lisbonne et Porto, des pieds de vignes hachurent le paysage. Balayé par le vent de l’At­­lan­­tique et inondé de soleil, la région de Bair­­rada offre l’un des meilleurs raisins du pays. Depuis l’été 2017, elle a une autre spécia­­lité : le canna­­bis. « Nous avons commencé à faire pous­­ser », annonce fière­­ment Bren­­dan Kennedy, le président de Priva­­teer Holdings. Cette firme de Seat­tle fondée en 2011 fait partie des plus gros inves­­tis­­seurs de l’in­­dus­­trie légale de la weed. Elle possède notam­­ment une filiale de produc­­tion de canna­­bis médi­­cal basée au Canada, Tilray, et le plus gros média du secteur, Leafly.

Biocant Park, où s’ins­­tal­­lera bien­­tôt Tilray Portu­­gal
Crédits : Busi­­ness Wire

Bren­­dan Kennedy est le parfait exemple de l’en­­tre­­pre­­neur du canna­­bis moderne : costume brun, coif­­fure impec­­cable et gestes mesu­­rés, c’est un invité régu­­lier des salons de l’in­­no­­va­­tion du monde entier. À la recherche de terres, ses asso­­ciés et lui ont visité le Portu­­gal en 2015. « Un climat idéal et un bon envi­­ron­­ne­­ment régle­­men­­taire » y régnait, d’après le PDG. Après avoir consulté leurs inves­­tis­­seurs et enquêté ailleurs, ils ont signé un proto­­cole d’ac­­cord avec le gouver­­ne­­ment portu­­gais en octobre 2016. Puis, en juillet dernier, l’en­­tre­­prise a fina­­le­­ment acquis une parcelle du parc tech­­no­­lo­­gique de Cantan­­hede. Situé au nord de ce village de 7 000 habi­­tants du Bair­­rada, derrière un prac­­tice de golf et des terrains de foot en gazon synthé­­tique, le site se remarque par quatre blocs de verre habillés de panneaux blancs. Mais il va chan­­ger de visage. Un labo­­ra­­toire à ciel ouvert, une banque géné­­tique et un site de culture exté­­rieure seront construit d’ici 2018.

Suivront, en 2020, une serre de 10 000 m² et un bâti­­ment de 1 500 m². Seul du canna­­bis à usage médi­­cal y sera cultivé, bien que Priva­­teer Holdings donne par ailleurs dans le récréa­­tif. En février 2016, ses équipes ont entamé la commer­­cia­­li­­sa­­tion de « la première marque mondiale » de canna­­bis à usage récréa­­tif, Marley Natu­­ral, en colla­­bo­­ra­­tion avec la famille de Bob Marley. « Nous ache­­tons la matière première de manière socia­­le­­ment et écolo­­gique­­ment respon­­sable », vante sa direc­­trice géné­­rale, Tahira Rehma­­tul­­lah.

Bren­­dan Kennedy
Crédits : Priva­­teer Holdings

À Biocant, le nom du parc ouvert en 2006, « il y a un grand nombre de profes­­sion­­nels de l’in­­dus­­trie des biote­ch­­no­­lo­­gies que nous pour­­rions recru­­ter », indique Bren­­dan Kennedy. Le groupe promet aux médias que son inves­­tis­­se­­ment de 20 millions d’eu­­ros appor­­tera une centaine d’em­­plois « de qualité ». À ses inves­­tis­­seurs, il fait miroi­­ter la pers­­pec­­tive d’un marché pouvant tota­­li­­ser 40 milliards d’eu­­ros de reve­­nus par an sur le Vieux Continent. Si Bren­­dan Kennedy a tout fait pour être « le premier à expor­­ter des plants de canna­­bis nord-améri­­cains en Europe », c’est parce qu’il estime qu’il s’y trou­­ve­­rait dix millions de patients poten­­tiels. Déjà, la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis théra­­peu­­tique en Alle­­magne, début 2017, a selon lui engen­­dré « une forte demande ».

Isolés lorsqu’ils s’étaient enga­­gés en ce sens, en 2003, les Pays-Bas ont été rejoints par l’Es­­pagne et, en juin 2017, par la Pologne. En Finlande, au Royaume-Uni ou en Répu­­blique Tchèque, Tilray pour­­rait rempla­­cer les déri­­vés de la plante qui, bien qu’au­­to­­ri­­sés, sont chers ou mal appro­­vi­­sion­­nés. « Nous voyons de plus en plus de pays qui léga­­lisent le canna­­bis rapi­­de­­ment », constate non sans satis­­fac­­tion Bren­­dan Kennedy. « On ne s’at­­ten­­dait pas à ce que ce soit le cas en Pologne ! » Aucune discus­­sion n’a en revanche été enga­­gée avec Priva­­teer Holdings en France. Mais son patron est sûr que cela peut chan­­ger très vite. Lui-même a été converti à cet univers de manière inat­­ten­­due.

Géogra­­phie de l’herbe

Bren­­dan Kennedy n’avait qu’à tendre le bras pour fumer un joint. À San Fran­­cisco, la ville cali­­for­­nienne où il a grandi, le canna­­bis a été décri­­mi­­na­­lisé dès 1975. Personne, sur le campus de Berke­­ley, n’a attendu la léga­­li­­sa­­tion offi­­cielle de novembre 2016 pour faire tour­­ner. Mais il n’était pas inté­­ressé. Le jeune homme y obtient une licence en archi­­tec­­ture en 1994, soit deux ans avant l’au­­to­­ri­­sa­­tion de l’usage médi­­cal de la drogue douce. Créa­­teur d’une paire d’en­­tre­­prises dans le déve­­lop­­pe­­ment de logi­­ciels infor­­ma­­tiques, Kennedy saisit de mieux en mieux les éléments qui font ou défont leur crois­­sance. Après être retourné en cours pour parfaire sa connais­­sance de l’en­­tre­­pre­­neu­­riat, il se lance dans le capi­­tal risque au sein de SVB Analy­­tics, une banque de la Sili­­con Valley au logo d’un bleu froid à des années-lumière des contrées verdoyantes du canna­­bis. Au prin­­temps 2010, la visite d’un client de San Fran­­cisco spécia­­lisé dans le canna­­bis médi­­cal l’in­­trigue. « Quand je suis retourné à mon bureau », raconte-t-il, « j’ai fait des recherches sur les entre­­prises liés à la plante. Il y en avait beau­­coup qui exploi­­taient ses produits déri­­vés, mais je n’ai rien trouvé sur le versant médi­­cal. »

Commence alors une étude de marché impro­­vi­­sée. Kennedy discute avec des culti­­va­­teurs, des patients, des méde­­cins, des phar­­ma­­ciens, des acti­­vistes. Il se rend où pousse la plante avec une certaine liberté : dans le nord de la Cali­­for­­nie, dans la province cana­­dienne de Colom­­bie-Britan­­nique, sur l’île de Jamaïque, en Espagne et jusque dans des kibboutz israé­­liens. « Au départ, j’étais très scep­­tique, mais plus je parlais aux patients, à leur mère, aux enfants atteints d’épi­­lep­­sie, plus ma pers­­pec­­tive a changé », se souvient-il. Seuls quinze États améri­­cains permettent alors d’ache­­ter du canna­­bis pour se soigner. Parmi eux, aucun n’en auto­­rise la vente libre. Mais les graines du chan­­ge­­ment sont déjà en germe. Élu un an plus tôt, Barack Obama est le premier président améri­­cain à admettre publique­­ment avoir un jour fumé un joint. À partir de septembre, la posses­­sion de moins de 28 grammes d’herbe n’ex­­pose plus qu’à une amende en Cali­­for­­nie. Le Colo­­rado et l’État de Washing­­ton vont plus loin en donnant la possi­­bi­­lité à leurs citoyens de possé­­der une telle quan­­tité en novembre 2012. Après avoir passé des mois à persua­­der leurs proches et leurs parte­­naires du bien-fondé de leur entre­­prise, Bren­­dan Kennedy et ses asso­­ciés, Michael Blue et Chris­­tian Groh, parviennent à réunir sept millions de dollars auprès d’in­­ves­­tis­­seurs et rachètent un média spécia­­lisé de Seat­tle, Leafly, en 2012, pour faire tour­­ner le message. Le « Yelp pour la marijuana » compte aujourd’­­hui une centaine d’em­­ployés. Le PDG veut aussi produire à grande échelle. « Faute de trou­­ver une entre­­prise dans laquelle inves­­tir, nous avons créé Tilray à l’été 2013. » Les bureaux de sa nouvelle filiale sont ouverts de l’autre côté de la fron­­tière, en Colom­­bie-Britan­­nique. Depuis les années 1970, les montagnes de la province cana­­dienne servent de repaires aux champs sauvages de canna­­bis. La plante est telle­­ment rentrée dans les mœurs qu’une poli­­tique de tolé­­rance s’est déve­­lop­­pée, la police igno­­rant les petits consom­­ma­­teurs. Bren­­dan Kennedy trouve un local à Nanaimo, en face de l’ « Amster­­dam d’Amé­­rique du Nord », Vancou­­ver. Il est prêt pour traver­­ser l’At­­lan­­tique.

Le mur de Berlin

Une joggeuse passe à grandes foulées devant un immeuble new-yorkais. Sur le perron, en arrière-plan, un homme élégam­­ment vêtu de noir se mort la lèvre, comme s’il atten­­dait avec impa­­tience qu’on lui ouvre, un jour­­nal sous le bras. « Pour combattre le cancer, Molly a préféré le canna­­bis Sativa », dit la légende près de la spor­­tive. « Ian a choisi l’in­­dica pour soula­­ger les symp­­tômes de la sclé­­rose en plaques », peut-on lire à côté de la porte. Pour la campagne de pub de Tilray lancée à l’été 2014, Bren­­dan Kennedy a choisi de montrer ceux qui suivent des trai­­te­­ments à base de canna­­bis comme des personnes dyna­­miques. Lui-même a couru six mara­­thons « Iron­­man ».

La 1e pub pour du canna­­bis dans le New York Times
Crédits : Leafly

Le PDG veut donner une image sérieuse à la drogue douce, souvent asso­­ciée à la fête. Alors, au moment où la capi­­tale écono­­mique du pays donne à ses citoyens le droit d’en consom­­mer pendant un trai­­te­­ment, il achète une page de pub dans un quoti­­dien local, le New York Times. « Un des moyens de faire tomber le mur de Berlin de la prohi­­bi­­tion est de parler du canna­­bis avec les moyens mains­­tream », théo­­rise-t-il. À la faveur du Règle­­ment sur l’ac­­cès au canna­­bis à des fins médi­­cales (RAMC), adopté en mars au Canada, Tilray cultive et délivre déjà du canna­­bis là où c’est auto­­risé. La filiale fait partie des quelques entre­­prises qui ont obtenu une licence d’Ot­­tawa. Reste à la renta­­bi­­li­­ser en inci­­tant les autres régions du monde à ouvrir leurs marchés.

En avril 2015, un nouvel apport de 75 millions d’eu­­ros fait de Priva­­teer Holdings la firme la mieux dotée du secteur. Mais tout l’argent du monde ne peut rien faire si les barrières légales demeurent. « C’est l’in­­dus­­trie la plus compliquée que j’aie jamais vu, tant au niveau légal, poli­­tique que social », confie Bran­­don Kennedy. Tilray parvient malgré tout à vendre ses produits jusqu’en Austra­­lie et en Nouvelle-Zélande. Au Portu­­gal, « ce n’était pas facile mais guère diffé­rent », observe l’en­­tre­­pre­­neur. Kennedy épuise son stock de cartes de visite entre les minis­­tères de l’Agri­­cul­­ture, de la Santé, des Inves­­tis­­se­­ments, et en distri­­bue aux acteurs locaux concer­­nés à Cantan­­hede. En paral­­lèle de ses pros­­pec­­tions de terrain, Tilray obtient la certi­­fi­­ca­­tion « bonnes pratiques de livrai­­son » de la part de l’Agence euro­­péenne de méde­­cine.

Cette année, un troi­­sième groupe d’in­­ves­­tis­­seurs a confié à Priva­­teer Holdings « entre 100 et 140 millions de dollars », d’après Kennedy. De quoi voir l’ave­­nir avec confiance. « En Amérique du Nord, une idée reçue veut que le phéno­­mène soit limité à la Cali­­for­­nie, au Colo­­rado et au Canada, or c’est loin d’être le cas », pense-t-il. « Nous allons voir de plus en plus de pays léga­­li­­ser le canna­­bis médi­­cal et de plus en plus de recherches aide­­ront les entre­­prises comme la nôtre à amélio­­rer les formules en fonc­­tion des mala­­dies. » Ce que Bren­­dan Kennedy ne dit pas, c’est que sa compa­­gnie lorgne aussi les régions du monde qui auto­­risent la consom­­ma­­tion de canna­­bis récréa­­tif, comme l’Uru­­guay ainsi que quatre États améri­­cains. Le Canada est sur le point d’en faire de même. On y verra sans doute bien­­tôt distri­­bués les produits de la marque Marley Natu­­ral. En atten­­dant, l’en­­tre­­pre­­neur a de bonnes raisons de rester discret sur ce point. « La plupart des pays du monde ne veulent pas entendre parler d’une léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis à des fins récréa­­tives », observe-t-il. De fait, l’exal­­ta­­tion et le bruit qui entourent l’usage récréa­­tif de la plante dans les médias outre-Atlan­­tique « ont tendance à heur­­ter le public euro­­péen ». Un tapage qui pour­­rait avoir comme dommage colla­­té­­ral de  « ralen­­tir le proces­­sus d’ac­­cep­­ta­­tion du canna­­bis médi­­cal » à l’étran­­ger, et tout parti­­cu­­liè­­re­­ment en Europe, estime Bren­­dan Kennedy.

Pour proté­­ger son image de l’em­­bal­­le­­ment du public à l’égard de la léga­­li­­sa­­tion progres­­sive de la fumette, Priva­­teer Holdings a très tôt opéré un recru­­te­­ment de choix. Au mois d’oc­­tobre 2013, Patrick Moen, avocat et membre de la DEA (l’Agence améri­­caine de lutte contre les drogues), a quitté son poste pour inté­­grer la firme en tant que conseiller géné­­ral. De quoi rassu­­rer les inves­­tis­­seurs et régu­­la­­teurs que rencontre le PDG au cours de ses voyages. Jusqu’ici, la stra­­té­­gie s’est avérée payante. En octobre dernier, Tilray deve­­nait la première entre­­prise nord-améri­­caine à expor­­ter léga­­le­­ment ses produits canna­­biques en Alle­­magne. Le mois suivant, avec l’an­­nonce de l’ou­­ver­­ture en 2018 du complexe portu­­gais, elle est deve­­nue la première à mettre pied à terre en Europe. Et un jour, qui sait, peut-être verra-t-on ses flacons alignés sur les étagères des phar­­ma­­cies d’une contrée au nord de la Lusi­­ta­­nie.


Couver­­ture : Le canna­­bis médi­­cal débarque en Europe. (Leafly/Ulyces.co)


 

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