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Les espions français ne restent plus entre eux. Ils proposent désormais des offres d'emplois et vont recruter dans les universités.

par Servan Le Janne | 4 mai 2020

La cinquième saison du Bureau des légendes se refer­mera ce soir avec la diffu­sion des deux derniers épisodes sur Canal+. Et pour ne rien gâcher, ils sont écrits et réali­sés par Jacques Audiard, sous la houlette d’Eric Rochant dont c’est la dernière saison en tant que showrun­ner – il restera produc­teur de la série.

Que restera-t-il de la série française mondia­le­ment renom­mée après ce final très attendu ? Il restera la DGSE, déjà. Au cas où le BDL vous aurait donné des envies de recon­ver­sion, voici comment deve­nir espion à la DGSE.

Le stand

Dans un coin du Parc des expo­si­tions de la porte de Versailles, au sud de Paris, les plateaux de maca­rons circulent entre une pile d’au­to­col­lants et des stylos à l’ef­fi­gie de la Direc­tion Géné­rale de la Sécu­rité Exté­rieure (DGSE). Vers 18 h 30, ce jeudi 16 mai 2019, l’agence de contre-espion­nage française s’offre une colla­tion avant de rembal­ler. Instal­lés près du stand de Google au salon VivaTech, ses employés d’or­di­naire si secrets présentent leur acti­vité avec le sourire. Un mystère affecté est main­tenu par des affiches qui inter­disent les photos, mais la « boîte » est bien sabre au clair.

À quelques mètres de là, accoudé à une table, un grand brun au costume impec­cable est pendu au télé­phone. Comme ses collègues, « Philippe » fait mine de jouer sur du velours en refu­sant de décli­ner son iden­tité, bien qu’elle se devine en quelques clics. Depuis 2016, le chargé de commu­ni­ca­tion de la DGSE s’ap­pelle Philippe Ullmann. Avec une confi­den­tia­lité toute rela­tive, notre homme accepte d’évoquer les modes de recru­te­ment de son employeur. Après tout, il est là pour ça.

Crédits : Servan Le Janne

Dans un secteur soumis à une « course à l’in­no­va­tion perpé­tuelle », explique le quadra­gé­naire au visage émacié, « il faut qu’on aille cher­cher les compé­tences ». En plus de planquer à la sortie des univer­si­tés et des écoles d’in­gé­nieurs pour repé­rer les meilleurs infor­ma­ti­cien·­ne·s, elle campe depuis l’an passé à VivaTech, au milieu des star­tu­pers. « Il y a une barrière psycho­lo­gique », regrette Philippe. « Les gens ne se disent pas forcé­ment que la DGSE est un embau­cheur poten­tiel. Or, nous recru­tons des femmes et des hommes ordi­naires pour faire des métiers extra­or­di­naires. Il faut le faire savoir. »

Rejointe en moyenne par 600 à 700 nouvelles têtes par an, la « piscine » prévoit d’en­ga­ger 1 500 personnes d’ici à 2022. Si la plupart de ses 6 800 agents sont encore fonc­tion­naires ou mili­taires, la part des contrac­tuel·­le·s augmente. Elle rassemble aujourd’­hui 65 % de civils pour un budget annuel de 900 millions d’eu­ros. À côté des concours, des déta­che­ments admi­nis­tra­tifs et des affec­ta­tions de l’ar­mée, des CDD durant un à trois ans sont de plus en plus régu­liè­re­ment offerts dans les domaines de l’in­gé­nie­rie, des langues étran­gères (notam­ment le russe, le chinois, les décli­nai­sons de l’arabe, le persan et le coréen), de l’ex­ploi­ta­tion du rensei­gne­ment et du soutien. Diffé­rents entre­tiens, tests psycho­tech­niques et procé­dures d’ha­bi­li­ta­tion précèdent l’em­bauche. Si la mission dépasse six ans, elle débou­chera sur la signa­ture d’un CDI.

Crédits : Servan Le Janne

« Nous recru­tons des compé­tences tech­niques clés en main », résume Philippe, qui avoue s’in­té­res­ser en parti­cu­lier aux écoles d’in­gé­nieurs et aux BTS infor­ma­tique. Aux débu­tant·e·s sorti·e·s des grandes écoles, la DGSE propose pas loin de 40 000 euros brut par an, tandis que le salaire moyen offert oscille en géné­ral entre 33 000 et 35 000 euros. À l’heure actuelle, elle recherche par exemple des ingé­nieurs·euses en déve­lop­pe­ment d’ou­tils SSI, en trai­te­ment du signal SF, un·e admi­nis­tra­teur·­rice système, un·e déve­lop­peur·se, et un·e chef·fe de bureau logis­tique.

Les scien­ti­fiques ne sont néan­moins pas les seul·e·s à entrer à la piscine. Jusqu’au 11 octobre 2019, les titu­laires d’une licence peuvent s’ins­crire au prochain concours d’at­ta­ché. Un bac suffit pour prétendre au poste de secré­taire admi­nis­tra­tif·ve spécia­li­sé·e avant le 20 septembre. Ces deux fonc­tions réclament notam­ment des compé­tences rédac­tion­nelles, afin d’être en mesure de rendre des analyses dans diffé­rents domaines. Des candi­da­tures spon­ta­nées peuvent aussi être envoyées à dgse-macan­di­da­ture.cer.fct@in­tra­def.gouv.fr.

L’agence s’in­té­resse à même à « des physi­ciens, des tech­ni­ciens et des cher­cheurs », confiait son ancien cadre Alain Juillet à France Inter en 2016. « Dans un service de rensei­gne­ment, il doit y avoir des gens qui ont des réponses à toutDes gens qui sont capables d’ana­ly­ser toutes les facettes des problèmes qu’on rencontre dans la vie. Il faut des gens qui connaissent le nucléaire, l’aé­ro­nau­tique, l’hy­drau­lique, etc. Et à chaque fois ce sont ces gens-là qu’on va former pour faire de l’ana­lyse. Ou, pour ceux qui en ont vrai­ment le talent, qui vont faire du rensei­gne­ment. » Cette ouver­ture à des domaines très variés est toute­fois assez récente.

Les voies étroites

À VivaTech, dans les allées du Parc des expo­si­tions, la DGSE a trouvé un moyen bien à elle de soigner sa répu­ta­tion. « C’est quand même assez atypique pour un service secret », concède Philippe. Il n’en a d’ailleurs pas toujours été ainsi. Quand il a sombré dans la guerre d’Al­gé­rie et l’af­faire Ben Barka, son ancêtre, le Service de docu­men­ta­tion exté­rieure et de contre-espion­nage (Sdece), a été dissout pas les Socia­listes dès leur arri­vée au pouvoir. La nouvelle orga­ni­sa­tion n’a certes pas tardé à se sabor­der dans le fiasco du Rain­bow-Warrior en 1985, mais, fût-elle lente à se dessi­ner, la mue était à l’œuvre.

Crédits : DGSE

Au sein de l’agence, dans les années 1980, il n’y a plus seule­ment deux divi­sions (infra­struc­ture et moyens, rensei­gne­ment) mais quatre (affaires finan­cières et géné­rales, recherche, contre-espion­nage, action). Surtout, ce repaire de gradé·e·s s’ouvre aux spécia­listes issu·e·s du civil sous l’in­fluence d’un des respon­sables, Louis Mouchon. Ce dernier les jugeait « pour beau­coup, inaptes au rensei­gne­ment par manque de forma­tion », écrit l’his­to­rien Gérald Arboit dans un article sur l’an­cien direc­teur, Pierre Marion. Légè­re­ment plus colo­rée, cette DGSE n’en reste pas moins fidèle à la devise qu’on lui prête, Ad augusta per angusta (« À des résul­tats gran­dioses par des voies étroites »). Elle renâcle à incor­po­rer des profils diffé­rents.

« Chez les mili­taires », se souvient Alain Juillet, « on avait tendance à recru­ter des offi­ciers ou des sous-offi­ciers de valeur mais qui n’étaient pas forcé­ment des gens de haute quali­fi­ca­tion intel­lec­tuelle. Ce n’était pas des ingé­nieurs, par exemple. Allez inter­pré­ter des équa­tions ou des résul­tats sur le nucléaire quand vous n’avez pas la moindre idée de ce que c’est, c’est impos­sible ! » Et puis, à la fin des années 2000, un rapport du conseiller d’État Bernard Pêcheur insiste sur la néces­sité de recru­ter des contrac­tuel·­le·s de haut niveau. La DGSE « prend conscience qu’il lui faut élar­gir son hori­zon en puisant de la “matière grise” dans les écoles les plus pres­ti­gieuses », écrit France Inter.

Le Livre blanc de la sécu­rité et de la défense natio­nale publié le 17 juin 2008 prévoit la créa­tion de « normes communes de gestion des carrières » et d’une « acadé­mie du rensei­gne­ment [qui] déve­lop­pera un programme de forma­tion, véri­table “tronc commun” défini entre les services, hébergé par eux et sanc­tionné par un brevet reconnu par tous. » Il suggère aussi de faci­li­ter l’ar­ri­vée de linguistes et de scien­ti­fiques. Dans la loi de program­ma­tion mili­taire adop­tée pour les années 2009–2014, il est aussi écrit que « les parcours de carrière offri­ront plus de possi­bi­li­tés de mobi­lité entre les services. Des filières de forma­tion commune seront créées ; la future acadé­mie du rensei­gne­ment y contri­buera. »

La piscine essaye de se montrer sédui­sante en publiant des offres de stages sur son site.

À cette période, un vaste plan vise à recru­ter 690 personnes d’ici 2015. Pour la première fois, un chargé de commu­ni­ca­tion est aussi nommé en 2010.« La DGSE ne commu­niquait pas jusqu’à ce jour avec le grand public », détaille l’in­té­ressé, Nico­las Wuest-Famose, prédé­ces­seur de Philippe Ullmann. « Elle demeu­rait une maison discrète en ne dialo­guant qu’a­vec le pouvoir exécu­tif au profit duquel elle travaille. Aujourd’­hui, notre rôle et l’évo­lu­tion de la société doivent nous inci­ter à entrou­vrir notre porte pour expliquer aux citoyens notre mission et notre action », a assuré. »

Dès lors, l’agence se montre dans les colonnes du Figaro. Après un article sur le « nouveau visage des espions français », en 2011, le quoti­dien de droite renseigne régu­liè­re­ment ses lecteur·­ri­ce·s sur l’agence et, en 2014, va jusqu’à faire paraître un repor­tage de 12 pages dans son maga­zine. « Pour la première fois de (son) histoire », il propose « une immer­sion excep­tion­nelle » derrières ses portes entrou­vertes. Un an plus tôt, la Revue de défense natio­nale faisait paraître une tribune de l’étu­diante Aurore Bouvart qui regrette que « jusqu’à une période rela­ti­ve­ment récente, le rensei­gne­ment n’était pas consi­déré par les jeunes diplô­més comme un domaine dans lequel il était possible de faire carrière ». La DGSE tente donc de rattra­per son retard sur l’An­gle­terre, où c’est « un domaine d’ex­cel­lence ».

Même si la recherche sur le rensei­gne­ment demeure « une filière à construire », à en croire Pierre Memheld, respon­sable du master intel­li­gence écono­mique à l’uni­ver­sité de Stras­bourg, la piscine essaye de se montrer sédui­sante en publiant des offres d’em­plois ou de stages sur son site. À VivaTech, son nom attire « beau­coup de curieux », observe Philippe. L’agence est selon lui encore « asso­ciée au monde des services secret » mais, à force de commu­niquer, le public finira par comprendre « qu’elle traite aussi de rensei­gne­ment tech­nique et humain », précise-t-il. Alors, « on sera amené à faire davan­tage d’évé­ne­ments comme VivaTech à l’ave­nir », promet-il.


Couver­ture : DGSE


 

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