Les espions français ne restent plus entre eux. Ils proposent désormais des offres d'emplois et vont recruter dans les universités.

par Servan Le Janne | 22 mai 2019

Le stand

Dans un coin du Parc des expo­­si­­tions de la porte de Versailles, au sud de Paris, les plateaux de maca­­rons circulent entre une pile d’au­­to­­col­­lants et des stylos à l’ef­­fi­­gie de la Direc­­tion Géné­­rale de la Sécu­­rité Exté­­rieure (DGSE). Vers 18 h 30, ce jeudi 16 mai 2019, l’agence de contre-espion­­nage française s’offre une colla­­tion avant de rembal­­ler. Instal­­lés près du stand de Google au salon VivaTech, ses employés d’or­­di­­naire si secrets présentent leur acti­­vité avec le sourire. Un mystère affecté est main­­tenu par des affiches qui inter­­­disent les photos, mais la « boîte » est bien sabre au clair.

À quelques mètres de là, accoudé à une table, un grand brun au costume impec­­cable est pendu au télé­­phone. Comme ses collègues, « Philippe » fait mine de jouer sur du velours en refu­­sant de décli­­ner son iden­­tité, bien qu’elle se devine en quelques clics. Depuis 2016, le chargé de commu­­ni­­ca­­tion de la DGSE s’ap­­pelle Philippe Ullmann. Avec une confi­­den­­tia­­lité toute rela­­tive, notre homme accepte d’évoquer les modes de recru­­te­­ment de son employeur. Après tout, il est là pour ça.

Crédits : Servan Le Janne

Dans un secteur soumis à une « course à l’in­­no­­va­­tion perpé­­tuelle », explique le quadra­­gé­­naire au visage émacié, « il faut qu’on aille cher­­cher les compé­­tences ». En plus de planquer à la sortie des univer­­si­­tés et des écoles d’in­­gé­­nieurs pour repé­­rer les meilleurs infor­­ma­­ti­­cien·­­ne·s, elle campe depuis l’an passé à VivaTech, au milieu des star­­tu­­pers. « Il y a une barrière psycho­­lo­­gique », regrette Philippe. « Les gens ne se disent pas forcé­­ment que la DGSE est un embau­­cheur poten­­tiel. Or, nous recru­­tons des femmes et des hommes ordi­­naires pour faire des métiers extra­­or­­di­­naires. Il faut le faire savoir. »

Rejointe en moyenne par 600 à 700 nouvelles têtes par an, la « piscine » prévoit d’en­­ga­­ger 1 500 personnes d’ici à 2022. Si la plupart de ses 6 800 agents sont encore fonc­­tion­­naires ou mili­­taires, la part des contrac­­tuel·­­le·s augmente. Elle rassemble aujourd’­­hui 65 % de civils pour un budget annuel de 900 millions d’eu­­ros. À côté des concours, des déta­­che­­ments admi­­nis­­tra­­tifs et des affec­­ta­­tions de l’ar­­mée, des CDD durant un à trois ans sont de plus en plus régu­­liè­­re­­ment offerts dans les domaines de l’in­­gé­­nie­­rie, des langues étran­­gères (notam­­ment le russe, le chinois, les décli­­nai­­sons de l’arabe, le persan et le coréen), de l’ex­­ploi­­ta­­tion du rensei­­gne­­ment et du soutien. Diffé­­rents entre­­tiens, tests psycho­­te­ch­­niques et procé­­dures d’ha­­bi­­li­­ta­­tion précèdent l’em­­bauche. Si la mission dépasse six ans, elle débou­­chera sur la signa­­ture d’un CDI.

Crédits : Servan Le Janne

« Nous recru­­tons des compé­­tences tech­­niques clés en main », résume Philippe, qui avoue s’in­­té­­res­­ser en parti­­cu­­lier aux écoles d’in­­gé­­nieurs et aux BTS infor­­ma­­tique. Aux débu­­tant·e·s sorti·e·s des grandes écoles, la DGSE propose pas loin de 40 000 euros brut par an, tandis que le salaire moyen offert oscille en géné­­ral entre 33 000 et 35 000 euros. À l’heure actuelle, elle recherche par exemple des ingé­­nieurs·euses en déve­­lop­­pe­­ment d’ou­­tils SSI, en trai­­te­­ment du signal SF, un·e admi­­nis­­tra­­teur·­­rice système, un·e déve­­lop­­peur·se, et un·e chef·fe de bureau logis­­tique.

Les scien­­ti­­fiques ne sont néan­­moins pas les seul·e·s à entrer à la piscine. Jusqu’au 11 octobre 2019, les titu­­laires d’une licence peuvent s’ins­­crire au prochain concours d’at­­ta­­ché. Un bac suffit pour prétendre au poste de secré­­taire admi­­nis­­tra­­tif·ve spécia­­li­­sé·e avant le 20 septembre. Ces deux fonc­­tions réclament notam­­ment des compé­­tences rédac­­tion­­nelles, afin d’être en mesure de rendre des analyses dans diffé­­rents domaines. Des candi­­da­­tures spon­­ta­­nées peuvent aussi être envoyées à dgse-macan­­di­­da­­ture.cer.fct@in­­tra­­def.gouv.fr.

L’agence s’in­­té­­resse à même à « des physi­­ciens, des tech­­ni­­ciens et des cher­­cheurs », confiait son ancien cadre Alain Juillet à France Inter en 2016. « Dans un service de rensei­­gne­­ment, il doit y avoir des gens qui ont des réponses à toutDes gens qui sont capables d’ana­­ly­­ser toutes les facettes des problèmes qu’on rencontre dans la vie. Il faut des gens qui connaissent le nucléaire, l’aé­­ro­­nau­­tique, l’hy­­drau­­lique, etc. Et à chaque fois ce sont ces gens-là qu’on va former pour faire de l’ana­­lyse. Ou, pour ceux qui en ont vrai­­ment le talent, qui vont faire du rensei­­gne­­ment. » Cette ouver­­ture à des domaines très variés est toute­­fois assez récente.

Les voies étroites

À VivaTech, dans les allées du Parc des expo­­si­­tions, la DGSE a trouvé un moyen bien à elle de soigner sa répu­­ta­­tion. « C’est quand même assez atypique pour un service secret », concède Philippe. Il n’en a d’ailleurs pas toujours été ainsi. Quand il a sombré dans la guerre d’Al­­gé­­rie et l’af­­faire Ben Barka, son ancêtre, le Service de docu­­men­­ta­­tion exté­­rieure et de contre-espion­­nage (Sdece), a été dissout pas les Socia­­listes dès leur arri­­vée au pouvoir. La nouvelle orga­­ni­­sa­­tion n’a certes pas tardé à se sabor­­der dans le fiasco du Rain­­bow-Warrior en 1985, mais, fût-elle lente à se dessi­­ner, la mue était à l’œuvre.

Crédits : DGSE

Au sein de l’agence, dans les années 1980, il n’y a plus seule­­ment deux divi­­sions (infra­s­truc­­ture et moyens, rensei­­gne­­ment) mais quatre (affaires finan­­cières et géné­­rales, recherche, contre-espion­­nage, action). Surtout, ce repaire de gradé·e·s s’ouvre aux spécia­­listes issu·e·s du civil sous l’in­­fluence d’un des respon­­sables, Louis Mouchon. Ce dernier les jugeait « pour beau­­coup, inaptes au rensei­­gne­­ment par manque de forma­­tion », écrit l’his­­to­­rien Gérald Arboit dans un article sur l’an­­cien direc­­teur, Pierre Marion. Légè­­re­­ment plus colo­­rée, cette DGSE n’en reste pas moins fidèle à la devise qu’on lui prête, Ad augusta per angusta (« À des résul­­tats gran­­dioses par des voies étroites »). Elle renâcle à incor­­po­­rer des profils diffé­­rents.

« Chez les mili­­taires », se souvient Alain Juillet, « on avait tendance à recru­­ter des offi­­ciers ou des sous-offi­­ciers de valeur mais qui n’étaient pas forcé­­ment des gens de haute quali­­fi­­ca­­tion intel­­lec­­tuelle. Ce n’était pas des ingé­­nieurs, par exemple. Allez inter­­­pré­­ter des équa­­tions ou des résul­­tats sur le nucléaire quand vous n’avez pas la moindre idée de ce que c’est, c’est impos­­sible ! » Et puis, à la fin des années 2000, un rapport du conseiller d’État Bernard Pêcheur insiste sur la néces­­sité de recru­­ter des contrac­­tuel·­­le·s de haut niveau. La DGSE « prend conscience qu’il lui faut élar­­gir son hori­­zon en puisant de la “matière grise” dans les écoles les plus pres­­ti­­gieuses », écrit France Inter.

Le Livre blanc de la sécu­­rité et de la défense natio­­nale publié le 17 juin 2008 prévoit la créa­­tion de « normes communes de gestion des carrières » et d’une « acadé­­mie du rensei­­gne­­ment [qui] déve­­lop­­pera un programme de forma­­tion, véri­­table “tronc commun” défini entre les services, hébergé par eux et sanc­­tionné par un brevet reconnu par tous. » Il suggère aussi de faci­­li­­ter l’ar­­ri­­vée de linguistes et de scien­­ti­­fiques. Dans la loi de program­­ma­­tion mili­­taire adop­­tée pour les années 2009–2014, il est aussi écrit que « les parcours de carrière offri­­ront plus de possi­­bi­­li­­tés de mobi­­lité entre les services. Des filières de forma­­tion commune seront créées ; la future acadé­­mie du rensei­­gne­­ment y contri­­buera. »

La piscine essaye de se montrer sédui­­sante en publiant des offres de stages sur son site.

À cette période, un vaste plan vise à recru­­ter 690 personnes d’ici 2015. Pour la première fois, un chargé de commu­­ni­­ca­­tion est aussi nommé en 2010.« La DGSE ne commu­­niquait pas jusqu’à ce jour avec le grand public », détaille l’in­­té­­ressé, Nico­­las Wuest-Famose, prédé­­ces­­seur de Philippe Ullmann. « Elle demeu­­rait une maison discrète en ne dialo­­guant qu’a­­vec le pouvoir exécu­­tif au profit duquel elle travaille. Aujourd’­­hui, notre rôle et l’évo­­lu­­tion de la société doivent nous inci­­ter à entrou­­vrir notre porte pour expliquer aux citoyens notre mission et notre action », a assuré. »

Dès lors, l’agence se montre dans les colonnes du Figaro. Après un article sur le « nouveau visage des espions français », en 2011, le quoti­­dien de droite renseigne régu­­liè­­re­­ment ses lecteur·­­ri­­ce·s sur l’agence et, en 2014, va jusqu’à faire paraître un repor­­tage de 12 pages dans son maga­­zine. « Pour la première fois de (son) histoire », il propose « une immer­­sion excep­­tion­­nelle » derrières ses portes entrou­­vertes. Un an plus tôt, la Revue de défense natio­­nale faisait paraître une tribune de l’étu­­diante Aurore Bouvart qui regrette que « jusqu’à une période rela­­ti­­ve­­ment récente, le rensei­­gne­­ment n’était pas consi­­déré par les jeunes diplô­­més comme un domaine dans lequel il était possible de faire carrière ». La DGSE tente donc de rattra­­per son retard sur l’An­­gle­­terre, où c’est « un domaine d’ex­­cel­­lence ».

Même si la recherche sur le rensei­­gne­­ment demeure « une filière à construire », à en croire Pierre Memheld, respon­­sable du master intel­­li­­gence écono­­mique à l’uni­­ver­­sité de Stras­­bourg, la piscine essaye de se montrer sédui­­sante en publiant des offres d’em­­plois ou de stages sur son site. À VivaTech, son nom attire « beau­­coup de curieux », observe Philippe. L’agence est selon lui encore « asso­­ciée au monde des services secret » mais, à force de commu­­niquer, le public finira par comprendre « qu’elle traite aussi de rensei­­gne­­ment tech­­nique et humain », précise-t-il. Alors, « on sera amené à faire davan­­tage d’évé­­ne­­ments comme VivaTech à l’ave­­nir », promet-il.


Couver­­ture : DGSE


 

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