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par Servan Le Janne | 30 janvier 2018

Les étoiles sont orange, ce lundi 22 janvier, dans le sud de Paris. Au Seven Spirits, une salle du 13e arron­­dis­­se­­ment coin­­cée le long du péri­­phé­­rique, entre le cime­­tière de Gentilly et le parc Keller­­man, une constel­­la­­tion de guir­­landes lumi­­neuses donne au plafond noir les couleurs de Dragon Ball. C’est le para­­dis pour Alioune Camara. Installé dans un canapé, quelque part sous ce ciel arti­­fi­­ciel, le youtu­­beur essaye le nouveau jeu vidéo inspiré par le célèbre manga. « Je l’at­­tends depuis 1995 », lâche cet invité de la soirée de lance­­ment de Dragon Ball Figh­­terZ, dont la sortie offi­­cielle aura lieu quatre jours plus tard. « C’est le jeu que tout fan attend. Je ne dirais pas que c’est le messie mais pas loin. »

Créé par les déve­­lop­­peurs nippons Arc System Works et Bandai Namco, cet opus en deux dimen­­sions suscite un même enthou­­siasme devant les autres écrans instal­­lés ça et là. « Depuis l’an­­nonce de la date de sortie, il y a plus 90 jours, je suis assez ému », témoigne le joueur MJ23 au micro de Versus Figh­­ting TV. « On sent que ce sont des fans qui étaient à la concep­­tion. Il ont respecté l’œuvre et même au-delà. » Leur travail a convaincu la presse spécia­­li­­sée, elle aussi très élogieuse. « Le respect du dessin animé trans­­pa­­raît à chaque instant, presque dans chaque pixel », écrit le jour­­na­­liste du Monde, William Audu­­reau. « Chacun des person­­nages est une réplique parfaite des héros de l’animé, dans le crayonné, leur ombrage, et même leur voix origi­­nale japo­­naise. »

Crédits : Dragon Ball Figh­­terZ

Ainsi, Dragon Ball Figh­­terZ serait-il réussi car fidèle à l’uni­­vers imaginé par Arika Toriyama en 1988. À 65 ans, le mangaka règne sur un empire dont la popu­­la­­rité est intacte. Les 614 chapitres et 42 volumes qu’il a dessi­­nés ont été vendus à 240 millions d’exem­­plaires dans le monde. Ils ont inspiré 71 jeux vidéo et une ving­­taine de films. Le dernier en date, Dragon Ball Z : La Résur­­rec­­tion de ‘F’, a engen­­dré 61 millions de dollars de recettes. Quant au manga et dessin animé actuel, Dragon Ball Super, il possède déjà ses propres produits déri­­vés. Personne ne s’étonne que le person­­nage prin­­ci­­pal qui gran­­dit avec la série, Son Goku, ait été dési­­gné pour être l’am­­bas­­sa­­deur des Jeux olym­­piques de Tokyo en 2020. C’est l’évi­­dence. Tout cela a pour­­tant failli ne pas exis­­ter.

K. Tori­­shima

Kazu­­hiko Tori­­shima n’aime pas retour­­ner à Ojiya. Au Japon, archi­­pel de près de 130 millions d’âmes mangé par l’ur­­ba­­ni­­sa­­tion, cette petite ville de la préfec­­ture de Niigata passe pour une bour­­gade. « De la crèche au lycée, tous vos cama­­rades sont les mêmes », souffle l’édi­­teur. S’en­­nuyant ferme au milieu des 50 000 habi­­tants d’Ojiya, il se réfu­­gie dans les livres. En cela, le jeune garçon ressemble à des milliers d’autres. Mais ses lectures sont diffé­­rentes. Un jour qu’il urine à l’école, Kazu­­hiko aperçoit la Lune par une fenêtre des latrines. L’élève de CM1 se sent petit face à cet astre qui, philo­­sophe-t-il, le regarde en retour. Les grandes ques­­tions de l’uni­­vers l’at­­tirent comme bien­­tôt, les masses de la méga­­lo­­pole nippone.

À peine adoles­cent, Kazu­­hiko consulte des ouvrages sur le confu­­cia­­nisme et fait siens les mots de Pascal et de Nietzsche. Assez vite, il réalise néan­­moins que les philo­­sophes, fussent-ils recon­­nus, n’ont pas raison sur tout. Comment le pour­­raient-ils, eux qui se contre­­disent si souvent ? Le garçon laisse alors en suspens ces ques­­tions aussi fonda­­men­­tales qu’im­­pé­­né­­trables. « Comme ma famille n’était pas très riche, je n’avais pas d’argent pour m’ache­­ter des mangas », raconte-t-il. « Il aurait fallu que je demande à mes parents de m’en ache­­ter, mais ils voyaient le genre d’un mauvais œil à l’époque. J’al­­lais donc à la librai­­rie du coin. Parfois, dans les rayons de litté­­ra­­ture française, je tombais sur des romans érotiques. J’ai fini par fréquen­­ter beau­­coup de librai­­ries diffé­­rentes pour emprun­­ter un tas de livres diffé­­rents. »

Diplômé de l’uni­­ver­­sité Keio de Tokyo en 1976, Kazu­­hiko Tori­­shima postule pour entrer chez l’édi­­teur Shuei­­sha, car son cata­­logue comprend Play­­boy depuis un an. Par chance, il est engagé. Sauf qu’au lieu de lui confier les allé­­chantes pages du mensuel, on lui donne à mettre en forme l’heb­­do­­ma­­daire de mangas Shōnen Jump. Le nouvel employé se fami­­lia­­rise autant que possible avec l’uni­­vers inconnu des bandes dessi­­nées. Chaque semaine, il dresse pour sa direc­­tion un clas­­se­­ment des diffé­­rentes histoires selon ses préfé­­rences. Lorsque les lecteurs en font de même, il s’aperçoit non sans perplexi­­tés que leurs goûts n’ont rien à voir avec les siens. Comme si sa petite école de pensée novice était en complet déca­­lage avec les canons de la philo­­so­­phie.

Son sens esthé­­tique n’en est pas nul pour autant. Afin de relan­­cer un manga promis au rebut, Dober­­man Deka, Kazu­­hiko Tori­­shima conseille à son auteur de s’ins­­pi­­rer d’une idole de la pop, la chan­­teuse Ikue Saka­­ki­­bara, pour dessi­­ner ses person­­nages fémi­­nins. Sur quoi, le titre regagne le cœur des lecteurs. Assez effi­­cace, le jeune éditeur termine ses tâches rapi­­de­­ment, ce qui lui permet de plon­­ger dans les archives. Il lit ainsi de nombreux clas­­siques. « La plupart des mangas que j’ai­­mais étaient desti­­nés aux filles », remarque-t-il. « Je savais qu’il y en avait des bons mais je n’ai­­mais pas ce que publiait Shōnen Jump. »

À tour de rôle, les éditeurs du maga­­zine sont char­­gés de sélec­­tion­­ner un des jeunes artistes qui envoient leurs planches. Entre 100 et 150 candi­­da­­tures arrivent chaque mois. Quand vient son tour, Kazu­­hiko Tori­­shima fait évidem­­ment un choix origi­­nal. L’édi­­teur de 25 ans récom­­pense un dessi­­na­­teur de trois ans son cadet qui, comme lui, est loin d’être un spécia­­liste du manga. « J’ai­­mais la propreté de son travail », indique-t-il. « Il n’y avait pas de retouches sur ses planches. Toutes les onoma­­to­­pées étaient en alpha­­bet latin. Le contenu était drôle, les dessins beaux. C’était une paro­­die de Star Wars qu’on ne pouvait publier sans les droits. » La bande dessi­­née est signé Toriyama.

A. Toriyama

La banlieue de Nagoya rappelle Ojiya. Dans les marges de cette ville de plus de deux millions d’ha­­bi­­tants, Akira Toriyama ne trouve pas, lui non plus, beau­­coup de loisirs. Pour tuer l’en­­nui, ses cama­­rades de cours dessinent de gentils mangas, tandis qu’il préfère leur tirer le portrait. Après l’école primaire, ce jeune homme timide se passionne pour les films d’ac­­tion et de science-fiction. En 1971, à 15 ans, il entre au lycée tech­­nique Okoc­­shi de la préfec­­ture d’Ai­­chi. Il y étudie le design et entre, à 20 ans, dans une agence de publi­­cité de Kyoto. On lui demande d’illus­­trer des pros­­pec­­tus de toutes sortes d’objets. Bien que doué, Akira Toriyama n’ob­­tient aucune augmen­­ta­­tion, péna­­lisé par ses retards à répé­­ti­­tion.

Le jeune Akira Toriyama

Agacé, il démis­­sionne et erre de café en bar à la recherche d’un nouvel emploi. Les 500 yens par jour que lui donnent ses parents suffisent à peine à payer ses ciga­­rettes. Dans ce contexte, tout devient bon à prendre. Au comp­­toir, il repère un jour un concours de mangas dans le maga­­zine Shūkan Shōnen. Même s’il est complè­­te­­ment étran­­ger au genre, Akira Toriyama prend son crayon et dessine 15 pages. La candi­­da­­ture est prête. Seule­­ment, en rele­­vant l’adresse à laquelle l’en­­voyer, il s’aperçoit avec une amère surprise que la date pour parti­­ci­­per est dépas­­sée. Encore une fois, il a du retard.

Akira Toriyama aurait travaillé pour rien s’il n’avait eu l’idée d’en­­voyer ses dessins à Shōnen Jump. Il aurait dessiné en vain si, dans cette insti­­tu­­tion du manga, ça n’avait été au tour d’un jeune éditeur novice de choi­­sir un impé­­trant. Tori­­shima le prend sous son aile. Dans un premier temps, le succès n’est pas au rendez-vous. Les idées du dessi­­na­­teur sont d’ailleurs souvent retoquées. Il faut attendre 1980 et la sortie de Dr. Slump pour qu’A­­kira Toriyama se fasse connaître. Paro­­die loufoque des clas­­siques japo­­nais et du cinéma améri­­cain, le manga met en scène une jeune fille robot, Arale, deve­­nue person­­nage prin­­ci­­pal sur l’in­­sis­­tance de Tori­­shima. Comme pour se venger d’avoir dû céder sur ce point, le dessi­­na­­teur invente un méchant qui ressemble à l’édi­­teur et qui porte le même nom à l’en­­vers, Dr Mashi­­rito. « Dr. Slump est devenu célèbre grâce à l’hu­­mour et la créa­­ti­­vité de Toriyama », juge Derek Padula, auteur de plusieurs livres sur la série et auto­­pro­­clamé « premier univer­­si­­taire spécia­­liste de Dragon Ball ». « C’était aussi le premier manga destiné aux jeunes garçons avec une héroïne. »

Après six mois d’une écla­­tante réus­­site, Toriyama montre des signes de lassi­­tude. Il veut arrê­­ter Dr. Slump, car la comé­­die lui demande beau­­coup de travail. « J’en ai parlé au rédac­­teur en chef qui m’a répondu que s’il avait quelque chose de plus inté­­res­­sant suscep­­tible d’avoir plus de succès, il pouvait le faire sans souci », raconte Tori­­shima. Ayant appris que le dessi­­na­­teur est un grand fan des films de Jackie Chan, son éditeur lui suggère de réali­­ser un manga compor­­tant des scènes de combats. C’est ainsi que Toriyama dessine treize pages à propos d’un garçon qui s’ap­­pelle Dragon Boy. L’his­­toire est plébis­­ci­­tée par les lecteurs.

Alors que Dr. Slump se déroule dans un envi­­ron­­ne­­ment rappe­­lant la côte ouest des États-Unis, Tori­­shima invite son collègue dessi­­na­­teur à chan­­ger d’air. Il peut, suggère-t-il, s’ins­­pi­­rer du roman chinois du XVIe siècle La Péré­­gri­­na­­tion vers l’Ouest qui est libre de droit. L’Em­­pire du milieu sert rare­­ment de décor aux mangas. Mais, tous deux profanes et vision­­naires, les hommes sont prêts à faire quelque chose de très singu­­liers. « Ils mélangent ce mythe chinois qui suit un moine boud­d­histe à la recherche de textes sacrés avec l’uni­­vers des films de kung-fu hong-kongais, le cinéma holly­­woo­­dien et la culture pop japo­­naise », analyse Derek Padula.

Road movie

À sa créa­­tion, en 1984, Dragon Ball se présente comme un road movie paro­­diant les films d’arts martiaux avec un ton inédit. « Nous avons donc créé un manga s’af­­fran­­chis­­sant des codes », observe Tori­­shima. Malheu­­reu­­se­­ment, l’ef­­fet de nouveauté s’es­­tompe. Cons­­ta­­tant l’af­­fais­­se­­ment de la ferveur initiale, les deux hommes décident de lancer Son Goku dans un long entraî­­ne­­ment qui le rendra de plus en plus fort et laissent davan­­tage de place aux combats. Ils trouvent sans cesse des moyens de prolon­­ger une histoire qui avance au fil de l’eau, sans rien prévoir pour le long-terme.

« Il suffi­­rait de marquer Dragon Ball Z sur une patate et on la vendrait »

Extra­­ter­­restre de la race des Saiyans envoyé sur Terre quand il était bébé, Son Goku doit sans doute beau­­coup à Super­­man, lui aussi venu de loin. Pour le dessi­­ner, Toriyama s’oc­­cupe des traits et laisse le remplis­­sage à un assis­­tant. Quand ce dernier se plaint de perdre beau­­coup de temps à noir­­cir les cheveux, il le soulage en inven­­tant l’état de Super Saiyan, dont la crinière est blanche. « C’est son igno­­rance des tech­­niques du manga qui faisaient germer des idées », estime Tori­­shima. « Ça a énor­­mé­­ment joué dans sa façon de travailler. »

Avec la popu­­la­­rité gran­­dis­­sante du titre, le nombre d’as­­sis­­tants augmente et, à la fin de Dragon Ball, en 1989, la maison d’édi­­tion Shuei­­sha réclame sans attendre une suite. Tori­­shima accepte mais lui donne le nom de Dragon Ball Z, choi­­sis­­sant la dernière lettre de l’al­­pha­­bet afin de signi­­fier que les aven­­tures de Son Goku touchent à leur fin. C’était comp­­ter sans le succès, plus grand encore, de cette suite au Japon mais aussi aux États-Unis et en France.

En 1990, Alioune Camara n’a que quatre ans. Dans sa valise pour les vacances au Séné­­gal, il emporte une VHS compi­­lant les dessins animés du Club Doro­­thée. Parmi ses programmes, l’émis­­sion de TF1 diffuse depuis 1988 une version censu­­rée de Dragon Ball Z. Le jeune homme appré­­cie « ses combats épiques, ses person­­nages qui volent, se trans­­forment et dont les coups sont trop rapides à suivre pour la caméra ». En gran­­dis­­sant, il se délecte aussi de son humour, « surtout dans Dragon Ball ». Dès 1992, plus d’1,5 million de Français regardent la série le mercredi matin. Le manga est traduit et publié dans l’Hexa­­gone un an plus tard.

Qu’im­­porte la violence dénon­­cée par certains, la marque Dragon Ball s’im­­pose et se décline en une foule de produits. « Il suffi­­rait de marquer Dragon Ball Z sur une patate et on la vendrait », déclare alors Jean-Luc Nobleau, direc­­teur commer­­cial de la société de produits déri­­vés Samou­­raï. Après s’être chargé de mettre à l’écran les aven­­tures du super guer­­rier Broly en 1993, le studio Toei invente carré­­ment une histoire en se conten­­tant de consul­­ter Toriyama pour le dessin animé Dragon Ball GT, sorti en 1996.

Cette année-là, TF1 arrête le Club Doro­­thée et Toriyama pose la plume. Cela ne suffit par à tarir le vivier de fans qui étanche sa soif en ache­­tant les nombreux jeux vidéo ou films de la licence. Pour Alioune Camara, Dragon­­ball Evolu­­tion (2009) est la seule ombre au tableau. Cet étrange film peu inspiré vient clore une décen­­nie au cours de laquelle l’uni­­vers de Dragon Ball s’est figé, Toriyama se concen­­trant sur d’autres projets. Mais il donne en 2013 une nouvelle impul­­sion à se licence en colla­­bo­­rant au film Dragon Ball Z: Battle of Gods, avant de reprendre le crayon pour écrire l’his­­toire du manga et du dessin animé Dragon Ball Super (2015).

Ce nouvel opus dont les derniers épisodes sorti­­ront en 2018 « réus­­sit à s’ins­­crire dans l’uni­­vers de Dragon Ball tout en éten­­dant la mytho­­lo­­gie », estime Alioune Camara. Si Toriyama a quitté Shuei­­sha, « la tran­­si­­tion est en cours, et je trouve que le pari est plus ou moins réussi », ajoute-t-il. C’est aussi ce que semble indiquer le succès immé­­diat de Dragon Ball Figh­­terZ.


Couver­­ture : Les person­­nages emblé­­ma­­tiques de Dragon Ball Z. (Toei Anima­­tion)


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