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En couplant les dernières avancées des neurosciences et les nouvelles technologies, l'US Army imagine déjà la soldat augmenté de 2050.

par Servan Le Janne | 16 décembre 2019

Au milieu des forêts de chênes et de pins qui jonchent la Virgi­nie, le long de la route de Midland, quelqu’un a déroulé un grillage couronné de fil barbelé autour d’un grand terrain vague. Un drapeau améri­cain flotte devant l’en­trée. Dans un coin, derrière plusieurs carrés de pelouse, des silhouettes immo­biles sont alignées sous un préau. De temps à autre, on vient y mettre quelques trous. Situé à 45 minutes de Quan­tico, où le FBI, la DEA et le NCIS ont leurs acadé­mies, le stand de tir « Range 82 » reçoit régu­liè­re­ment l’élite des forces améri­caines.

En ce 20 novembre 2019, des blocs de géla­tine balis­tique ont été dispo­sés sur plusieurs mètres, au-dessus d’une planche en bois éten­due entre deux esca­beaux. Ce maté­riau trans­pa­rent comme de la glace est plus dense que de l’eau et à peu près aussi hermé­tique que de la chair humaine. Vers 10 h 15, il a pour­tant été traversé de part en part à coup d’arme auto­ma­tique.

Le comman­de­ment des opéra­tions spéciales de l’ar­mée (SOCOM) teste de nouvelle balles, les CAV-X, dont les pointes en tungs­tène créent de petites bulles d’air pour leur permettre de se dépla­cer dans du liquide. Cette inno­va­tion déve­lop­pée par la société DGS Tech­no­lo­gies utilise la super­ca­vi­ta­tion, un prin­cipe de propul­sion sous-marin évitant le frot­te­ment de l’eau. D’autres muni­tions ont été tirées à travers des sacs de sable, une plaque en fer de 2 cm d’épais­seur et un gilet pare-balles.

Le soldat augmenté

Dans un futur proche, l’ar­mée améri­caine espère ainsi passer outre les obstacles pour toucher des cibles. Mais c’est loin d’être sa seule cartouche. En mai dernier, son agence pour l’in­no­va­tion, la DARPA, annonçait via un commu­niqué que les soldats seraient capables de contrô­ler toutes sortes de véhi­cules par la pensée d’ici quatre ans. Respon­sable du dépar­te­ment de neuro­lo­gie et de biochi­mie à l’uni­ver­sité de Geor­ge­town, à Washing­ton, James Gior­dano ne dément pas cette prévi­sion. « Nous verrons certaines formes d’in­ter­faces cerveau-machine en fonc­tion dans les cinq ans à venir », indique-t-il au télé­phone.

Cinq jours après les tests de Range 82, Gior­dano a co-signé un rapport au nom digne d’un film de science-fiction. Il s’ap­pelle « Le soldat cyborg de 2050 : la fusion de l’homme et de la machine et les impli­ca­tions pour le futur du Dépar­te­ment de la défense ». Ce « travail collec­tif » commandé par l’ar­mée améri­caine étudie la tendance, pour les géné­raux du monde entier, à se saisir de nouveaux outils tech­no­lo­giques et des dernières décou­vertes de la science du vivant pour amélio­rer les perfor­mances de leur contin­gents.

Dans ses premières lignes, Gior­dano et ses collègues – Peter Emanuel (direc­tion de la recherche), Scott Walper (labo­ra­toire de recherche navale), Diane DiEu­liis (Univer­sité natio­nale de défense), Nata­lie Klein (recherche médi­cale de l’ar­mée) et James B. Petro (Bureau du sous-secré­taire de la défense) – expliquent que « l’objec­tif premier de cet effort était de déter­mi­ner le poten­tiel des machines inté­grées physique­ment au corps pour augmen­ter et amélio­rer la perfor­mance de l’être humain ces 30 prochaines années. »

Crédits : Range82

Quatre domaines seront d’après eux concer­nés. Le fantas­sin de demain pourra béné­fi­cier de prothèses oculaires, audi­tives, d’exosque­lettes et d’inter­faces cerveau-machine ; autant d’ap­pa­reils direc­te­ment reliés à du maté­riel mili­taire. Il dispo­se­rait ainsi d’une « commu­ni­ca­tion directe avec des systèmes auto­nomes comme avec d’autres humains pour opti­mi­ser les système des commande et de contrôle », note le rapport. Dans cette optique, l’ar­mée n’en­tend pas seule­ment l’aug­men­ter mais modi­fier « ses fonc­tions et jusqu’à sa struc­ture radi­cale, pour dépas­ser la norma­lité humaine ».

Les ordres et les données seront trans­mis à une vitesse décu­plée. Mieux, « l’aug­men­ta­tion du cerveau humain grâce à des inter­faces neuro-silice pour­rait amélio­rer le ciblage et accé­lé­rer le fonc­tion­ne­ment de systèmes défen­sifs comme offen­sifs ». Autre­ment dit, ces balles conçues pour traver­ser l’eau, le sable ou le fer seront tirées bien plus vites, car le signal envoyé par le cerveau sera capté avant même d’ar­ri­ver à une termi­nai­son nerveuse pour acti­ver la gâchette. « Notre objec­tif est bien de donner à un soldat une meilleure rapi­dité d’ac­tion et une plus grande faci­lité à trai­ter l’in­for­ma­tion pour inter­agir avec une grande variété de systèmes », atteste Gior­dano. Mais en veut-il seule­ment ?

En intro­duc­tion, le groupe de cher­cheurs recon­naît que des résis­tances peuvent d’au­tant plus appa­raître que « l’uti­li­sa­tion de machines pour amélio­rer la condi­tion physique de l’es­pèce humaine appa­raît souvent de façon défor­mée et dysto­pique dans la fiction, au nom du diver­tis­se­ment ». Il va donc falloir « surmon­ter ces percep­tions néga­tives », qui viennent de loin.

Les neurones zombies

Dans un petit labo­ra­toire sans fenêtre, trois étudiants de l’uni­ver­sité Carne­gie-Mellon, à Pitts­burgh, sont penchés au-dessus d’un morceau de cerveau. Cette lamelle blanche qui ressemble à un morceau d’ail coupé fine­ment appar­te­nait à l’hip­po­campe d’une souris. En la plon­geant dans une solu­tion de sel, de glucose et d’acides aminés, reliées à des élec­trodes, les scien­ti­fiques ont permis à ses neurones de conti­nuer à fonc­tion­ner : ils répondent aux stimuli qu’on leur envoie. Le procédé est ensuite répété avec un maté­riau pareil au crâne humain, afin de déter­mi­ner si les signaux peuvent être envoyés et analy­sés sans avoir à tailler dans l’os.

Par cette expé­rience réali­sée en août et rappor­tée par la MIT Tech­no­logy Review en octobre, la Defense Advan­ced Research Projects Agency (DARPA) a pour objec­tif de conce­voir des inter­faces cerveau-machine non-inva­sives, c’est-à-dire qui ne néces­si­te­raient pas d’opé­ra­tion chirur­gi­cale. Depuis les années 1920, l’élec­troen­cé­pha­lo­gra­phie permet de mesu­rer l’ac­ti­vité élec­trique émise par les neurones lorsqu’une acti­vité cogni­tive survient. Un siècle plus tard, on peut inter­pré­ter leurs signaux et les stimu­ler, à condi­tion d’im­plan­ter des élec­trodes assez proches de leur zone d’ac­ti­vité. Mais la DARPA aime­rait inter­agir avec un cerveau à l’aide d’un casque d’élec­trodes, autre­ment dit sans avoir à forer la boîte crânienne.

« Moins une tech­no­lo­gie est inva­sive, moins vous avez de problème », observe James Gior­dano. L’ar­mée améri­caine a donc plutôt inté­rêt à offrir du maté­riel qui peut être laissé au vestiaires à ses soldats. Pour elle, la DARPA a mis 104 millions de dollars dans un projet baptisé Next-gene­ra­tion Nonsur­gi­cal Neuro­tech­no­logy Program (N3), tradui­sez Programme de neuro­tech­no­lo­gies non-chirur­gi­cales de nouvelle géné­ra­tion. Quelques étudiants de l’uni­ver­sité Carne­gie-Mellon y sont asso­ciés. Mais le rapport qui vient de sortir sur « Le soldat cyborg de 2050 » montre que, dans la compé­ti­tion entre les état-majors du reste du monde, Washing­ton est aussi tenté d’in­té­grer la tech­no­lo­gie au corps humain, quitte à le faire passer sur le billard, pour gagner en rapi­dité.

Crédits : DARPA

« La DARPA travaille sur un certain nombre de projets mais elle n’est pas la seule », rela­ti­vise Gior­dano. « Les Chinois réalisent des expé­riences simi­laires avec de très fortes capa­ci­tés. Il y a un inté­rêt inter­na­tio­nal pour la disci­pline et, dans une certaine mesure, de la concur­rence. » Aux États-Unis, le cher­cheur a compté quelque 200 programmes de recherches sur les neuros­ciences, là où il n’en exis­tait que quatre au début de ses études, il y a 40 ans.

La disci­pline en était alors à ses balbu­tie­ments. Étudiant en neuro­psy­cho­lo­gie à l’uni­ver­sité mili­taire de Norwich, dans le Vermont, Gior­dano a perçu dès le départ que l’étude de l’ac­ti­vité cogni­tive pouvait avoir de nombreuses appli­ca­tions, y compris pour les armées. S’il a fallu attendre 1951 pour que John Carew Eccles montre la nature chimique des rela­tions entre les neurones, des drogues stimu­lant le cerveau étaient déjà employées dans les années 1930. L’Al­le­magne nazie donnait par exemple de la pervi­tine, une espèce de métham­phé­ta­mine, à ses premières lignes.

Après le conflit, la CIA a confi­den­tiel­le­ment admi­nis­tré diffé­rentes drogues à des cobayes afin de cher­cher à contrô­ler ou stimu­ler leur acti­vité cogni­tive. Le LSD a beau­coup été étudié au cours de ce projet MK-Ultra, avant d’être rejeté pour ses effets impré­vi­sibles. Le chimiste Frank Olson a mis fin à ses jours après en avoir absorbé pendant l’ex­pé­rience.

La boîte de Pandore

Aiguillés par un article du New York Times paru en 1974, les membres du Congrès mènent une série d’au­di­tions qui abou­tit à la mise au jour du projet MK-Ultra. C’est un scan­dale. En cachette, le dépar­te­ment de la Défense a admi­nis­tré des psycho­tropes à des sujets, parfois sans leur consen­te­ment, pour un maigre résul­tat scien­ti­fique. Deux décen­nies plus tard, en 1995, Bill Clin­ton consent à s’ex­cu­ser au nom du gouver­ne­ment et rend publiques une série d’ar­chives confi­den­tielles, dont certaines lignes demeurent biffées.

L’an­née suivante, James Gior­dano se retrouve « impliqué dans un projet de recherche qui examine le poten­tiel de certaines drogues neuro-actives pour accom­plir une série de tâches, y compris des tâches mili­taires comme conduire un avion, espion­ner, récol­ter de l’in­for­ma­tion ou agir sur un théâtre d’opé­ra­tion. » Ainsi l’état-major n’a-t-il pas aban­donné l’idée de se servir de substances pour amélio­rer les perfor­mances cogni­tives de son person­nel. Dans le livre Avoi­ding Surprise in an Era of Global Tech­no­logy Advances, paru en 2005, le dépar­te­ment de la Défense consacre un chapitre à l’op­por­tu­nité d’ap­pliquer des inno­va­tions de biotech­no­lo­gie à la guerre.

Ces réflexions sont prolon­gées dans la Future Soldier 2030 Initia­tive, défi­nie en 2009, et dans un rapport du Natio­nal Research Coun­cil de 2008, Emer­ging Cogni­tive Neuros­cience and Rela­ted Tech­no­lo­gies. Y point le senti­ment que « l’amé­lio­ra­tion phar­ma­ceu­tique et le déve­lop­pe­ment d’in­ter­faces homme-machine pour­raient donner un avan­tage en termes de perfor­mance à un indi­vidu ». Or « certains travaux conduits dans des labo­ra­toires étran­gers pour­raient égaler voire dépas­ser les travaux évalués par des pairs réali­sés en Occi­dent. » En creux, les cher­cheurs améri­cains craignent les l’avan­cée des recherches chinoises, où des règles éthiques diffé­rentes sont appliquées.

James Gior­dano
Crédits : Modern War Insti­tute

« Dans une société ouverte comme la nôtre, un soldat ne devien­dra pas un cyborg sans avoir donné son consen­te­ment », promet Gior­dano. « Mais dans d’autres socié­tés, moins libé­rales, certains person­nels mili­taires pour­raient rece­voir l’ordre de le faire. Une boîte de Pandore a donc été ouverte, et cela doit nous pous­ser à défi­nir des règles en la matière. » Pour ne pas effrayer les soldats, l’étude de 2019 sur « le soldat cyborg de 2050 » explique donc que « l’amé­lio­ra­tion oculaire pour­rait être une option inté­res­sante quand le tissu de l’œil a été endom­magé ou détruit par une bles­sure ou une mala­die ». Dit autre­ment, les yeux bioniques ne seront dans un premier temps réser­vés qu’à ceux qui ont perdu le leur, puisqu’il est « peu probable » que quelqu’un soit prêt à se faire reti­rer un œil.

Il en va de même pour l’amé­lio­ra­tion des muscles, dont les tissus doivent avant tout être renfor­cés s’ils ont été abîmés. Grâce à des capteurs glis­sés sous la peau, il devrait être possible de stimu­ler chaque nœud muscu­laire dès qu’un effort doit être accom­pli. Mais les muscles perdus pour­ront carré­ment être rempla­cés par des prothèses plus puis­santes. Dans une étude publiée le 19 juin 2019 par la revue Science Robo­tics, des cher­cheurs de l’uni­ver­sité Carne­gie-Mellon présentent un bras robo­tique qui peut être contrôlé par la pensée sans implant céré­bral : il suffit de porter un casque d’élec­trodes pour ça.

Quant aux systèmes audi­tifs mis au point actuel­le­ment, ils présentent l’avan­tage de pouvoir être implan­tés près de l’oreille pour donner accès à un réseau de commu­ni­ca­tion sans avoir à allu­mer un appa­reil. Leurs porteurs pour­raient en outre être équi­pés de puces de mémoires, qui vien­dront ajou­ter une couche de souve­nirs dispo­nibles à ceux que le cerveau peut retrou­ver de lui-même. Des proto­types ont été implan­tés en 2018, selon un article de la revue IOP Science.

Comme toute tech­no­lo­gie, celle-ci présente toute­fois le risque d’être pira­tée, une pers­pec­tive guère rassu­rante pour ceux qui s’en dote­raient. Et qu’ad­vien­dra-t-il de leur bardage une fois qu’ils quit­te­ront l’ar­mée ? Là encore, les points d’in­ter­ro­ga­tions se multi­plient. Main­te­nant que la boîte de Pandore est ouverte, « un débat est néces­saire pour que les normes soient alignées de manière à ce qu’elles soient les mêmes ici qu’en Chine », estime Gior­dano. Encore faut-il déjà convaincre les soldats eux-mêmes.


Couver­ture : iStock­photo


 

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