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Combustible polluant par excellence, le charbon continue de progresser en Asie. Il conserve ainsi de l'attrait pour les acteurs financiers internationaux.

par Servan Le Janne | 18 novembre 2019

Les arbres meurent

Au bord d’une route qui longe le litto­­ral viet­­na­­mien, Nguy Thi Khanh nettoie des crevettes en pestant. Avec ses palmiers graciles et sa vue impre­­nable sur l’île de Hòn Mê, le village de Nghi Sơn a long­­temps été un para­­dis pour pêcheurs. Aujourd’­­hui, tout est noir pour la jeune femme : une immense centrale fait de l’ombre à chaque mètre de côte. « Le char­­bon a souillé ma maison », se lamente-t-elle. « Même les arbres meurent. Nous ne pouvons pas vivre ici. »

Après l’ar­­ri­­vée des premières chemi­­nées, en 2013, Nguy Thi Khanh a démé­­nagé à Hanoï, la capi­­tale. Elle conti­­nue à y lutter contre la pollu­­tion avec son asso­­cia­­tion, le Green Inno­­va­­tion and Deve­­lop­­ment Centre, ce qui lui a valu de rece­­voir le Gold­­man Envi­­ron­­men­­tal Prize en 2018. Mais pendant ce temps, le char­­bon pollue toujours l’air du Viet­­nam. Il compte pour 36 % de son éner­­gie, une part qui devrait grim­­per à 42 % en 2030. Pour alimen­­ter la nouvelle centrale en construc­­tion à Nghi Sơn, celle de 2013, et les autres, le pays devra alors impor­­ter 90 millions de tonnes de char­­bon.

La centrale d’Hòn Mê
Crédits : Báo Thanh Hóa

Alors qu’il abrite la moitié de la popu­­la­­tion mondiale, le conti­nent asia­­tique brûle les trois quarts du char­­bon et il est à l’ini­­tia­­tive des trois quarts des projets de centrales. Quelque 1 200 d’entre elles seront énormes, aver­­tit l’as­­so­­cia­­tion alle­­mande Urge­­wald. Tandis que le Viet­­nam multi­­plie les projets, l’In­­do­­né­­sie creuse toujours plus profond et le Japon, effrayé par la catas­­trophe nucléaire de Fuku­­shima, se tourne vers la roche noire. Quant à la Chine, elle emploie 4,3 millions de personnes dans les mines de char­­bon et est respon­­sable de 40 % des nouvelles capa­­cité de produc­­tion d’éner­­gie à base de char­­bon depuis 2002.

Or l’im­­pact envi­­ron­­ne­­men­­tal de ce combus­­tible est large­­ment sous-estimé. Dans son dernier rapport annuel partagé le 13 novembre 2019, l’Agence inter­­­na­­tio­­nale de l’éner­­gie estime que les mines de char­­bon sont aussi nocives que l’avia­­tion et le trans­­port de marchan­­dise réunis. L’an­­née dernière, elles ont engen­­dré 40 millions de tonnes de méthane, un gaz 30 fois plus polluant que le dioxyde de carbone. Le secteur de l’éner­­gie a atteint un nouveau pic d’émis­­sions de CO2 en 2018 cepen­­dant que les niveaux de méthane faisaient leur deuxième bond le plus impor­­tant jamais enre­­gis­­tré.

Selon Dave Jones, membre du think-tank clima­­tique Sand­­bag, ce rapport montre que « l’in­­dus­­trie du char­­bon est encore plus polluante que ce que nous pensions. » Il devrait donc inci­­ter les déci­­deurs à prendre le problème à bras le corps. Seule­­ment, l’Agence inter­­­na­­tio­­nale de l’éner­­gie juge que ce secteur est plus diffi­­cile à inhi­­ber que ceux du pétrole et du gaz, en sorte qu’une amélio­­ra­­tion substan­­tielle ne devrait pas inter­­­ve­­nir avant 2040. Autant les gaz à effet de serre issus de la produc­­tion d’hy­­dro­­car­­bures peuvent être captés avant leur envol, autant le méthane qui s’échappe ds mines de char­­bon est très diffi­­cile à rete­­nir.

Crédits : Herry Lawford

En Europe, l’Al­­le­­magne a promis d’ar­­rê­­ter le char­­bon en 2038, mais une nouvelle centrale va bien­­tôt ouvrir. Le site de Datteln 4 devrait être mis en service l’an­­née prochaine. Le Royaume uni a promis de s’en débar­­ras­­ser en 2025 et la France en 2022, année où la Banque euro­­péenne d’in­­ves­­tis­­se­­ment ne devrait plus subven­­tion­­ner les projets liés aux éner­­gies fossiles. Il y a un an, le ministre de l’Éco­­no­­mie, Bruno Le Maire, deman­­dait aux banques, assu­­reurs et gérants d’ac­­tifs français d’ « arrê­­ter défi­­ni­­ti­­ve­­ment de finan­­cer les centrales et les mines à char­­bon ». Six mois plus tard, il prenait l’en­­ga­­ge­­ment avec l’Au­­to­­rité des marchés finan­­ciers (AMF) et l’Au­­to­­rité de contrôle pruden­­tiel et de réso­­lu­­tion (ACPR) qu’ « au plus tard à la mi-2020, les acteurs de la place finan­­cière de Paris se dote­­ront d’une stra­­té­­gie char­­bon [et] défi­­ni­­ront un calen­­drier de sortie globale du finan­­ce­­ment des acti­­vi­­tés char­­bon ».

Pour l’heure, le compte n’y est pas. Dans une note publiée en novembre, les asso­­cia­­tions Les Amis de la Terre et BankT­­rack soulignent que BNP Pari­­bas compte « parmi les premiers finan­­ceurs occi­­den­­taux à l’ex­­pan­­sion du char­­bon, avec même des soutiens crois­­sants à certains des plus gros déve­­lop­­peurs du secteur. » Entre janvier 2016 et septembre 2018, les grandes banques françaises avaient accordé « plus de 10 milliards d’eu­­ros de finan­­ce­­ments aux 120 entre­­prises les plus agres­­sives en matière de construc­­tion de nouvelles centrales à char­­bon », selon le cabi­­net néer­­lan­­dais Profundo. Se défaire du char­­bon n’est donc pas si simple.

Chimère

Nguy Thi Khan connaît bien cette ombre qui s’étend sur le rivage de Nghi Sơn. Née en 1976, elle a grandi dans le village de Bắc Am, non loin d’une centrale à char­­bon. Plusieurs heures par jour, le courant ne passait pas et elle devait faire ses devoirs à la lumière d’une lampe au kéro­­sène. La lumière s’étei­­gnait aussi dès qu’il pleu­­vait. Les averses passées, sa mère pouvait mettre le linge à étendre dehors. Alors, il se couvrait de cendres.

Dans les années qui ont suivi, « le Viet­­nam a large­­ment copié l’at­­ti­­tude de la Chine », résument Brian Malc­­zyk et Tim Robin­­son, membres du think-tank non parti­­san Center for Deve­­lop­­ment and Stra­­tegy. « Il a mis de côté les préoc­­cu­­pa­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales dans sa pour­­suite d’objec­­tifs de crois­­sance. » Jadis tribu­­taire de ses instal­­la­­tions hydro­é­lec­­triques, l’éco­­no­­mie du pays s’est alors tour­­née vers le char­­bon, dont la consom­­ma­­tion a explosé à partir de 2003 du côté de Pékin. « Il n’y a pas eu de ralen­­tis­­se­­ment, même pendant la crise de 2008 », souligne une note de l’Ins­­ti­­tut de l’éco­­no­­mie éner­­gé­­tique japo­­nais. Suivant cet exemple, le Viet­­nam a annoncé la construc­­tion de 90 centrales à char­­bon en 2011.

Li Keqiang
Crédits : Krem­­lin

Aujourd’­­hui, l’Agence inter­­­na­­tio­­nale de l’éner­­gie pense que la consom­­ma­­tion de char­­bon chinoise va passer de 2,34 à 2,87 milliards de tonnes en 2030 pour redes­­cendre à 2,57 milliards en 2040. C’est loin des 1,15 milliard prévus par son plan de déve­­lop­­pe­­ment soute­­nable pour le géant asia­­tique. Les volumes brûlés ne cesse­­ront dans le même temps d’aug­­men­­ter en Inde, passant de 586 millions de tonnes aujourd’­­hui à 1,16 milliard de tonnes en 2040. Pékin pour­­rait certes déployer des tech­­no­­lo­­gies de réten­­tion du CO2, mais « il y a peu de volonté poli­­tique » en ce sens, regrette le spécia­­liste des éner­­gies renou­­ve­­lables en Asie de Reuters Clyde Russell.

En octobre, le Premier ministre chinois Li Keqiang a pour­­tant exprimé la volonté du gouver­­ne­­ment de déve­­lop­­per du « char­­bon propre ». Pour l’Ins­­ti­­tut pour l’éco­­no­­mie éner­­gé­­tique et l’ana­­lyse finan­­cière (IEEFA), un centre de recherche améri­­cain sur la tran­­si­­tion éner­­gé­­tique, cette expres­­sion est une chimère. Elle « décrit l’es­­poir que les tech­­no­­lo­­gies de capture des émis­­sions sauve­­ront un jour le problème du char­­bon », mais « jusqu’à présent, ces tech­­no­­lo­­gies se sont avérées inef­­fi­­caces et dispen­­dieuses. »

Même si la Chine a prévu d’inves­­tir 344 milliards d’eu­­ros dans les éner­­gies renou­­ve­­lables entre 2017 et 2020, elle a dans le même temps bâti de nombreuses centrales à char­­bon. Avec une capa­­cité de 1 000 giga­­watts, elle possède à elle seule près de la moitié des capa­­ci­­tés de produc­­tion d’éner­­gie avec la roche noire, loin devant les États-Unis (259 giga­­watts) et l’Inde (221 giga­­watts). Selon le Conseil de l’élec­­tri­­cité chinois, Pékin pourra produire 30 % d’éner­­gie en plus grâce au char­­bon en 2030. L’an dernier, 36 milliards de dollars ont été inves­­tis dans le secteur.

Le projet de mine à Carmi­­chael, dans le Queens­­land
Crédits : Lock the Gate Alliance

La Chine possède donc des instal­­la­­tions nouvelles qu’elle entend bien renta­­bi­­li­­ser, d’au­­tant qu’il y a chemin faisant des erreurs de plani­­fi­­ca­­tion et que les subven­­tions ont favo­­risé les construc­­tions inadap­­tées aux moyens dispo­­nibles ça et là. Elle se vante qui plus est d’avoir bâti des centrales plus propres, sans pour autant être prête à adop­­ter l’ « envi­­ro­­coal », une tech­­no­­lo­­gie déve­­lop­­pée par la société indo­­né­­sienne Adaro Energy. Car à en croire l’IEEFA, avec cette dernière, il faut brûler 26 % de char­­bon en plus pour géné­­rer autant d’éner­­gie qu’a­­vec la méthode du géant chinois Shanxi.

La renta­­bi­­lité des bonnes vieilles méthodes ne pousse pas les acteurs finan­­ciers à se désen­­ga­­ger du char­­bon. Alors qu’Axa avait promis ne plus faire d’af­­faires dans le secteur à l’oc­­ca­­sion du One Planet Summit de 2017, Les Amis de la Terre et BankT­­rack objectent qu’il s’agit d’une « ambi­­tion avor­­tée ». Parmi ses clients, l’as­­su­­reur français compte encore Adani Mining, la filiale austra­­lienne du conglo­­mé­­rat indien Adani, lequel travaille sur un gigan­­tesque projet de mine à Carmi­­chael, dans le Queens­­land.

Dans une étude parus en 2007, le Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy (MIT) prévoyait que « le char­­bon [allait] augmen­­ter quel que soit le scéna­­rio car il est bon marché et abon­­dant. » Aux États-Unis, le gaz natu­­rel est toute­­fois devenu moins cher, en sorte que deux des plus grandes centrales à char­­bon du pays ont fermé en novembre. Ce n’est malheu­­reu­­se­­ment pas encore le cas en Asie, un conti­nent dont « l’ad­­dic­­tion au char­­bon doit cesser », a déclaré le secré­­taire géné­­ral des Nations unies, Antó­­nio Guterres début novembre. Un fait sur lequel tout le monde s’en­­tend, mais peu agissent.


Couver­­ture : Domi­­nik Vaniy


 

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