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par Servan Le Janne | 8 décembre 2017

Kernel

Derrière le bureau de Bryan John­son, à Los Angeles, une liste de morceaux est inscrite au feutre sur un grand tableau blanc. « C’est mon fils », indique l’en­tre­pre­neur de 40 ans, « il était en stage ici l’été dernier. » Le patron de Kernel n’a qu’à tour­ner la tête pour mettre à jour sa play­list. De ses yeux bleus fati­gués, il prend ainsi la tempé­ra­ture musi­cale d’une époque qui le dépasse. Bryan John­son a beau courir le monde, allant de confé­rences en réunions de travail, « les choses changent de plus en plus vite », s’inquiète-t-il.

Bryan John­son
Crédits : Kernel

L’air est connu. Dans une société complexe, où tout accé­lé­re­rait, les risques seraient de moins en moins prévi­sibles. « Quand plusieurs choses arrivent en même temps, les gens ont tendance à se cris­per », observe le quadra­gé­naire. À moyen terme, il estime que « nous pour­rions ne pas avoir suffi­sam­ment ni d’eau potable, ni d’éner­gie, ni », plus étrange, « les moyens d’uti­li­ser les smart­phones ». Or, on lui a appris tout petit à servir les autres. Au sous-sol du bâti­ment, une équipe pour­suit l’objec­tif « d’ac­croître notre adap­ta­bi­lité pour faire face aux chan­ge­ments et gérer cette complexité crois­sante ». À ce programme qui rappelle les inti­tu­lés de sessions de coaching, Kernel entend appor­ter une réponse haute­ment scien­ti­fique et tech­no­lo­gique. Plutôt que de faire travailler notre cerveau, il veut l’aug­men­ter. Les deux petits câbles qu’il a conçus doivent pour cela être trans­fé­rés des boîtes en verre où ils se trouvent à l’in­té­rieur d’une boîte crânienne. Depuis 2003, ce genre d’im­plants est expé­ri­menté sur des personnes souf­frant de la mala­die d’Alz­hei­mer afin de stimu­ler leur mémoire. Ils envoient de petites décharges élec­triques aux neurones dont la connexion est rompue. Mais le proto­type de Kernel fait mieux : il lit les signaux céré­braux. Bryan John­son estime qu’il sera bien­tôt possible de carto­gra­phier notre acti­vité cogni­tive pour, in fine, réécrire le code céré­bral. « Nous avons séquencé le génome humain et nous possé­dons désor­mais des outils pour l’édi­ter », compare-t-il. « Cela pose une foule de ques­tions. Pouvons-nous ainsi nous amélio­rer, nous augmen­ter ? J’ai­me­rais que Kernel déve­loppe la boîte à outils qui permette d’en faire de même pour le cerveau. » À l’en croire, l’homme est déjà augmenté. En guise de démons­tra­tion, John­son pointe le smart­phone avec lequel j’en­re­gistre notre conver­sa­tion. Ne nous aide-t-il pas à pallier l’ou­bli ? Elon Musk ne dit pas autre chose : fin 2016, il affir­mait que notre tech­no­lo­gie fait déjà de nous des cyborgs. Le véri­table problème rési­de­rait dans les inter­faces homme-machine actuelles. Et c’est préci­sé­ment ce que Bryan John­son cherche à révo­lu­tion­ner.

John­son et ses trois enfants
Crédits : Kernel

Aidé par de petites élec­trodes, le cerveau pour­rait lui-même conser­ver davan­tage de données, sans avoir besoin de recou­rir à la mémoire externe et faillible d’un smart­phone. Mais ce n’est là qu’un aperçu de sa gigan­tesque ambi­tion. « Imagi­nez que je puisse mieux ressen­tir ce que c’est que d’être avec vous – vos émotions, vos pensées ? » inter­roge John­son en faisant réfé­rence à une forme de télé­pa­thie. « Je pour­rais comprendre vos ques­tions avant que vous ne les posiez, mais aussi la réflexion qui les engendre. » Peut-être la conver­sa­tion serait-elle plus riche, mais ce qui inté­resse avant tout John­son, c’est le supplé­ment d’em­pa­thie que la méthode pour­rait appor­ter au monde. « Ce ne sont pas nos enne­mis qu’il faut s’en­tê­ter à détruire, c’est le concept d’en­ne­mis », s’en­flamme-t-il. Kernel, d’ailleurs, n’en a pas. Les initia­tives simi­laires d’Elon Musk, avec Neura­link, ou les projets de Google et Face­book comblent John­son. Plus il y a de gens pour en parler, plus le monde pren­dra conscience de « l’im­por­tance du cerveau ». Et John­son sait de quoi il parle.

L’es­ca­lade

Né dans une commu­nauté mormone de l’Utah, Bryan John­son est programmé, très jeune, pour le Para­dis. « Si vous êtes baptisé à huit ans, ça fait un point », dit-il. « Si vous entrez dans les ordres à 12 ans, un autre. Si vous évitez la porno­gra­phie, encore un. Vous ne vous mastur­bez pas ? Un point. Aller à l’église le dimanche donne aussi un point. » La voie est toute tracée. Tourné tout entier vers l’ob­ten­tion de ce permis pour l’au-delà, le garçon connaît une sortie de route dès les premiers mètres. À quatre ans, son père quitte l’église et sa mère. Faute d’argent, Bryan est contraint d’al­ler à l’école dans des vête­ments qu’elle lui coud, mais il ne perd pour­tant pas pas la foi. À son père toxi­co­mane, il conti­nue d’écrire. « Il me disait qu’il m’ai­mait de 100 façons diffé­rentes », se remé­more ce dernier. « Je ne saurai jamais comment il a compris, enfant, que la dernière chose à faire avec les drogués est de leur dire quelles merdes ils sont. » Après le lycée, cette corres­pon­dance lui coûte plus cher et Bryan quitte le pays. Il devient mission­naire en Équa­teur avec une seule idée en tête : « tenter d’ai­der les pauvres ». Mais les moyens de l’église pour cela sont limi­tés. À 21 ans, le jeune homme se fait la promesse de deve­nir million­naire dans les dix prochaines années pour sauver le monde.

John­son en 2013, lorsque Brain­tree a été rache­tée par eBay pour 800 millions de dollars
Crédits : Brain­tree

« Il est revenu changé d’Équa­teur », se souvient sa sœur. Bryan John­son lit tout ce qui peut lui permettre d’at­teindre son but et vend des télé­phones pour payer sa licence à l’uni­ver­sité Brigham Young, dans l’Utah. Une fois marié, il reste dans le commerce en faisant du porte à porte. Trois enfants voient le jour. Devenu « meilleur vendeur de l’an­née », John­son échoue cepen­dant lorsqu’il lance des affaires. Il décide donc de pour­suivre les cours en master à l’uni­ver­sité de Chicago. Brain­tree est fondé dans la capi­tale du Michi­gan en 2008. Cette fois, tout lui sourit. Non seule­ment l’idée est payante, mais le père de Bryan John­son sort de la longue phase de dépres­sion qu’il traver­sait. Malheu­reu­se­ment, mystère de la géné­tique ou coup du destin, Bryan y entre à son tour. Le chef d’en­tre­prise dort mal, souffre d’in­tenses maux de tête et dévore sans faim. Aussi avale-t-il des anti­dé­pres­seurs. Plusieurs théra­pies sont suivies, en vain. « J’ai tout essayé », souffle-t-il. « Je voulais de meilleurs outils pour trai­ter ma dépres­sion car c’est la pire chose qui puisse arri­ver : ne pas avoir d’es­poir, ne pas être capable d’éprou­ver de joie de vivre ou d’être heureux. » Sur quoi, il marque une pause. « C’est ce qu’il y a de pire », reprend-il en pesant ses mots. En 2012, au fond du trou, John­son se lance le défi de grim­per le Kili­mandjaro, en Tanza­nie. Arrivé au sommet, au bout de ses efforts, le patron de Brain­tree tombe en larmes. Il faut une civière pour le redes­cendre.

Bryan John­son et son père
Crédits : Kernel

« Quelques déci­sions impor­tantes » permettent à John­son d’ou­blier son obses­sion pour la mort et d’en reve­nir à celle pour la charité. Il divorce, quitte sa reli­gion et vend Brain­tree à eBay, qui cherche en 2013 à déve­lop­per l’ac­ti­vité de PayPal. Puis pour que « personne n’ait plus à vivre » ce qu’il a enduré, son cerveau fonc­tionne à plein régime. Mais réflé­chir ne suffit pas, et c’est de là que lui vient l’idée d’aug­men­ter le cerveau. Plus tard, voyant son beau-père déve­lop­per les symp­tômes précoces d’Alz­hei­mer, il est conforté dans son intui­tion que « tout vient du système nerveux ».

L’opé­ra­tion

Bryan John­son s’at­taque à une nouvelle montagne, cette fois de livres et de docu­ments. Parmi les publi­ca­tions concer­nant les mystères du cortex, il découvre les travaux de Theo­dore Berger. Ce neuros­cien­ti­fique de l’uni­ver­sité de Cali­for­nie du Sud (USC) est devenu spécia­liste du sujet en essayant de déter­mi­ner les zones du cerveau où la mémoire est stockée, en colla­bo­ra­tion avec son mentor à Harvard, Richard Thomp­son. À la fin des années 1970, les deux hommes ont équipé des lapins d’élec­trodes afin de déce­ler l’ac­ti­vité des neurones. Chacune de ces cellules émet des parti­cules de sodium et de potas­sium char­gées en élec­tri­cité lorsqu’elles fonc­tionnent. Leur présence par centaines de milliers dans le cerveau humain rend néan­moins l’ana­lyse compliquée. Dans les années 1980, Berger se concentre alors, avec un collègue de l’uni­ver­sité de Pitts­burgh, Robert Scla­bassi, sur une région parti­cu­lière : l’hip­po­campe. À l’USC, une décen­nie plus tard, le cher­cheur est capable de mimer les signaux envoyés par certains neurones grâce à des ordi­na­teurs. « J’ai commencé à imagi­ner des prothèses bien avant tout le monde », se vante-t-il.

Le Pr Theo­dore Berger
Crédits : Univer­sity of Southern Cali­for­nia

En repro­dui­sant les signaux de l’hip­po­campe, il parvient à amélio­rer la mémoire de rats. Démons­tra­tion est faite, en 2011, que le code avec lequel sont écrits les souve­nirs peut être capté, enre­gis­tré puis envoyé de nouveau chez des rongeurs. Cinq ans plus tard, Berger cherche juste­ment à expé­ri­men­ter la méthode sur l’homme quand John­son offre de l’ai­der. En août, il annonce injec­ter 100 millions de dollars, sur les 800 qu’il a reçus grâce à la vente de Brain­tree, pour lancer Kernel. Berger est nommé ingé­nieur en chef. Six mois leur suffisent pour obte­nir l’ac­cord de l’école de méde­cine de l’USC et d’une de ses patientes, Lauren Dicker­son. Ainsi, onze trous de la taille d’un spaghetti sont forés par un neuro­chi­rur­gien dans le sque­lette de cette insti­tu­trice de 25 ans, pour y passer autant de câbles reliés à un ordi­na­teur. Munie d’un casque de bandages d’où émergent d’autres câbles, elle se livre à une série d’exer­cices mnémo­tech­niques.

L’in­for­ma­tion ne provient que de 30 ou 40 neurones, explique toute­fois un scien­ti­fique de Kernel. Quelques jours plus tard, après d’in­tenses études des résul­tats, John­son retourne à l’hô­pi­tal avec l’in­ten­tion d’en­voyer un code afin de véri­fier s’il peut acti­ver la mémoire de Lauren Dicker­son. Au moment où il s’ap­prête à le faire, un message de l’uni­ver­sité l’in­forme que l’ex­pé­rience est termi­née pour raisons admi­nis­tra­tives. Après coup, l’USC explique qu’une mésen­tente est appa­rue entre John­son et Berger. Ce dernier prétend que l’ex­pé­rience a été lancée à son insu. Le patron de Kernel rétorque qu’il ne pouvait pas ne pas être au courant.

« La solu­tion à tous les problèmes est d’amé­lio­rer nos capa­ci­tés cogni­tives. »

Berger ne fait aujourd’­hui plus partie de l’équipe de 35 personnes, dont 25 scien­ti­fiques, qui travaillent pour Kernel. Mais la société pour­suit ses recherches sur l’in­tel­li­gence du futur. John­son ne cache pas ses ambi­tions : « Si vous dites que vous voulez augmen­ter le cerveau, vous devez en géné­ral commen­cer par tenter de guérir nos mala­dies, car il faut répa­rer ce qui est cassé. La société accepte mal que vous créiez quelque chose dans le but d’aug­men­ter le poten­tiel des gens. » À l’en­tendre, l’enjeu est pour­tant là. Qu’il s’agisse de régler les problèmes écolo­giques, de terro­risme, de conflits ou de corrup­tion, tout paraît selon lui pouvoir se régler « en amélio­rant notre capa­cité cogni­tive ». Si des tech­no­lo­gies non inva­sives, c’est-à-dire ne néces­si­tant pas d’im­plants, permettent de le faire, ce miracle de la science pour­rait même profi­ter à un large public, plaide-t-il. John­son a en quelque sorte quitté une reli­gion pour en fonder une autre. Sauf que désor­mais, son idéal est là, palpable, bien­tôt relié à nous par des câbles assor­tis d’élec­trodes. L’an­cien mormon a déjà marqué des points qui comptent bel et bien. https://www.youtube.com/watch?v=ySsv5-jSqss


Couver­ture : Les cerveaux augmen­tés. (Getty/Ulyces.co)


 

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