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par Servan Le Janne | 17 juillet 2018

Une para­­bole de l’es­­pace

Une flèche blanche se cabre dans le ciel de Floride. Dres­­sée en direc­­tion de l’at­­mo­­sphère pendant quelques secondes, elle bascule complè­­te­­ment vers l’avant et tombe à pic, lais­­sant échap­­per deux colonnes de fumée. À bord de cet avion de la compa­­gnie Zero G, la pesan­­teur chute elle aussi. Proje­­tée en l’air, une jeune brune en combi­­nai­­son bleue flotte au milieu de l’ap­­pa­­reil. Elle sourit. La situa­­tion est sous contrôle. En ce mois de novembre 2017, à l’oc­­ca­­sion de son premier vol para­­bo­­lique, Nicole L’Huillier découvre la micro­­gra­­vité avec un plai­­sir enfan­­tin. « Je n’avais pas peur », confie-t-elle. « J’ai pour habi­­tude de penser que ça ne va pas marcher pour ne pas être déçue. J’étais prête à m’amu­­ser quoi qu’il arrive. Heureu­­se­­ment, ça a marché. »

La Chilienne n’est pas exac­­te­­ment là pour prendre du bon temps. Elle doit tester un curieux objet qui dérive lui aussi dans l’avion, quoique relié au sol par un harnais. Au sein de ce dodé­­ca­èdre en poly­­car­­bo­­nate et métal, deux cylindres produisent un son de marimba maus­­sade, affecté par une sorte de vibrato élec­­trique, à chaque fois qu’ils heurtent les parois. Nicole L’Huillier est juste à côté. Elle dirige bon an mal an ce concert hors du commun en manœu­­vrant l’ap­­pa­­reil à l’aide d’un manche.

« Je n’avais qu’à le bouger pour faire de la musique », raconte-t-elle. « J’étu­­diais le bruit en fonc­­tion du mouve­­ment. C’était génial : la situa­­tion était nouvelle tant du point de vue du jeu que de la percep­­tion. » Le Tele­­me­­tron est un instru­­ment spécia­­le­­ment conçu pour les contextes de faible gravité. Archi­­tecte de forma­­tion, Nicole L’Huillier l’a imaginé avec les équipes du MIT Media Lab de Boston, où elle effec­­tue ses recherches depuis septembre 2015. Inspi­­rée par le livre de Bart Hopkin, Wind Chimes: Design and Cons­­truc­­tion, sa forme évite soigneu­­se­­ment les angles poin­­tus et leurs dangers. Tout est adapté au vol. Cela n’en rend pas la prise en main facile pour autant.

« Au début, vous essayez de secouer vos bras mais vous ne pouvez pas », décrit-elle. « Vous devez réap­­prendre à bouger et réap­­prendre ce que cela signi­­fie. Vous êtes comme un bébé. Vous avez certes une idée des mouve­­ments à faire, mais elle est trom­­peuse. » Pour la première para­­bole de 17 secondes, la jeune femme est mise dans des condi­­tions de gravité simi­­laires à celles de la planète Mars. C’est un « désastre ». Après une autre séquence au contexte iden­­tique, l’ap­­pa­­reil simule l’en­­vi­­ron­­ne­­ment de la Lune. Nicole L’Huillier gagne en confiance. Il lui reste 17 para­­boles pour jouer du Tele­­me­­tron comme si elle était lâchée dans l’es­­pace.

Fina­­le­­ment, « j’ai réalisé des mouve­­ments impos­­sibles avec la gravité terrestre », souligne-t-elle. « J’ai pu faire tour­­ner l’ins­­tru­­ment et reti­­rer mes mains pour effec­­tuer une danse inter­­ac­­tive ». Monté à bord d’un autre avion de la compa­­gnie Zero G trois mois plus tard, à Bordeaux, Marc Marze­­nit se souvient avec émotion du moment où il jouait du synthé­­ti­­seur sans tenir son clavier, lequel tour­­nait sur lui-même. Grâce à un « ring control­­ler », un contrô­­leur MIDI et un « groove machine control­­ler », ce DJ cata­­lan a composé quelques pistes pour le Zero Gravity Band qu’il forme avec l’ar­­tiste et cher­­cheur en sciences cogni­­tives Albert Barqué-Duran.

Crédits : Quo Artis

« Tous les instru­­ments sont créés avec la gravité », explique Marc Marze­­nit. « C’est grâce à elle que les touches d’un piano reviennent à leur place. Alors, il y a sept mois, j’en ai imaginé un qui s’ajus­­te­­rait aux condi­­tions de la Lune. Les ingé­­nieurs que j’ai contac­­tés m’ont répondu : “Marc, tu es bourré ? Tu veux amener un piano sur la Lune ?” » Mais les avan­­cées verti­­gi­­neuses dans le domaine spatial, et les promesses de voyages inter­­s­tel­­laires que font Richard Bran­­son, Jeff Bezos ou Elon Musk au grand public l’in­­vitent à persé­­vé­­rer. Puisque « ce n’est pas de la science-fiction, c’est une réalité », Nicole L’Huillier, Marc Marze­­nit et Albert Barqué-Duran pensent tous qu’il n’est pas trop tôt pour adap­­ter la musique à l’ape­­san­­teur. Dans cette optique, « nous avons été inspi­­rés par l’his­­toire d’ins­­tru­­ments amenés dans l’es­­pace par des hommes », admet la Chilienne.

Le futur a un passé

Nicole L’Huillier a neuf ans quand elle touche son premier instru­­ment, une batte­­rie offerte par ses parents pour Noël. Elle ignore encore que c’est aussi pour Noël, des années plus tôt, que deux astro­­nautes ont pour la première fois joué de la musique dans l’es­­pace. Le 16 décembre 1965,  à bord du vais­­seau de la mission Gemini 6, Walter M. Schirra Jr. et Thomas P. Staf­­ford  ont inter­­­prété « Jingle Bells » avec un harmo­­nica et des cloches. « D’autres instru­­ments ont depuis été emme­­nés dans l’es­­pace comme un synthé­­ti­­seur, une flûte, une guitare et un didge­­ri­­doo », relate l’ar­­chi­­tecte sonore. Elle cite aussi le nom de l’as­­tro­­naute Robert McNair, dont le projet de solo en apesan­­teur a disparu avec la navette Chal­­len­­ger, en 1986. Par la suite, le Cana­­dien Chris Hadfield a joué de la guitare à de nombreuses reprises dans la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale.

Mais le Tele­­me­­tron a quelque chose de spécial. Parce qu’il ne ressemble guère aux instru­­ments connus sur Terre, ce dodé­­ca­èdre possède l’avan­­tage d’of­­frir un nouvel imagi­­naire. « Il ne doit pas servir qu’à l’as­­tro­­naute », consi­­dère Nicole L’Huillier, « d’autres peuvent s’en inspi­­rer. » Sur ce point, l’ar­­tiste se réfère moins aux expé­­riences de la NASA qu’aux expé­­ri­­men­­ta­­tions d’un musi­­cien comme Sun Ra. Elle reprend à compte la devise du pape de l’afro­­fu­­tu­­risme, « space is the place ». Dans le film qui porte ce titre, réalisé en 1972, il invite la commu­­nauté afro-améri­­caine à échap­­per à sa condi­­tion par le haut, en cher­­chant une nouvelle planète. « J’aime sa façon de nous faire recon­­si­­dé­­rer notre rapport au monde », dit-elle. « À travers sa musique, il donne du pouvoir à une commu­­nauté comme l’ex­­plo­­ra­­tion spatiale peut le faire. Nous sommes tous embarqués dans cette aven­­ture. »

L’an­­née suivante, Sun Ra donne un concert au Paul’s Mall de Boston, sur Boyl­s­ton Street. Dans la salle, un étudiant du Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy (MIT) passionné par la musique tombe en fasci­­na­­tion pour son « Arkes­­tra » inter­­­ga­­lac­­tique. Venu sur les conseils d’un ami, Bill Sebas­­tian décide alors de lâcher les cours pour se consa­­crer tout entier à la construc­­tion d’un instru­­ment nouveau : l’Ou­­ter Space Visual Commu­­ni­­ca­­tor (OVC). Quatre années durant, il élabore cette grande machine en s’ai­­dant des compo­­sants infor­­ma­­tiques de l’en­­tre­­prise Eli Heffron, pour laquelle il travaille. Reclus dans une ferme texane pendant les derniers jours, il retourne à Boston pour la présen­­ter à Sun Ra à l’oc­­ca­­sion d’un nouveau concert. Convaincu, le jazz­­man invite Bill Sebas­­tian et son OVC sur scène. Désor­­mais, ses concerts sont colo­­rés par des images qu’ac­­tivent ce grand clavier joué avec les mains et les pieds.

Installé dans une maison du quar­­tier de Roxbury, au sud de Boston, Sebas­­tian partage les parties communes avec les membres du groupe The Johns­­ton Brothers. Il vend aussi son talent d’in­­gé­­nieur à d’autres musi­­ciens comme Peter Wolf, qui se souvient de sa chambre, trans­­for­­mée en studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment, comme de « la pièce à tubes ». Occupé à monter un véri­­table studio, Mission Control, le Texan délaisse peu à peu l’OVC, trop fasti­­dieux à program­­mer. L’en­­gin finit dans le jardin de la maison du quar­­tier de West­­ford qu’il achète avec sa femme, Rita, où ils élèvent leurs filles. Là, à la fin des années 1980, le père de famille le récu­­père dans l’idée d’en réali­­ser une version avec des images en trois dimen­­sions. Mais l’argent manque et l’in­­gé­­nieur doit s’oc­­cu­­per de ses filles.

À cette période, Nicole L’Huillier gran­­dit loin de Boston. À Santiago, « le salon était rempli d’ins­­tru­­ments pour les enfants », raconte-t-elle. « J’ai joué là avec mes trois frères pendant un moment, puis je me suis inté­­res­­sée à la musique élec­­tro­­nique. » Étudiante en archi­­tec­­ture à l’Uni­­ver­­si­­dad de Chile, dans la capi­­tale, elle parti­­cipe à la créa­­tion du groupe Condor Jet pendant son temps libre. Embau­­chée par le studio d’amis, elle travaille ensuite seule avant de créer sa propre struc­­ture. « J’étais archi­­tecte le jour et musi­­cienne la nuit », souffle-t-elle. « J’avais du mal à savoir laquelle je voulais incar­­ner. Fina­­le­­ment, j’ai réalisé que je souhai­­tais être les deux mais pas l’une avant 18 h et l’autre après. » Ainsi se met-elle à mélan­­ger son approche de l’es­­pace avec un travail sur la musique. Elle en tire des instal­­la­­tions artis­­tiques. « Pour moi, la musique est une construc­­tion, ce qui revient à dire que le son c’est de l’es­­pace. Donc oui, Space is the place. »

Gemini 6 Jingle Bells
Crédits : Natio­­nal Air and Space Museum

Le mur du son

Comme Bill Sebas­­tian, Nicole L’Huillier a de bons amis. C’est sur les conseils de l’un d’eux qu’elle postule à un master au MIT Media Lab de Boston, bien déci­­dée à complé­­ter sa forma­­tion en archi­­tec­­ture par des études d’art. Le centre de recherche a l’avan­­tage de mélan­­ger les disci­­plines. L’un de ses anciens pension­­naires, Jeffrey Ventrella, est par exemple à la fois artiste, musi­­cien et déve­­lop­­peur infor­­ma­­tique. Autant de flèches à son arc qui lui ont permis d’ai­­der Bill Sebas­­tian à mettre au point le langage visuel de son nouveau OVC en trois dimen­­sions. Ce clavier « met la musique à la portée de notre sens le plus puis­­sant, la vision », vantait ce dernier en 2013. « Nous pensons vrai­­ment que c’est l’art du XXIe siècle. » Mais Nicole L’Huillier a une autre idée.

Alors qu’elle pensait n’avoir aucune chance, la Chilienne est fina­­le­­ment reçue au MIT Media Lab. En cours, elle fait la rencontre d’une Améri­­caine passion­­née comme elle par la voûte céleste, Ariel Ekblaw. « J’ai toujours été obsé­­dée par l’es­­pace d’une manière bizarre », confesse L’Huillier. « Je n’ai pas grandi dans un milieu scien­­ti­­fique et je ne connais­­sais pas les noms des étoiles, mais j’ai toujours aimé cet imagi­­naire, notam­­ment à travers la science-fiction. Je suis fasci­­née par les extra­­­ter­­restres. Au début j’en avais peur, mais main­­te­­nant je les adore. » Une fois son master terminé, Ariel Ekblaw fonde « l’Ini­­tia­­tive pour l’ex­­plo­­ra­­tion spatiale » du centre de recherche. Son amie dépose sa candi­­da­­ture à un projet d’ins­­tru­­ment pour l’ape­­san­­teur. Et elle est une nouvelle fois accep­­tée.

Les astro­­nautes n’ont certes pas attendu le Tele­­me­­tron pour jouer de la musique dans l’es­­pace. Mais chaque instru­­ment doit être scru­­pu­­leu­­se­­ment contrôlé avant l’em­­barque­­ment. Les radia­­tions élec­­tro­­ma­­gné­­tiques émises par un synthé­­ti­­seur peuvent par exemple géné­­rer des inter­­­fé­­rences. Afin de les éviter, il faut privi­­lé­­gier les boîtiers en métal sur ceux en plas­­tique, indique l’in­­gé­­nieur de la NASA Mike Pedley. Les guitares acous­­tiques ont quant à elles le défaut d’être inflam­­mables. Alors Nicole L’Huillier et ses collègues ont conçu un dodé­­ca­èdre qui peut errer libre­­ment sans toute­­fois heur­­ter les parois d’un vais­­seau. « Les astro­­nautes m’ont dit qu’ils avaient besoin d’ar­­tistes », assure-t-elle.

Crédits : Nicole L’Huillier

Pour les petites missions, les instru­­ments « ont une utilité senti­­men­­tale, c’est comme une rémi­­nis­­cence pour ceux dont le hobby est la musique », détaille Ellen Ochoa, qui a amené une flûte sur la mission STS-56 en 1993. Mais dès lors que le voyage s’al­­longe, leur impor­­tance gran­­dit inexo­­ra­­ble­­ment. « C’est un lien avec la maison », souligne Carl Walz. Après avoir quitté la Terre le 5 décembre 2001, cet Améri­­cain a passé 196 jours à bord de la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale. « Vous avez pas mal de temps libre, notam­­ment le dimanche. » À son départ, les équipes de psycho­­logues de la mission lui ont demandé ce qu’il aime­­rait pouvoir emme­­ner avec lui : « J’ai dit qu’un clavier serait bien et ils m’ont répondu qu’ils allaient y réflé­­chir. »

Le Tele­­me­­tron ne corres­­pond sans doute pas à l’idée du « lien avec la maison » que se fait Walz. « Nous somme nés avec notre musique clas­­sique, avec ce que nous connais­­sons », rappelle Marc Marze­­nit. « Il est diffi­­cile de créer quelque chose sorti de nulle part, qui n’est pas influencé par ce qui se trouve sur Terre. » Nicole L’Huillier sait que d’autres cher­­cheurs préfèrent adap­­ter les flûtes, guitares et autres pianos à la micro­­gra­­vité. Mais elle est « plus inté­­res­­sée par le fait d’ex­­plo­­rer de nouvelles possi­­bi­­li­­tés ». Dans cette optique, « le Tele­­me­­tron n’est qu’une première étape, un aperçu. » Pour que ses futures versions deviennent popu­­laires chez les musi­­ciens, « il faudra peut-être une géné­­ra­­tion », imagine Marze­­nit. La voie est déjà tracée.


Couver­­ture : Nicole L’Huillier à bord de l’avion Zero G.


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