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Avec l'incendie d'un sous-marin nucléaire et le lancement concomitant d'une centrale flottante, la Russie inquiète ses voisins.

par Servan Le Janne | 8 juillet 2019

Tcher­no­byl sur mer

Sous les immenses chan­de­liers de la cathé­drale navale Saint-Nico­las de Krons­tadt, près de Saint-Péters­bourg, de jeunes mousses convergent devant une croix ortho­doxe. Un à un, ils tendent leurs bougies vers l’au­tel, comme une flot­tille appro­che­rait ses feux d’un phare. Les flammes ondoient douce­ment avant de s’éteindre. Ce jeudi 4 juillet 2019, alors que les États-Unis célèbrent leur indé­pen­dance, la Russie rend hommage aux 14 sous-mari­niers qui ont péri dans l’in­cen­die d’un submer­sible, trois jours plus tôt, en mer de Barents.

En marge des funé­railles, le pouvoir dévoile enfin au public quelques détails sur l’ac­ci­dent, évoqué par la presse depuis mardi. Dans une vidéo du Krem­lin diffu­sée par la télé­vi­sion, le ministre de la Défense, Sergueï Choï­gou, explique à Vladi­mir Poutine que le brasier s’est déclaré dans un compar­ti­ment à batte­ries. Puis, au fil de sa propa­ga­tion, des fumées toxiques ont terrassé les membres de l’équi­page occu­pés à le frei­ner. Mais cela aurait pu être pire : si le réac­teur avait été atteint, l’ap­pa­reil aurait carré­ment explosé. Les victimes ont empê­ché une « catas­trophe plané­taire », ont appris leurs familles.

« Le réac­teur nucléaire du vais­seau est complè­te­ment isolé », rassure Sergueï Choï­gou. « Toutes les mesures néces­saires ont été prises par l’équi­page pour le proté­ger, si bien qu’il est en parfait état de fonc­tion­ne­ment. » Le bâti­ment mouille désor­mais dans la base de Seve­ro­morsk. Les Russes sont donc invi­tés à faire leur deuil sans trop d’inquié­tude, avec ce récit lacu­naire. Quel appa­reil a pris feu ? Ils l’ignorent. Cette infor­ma­tion « relève du plus haut niveau de confi­den­tia­lité, donc il est abso­lu­ment normal qu’elle ne soit pas dévoi­lée », écarte le porte-parole du Krem­lin, Dmitri Peskov.

Vladi­mir Poutine et Sergueï Choï­gou
Crédits : Krem­lin

Selon le minis­tère, il s’agit d’un « vais­seau de recherche en eaux profondes ». Et selon la presse russe, emme­née par RBC et la Novaya Gazeta, il s’ap­pelle le AS-12 Losha­rik. Cons­truit à partir de la fin des années 1980 et lancé en 2003, ce sous-marin nucléaire de 60 mètres de long, dénué d’armes, peut au moins plon­ger jusqu’à 3 000 mètres de profon­deur (le double, à en croire l’ex­pert naval améri­cain Norman Polmar). Ses missions sont secrètes mais des sources offi­cielles à Washing­ton, citées par la BBC, soutiennent qu’il a pour rôle de couper des câbles sous-marins.

Les voisins de la Russie ne sont guère rassu­rés par ces bribes d’in­for­ma­tions. « Nous n’avons pas eu de contact offi­ciel à ce sujet », déplore le direc­teur de l’Au­to­rité norvé­gienne de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire, Per Strand. « Visi­ble­ment la situa­tion a été mise sous contrôle rapi­de­ment, dans des condi­tions diffi­ciles et, comme il n’y a pas eu d’in­ci­dent nucléaire, [les Russes] n’étaient pas obli­gés de nous en infor­mer. Mais nous aurions quand même aimé l’être. » Malheu­reu­se­ment, Moscou donne l’im­pres­sion de manier l’atome dans son coin.

L’Akade­mik Lomo­no­sov avant la pein­ture
Crédits : Margo.aga

Or, regrette Edwin Lyman, direc­teur du projet de sûreté nucléaire de l’ONG Union of Concer­ned Scien­tists, « il n’y a pas d’ac­cord inter­na­tio­nal contrai­gnant sur les critères à respec­ter pour qu’une centrale soit sûre ». Jeudi matin, pendant l’hom­mage rendu aux 14 sous-mari­niers, une centrale flot­tante a été offi­ciel­le­ment remise à l’agence nucléaire Rosa­tom. Peint aux couleurs du drapeau russe, le navire de 144 mètres de long partira bien­tôt du port de Mour­mansk pour traver­ser l’océan Arctique jusqu’au port de Pevek, à l’ex­trême nord-est. Avec ses deux réac­teurs de 35 mega­watts, lancés en novembre et avril, l’Akade­mik Lomo­no­sov four­nira de l’élec­tri­cité aux habi­tants et aux entre­prises d’ex­trac­tion d’hy­dro­car­bures de la région de la Tchou­kotka.

Quand il n’était encore qu’en construc­tion dans le port de Saint-Péters­bourg, en 2017, l’ONG Green­peace s’inquié­tait de ce « cock­tail Lomo­no­sov » dont « l’im­pact sur l’en­vi­ron­ne­ment [n’avait] pour le moment pas été évalué ». L’an­née suivante, elle fris­son­nait même en imagi­nant l’em­bar­ca­tion se trans­for­mer en « Tcher­no­byl sur glace », preuve que les démons de la catas­trophe nucléaire de 1986 sont toujours là.

La ville fantôme

En trois décen­nies, le nuage radio­ac­tif origi­naire de Pripyat, dans le nord de l’Ukraine, s’est dissipé. Passant les fron­tières et les années, c’est devenu un vague souve­nir, jusqu’au mois de novembre 2017. Le 9, l’Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IRSN) annonce avoir « mesuré la présence de ruthé­nium 106 dans le sud-est de la France ». Après analyse, il affirme que « l’ori­gine la plus probable de ce rejet est le sud de l’Ou­ral, sans qu’il soit possible de donner davan­tage de préci­sions ». Au centre toutes les atten­tions, la Russie réplique que « les entre­prises de Rosa­tom n’ont rien à voir avec la fuite ».

Puis, le 20 novembre, elle recon­naît enfin être à l’ori­gine de cette conta­mi­na­tion radio­ac­tive de faible taux. « Le radio-isotope Ru-106 a été détecté par les stations d’ob­ser­va­tion d’Ar­guaïach et de Novo­gorny », éclaire-t-elle. Or, la première est située à seule­ment 30 kilo­mètres du complexe nucléaire de Maïak, où un drame s’était déjà produit à l’ombre du rideau de fer en 1957. Aujourd’­hui utili­sée pour nettoyer les déchets nucléaires, la centrale se trouve à quelques enca­blures d’une ville de 100 000 habi­tants, Osersk.

La centrale de Sosnovy Bor, dans la région de Lenin­grad
Crédits : RIA Novosti

Sous l’Union sovié­tique, elle répon­dait au nom de code Chelya­binsk-40 et n’ap­pa­rais­sait sur aucune carte offi­cielle. C’est là qu’en 1946, l’URSS a posé les bases de son premier programme d’armes nucléaires, avec un empres­se­ment propre à la guerre froide. La première bombe en est sortie en 1949. Elle ne sautera jamais ; Osersk si. En fin d’après-midi, le 29 septembre 1957, ses habi­tants ont vu le ciel se marbrer de bleu. Les auto­ri­tés sovié­tiques ont laissé passer une semaine avant d’éva­cuer quelque 10 000 personnes, en sorte que le drame, inconnu à l’étran­ger, en a affecté 270 000.

Cette année-là, le prix Lénine est décerné à l’ar­chi­tecte du projet nucléaire sovié­tique, Igor Kourt­cha­tov. Le père de la bombe a déjà vécu un inci­dent à Chelya­binsk-40. En 1949, le réac­teur a dû être arrêté afin que l’ura­nium en fût extrait. Pour gagner du temps, les auto­ri­tés ont décidé d’en­voyer des milliers de prison­niers s’en saisir à la main. Kourt­cha­tov, a raconté l’in­gé­nieur Pavlo­vitch Slavski dans ses mémoires, a pris part à l’opé­ra­tion. « Il a person­nel­le­ment super­visé le déman­tè­le­ment des parties endom­ma­gées et a examiné l’ura­nium pièce par pièce. Nous ne savions pas quel danger cela repré­sen­tait à l’époque, mais lui savait. Il a payé un prix cruel pour la bombe atomique. » Igor Pavlo­vich Kourt­cha­tov s’est éteint en 1960, à 57 ans.

Insub­mer­sible ?

Le 26 avril 1986, à la centrale de Tcher­no­byl, l’atome s’af­fole de nouveau. Peu après 1 heure, le réac­teur numéro 4 de la centrale Lénine explose. Le lende­main, igno­rant la gravité de l’évé­ne­ment, les pêcheurs plongent leurs appâts dans la rivière du coin. Le « réac­teur de grande puis­sance à tubes de force » (RBMK pour « Reak­tor Bolshoy Moshch­nosti Kanal­nyi ») souf­frait d’un défaut de concep­tion. Dans la foulée, les autres instal­la­tions de ce type ont évidem­ment été amélio­rées et un programme de moder­ni­sa­tion compre­nant des systèmes d’ar­rêt d’ur­gence a été lancé pour 3 à 4 milliards de dollars.

Après l’ar­rêt des trois autres réac­teurs RBMK de Tcher­no­byl entre 1991 et 2001, il en restait 11 en exploi­ta­tion en Russie. Lancée en juin 1954, la première centrale civile au monde, Obninsk, a fermé en 2002. « Elle a été arrê­tée pour des raisons écono­miques mais aurait pu conti­nuer à fonc­tion­ner », observe l’an­cien respon­sable de la commu­ni­ca­tion de Rosa­tom (ex-Mina­tom), Niko­laï Chin­ga­riov. Selon l’As­so­cia­tion nucléaire mondiale, il reste donc dix réac­teurs RBMK : quatre à Koursk, trois à Saint-Péters­bourg et trois à Smolensk.

Pripyat
Crédits : Public Domain Pictures

En 1994, la Fédé­ra­tion a signé la Conven­tion sur la sûreté nucléaire de l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie atomique (AIEA). L’agence Rosa­tom, créée en 2007, s’as­sure donc du respect des normes inter­na­tio­nales. La tâche n’est pas si tranquille. À l’été 2010, la cani­cule a provoqué des incen­dies près des centrales de Maïak et de Sarov – heureu­se­ment proté­gées par les pompiers. L’an­née suivante, après la catas­trophe de Fuku­shima, un rapport offi­ciel s’inquiète que « la sismi­cité des sites de plusieurs centrales nucléaires [soit] sous-évaluée » et qu’un « système d’ar­rêt du réac­teur auto­ma­tique » manque à certaines instal­la­tions.

Le docu­ment recon­naît aussi qu’une tempête a privé de courant la centrale de Kola, près des fron­tières norvé­gienne et finlan­daise. Alors Premier ministre, Vladi­mir Poutine a ordonné à Rosa­tom « de véri­fier l’état de toutes les centrales du pays bien qu’au­cune d’entre elles ne se trouve dans des régions où se produisent des secousses sismiques ». À la prési­dence, « nous pensons aussi que des mesures de sécu­rité supplé­men­taires sont néces­saires pour la construc­tion et la main­te­nance de centrales nucléaires », annonce Dmitri Medve­dev. En 2016, un plan d’amé­lio­ra­tion de la sûreté dans l’uti­li­sa­tion de l’éner­gie atomique est ainsi adopté, afin de respec­ter les critères de l’AIEA.

Le Losha­rik
Crédits : minis­tère de la Défense russe

Sur les centrales RBMK, il y a toute­fois « des aspects fonda­men­taux d’ori­gine qui n’ont pas pu être modi­fiés, quoi qu’en disent les offi­ciels », juge Edwin Lyman. « Je ne pense pas qu’ils ont réussi à amélio­rer la sûreté afin d’at­teindre les stan­dards qu’on connaît pour un réac­teur occi­den­tal à eau légère. » En revanche, l’Akade­mik Lomo­no­sov dispose de nouvelles tech­no­lo­gies. « C’est complè­te­ment injuste de la compa­rer à Tcher­no­byl », se récrie l’in­gé­nieur en chef du projet, Vladi­mir Irimin­kou. « Ce qui s’est passé à Tcher­no­byl ne peut pas se repro­duire. Dans l’océan arctique, la centrale sera refroi­die en perma­nence. »

Ses eaux gelées n’em­pêchent pas les acci­dents. C’est là que le sous-marin K-141 Koursk s’était abîmé en 2000, victime de deux explo­sions acci­den­telles lors du char­ge­ment d’une torpille. Les opéra­tions tardives n’ont pu sauver aucun des 118 membres d’équi­pages. « Tous les cinq ou six ans, il y a un inci­dent [sur un submer­sible russe] », constate Dmitry Goren­burg, cher­cheur au Davis Center for Russian and Eura­sian Studies de Harvard. « Aux États-Unis, cela n’ar­rive que tous les 15 ou 20 ans. » En octobre 2018, un feu s’est déclaré sur le PD-50, tuant deux passa­gers.

Bien sûr, le Krem­lin répète que ses instal­la­tions nucléaires sont sûres. Mais qui peut donner quitus à un pouvoir faisant preuve d’un tel manque de trans­pa­rence au sujet du Losha­rik ? Edwin Lyman espère en tout cas qu’il ne pêche pas par excès de confiance : « C’est ce qui a causé des problèmes aux Sovié­tiques », rappelle-t-il.


Couver­ture : Un sous-marin nucléaire russe.


 

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