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par Servan Le Janne | 2 février 2018

Le para­­dis de la gueule de bois

Un morceau de ciel glisse entre les casi­­nos et les hôtels de Las Vegas. Avec sa carros­­se­­rie bleu clair, le camion à six roues de Jason Burke paraît amener un peu de pureté dans la ville du pêché. « Bien­­ve­­nue au para­­dis de la gueule de bois », lance cet anes­­thé­­siste à ceux qui lui font signe de s’ar­­rê­­ter. Après avoir stationné à hauteur du Bonny & Marie, une immense salle de spec­­tacle, le véhi­­cule reprend sa course.

De l’in­­té­­rieur, le para­­dis de la gueule de bois ressemble furieu­­se­­ment à une clinique impro­­vi­­sée dans un camping-car. Assis sur l’un des deux cana­­pés beige qui se font face, un petit homme en marcel allonge le bras gauche sur une table. Une perfu­­sion le relie à une poche de liquide trans­­lu­­cide qui se balance au gré de la circu­­la­­tion. « Mon mal de tête est en train de partir », assure-t-il.

Depuis 2012, Jason Burke propose des cures contre les lende­­mains diffi­­ciles au sein du « hango­­ver bus ». Pour ceux dont le bon sens se serait dilué dans l’al­­cool, il offre des lunettes de soleil, de l’eau de coco, des barres de céréales ou des plats gras. À ce menu assez clas­­sique s’ajoute une réhy­­dra­­ta­­tion à base d’eau sucrée en intra­­vei­­neuse et un trai­­te­­ment de la nausée et du mal de tête grâce à des médi­­ca­­ments.

Moyen­­nant entre 80 et 250 euros, l’équipe est censée venir à bout des consé­quences indé­­si­­rables de l’al­­cool en 45 minutes. Avec sa blouse noire et ses cheveux bruns qui lui tombent sur les épaules, Jason Burke n’a rien d’un ange. Il entend bien récol­­ter les fruits de son inves­­tis­­se­­ment initial de 600 000 dollars. Seule­­ment, un homme se dresse aujourd’­­hui sur le chemin du hango­­ver bus.

David Nutt prétend déte­­nir une substance qui produit les mêmes effets eupho­­ri­­sants que l’al­­cool sans entraî­­ner de gueule de bois. En 2013, au bout de huit ans de recherches, ce profes­­seur en neuro­­phar­­ma­­co­­lo­­gie à l’Im­­pe­­rial College de Londres a iden­­ti­­fié des molé­­cules pouvant rempla­­cer l’étha­­nol, dont la toxi­­cité serait moindre. L’an­­née suivante, il a appelé cette solu­­tion Alco­­synth sans en dévoi­­ler la compo­­si­­tion exacte. Après avoir testé 90 combi­­nai­­sons chimiques, il affirme aujourd’­­hui qu’une ou deux décen­­nies devraient suffire à en finir avec l’al­­cool.

David Nutt
Crédits : impe­­rial.ac.uk

« Vous mélan­­ge­­rez vos cock­­tails sans pour autant que cela endom­­mage votre foie et votre cœur », affirme-t-il avec aplomb. Ce qu’il présente comme « une des plus grandes avan­­cées en matière de santé publique de toute l’his­­toire » doit venir résor­­ber le nombre de décès liés à la bois­­son, que l’OMS estime à 3,3 millions chaque année dans le monde. « Nous avons réalisé des études scien­­ti­­fiques et des tests sur nous-mêmes », confie Emily Palmer, une membre d’Al­­ca­­relle, la société de recherche lancée par David Nutt.

Pour complé­­ter ce travail en labo­­ra­­toire, l’équipe est en pour­­par­­lers avec des inves­­tis­­seurs et « travaille avec des entre­­prises de bois­­sons alcoo­­li­­sées ». Les auto­­ri­­tés de régu­­la­­tion de chaque juri­­dic­­tion natio­­nale sont par ailleurs consul­­tées. À en croire Emily Palmer, Alco­­synth devrait être commer­­cia­­lisé d’ici quatre ans. Rien. Une goutte d’eau dans l’his­­toire anté­­di­­lu­­vienne de la beuve­­rie.

Du vélo sous LSD

David Nutt a grandi dans la région la plus alcoo­­li­­sée d’An­­gle­­terre. Port de pêche et centre du commerce trian­­gu­­laire au XVIIIe siècle, la ville de Bris­­tol a été igno­­rée par la révo­­lu­­tion indus­­trielle avant de connaître un renou­­veau écono­­mique grâce à l’im­­plan­­ta­­tion d’en­­tre­­prises des nouvelles tech­­no­­lo­­gies ces trente dernières années. D’après l’Of­­fice of Natio­­nal Statis­­tics (ONS), une culture de pub est toujours soli­­de­­ment enra­­ci­­née ici. D’au­­tant que les person­­nages âgées sont plus nombreuses qu’ailleurs. Or, les jeunes boivent moins. Plus d’un quart des 16–24 ans s’in­­ter­­disent l’al­­cool contre un cinquième de la popu­­la­­tion britan­­nique totale.

Nutt a été renvoyé de l’Im­­pe­­rial College pour avoir déclaré que le LSD est moins dange­­reux que l’al­­cool.

À la fin des années 1960, David Nutt termine ses études secon­­daires à la Bris­­tol Gram­­mar School. Les bars ne manquent pas. Leur attrait est même décu­­plé par une floris­­sante scène musi­­cale under­­ground. Mais l’ado­­les­cent est surtout fasciné par une histoire très en vogue que lui a racon­­tée son père. D’après ce récit légen­­daire, le créa­­teur du LSD, Albert Hofmann, a eu l’im­­pres­­sion de péda­­ler des heures pour rentrer chez lui à vélo alors que le trajet n’avait en réalité duré que quelques minutes. Nutt en fait l’ex­­pé­­rience lors d’une soirée à son entrée au Downing College de Cambridge. Pour le jeune homme qui en sort diplômé en 1972, à l’âge de 21 ans, « comprendre le fonc­­tion­­ne­­ment du cerveau est la ques­­tion la plus inté­­res­­sante au monde ».

À Oxford, où il exerce alors en neuro­­lo­­gie et en psychia­­trie, son atten­­tion se porte en parti­­cu­­lier sur les récep­­teurs GABA. Lorsqu’ils sont acti­­vés par des molé­­cules présentes dans l’or­­ga­­nisme, ceux-ci jouent un rôle d’in­­hi­­bi­­tion ou de désin­­hi­­bi­­tion. Le scien­­ti­­fique constate aussi que l’étha­­nol exerce une influence sur eux, sans saisir préci­­sé­­ment comment. Son article publié en 1982 dans la revue Nature est complété, un an plus tard, par la contri­­bu­­tion de trois cher­­cheurs, dans la revue scien­­ti­­fique Phar­­ma­­co­­logy Bioche­­mis­­try & Beha­­vior. « L’in­­te­­rac­­tion de l’étha­­nol avec les récep­­teurs GABA pour­­rait être respon­­sable de certains effets de l’étha­­nol et de certains symp­­tômes de sevrage », écrivent-ils.

En 1986, David Nutt se rend dans le Mary­­land, aux États-Unis, pour diri­­ger une divi­­sion du NIH, un insti­­tut trai­­tant les problèmes liés à l’abus d’al­­cool et à l’al­­coo­­lisme. À son retour, deux ans plus tard, il prend la tête de l’unité de psycho­­phar­­ma­­co­­lo­­gie de l’uni­­ver­­sité de Bris­­tol. Son sujet d’étude est fami­­lier à beau­­coup de monde. « Les bois­­sons alcoo­­li­­sées ont été produites et consom­­mées par les humains pendant des centaines d’an­­nées », détaille le cher­­cheur améri­­cain David J. Hanson. « Elles ont joué un rôle impor­­tant dans la reli­­gion […] et la cohé­­sion sociale ; amélio­­rant de manière géné­­rale la qualité de la vie. » Elle peuvent aussi provoquer la mort. Pour­­tant, leurs effets sur l’or­­ga­­nisme demeurent mécon­­nus.

Un cock­­tail à base d’Al­­co­­synth
Crédits : Suzan­­nah Nutt

« Le défaut d’at­­ten­­tion et de recherche dans ce domaine est à l’ori­­gine du manque de compré­­hen­­sion des patho­­lo­­gies asso­­ciées et du manque de trai­­te­­ment », pointe le cher­­cheur en phar­­ma­­ceu­­tique néer­­lan­­dais Joris Vers­­ter. En 1999, David Nutt plaide dans un nouvel article pour une meilleure connais­­sance de la « phar­­ma­­co­­lo­­gie de l’al­­cool » afin de mieux trai­­ter les consé­quences psychia­­triques de l’ad­­dic­­tion et les dommages sur le cerveau. Il souligne par la même occa­­sion le rôle que les récep­­teurs GABA auraient dans le sevrage et la mort des neurones.

Un an plus tard, une étude parue dans la revue Alco­­ho­­lism: Clini­­cal & Expe­­ri­­men­­tal Research met en évidence l’im­­pact de l’acé­­tal­­dé­­hyde (ou étha­­nal). À haute dose, ce compo­­sant libéré par l’étha­­nol accroît la tempé­­ra­­ture de la peau et le rythme cardiaque, assèche la gorge, provoque des nausées, des maux de tête et fait bais­­ser la pres­­sion sanguine. On sait du reste qu’il provoque une réduc­­tion de la teneur en GABA. En clair, l’acé­­tal­­dé­­hyde pour­­rait être respon­­sable de la gueule de bois.

La méca­­nique des fluides

Toutes ces recherches valent à David Nutt une certaine recon­­nais­­sance. En 2001, le méde­­cin est nommé au comité tech­­nique du Conseil consul­­ta­­tif sur l’abus de drogues (ACMD), placé sous l’au­­to­­rité du minis­­tère de l’In­­té­­rieur britan­­nique. Il siège aussi au défunt Comité sur la sécu­­rité des méde­­cines en 2003. Mais alors que son nom figure au bas d’un rapport gouver­­ne­­men­­tal sur le « futur de la science du cerveau, de l’ad­­dic­­tion et des drogues », la réalité contem­­po­­raine se rappelle à lui par l’in­­ter­­mé­­diaire d’un article que Joris Vers­­ter rédige avec deux collègues. « Aucune méthode ne peut trai­­ter la gueule de bois liée à l’al­­cool de manière prou­­vée », concluent-ils. « La manière la plus effi­­cace pour l’évi­­ter reste l’abs­­ti­­nence ou la modé­­ra­­tion. » Triste.

Vers­­ter est conscient du rôle joué par l’acé­­tal­­dé­­hyde mais remarque que le monde scien­­ti­­fique s’avère inca­­pable de parer son action. Pour y remé­­dier, il réunit tout ce que le monde compte comme spécia­­listes du sujet en 2009. L’Al­­co­­hol Hango­­ver Research Group voit le jour. Cela donne des clés au scien­­ti­­fique néer­­lan­­dais pour rédi­­ger une défi­­ni­­tion de la gueule de bois, que les cher­­cheurs français appellent en bon français veisal­­gie. Il s’agit, selon lui, d »une « combi­­nai­­son de symp­­tômes physiques et mentaux vécue le jour suivant un épisode de grosse beuve­­rie, à partir du moment où la concen­­tra­­tion d’al­­cool dans le sang approche zéro ». En d’autres termes, cela commence quand l’étha­­nol n’est plus là mais ses effets si.

De son côté, David Nutt est entré au pres­­ti­­gieux Impe­­rial College de Londres et a pris la prési­­dence du Conseil consul­­ta­­tif sur l’abus de drogues en 2008. Il la conser­­vera à peine deux ans. Fin octobre 2009, le méde­­cin est renvoyé pour avoir déclaré dans une tribune publié par le Guar­­dian que le LSD est moins dange­­reux que l’al­­cool. Il avait suscité la polé­­mique quelques mois plus tôt en affir­­mant que le risque lié à l’équi­­ta­­tion était plus impor­­tant que celui que comporte la prise d’ecs­­tasy. Fâché par la déci­­sion, il crée son propre insti­­tut, l’In­­de­­pendent Scien­­ti­­fic Commit­­tee on Drugs.

Joris Vers­­ter

En 2010, « le méca­­nisme qui conduit à un mal de tête à cause d’une gueule de bois est inconnu », recon­­naît Michael L. Oshinsky. Pour dissi­­per le mystère, le neuros­­cien­­ti­­fique améri­­cain a observé le compor­­te­­ment de rats. Il en conclut que « le corps a un méca­­nisme de défense contre l’acé­­tal­­dé­­hyde. Ce compo­­sant très toxique est trans­­formé en acétate. Il y a plein d’autres proces­­sus biolo­­giques qui ont l’acé­­tate comme sous-produit. » C’est donc lui qui serait respon­­sable du mal de tête. Des scien­­ti­­fiques chinois qui étudient la ques­­tion quatre ans plus tard déter­­minent toute­­fois qu’il a des vertus protec­­trices de la santé quand l’al­­cool est consommé à petites doses. Ils estiment en revanche que l’acé­­tal­­dé­­hyde reste la première cause des effets néfastes de la gueule de bois.

Davis Nutt dévoile l’Al­­co­­synth la même année. Ce produit encore mysté­­rieux « a été déve­­loppé avec des compo­­sants qui repro­­duisent certains effets dési­­rés de l’al­­cool », indique Emily Palmer. « Il ne contient pas d’étha­­nol et notre but est par consé­quent d’évi­­ter la produc­­tion d’acé­­tal­­dé­­hyde, qui est toxique. » Alors, que contient-il ? Tandis que des expé­­ri­­men­­ta­­tions avaient été conduites avec du benzo­­dia­­zé­­pine, une substance de la même famille que le Valium compor­­tant des risques d’ad­­dic­­tion, David Nutt affirme désor­­mais ne plus s’en servir.

S’il veut garder sa formule secrète, le Britan­­nique recon­­naît en tout cas cibler les récep­­teurs GABA. Or les compo­­sés chimiques asso­­ciés « sont parmi les neuro­­trans­­met­­teurs les plus présents dans le cerveau, donc il faut être extrê­­me­­ment prudent avec ce système », aver­­tit Scott Edwards, profes­­seur en physio­­lo­­gie au dépar­­te­­ment santé, alcool et drogues de l’uni­­ver­­sité publique de Loui­­siane. Leur défaillance peut entraî­­ner « une alté­­ra­­tion signi­­fi­­ca­­tive du juge­­ment et des fonc­­tions motrices, avec toutes les consé­quences sociales et légales que cela comporte ».

Emily Palmer recon­­naît que « le méca­­nisme produit par l’al­­cool dans le cerveau est très complexe ». Elle précise aussi que « le but est d’imi­­ter certains mais pas tous les effets asso­­ciés à l’ivresse. Il s’agit de créer une alter­­na­­tive à l’al­­cool qui permet­­trait de se relaxer et de faire tomber les inhi­­bi­­tions pour encou­­ra­­ger les inter­­ac­­tions sociales. » En 2013, David Nutt racon­­tait ainsi au Guar­­dian avoir somnolé dans un état d’ébriété et de relaxa­­tion assez agréable après avoir pris une substance. Mais ce n’est pas forcé­­ment la vision rêvée de l’ivresse. Le bus de Jason Burke n’est pas encore au garage.

Hango­­ver Heaven a de beaux jours devant lui
Crédits : Hango­­ver Heaven

Couver­­ture : Un masque en bois népa­­lais. (DR)


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