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Des remèdes miracles à l'alcool qui enivre sans effets secondaires, la science essaie de nous débarrasser de la gueule de bois depuis des décennies.

par Servan Le Janne | 21 août 2020

C’est peut-être la fin d’un long chemin de croix semé de cépha­lées et de vomis­sures. Des scien­ti­fiques finlan­dais ont annoncé le 18 août 2020, dans une étude sans précé­dent, avoir enfin décou­vert un remède effi­cace contre les effets désa­gréables de la gueule de bois : 1 200 milli­­grammes de cystéine, l’un des 22 acides aminés qui composent les protéines.

Les 19 volon­taires se sont enivrés sous l’œil des cher­cheurs de l’uni­ver­sité d’Hel­sinki, avant d’ava­ler une bonne dose de cystéine. La plupart d’entre eux ont constaté une dimi­nu­tion signi­fi­ca­tive de leurs nausées et maux de tête habi­tuel­le­ment ressen­tis. Mais certains n’ont tout simple­ment pas pu boire autant d’al­cool que le néces­si­tait l’ex­pé­rience et ont dû aban­don­ner, quand d’autres n’étaient au contraire pas assez ivres pour souf­frir d’une gueule de bois.

L’ex­pé­rience est donc promet­teuse mais néces­si­tera d’être recon­duite sur un groupe plus vaste de cobayes avant qu’on puisse vrai­ment affir­mer avoir décou­vert le remède miracle à l’un des effets secon­daires les plus désa­gréables de la consom­ma­tion d’al­cool. Il n’y a pas qu’en Finlande, où le binge drin­king est un sport natio­nal, que la gueule de bois est un fléau. Voilà des décen­nies que des scien­ti­fiques très sérieux tentent de le comprendre et de l’éra­diquer.

Le para­dis de la gueule de bois

Un morceau de ciel glisse entre les casi­nos et les hôtels de Las Vegas. Avec sa carros­se­rie bleu clair, le camion à six roues de Jason Burke paraît amener un peu de pureté dans la ville du pêché. « Bien­ve­nue au para­dis de la gueule de bois », lance cet anes­thé­siste à ceux qui lui font signe de s’ar­rê­ter. Après avoir stationné à hauteur du Bonny & Marie, une immense salle de spec­tacle, le véhi­cule reprend sa course.

De l’in­té­rieur, le para­dis de la gueule de bois ressemble furieu­se­ment à une clinique impro­vi­sée dans un camping-car. Assis sur l’un des deux cana­pés beige qui se font face, un petit homme en marcel allonge le bras gauche sur une table. Une perfu­sion le relie à une poche de liquide trans­lu­cide qui se balance au gré de la circu­la­tion. « Mon mal de tête est en train de partir », assure-t-il.

Depuis 2012, Jason Burke propose des cures contre les lende­mains diffi­ciles au sein du « hango­ver bus ». Pour ceux dont le bon sens se serait dilué dans l’al­cool, il offre des lunettes de soleil, de l’eau de coco, des barres de céréales ou des plats gras. À ce menu assez clas­sique s’ajoute une réhy­dra­ta­tion à base d’eau sucrée en intra­vei­neuse et un trai­te­ment de la nausée et du mal de tête grâce à des médi­ca­ments.

Moyen­nant entre 80 et 250 euros, l’équipe est censée venir à bout des consé­quences indé­si­rables de l’al­cool en 45 minutes. Avec sa blouse noire et ses cheveux bruns qui lui tombent sur les épaules, Jason Burke n’a rien d’un ange. Il entend bien récol­ter les fruits de son inves­tis­se­ment initial de 600 000 dollars. Seule­ment, un homme se dresse aujourd’­hui sur le chemin du hango­ver bus.

David Nutt prétend déte­nir une substance qui produit les mêmes effets eupho­ri­sants que l’al­cool sans entraî­ner de gueule de bois. En 2013, au bout de huit ans de recherches, ce profes­seur en neuro­phar­ma­co­lo­gie à l’Im­pe­rial College de Londres a iden­ti­fié des molé­cules pouvant rempla­cer l’étha­nol, dont la toxi­cité serait moindre. L’an­née suivante, il a appelé cette solu­tion Alco­synth sans en dévoi­ler la compo­si­tion exacte. Après avoir testé 90 combi­nai­sons chimiques, il affirme aujourd’­hui qu’une ou deux décen­nies devraient suffire à en finir avec l’al­cool.

David Nutt
Crédits : impe­rial.ac.uk

« Vous mélan­ge­rez vos cock­tails sans pour autant que cela endom­mage votre foie et votre cœur », affirme-t-il avec aplomb. Ce qu’il présente comme « une des plus grandes avan­cées en matière de santé publique de toute l’his­toire » doit venir résor­ber le nombre de décès liés à la bois­son, que l’OMS estime à 3,3 millions chaque année dans le monde. « Nous avons réalisé des études scien­ti­fiques et des tests sur nous-mêmes », confie Emily Palmer, une membre d’Al­ca­relle, la société de recherche lancée par David Nutt.

Pour complé­ter ce travail en labo­ra­toire, l’équipe est en pour­par­lers avec des inves­tis­seurs et « travaille avec des entre­prises de bois­sons alcoo­li­sées ». Les auto­ri­tés de régu­la­tion de chaque juri­dic­tion natio­nale sont par ailleurs consul­tées. À en croire Emily Palmer, Alco­synth devrait être commer­cia­lisé d’ici quatre ans. Rien. Une goutte d’eau dans l’his­toire anté­di­lu­vienne de la beuve­rie.

Du vélo sous LSD

David Nutt a grandi dans la région la plus alcoo­li­sée d’An­gle­terre. Port de pêche et centre du commerce trian­gu­laire au XVIIIe siècle, la ville de Bris­tol a été igno­rée par la révo­lu­tion indus­trielle avant de connaître un renou­veau écono­mique grâce à l’im­plan­ta­tion d’en­tre­prises des nouvelles tech­no­lo­gies ces trente dernières années. D’après l’Of­fice of Natio­nal Statis­tics (ONS), une culture de pub est toujours soli­de­ment enra­ci­née ici. D’au­tant que les person­nages âgées sont plus nombreuses qu’ailleurs. Or, les jeunes boivent moins. Plus d’un quart des 16–24 ans s’in­ter­disent l’al­cool contre un cinquième de la popu­la­tion britan­nique totale.

Nutt a été renvoyé de l’Im­pe­rial College pour avoir déclaré que le LSD est moins dange­reux que l’al­cool.

À la fin des années 1960, David Nutt termine ses études secon­daires à la Bris­tol Gram­mar School. Les bars ne manquent pas. Leur attrait est même décu­plé par une floris­sante scène musi­cale under­ground. Mais l’ado­les­cent est surtout fasciné par une histoire très en vogue que lui a racon­tée son père. D’après ce récit légen­daire, le créa­teur du LSD, Albert Hofmann, a eu l’im­pres­sion de péda­ler des heures pour rentrer chez lui à vélo alors que le trajet n’avait en réalité duré que quelques minutes. Nutt en fait l’ex­pé­rience lors d’une soirée à son entrée au Downing College de Cambridge. Pour le jeune homme qui en sort diplômé en 1972, à l’âge de 21 ans, « comprendre le fonc­tion­ne­ment du cerveau est la ques­tion la plus inté­res­sante au monde ».

À Oxford, où il exerce alors en neuro­lo­gie et en psychia­trie, son atten­tion se porte en parti­cu­lier sur les récep­teurs GABA. Lorsqu’ils sont acti­vés par des molé­cules présentes dans l’or­ga­nisme, ceux-ci jouent un rôle d’in­hi­bi­tion ou de désin­hi­bi­tion. Le scien­ti­fique constate aussi que l’étha­nol exerce une influence sur eux, sans saisir préci­sé­ment comment. Son article publié en 1982 dans la revue Nature est complété, un an plus tard, par la contri­bu­tion de trois cher­cheurs, dans la revue scien­ti­fique Phar­ma­co­logy Bioche­mis­try & Beha­vior. « L’in­te­rac­tion de l’étha­nol avec les récep­teurs GABA pour­rait être respon­sable de certains effets de l’étha­nol et de certains symp­tômes de sevrage », écrivent-ils.

En 1986, David Nutt se rend dans le Mary­land, aux États-Unis, pour diri­ger une divi­sion du NIH, un insti­tut trai­tant les problèmes liés à l’abus d’al­cool et à l’al­coo­lisme. À son retour, deux ans plus tard, il prend la tête de l’unité de psycho­phar­ma­co­lo­gie de l’uni­ver­sité de Bris­tol. Son sujet d’étude est fami­lier à beau­coup de monde. « Les bois­sons alcoo­li­sées ont été produites et consom­mées par les humains pendant des centaines d’an­nées », détaille le cher­cheur améri­cain David J. Hanson. « Elles ont joué un rôle impor­tant dans la reli­gion […] et la cohé­sion sociale ; amélio­rant de manière géné­rale la qualité de la vie. » Elle peuvent aussi provoquer la mort. Pour­tant, leurs effets sur l’or­ga­nisme demeurent mécon­nus.

Un cock­tail à base d’Al­co­synth
Crédits : Suzan­nah Nutt

« Le défaut d’at­ten­tion et de recherche dans ce domaine est à l’ori­gine du manque de compré­hen­sion des patho­lo­gies asso­ciées et du manque de trai­te­ment », pointe le cher­cheur en phar­ma­ceu­tique néer­lan­dais Joris Vers­ter. En 1999, David Nutt plaide dans un nouvel article pour une meilleure connais­sance de la « phar­ma­co­lo­gie de l’al­cool » afin de mieux trai­ter les consé­quences psychia­triques de l’ad­dic­tion et les dommages sur le cerveau. Il souligne par la même occa­sion le rôle que les récep­teurs GABA auraient dans le sevrage et la mort des neurones.

Un an plus tard, une étude parue dans la revue Alco­ho­lism: Clini­cal & Expe­ri­men­tal Research met en évidence l’im­pact de l’acé­tal­dé­hyde (ou étha­nal). À haute dose, ce compo­sant libéré par l’étha­nol accroît la tempé­ra­ture de la peau et le rythme cardiaque, assèche la gorge, provoque des nausées, des maux de tête et fait bais­ser la pres­sion sanguine. On sait du reste qu’il provoque une réduc­tion de la teneur en GABA. En clair, l’acé­tal­dé­hyde pour­rait être respon­sable de la gueule de bois.

La méca­nique des fluides

Toutes ces recherches valent à David Nutt une certaine recon­nais­sance. En 2001, le méde­cin est nommé au comité tech­nique du Conseil consul­ta­tif sur l’abus de drogues (ACMD), placé sous l’au­to­rité du minis­tère de l’In­té­rieur britan­nique. Il siège aussi au défunt Comité sur la sécu­rité des méde­cines en 2003. Mais alors que son nom figure au bas d’un rapport gouver­ne­men­tal sur le « futur de la science du cerveau, de l’ad­dic­tion et des drogues », la réalité contem­po­raine se rappelle à lui par l’in­ter­mé­diaire d’un article que Joris Vers­ter rédige avec deux collègues. « Aucune méthode ne peut trai­ter la gueule de bois liée à l’al­cool de manière prou­vée », concluent-ils. « La manière la plus effi­cace pour l’évi­ter reste l’abs­ti­nence ou la modé­ra­tion. » Triste.

Vers­ter est conscient du rôle joué par l’acé­tal­dé­hyde mais remarque que le monde scien­ti­fique s’avère inca­pable de parer son action. Pour y remé­dier, il réunit tout ce que le monde compte comme spécia­listes du sujet en 2009. L’Al­co­hol Hango­ver Research Group voit le jour. Cela donne des clés au scien­ti­fique néer­lan­dais pour rédi­ger une défi­ni­tion de la gueule de bois, que les cher­cheurs français appellent en bon français veisal­gie. Il s’agit, selon lui, d »une « combi­nai­son de symp­tômes physiques et mentaux vécue le jour suivant un épisode de grosse beuve­rie, à partir du moment où la concen­tra­tion d’al­cool dans le sang approche zéro ». En d’autres termes, cela commence quand l’étha­nol n’est plus là mais ses effets si.

De son côté, David Nutt est entré au pres­ti­gieux Impe­rial College de Londres et a pris la prési­dence du Conseil consul­ta­tif sur l’abus de drogues en 2008. Il la conser­vera à peine deux ans. Fin octobre 2009, le méde­cin est renvoyé pour avoir déclaré dans une tribune publié par le Guar­dian que le LSD est moins dange­reux que l’al­cool. Il avait suscité la polé­mique quelques mois plus tôt en affir­mant que le risque lié à l’équi­ta­tion était plus impor­tant que celui que comporte la prise d’ecs­tasy. Fâché par la déci­sion, il crée son propre insti­tut, l’In­de­pendent Scien­ti­fic Commit­tee on Drugs.

Joris Vers­ter

En 2010, « le méca­nisme qui conduit à un mal de tête à cause d’une gueule de bois est inconnu », recon­naît Michael L. Oshinsky. Pour dissi­per le mystère, le neuros­cien­ti­fique améri­cain a observé le compor­te­ment de rats. Il en conclut que « le corps a un méca­nisme de défense contre l’acé­tal­dé­hyde. Ce compo­sant très toxique est trans­formé en acétate. Il y a plein d’autres proces­sus biolo­giques qui ont l’acé­tate comme sous-produit. » C’est donc lui qui serait respon­sable du mal de tête. Des scien­ti­fiques chinois qui étudient la ques­tion quatre ans plus tard déter­minent toute­fois qu’il a des vertus protec­trices de la santé quand l’al­cool est consommé à petites doses. Ils estiment en revanche que l’acé­tal­dé­hyde reste la première cause des effets néfastes de la gueule de bois.

Davis Nutt dévoile l’Al­co­synth la même année. Ce produit encore mysté­rieux « a été déve­loppé avec des compo­sants qui repro­duisent certains effets dési­rés de l’al­cool », indique Emily Palmer. « Il ne contient pas d’étha­nol et notre but est par consé­quent d’évi­ter la produc­tion d’acé­tal­dé­hyde, qui est toxique. » Alors, que contient-il ? Tandis que des expé­ri­men­ta­tions avaient été conduites avec du benzo­dia­zé­pine, une substance de la même famille que le Valium compor­tant des risques d’ad­dic­tion, David Nutt affirme désor­mais ne plus s’en servir.

S’il veut garder sa formule secrète, le Britan­nique recon­naît en tout cas cibler les récep­teurs GABA. Or les compo­sés chimiques asso­ciés « sont parmi les neuro­trans­met­teurs les plus présents dans le cerveau, donc il faut être extrê­me­ment prudent avec ce système », aver­tit Scott Edwards, profes­seur en physio­lo­gie au dépar­te­ment santé, alcool et drogues de l’uni­ver­sité publique de Loui­siane. Leur défaillance peut entraî­ner « une alté­ra­tion signi­fi­ca­tive du juge­ment et des fonc­tions motrices, avec toutes les consé­quences sociales et légales que cela comporte ».

Emily Palmer recon­naît que « le méca­nisme produit par l’al­cool dans le cerveau est très complexe ». Elle précise aussi que « le but est d’imi­ter certains mais pas tous les effets asso­ciés à l’ivresse. Il s’agit de créer une alter­na­tive à l’al­cool qui permet­trait de se relaxer et de faire tomber les inhi­bi­tions pour encou­ra­ger les inter­ac­tions sociales. » En 2013, David Nutt racon­tait ainsi au Guar­dian avoir somnolé dans un état d’ébriété et de relaxa­tion assez agréable après avoir pris une substance. Mais ce n’est pas forcé­ment la vision rêvée de l’ivresse. Le bus de Jason Burke n’est pas encore au garage.

Hango­ver Heaven a de beaux jours devant lui
Crédits : Hango­ver Heaven

Couver­ture : Un masque en bois népa­lais. (DR)


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