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À mesure qu'il immobilise les économies européennes, le coronavirus (Covid-19) désoriente les bourses, qui se mettent à piquer dangereusement du nez.

par Servan Le Janne | 16 mars 2020

Montagnes russes

Sous le porche désert de la gare centrale de Milan, au nord-est de la ville, un grand tableau noir affiche les desti­­na­­tions de Vérone, Bergame, Turin et Naples. Mais à en juger par le vide qui règne sur la place Duce d’Aosta, à l’en­­trée des quais, personne ne vient prendre ces trains. Au pied des cava­­liers qui dominent la façade Art Déco, quelques ombres errent dans un paysage désolé. Et les rues de cette ville d’1,4 million d’ha­­bi­­tants ne sont guère plus peuplées.

Il n’y a qu’un endroit qui conti­­nue de s’agi­­ter fréné­­tique­­ment au cœur de la cité lombarde. Vendredi, vers 14 heures, la Bourse de Milan s’est envo­­lée de 16,98 %, alors même qu’elle avait dévissé de 16,62 % la veille. Après avoir subi la plus grande perte de son histoire jeudi (12,28 %), le CAC 40 a repris 8,04 % tandis que les indices de Franc­­fort et de Londres, en dégrin­­go­­lade, gagnaient aussi un peu plus de 8 %. Sur la semaine, les grandes places euro­­péennes ont perdu entre 17 et 20 %. Le Vieux Continent appa­­raît complè­­te­­ment déso­­rienté par l’épi­­dé­­mie de nouveau coro­­na­­vi­­rus (Covid-19).

En Italie, deuxième pays le plus touché au monde après la Chine avec plus de 1800 morts ce 16 mars, le gouver­­ne­­ment a décidé de mettre tout le pays en quaran­­taine, à commen­­cer par la Lombar­­die, avant de fermer les bars, les restau­­rants et les commerces. Les hôpi­­taux trans­al­­pins sont si débor­­dés qu’ils ont reçu l’ap­­pui de méde­­cins et de maté­­riel chinois jeudi soir. Pékin affirme pour sa part avoir « jugulé » l’épi­­dé­­mie. Son épicentre, Wuhan, n’a rapporté que cinq nouveaux cas vendredi. Frap­­pée à la même période que l’Ita­­lie, la Corée du Sud a eu pour la première fois plus de patients sortants dans l’hô­­pi­­tal que d’in­­fec­­tions nouvelles. Alors, les marchés ont-ils été rassu­­rés par ces bonnes nouvelles venues d’Asie ?

Ce ne sont en tout cas pas les mesures annon­­cées par la Banque centrale euro­­péenne (BCE) qui ont fait effet. « Il faut une poli­­tique fiscale ambi­­tieuse et coor­­don­­née », a exhorté sa direc­­trice, Chris­­tine Lagarde, jeudi avant de fusti­­ger « la lenteur et la complai­­sance » des gouver­­ne­­ments des Vingt-Huit. L’ins­­ti­­tu­­tion de Franc­­fort a promis un assou­­plis­­se­­ment des condi­­tions de prêts aux petites et moyennes entre­­prises et l’achat de 120 milliards d’eu­­ros de dette supplé­­men­­taire d’ici la fin de l’an­­née.

La gare centrale de Milan

Les banques de la zone euro sont aussi tempo­­rai­­re­­ment auto­­ri­­sées à creu­­ser dans leur fonds propres. En paral­­lèle, « il semble que la Commis­­sion euro­­péenne allège les règles budgé­­taires “impo­­sées” aux États et que l’Al­­le­­magne soit plus conci­­liante sur la gestion budgé­­taire que lors de la crise de 2008 », remarque Chris­­tine Le Clainche, profes­­seure d’éco­­no­­mie de la santé à l’uni­­ver­­sité de Lille.

Ces mesures de la BCE « seront-elles suffi­­santes ? » s’est demandé Emma­­nuel Macron jeudi soir. « Je ne le crois pas. Il lui appar­­tien­­dra d’en prendre de nouvelles. » Si le président français « ne sai[t] pas ce que les marchés finan­­ciers donne­­ront dans les prochains jours », il assure que « l’Eu­­rope réagira de manière orga­­ni­­sée, massive, pour proté­­ger son écono­­mie ». Sa mobi­­li­­sa­­tion appa­­raît toute­­fois modeste au regard du plan de la Réserve fédé­­rale améri­­caine, qui projette d’injec­­ter 1,5 billion de dollars dans le système finan­­cier en ache­­tant notam­­ment des bons du Trésor. Dimanche soir, elle a baissé ses taux direc­­teurs, qui se situent désor­­mais entre 0,25 et 0 %, et a annoncé des actions coor­­don­­nées avec la Banque d’An­­gle­­terre, du Canada, du Japon et la BCE.

Mais jeudi, après que Trump a annoncé la ferme­­ture des fron­­tières améri­­caines aux Euro­­péens, cela n’a pas empê­­ché le Dow Jones Indus­­trial Average de dévis­­ser de 9,99 % – un record depuis 1987 –, le Nasdaq de 9,43 % et le S & P 500 de 9,51 %. La Bourse de Sao Paulo a de son côté trébu­­ché de 14,78 %. Pire, le Vix a dépassé 67 points jeudi. Cet index de vola­­ti­­lité du marché améri­­cain est surnommé « l’in­­dice de la peur » car il est censé évoluer en fonc­­tion de la panique des inves­­tis­­seurs. Sauf que la spécu­­la­­tion vient souvent pertur­­ber son cours.

Dès le 3 mars, Crédit suisse avait anti­­cipé ces remous. « Les condi­­tions de liqui­­dité actuelle sont comme l’eau qui se creuse avant une vague géante », écri­­vait la banque. « L’épi­­dé­­mie de coro­­na­­vi­­rus et le choc des mesures préven­­tives intro­­duites dans l’in­­dus­­trie et les services va entraî­­ner des impayés partout. Ces impayés vont contraindre de plus en plus d’en­­tre­­prises au défi­­cit et, par rico­­chet, les banques et les systèmes bancaires régio­­naux seront en défi­­cit. » Chris­­tine Le Clainche estime pour sa part qu’ « il y aura un effet réces­­sif massif » faute de coor­­di­­na­­tion des poli­­tiques. Mais s’agira-t-il d’un krach ?

L’in­­dice de la peur

L’in­­dice de la peur est né sous des lati­­tudes tranquilles. Au début des années 1990, le profes­­seur de finance Robert Whaley quitte son poste à la Bourse de Chicago pour prendre un congé sabba­­tique en France. Mais le Cana­­dien ne chaume pas. Avec les docu­­ments mis dans sa valise, il élabore un index capable de mesu­­rer la vola­­ti­­lité des marchés. Le Vix mesure la somme que les inves­­tis­­seurs sont prêts à mettre sur la table pour s’as­­su­­rer contre un risque. « Si vous possé­­dez une maison sur la côte en Floride et que vous enten­­dez aux infor­­ma­­tions qu’un oura­­gan arrive sur la région, voudrez-vous payer plus pour bien assu­­rer votre maison ? » demande-t-il pour illus­­trer le concept. « La réponse est proba­­ble­­ment oui. »

De la même manière, si un virus se propage rapi­­de­­ment dans une région du monde, ses habi­­tants pren­­dront une assu­­rance plus rapi­­de­­ment contre de poten­­tielles pertes. Car Emma­­nuel Macron a beau assu­­rer que « l’Eu­­rope réagira de manière orga­­ni­­sée, massive, pour proté­­ger son écono­­mie », elle va bien traver­­ser une zone de turbu­­lence. Risque-t-elle un krach ? Si le terme a été abon­­dam­­ment utilisé pour quali­­fier l’af­­fais­­se­­ment des bourses jeudi 12 mars, il est défini, au sens strict, comme un effon­­dre­­ment brutal des cours d’au moins 20 %. Or ce taux n’a pas encore été atteint.

Cela dit, la défi­­ni­­tion du krach peut varier. Le terme a fleuri en 1873 dans la bouche de l’em­­pe­­reur François-Joseph d’Au­­triche. Cette année-là, alors que l’ex­­po­­si­­tion univer­­selle de Vienne doit couron­­ner les efforts écono­­miques du pays, la Bourse s’ef­­fondre de 30 % le 9 mai. Une bulle immo­­bi­­lière explose et, depuis son palais, l’em­­pe­­reur entend la rue paniquer. Il dit entendre un « krach » et le mot reste syno­­nyme de dépré­­cia­­tion brusque des marchés finan­­ciers.

Robert Whaley

De nouvelles bulles spécu­­la­­tives entraînent des krach en 1929, 1987, 2000 et 2008. Aucune de ces crises finan­­cières n’est cepen­­dant ados­­sée à une épidé­­mie. Les virus H1N1, Ebola ou Mers n’ont guère fait bouger les marchés, et l’im­­pact du dernier coro­­na­­vi­­rus, le Sras est faible. Cette épidé­­mie qui provoque la mort de 774 personnes en 2003 coûte près de 2 points de crois­­sance à la Chine, mais son écono­­mie ne tarde pas à repar­­tir. Cette année-là, son taux de crois­­sance avoi­­sine les 10 %.

Pour faire face au ralen­­tis­­se­­ment de l’ac­­ti­­vité liée au Covid-19, le système est aujourd’­­hui plus robuste que par la passé. « Le filet de sécu­­rité autour du système finan­­cier a été agrandi depuis la crise de 2008 », écrit Crédit suisse. « Les réserves de change sont pleines, les banques centrales ont des liqui­­di­­tés tampon et les réserves de change sont là pour ajou­­ter des liqui­­di­­tés. » Les accords de régle­­men­­ta­­tion des marchés bancaires insti­­tués après la crise finan­­cière de 2008 pour­­raient toute­­fois « révé­­ler certains défauts de leur archi­­tec­­ture » à l’oc­­ca­­sion de l’épi­­dé­­mie de coro­­na­­vi­­rus. « Beau­­coup de choses peuvent dysfonc­­tion­­ner avec le système immu­­ni­­taire du système », préviennent les cher­­cheurs.

« Les banques centrales pratiquent déjà des taux très bas, les poli­­tiques budgé­­taires expan­­sion­­nistes se mettent en place », constate Chris­­tine Le Clainche. Mais « elles doivent être coor­­don­­nées pour être plus effi­­caces ». Chris­­tine Lagarde a parlé de « poli­­tique fiscale ambi­­tieuse et coor­­don­­née » tout en refu­­sant de bais­­ser ses taux, alors que les autre banques centrales agis­­saient en ce sens. La Réserve fédé­­rale améri­­caine a annoncé, mardi 3 mars, une baisse des taux d’un demi-point. Reste « une inter­­­ro­­ga­­tion sur les annonces améri­­caines et surtout sur la capa­­cité du système de santé améri­­cain à jugu­­ler l’épi­­dé­­mie sans trop de dommage », juge Chris­­tine Le Clainche.

Macron pense donc qu’il appar­­tien­­dra à la BCE de prendre de nouvelles mesures. Car si le virus semble recu­­ler en Chine, il progresse en Europe au point que de nombreux États redoutent d’être figés comme l’Ita­­lie. Dimanche soir, Rome déplo­­rait plus de 25 000 cas pour quelque 1 800 morts. Les consé­quences sur l’éco­­no­­mie dépen­­dront « de la durée de l’ar­­rêt de l’ac­­ti­­vité et de l’ef­­fet sani­­taire », observe Chris­­tine Le Clainche. Ils dépen­­dront aussi des mesures coor­­don­­nées promises dimanche soir par la Réserve fédé­­rale améri­­caine, la Banque d’An­­gle­­terre, du Canada, du Japon et la BCE. Pour l’heure, les bourses baissent mais elles sont encore à flot.


Couver­­ture : Dimi­­tri Karas­­te­­lev


 

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