Pour se placer à la pointe de l'innovation, les pays africains entendent coordonner leurs efforts pour devenir un grand acteur de l'espace.

par Servan Le Janne | 1 mai 2019

Icye­­re­­kezo

Au sud du lac Kivu, entre le Rwanda et la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo, les berges verdoyantes de l’île Nkombo sont à quelques minutes de barques. Ce repaire d’oi­­seaux et de pêcheurs, où vivent près de 20 000 habi­­tants, se trouve faci­­le­­ment mais il est malgré tout un peu coupé du monde. Les élèves du groupe secon­­daire Saint-Pierre n’ont pas de connexion. Or « sans accès à Inter­­net, les écono­­mies stag­nent, l’édu­­ca­­tion prend du retard, et le déve­­lop­­pe­­ment est consi­­dé­­ra­­ble­­ment plus lent que dans les régions connec­­tées », observe la ministre rwan­­daise des Tech­­no­­lo­­gies Paula Inga­­bire. Alors les jeunes s’en remettent au ciel. Et ils ont raison.

Mercredi 27 février 2019, à des dizaines de milliers de kilo­­mètres de là, une fusée Soyouz décolle de la base de Kourou, en Guyane, avec six satel­­lites à son bord. L’un d’eux, baptisé Icye­­re­­kezo par les pension­­naires de Saint-Pierre, doit « réduire la frac­­ture numé­­rique » dans ce pays de 12 millions d’ha­­bi­­tants. « Les élèves, qu’ils soient bons ou mauvais, sont main­­te­­nant prêts pour réus­­sir », souligne une étudiante, Jose­­lyne Abahirwa. « Avant, il était impos­­sible d’avoir les réponses à des ques­­tions que nous ne compre­­nions pas, mais nous allons main­­te­­nant pouvoir faire des recherches rapides. »

Mise en orbite du premier satel­­lite afri­­cain

Meur­­tri par un géno­­cide il y 25 ans, le Rwanda jouit grâce aux nouvelles tech­­no­­lo­­gies d’une écono­­mie dyna­­mique, au point d’être surnommé le « Singa­­pour afri­­cain ». Son gouver­­ne­­ment, pour­­suit Paula Inga­­bire, « a déployé de remarquables efforts pour inves­­tir dans l’In­­ter­­net à haut débit, et consi­­dère le lance­­ment de ce satel­­lite comme une excel­­lente occa­­sion de conti­­nuer à connec­­ter les commu­­nau­­tés les plus mal desser­­vies ». D’après le minis­­tère, 40 % des établis­­se­­ments du secon­­daire rwan­­dais et 14 % des écoles primaires ont accès à Inter­­net. Proposé par la société OneWeb, ce système de satel­­lites « va permettre aux étudiants de Nkombo de réali­­ser leurs rêves au Rwanda de deve­­nir un pôle d’in­­no­­va­­tion tech­­no­­lo­­gique », vante le PDG Greg Wyler.

À côté du pays des Mille Collines, tout un conti­nent se tourne vers l’es­­pace. Avec l’aide de la Chine, l’Éthio­­pie doit lancer un satel­­lite en septembre 2019, deve­­nant ainsi le sixième pays d’Afrique subsa­­ha­­rienne à le faire. Sur les 31 appa­­reils déployés depuis que l’Afrique du Sud s’est mise en orbite en 1999, 40 % l’ont été ces trois dernières années. En 2016, le Nigé­­ria a même annoncé qu’il enver­­rait un homme dans l’es­­pace d’ici à 2023. Il y a tant d’ini­­tia­­tives en la matière que l’Union afri­­caine (UA) a fondé une Agence spatiale afri­­caine en janvier dernier, sur le modèle de l’Agence spatiale euro­­péenne. Son siège sera en Égypte.

Le conti­nent veut rattra­­per son retard sur les régions du monde les plus avan­­cées dans l’es­­pace. Il « repré­­sente 20 % de la super­­­fi­­cie de la Terre, plus que les États-Unis, l’Inde, la Chine et l’Eu­­rope réunis, or ces derniers ont consa­­cré plus de 50 milliards de dollars aux acti­­vi­­tés spatiales en 2013, tandis que l’Afrique leur a consa­­cré moins de 100 millions de dollars (soit moins de 0,2 % du budget spatial mondial) au cours de la même période », déplore un docu­­ment de l’UA sur la « Stra­­té­­gie spatiale afri­­caine ».

Crédits : MeerLICHT

Selon ses données, l’Afrique du Sud possède le 23e budget spatial dans le monde avec 41 millions de dollars, et sa produc­­tion scien­­ti­­fique dans le domaine de la tech­­no­­lo­­gie des satel­­lites est la 30e du globe. Surtout, la nation australe accueille le MeerLICHT, l’un des deux téles­­copes du Square Kilo­­metre Array, le plus grand projet à même de sonder les confins de l’uni­­vers. « L’étude des étoiles qui explosent entrera dans une nouvelle dimen­­sion », promet l’un des cher­­cheurs impliqués, Patrick Woudt. Et le conti­nent afri­­cain avec lui.

Inno­­va­­tion dans le désert

Dans le désert sud-afri­­cain du Karoo, au sud-ouest du pays, une ving­­taine de coupoles encerclent le MeerLICHT. Cela fait des années que l’Afrique du Sud pointe ses téles­­copes vers la voûte céleste. Le premier de ces appa­­reils se trouve à Harte­­bees­­thoek, au pied des sommets de Maga­­lies­­berg qui s’élèvent à l’est de Preto­­ria. L’ob­­ser­­va­­toire est toute­­fois un projet plus améri­­cain que sud-afri­­cain. Il a été mis en service par la Natio­­nal Aero­­nau­­tics and Space Admi­­nis­­tra­­tion (NASA) en 1961 afin d’avoir un œil sur ses missions spatiales dans l’hé­­mi­­sphère sud. Les premières images de la surface de Mars recueillies par le vais­­seau Mari­­ner 4 ont ainsi atterri ici.

Mais quand les marches et les campagnes contre l’apar­­theid se multi­­plient, l’agence spatiale améri­­caine cède le complexe au Coun­­cil for Scien­­ti­­fic and Indus­­trial Research (CSIR), un centre de recherche sud-afri­­cain, en 1974. De plus en plus isolé, l’État ségré­­ga­­tion­­niste concentre ses recherches aériennes sur la balis­­tique jusqu’à son crépus­­cule. Avant même la fin de la tran­­si­­tion, en 1993, l’Afri­­can Natio­­nal Congress nomme un coor­­di­­na­­teur de la poli­­tique scien­­ti­­fique et tech­­no­­lo­­gique, Roger Jardine. Une fois la démo­­cra­­tie instau­­rée, l’an­­née suivante, il prend la tête du dépar­­te­­ment chargé de ces ques­­tions.

« Les satel­­lites de télé­­dé­­tec­­tion sont un outil formi­­dable de préven­­tion de la destruc­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. »

Imaginé dès 1991 à l’uni­­ver­­sité de Stel­­len­­bosch, le projet de satel­­lite minia­­ture Sunsat est lancé en 1999 avec l’aide de la NASA et de scien­­ti­­fiques danois. Il ne s’agit alors que d’un projet univer­­si­­taire ayant valeur de test. La même année, le Nigé­­ria crée son agence spatiale. Avec l’ap­­pui des Britan­­niques, la Natio­­nal Space Research and Deve­­lop­­ment Agency (NASRDA) envoie un appa­­reil en orbite deux ans plus tard. En 2002, alors que le Sud-Afri­­cain Elon Musk crée SpaceX aux États-Unis, son compa­­triote Mark Shut­t­le­­worth débourse 23 millions d’eu­­ros pour deve­­nir le deuxième touriste de l’es­­pace. Ainsi donc le drapeau sud-afri­­cain flotte-t-il dans la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale.

Après avoir déployé le Southern Afri­­can Large Teles­­cope en 2005 dans le désert du Karoo et lancé un deuxième satel­­lite en 2009, Preto­­ria se décide enfin à donner nais­­sance à la South Afri­­can Natio­­nal Space Agency (SANSA). Sa poli­­tique en matière spatiale vise à favo­­ri­­ser l’in­­no­­va­­tion indus­­trielle, la recherche & déve­­lop­­pe­­ment, et le pres­­tige natio­­nal, synthé­­tise le cher­­cheur Keith Gott­­schalk dans un article de 2010. « Le pres­­tige natio­­nal et la fierté du conti­nent afri­­cain béné­­fi­­cient de l’ef­­fet de halo de ces grands projets d’as­­tro­­no­­mie de pointe », constate-t-il. Le Nigé­­ria se féli­­cite par exemple en 2016 d’être le premier État afri­­cain à gérer un satel­­lite euro­­péen, en l’oc­­cur­­rence le biélo­­russe Belin­­ter­­sat 1.

Un an plus tard, le Ghana entre dans la partie en mettant en fonc­­tion un appa­­reil entiè­­re­­ment conçu à l’uni­­ver­­sité All Nations, dans la ville de Kofu­­ri­­dua. « Il est équipé de camé­­ras pour permettre d’as­­su­­rer la surveillance des litto­­raux du Ghana et a une fonc­­tion éduca­­tive », explique le scien­­ti­­fique Richard Damoah. Venue en appui d’Ac­­cra, l’agence spatiale japo­­naise aide aussi le Kenya à envoyer son premier satel­­lite. La tech­­no­­lo­­gie peut aussi avoir un rôle de surveillance, comme le craignent les voisins du Maroc lorsqu’il lance le Moham­­med-VI-A en novembre. L’An­­gola suit la marche en décembre.

Le satel­­lite Moham­­med VI-A

L’an­­cienne colo­­nie portu­­gaise entend s’en servir pour mettre en rela­­tion les méde­­cins avec les zones recu­­lées de son vaste terri­­toire, tandis que le Kenya met les images météo­­ro­­lo­­giques au service de la lutte contre la séche­­resse et que l’Afrique du Sud prévient ainsi les inon­­da­­tions. Quant au Nige­­ria, il scrute les mouve­­ments de Boko Haram depuis le ciel et affine sa carte élec­­to­­rale. « De l’es­­pace », note l’Union afri­­caine, « on peut faci­­le­­ment voir des incen­­dies brûler dans la forêt tropi­­cale lorsque les arbres sont défri­­chés pour les fermes et les routes. Les satel­­lites de télé­­dé­­tec­­tion sont deve­­nus un outil formi­­dable de préven­­tion de la destruc­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment car ils peuvent surveiller systé­­ma­­tique­­ment de vastes zones pour évaluer la propa­­ga­­tion de la pollu­­tion et autres dégâts. »

Puisque « la commo­­dité et le niveau de vie élevés dans les pays déve­­lop­­pés ont pour cause l’ac­­cès instan­­tané à l’in­­for­­ma­­tion et aux appli­­ca­­tions spatiales », l’Éthio­­pie, le Séné­­gal et l’Île Maurice veulent aussi mettre un pied là-haut. Et l’Agence spatiale afri­­caine devrait coor­­don­­ner toutes ces initia­­tives pour que le conti­nent s’y affirme plei­­ne­­ment.


Couver­­ture : Le radio­­té­­les­­cope sud-afri­­cain MeerKAT. (MeerKAT)


 

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