par Servan Le Janne | 24 mars 2017

Un camion ruti­­lant fend l’im­­mense désert du Nevada. Sa remorque bleue et blanche avance avec flui­­dité sous un ciel laiteux. La publi­­cité d’Em­­bark dévoi­­lée en février 2017 pour­­rait avoir été conçue pour exal­­ter le goût de la conduite à travers les grands espaces améri­­cains. C’est le contraire. En s’ap­­pro­­chant du véhi­­cule, la caméra dévoile une cabine vide, dont le volant s’agite tout seul. Un camion auto­­nome voué à « révo­­lu­­tion­­ner le trans­­port commer­­cial », vante l’en­­tre­­prise. Une révo­­lu­­tion qui menace les 3,5 millions de chauf­­feurs routiers que comptent les États-Unis et, fata­­le­­ment à l’ave­­nir, un secteur français déjà en crise.

Crédits : Embark

Après s’être attaqués aux postes de cais­­siers et d’ou­­vriers des lignes de montages, les robots pour­­raient bien mettre au chômage les conduc­­teurs de poids lourds. Et ce n’est qu’un début. Dans d’autres domaines comme la méde­­cine ou la justice, leur intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, de plus en plus aiguë, hypo­­thèque la péren­­nité de millions d’em­­plois. Au point de renver­­ser l’État-provi­­dence ? Pour contrer la concur­­rence déloyale des robots, certains proposent déjà de taxer leur travail. Des études récentes, cepen­­dant, contre­­disent quelque peu l’alar­­misme ambiant. Elles semblent indiquer que les pays du monde les plus dotés en robots sont aussi ceux dont les taux de chômage sont les plus bas. Alors pourquoi ne pas faire de la place aux machines ?

La fin du travail ?

La mission Apollo 13 vient de prendre son envol ce 11 avril 1970. Déjà, la radio crépite. « Souve­­nez-vous les gars, soyez sympa avec Hal », prévient Hous­­ton. À bord du vais­­seau, les astro­­nautes se marrent. Mais en vérité, ces trois lettres les ramènent à leur angoisse : si la tech­­no­­lo­­gie les lâchait ? Dans le film de Stan­­ley Kubrick sorti deux ans plus tôt, 2001, l’Odys­­sée de l’es­­pace, Hal 9000 est l’iris rouge cerclé de noir qui commande le système infor­­ma­­tique du vais­­seau. Une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle dévouée jusqu’au moment où elle prend conscience de sa vulné­­ra­­bi­­lité. L’équi­­page envi­­sage de la débran­­cher. Hal se rebelle. Si en 1970, l’Homme a déjà posé le pied sur la Lune par deux fois, son imagi­­naire spatial n’en demeure pas moins effrayant. Car la science-fiction regorge de tragé­­dies en haute alti­­tude causées par des machines défaillantes. Plus ces dernières sont élabo­­rées, plus elles paraissent hors de contrôle. Prenez les intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles, comme Hal. Elles se retournent systé­­ma­­tique­­ment contre leurs créa­­teurs. Pour expliquer ce syndrome de Fran­­ken­­stein, il faut retour­­ner aux racines du genre.

Le terme robot appa­­raît pour la première fois dans une pièce de théâtre écrite en 1920 par le tchèque Karel Čapek. Il vient du slave robota, qui signi­­fie « travail » ou « corvée ». Dans cette pièce, un inven­­teur parvient à créer un prolé­­ta­­riat androïde, bien plus effi­­cace que les travailleurs d’usine. Hélas, il mani­­feste aussi une certaine effi­­ca­­cité dans l’ex­­ter­­mi­­na­­tion de l’hu­­ma­­nité. Sans forcé­­ment aller aussi loin, quan­­tité de robots seront ensuite imagi­­nés par les auteurs de science-fiction sur ce modèle destruc­­teur. À chaque fois, la même angoisse se lit entre les lignes : le robot-ouvrier pour­­rait très bien s’éman­­ci­­per et faire payer le prix de son labeur au patron. Mais l’écri­­vain améri­­cano-russe Isaac Asimov a posé le problème en d’autres termes. La machine n’est-elle pas plus dange­­reuse lorsqu’elle se contente d’obéir ? À la fin de la nouvelle « Le Correc­­teur », parue en 1957, Asimov orga­­nise le procès de l’au­­to­­mate comme outil de travail : « Depuis 250 ans », pérore son person­­nage Simon Ninhei­­mer, « la machine a entre­­pris de rempla­­cer l’Homme en détrui­­sant le travail manuel. La pote­­rie sort de moules et de presses. Les œuvres d’art ont été rempla­­cées par des fac-simi­­lés. Appe­­lez cela le progrès si vous voulez ! » Une même crainte de rempla­­ce­­ment se traduit dans la litté­­ra­­ture scien­­ti­­fique par la paru­­tion d’un ouvrage remarqué, La Fin du travail, signé par l’es­­sayiste Jérémy Rifkin. Au bout de cette somme de 400 pages parue en 1995, l’au­­teur prophé­­tise que la Troi­­sième révo­­lu­­tion indus­­trielle, carac­­té­­ri­­sée par l’avè­­ne­­ment des nouvelles tech­­no­­lo­­gies, va détruire le travail tel que nous le connais­­sons. En gros, les robots vont prendre notre place.

Les bras robo­­tiques d’une usine Tesla
Crédits : Tesla

Un mal pour un bien

N’est-ce pas déjà le cas ? L’in­­tro­­duc­­tion de machines sur les chaînes d’as­­sem­­blage a consi­­dé­­ra­­ble­­ment réduit le nombre de personnes néces­­saires à la produc­­tion d’une voiture. Une fois sortie de l’usine, elle n’a même plus besoin de chauf­­feur. Les véhi­­cules auto­­nomes pour­­ront ainsi bien­­tôt rempla­­cer les taxis. Ajou­­tez-leur une remorque et ils livre­­ront les marchan­­dises que des millions de routiers trans­­portent. « Le moment où les machines seront en mesure de surpas­­ser les humains dans toutes les tâches approche », alerte le profes­­seur d’in­­for­­ma­­tique améri­­cain Moshe Vardi. D’ici 2045, elles auront pris la moitié de nos emplois, estime-t-il. D’après une étude rendue en 2013 par les univer­­si­­taires d’Ox­­ford Michael Osborne et Carl Frey, pareil boule­­ver­­se­­ment a des chances de se produire au cours des 20 prochaines années. Bien sûr, l’éclo­­sion de nouveaux métiers est toujours venue plus ou moins « compen­­ser » la ferme­­ture d’an­­ciennes fabriques. En écono­­mie, ce phéno­­mène d’in­­no­­va­­tion s’ap­­pelle la destruc­­tion créa­­trice. Il y a par exemple moins de cais­­siers qu’au­­pa­­ra­­vant, mais bien davan­­tage de respon­­sables du marke­­ting. Certes. Mais les nouveaux robots semblent capables de tout faire.

En soit, cet hori­­zon n’est pas néces­­sai­­re­­ment apoca­­lyp­­tique.

« Par le passé, des travaux manuels ont disparu, mais d’autres emplois peu quali­­fiés ont été créés notam­­ment dans le secteur des services », remarque le Dr Terry Gregory, cher­­cheur au Centre euro­­péen pour la recherche écono­­mique (ZEW), un insti­­tut indé­­pen­­dant basé en Alle­­magne. En réalité, ce sont les tâches « routi­­nières » dont on se déprend peu à peu. Mais quelque chose a changé. « Les ordi­­na­­teurs sont deve­­nus beau­­coup plus sophis­­tiqués, il peuvent agir comme des humains », admet le cher­­cheur. « L’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle pose de nouveaux problèmes. » Au lieu de rendre des services basiques, les machines telles que les véhi­­cules sans chauf­­feurs agissent de manière auto­­nome. Dans quelques années, « elles seront capables d’ap­­prendre de nouvelles choses pour lesquelles elles n’étaient pas program­­mées au départ », avance le Dr Ben Goert­­zel, scien­­ti­­fique spécia­­liste de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle travaillant pour Hanson Robo­­tics. Et de prophé­­ti­­ser : « Elles vont prendre le travail de tout le monde. » En soit, cet hori­­zon n’est pas néces­­sai­­re­­ment apoca­­lyp­­tique. « Il y aura un revenu univer­­sel », pour­­suit Goert­­zel. « Et nous pour­­rons nous déve­­lop­­per intel­­lec­­tuel­­le­­ment, artis­­tique­­ment ou au travers d’autres acti­­vi­­tés sociales. » Le revenu univer­­sel. Une idée reprise par le jeune candi­­dat socia­­liste à la prési­­den­­tielle Benoît Hamon. Comment le finan­­cer ? En taxant le travail des robots, répond l’an­­cien ministre. Le postu­­lat est simple. D’après ses dires, la « révo­­lu­­tion numé­­rique » entraîne une « raré­­fac­­tion du travail », laquelle, en plus de mettre les gens au chômage, fait chuter le volume de coti­­sa­­tions sala­­riales. Car l’État prélève une petite partie de chaque salaire versé. Mais il n’a plus rien à récu­­pé­­rer si le travail est effec­­tué par un robot dont le salaire est nul. Afin d’y remé­­dier, on « pour­­rait imagi­­ner un salaire fictif, virtuel, pour un robot et la manière dont on [le] fait contri­­buer au finan­­ce­­ment de notre protec­­tion sociale », propose Hamon.

Bill Gates aussi a pour idée d’im­­po­­ser les robots
Crédits : Busi­­ness Insi­­der

Ce faisant, il s’en­­gage sur une piste lancée par l’eu­­ro­­dé­­pu­­tée luxem­­bour­­geoise Mady Delvaux « afin de main­­te­­nir la cohé­­sion sociale et le bien-être social », selon les mots de son rapport. À condi­­tion de défi­­nir préci­­sé­­ment ce qu’est un robot. « Il faudrait savoir ce dont nous parlons », pointe Terry Gregory. « Si nous taxons les robots, taxons aussi les ordi­­na­­teurs puisque impo­­ser une seule tech­­no­­lo­­gie n’a pas de sens. L’in­­no­­va­­tion a toujours favo­­risé la crois­­sance. Voulons-nous vrai­­ment mena­­cer les emplois qu’elle crée ? » Rien ne le justi­­fie, consi­­dère la direc­­trice de recherches au Centre d’étude de l’em­­ploi et du travail  (CEET) Natha­­lie Gree­­nan : « Ce n’est pas forcé­­ment une bonne chose d’es­­sayer de mettre en place un système qui va péna­­li­­ser les futurs inves­­tis­­seurs dans ces tech­­no­­lo­­gies. Elles sont suscep­­tibles de créer de la valeur pour tout le monde, sachant que l’homme et la machine conti­­nuent de colla­­bo­­rer dans le système écono­­mique. » Comme elle, Laurent Alexandre appré­­cie le rapport homme-machine sous l’angle de la complé­­men­­ta­­rité. « Je suis persuadé que nous allons inven­­ter plein de nouveaux métiers », disait le très média­­tique chirur­­gien français devant le sénat en janvier dernier. « Les gens vont pouvoir se concen­­trer sur des tâches que la machine est inca­­pable de faire », abonde Terry Gregory. Ce n’est pas ça qui manque.

Les chiffres parlent

Malgré leurs progrès, les intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles ont encore un piètre sens du contact. Or de nombreux domaines requièrent la faculté de présen­­ter, d’en­­traî­­ner ou d’in­­fluen­­cer, mais aussi de l’au­­to­­rité, de la créa­­ti­­vité, de l’in­­tui­­tion ou de l’im­­pro­­vi­­sa­­tion. « Je n’ima­­gine pas aller dans un bar sans avoir quelqu’un de sympa qui me sert un verre, voire qui m’en offre un ! » s’amuse Terry Gregory. Dire que 50 % des emplois dispa­­raî­­tront d’ici 20 ou 30 ans est « sures­­timé », juge-t-il. En mai 2016, son centre de recherche est arrivé à la conclu­­sion que seuls 9 % des emplois de l’OCDE pouvaient être auto­­ma­­ti­­sés. « Contrai­­re­­ment aux autres études, nous ne nous sommes pas demandé ce qu’un emploi impliquait comme missions pour savoir si elles pouvaient être effec­­tuées par une machine. Nous avons regardé ce que les gens faisaient concrè­­te­­ment au travail. Et bien ils ont des tâches variées. Regar­­dez votre job ou celui de vos collègues, vous verrez que tout n’est pas si facile à auto­­ma­­ti­­ser. »

L’au­­to­­ma­­ti­­sa­­tion prend de multiples formes
Crédits : Hermann J. Knip­­pertz

L’im­­por­­tance du rela­­tion­­nel au travail n’a pas empê­­ché une société d’as­­su­­rance japo­­naise de licen­­cier 34 employés pour confier l’in­­dem­­ni­­sa­­tion des clients à une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. Lors de l’an­­nonce de ce plan social en janvier 2017, Fukoku Mutual Life Insu­­rance a déclaré espé­­rer un hausse de sa produc­­ti­­vité de 30 %. Dans ce cas, « l’au­­to­­ma­­ti­­sa­­tion porte sur des tâches cogni­­tives non routi­­nières », explique Natha­­lie Gree­­nan. « Il s’agit par exemple de la voiture auto­­nome ou du texte qui s’écrit tout seul. » Une partie du métier de traduc­­teur va sans doute être lui aussi géré par une version amélio­­rée de Google Traduc­­tion, « mais il pourra se concen­­trer sur autre chose », ajoute la cher­­cheuse. « Bien que leurs tâches aient radi­­ca­­le­­ment évoluées, les secré­­taires ont toujours une fonc­­tion. » Les chiffres croi­­sés de l’OCDE et de l’Inter­­na­­tio­­nal Fede­­ra­­tion of Robo­­tics (IFR) vont en ce sens.

Lorsqu’on se demande si les robots tuent vrai­­ment l’em­­ploi, il suffit pour y répondre de mettre en rapport le nombre de robots employés par un pays et son taux de chômage. Le résul­­tat est saisis­­sant et trop systé­­ma­­tique pour rele­­ver de la coïn­­ci­­dence. Ainsi, la Corée du Sud est le pays du monde utili­­sant le plus de robots, avec 531 machines pour 10 000 employés. Son taux de chômage, de 3,6 %, est le troi­­sième moins élevé de la planète. Le second est celui du Japon, avec 3,1 % de chômeurs – ils emploient 305 robots pour 10 000 employés. La France, elle, est 18e au clas­­se­­ment de l’OCDE, avec 9,9 % de chômeurs. Et nous comp­­tons 127 robots pour 10 000 employés, faisant de nous le 14e pays au clas­­se­­ment des employeurs de robots indus­­triels. Les Alle­­mands, pour leur part, comptent 309 robots pour 10 000 employés, quelques unités de plus que les Japo­­nais. Leur taux de chômage ? 4,2 % en juin dernier. Il est cepen­­dant évident que certains risquent de se retrou­­ver avec des compé­­tences obso­­lètes. Or, estime Gree­­nan, les renou­­ve­­ler suppose un marché du travail moins précaire et un système d’édu­­ca­­tion plus égali­­taire que ceux qui existent dans beau­­coup de pays à l’heure actuelle. Autant de condi­­tions que seuls des « choix collec­­tifs » peuvent engen­­drer. Il faut se défaire de l’idée que l’homme est en train de perdre la course face à la machine, pense-t-elle. Diffi­­cile, rétorque Gregory : « Les machines ont quelque chose de fasci­­nant et d’ef­­frayant depuis Fran­­ken­­stein. » Il faut dire que si « robot » veut dire travail, « travail » renver­­rait à tripa­­lium, un instru­­ment de torture.


Couver­­ture : Une tribu de Pepper. (Soft­­bank Robo­­tics)


 

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