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Au lieu de planter des arbres pour décorer les villes, l'architecte italien Stefano Boeri veut insérer la nature vivante en milieu urbain.

par Servan Le Janne | 23 mai 2019

Derrière une file de platanes dres­sée face à la ligne du tram­way, les 1 100 panneaux en alumi­nium du dôme de Paris cachent un amas de béton. En entrant dans le Parc des expo­si­tions de la porte de Versailles, ce jeudi 16 mai 2019, Stefano Boeri prend du gris plein la vue. Si les travaux en cours vont rever­dir l’en­droit pour en faire « un modèle de déve­lop­pe­ment durable », les plantes manquent encore dans le paysage. Surtout pour cet archi­tecte italien.

Stefano Boeri est l’in­ven­teur des forêts verti­cales, ces longs immeubles dont l’os­sa­ture est tapis­sée par la végé­ta­tion. À partir de ce concept, il déve­loppe même des villes-forêts, comme à Liuz­hou en Chine, dont les plantent absorbent le dioxyde de carbone avec une redou­table effi­ca­cité. Sachant que 70 % de la popu­la­tion mondiale devrait habi­ter en milieu urbain dans trente ans, et que le dérè­gle­ment clima­tique s’ag­grave dange­reu­se­ment, ce Mila­nais de 62 ans est venu présen­ter son idée pour la ville du futur à VivaTech.

Crédits : Stefano Boeri Archi­tetti

Qu’est-ce qu’une forêt verti­cale ?

Pour faire simple, c’est un grand immeuble dont la façade accueille énor­mé­ment de plantes. En complé­ment de cette défi­ni­tion, je dirais qu’il s’agit d’une tenta­tive de faire de la nature vivante une compo­sante essen­tielle des villes, et non pas qu’un élément déco­ra­tif.

On peut aussi parler d’af­fo­res­ta­tion urbaine grâce à un système de greffes, une sorte d’acu­punc­ture qui permet de créer des écosys­tèmes super-concen­trés. Cela permet de conden­ser sur une surface très étroite ce qu’on trouve norma­le­ment à l’ho­ri­zon­tal sur une zone bien plus vaste.

Cela peut sembler diffi­cile, mais la tech­nique est main­te­nant bien maîtri­sée. Nous travaillons à de très nombreux endroits dans le monde, que ce soit en Chine, en Inde, au Mexique, an Afrique du Nord ou dans le nord de l’Eu­rope. Des régions qui présentent des envi­ron­ne­ments très diffé­rents, mais c’est moins une contrainte qu’une base de travail.

Nous commençons par là : une fois que les condi­tions clima­tiques ont été carto­gra­phiées, nous sélec­tion­nons les bonnes plantes, auxquelles l’édi­fice sera entiè­re­ment adapté. C’est comme dessi­ner des maisons pour les arbres. En fonc­tion des propor­tions qu’elle peut prendre, chaque plante a un espace propre, une trajec­toire d’évo­lu­tion spéci­fique. Nous la respec­tons et créons les condi­tions pour qu’elle reçoive tout ce dont elle a besoin pour sa crois­sance.

Les villes doivent-elles toutes s’y mettre ?

Je pense qu’il s’agit de la solu­tion la plus effi­cace, prag­ma­tique, parti­ci­pa­tive et la moins chère contre le chan­ge­ment clima­tique. À Eind­ho­ven, aux Pays-Bas, les appar­te­ments seront loués à de jeunes couples ou des familles avec peu d’argent. Nous avons réduit les coûts de construc­tion, ce qui est très impor­tant pour moi.

En revanche, nous savons qu’il n’est pas facile de s’in­sé­rer dans un envi­ron­ne­ment urbain préexis­tant. Nous pouvons donc réali­ser quelques greffes ici et là, et peut-être les connec­ter avec des coulées vertes hori­zon­tales. Mais là où de nouvelles villes se construisent, il est impor­tant de commen­cer par ériger des immeubles de ce genre. En Chine, nous essayons de trou­ver des moyens pour ajou­ter des façades vertes sur des immeubles exis­tants. C’est plus complexe.

D’où vient l’idée des forêts verti­cales ?

J’ai toujours été obsédé par les arbres. À Milan, la ville de mon enfance, il n’y avait à l’époque pas beau­coup de parcs. Ils sont venus plus tard. Petit, je suis tombé en fasci­na­tion devant le roman d’Italo Calvino, Il Barone Rampante (Le baron perché). On y suit un jeune aris­to­crate de Ligu­rie, la région de mon père, grim­per à un chêne après une dispute avec ses parents. Décou­vrant un monde fantas­tique, il se jure de ne plus jamais redes­cendre. Alors que je lisais ses aven­tures, ma mère, archi­tecte, construi­sait une maison dans les bois, en Lombar­die.

À 16 ans, je ne savais pas encore qu’un person­nage étrange, le Vien­nois Frede­rick Hundert­was­ser, parcou­rait les rues de ma ville en prêchant pour la trans­for­ma­tion des arbres en maisons. C’était un pion­nier de l’ar­chi­tec­ture orga­nique, selon laquelle un équi­libre doit exis­ter entre le nombre de plantes et d’êtres humains. Dans ces mêmes rues, je marchais de mon côté avec les cortèges de la gauche pour plus d’éga­lité sociale. À mes yeux, l’éco­lo­gie était alors une ques­tion bour­geoise, super­flue. Certains archi­tectes floren­tins commençaient pour­tant déjà à consi­dé­rer la rela­tion entre les arbres et l’hu­main. Mais le Gruppo 9999 était en marge de la gauche intel­lec­tuelle.

Quand l’idée s’est-elle concré­ti­sée ?

Honnê­te­ment, j’ai toujours essayé d’ima­gi­ner une manière d’amé­lio­rer la coha­bi­ta­tion entre les arbres et les humains à travers l’ar­chi­tec­ture. En 2007, alors que j’étais à Dubaï, j’ai été stupé­fait de voir tous ces buil­dings émer­ger du désert. C’était un para­doxe frap­pant, j’ai donc pensé à rempla­cer les vitres qui renvoient les rayons du Soleil par un écosys­tème grim­pant. J’ai immé­dia­te­ment écrit un mani­feste puis changé les plans de deux immeubles que je devais dessi­ner à Milan. Termi­nés en 2014, ces tours de 110 et 76 mètres de hauteur portent aujourd’­hui 800 arbres, 4 500 arbustes et 15 000 plantes.

Quand nous avons commencé à dessi­ner les forêts verti­cales, une des premières choses que j’ai faites a été de rassem­bler un groupe de bota­nistes, d’agro­nomes, d’en­to­mo­lo­gistes, d’in­gé­nieurs, d’ex­perts du vent… tout ce que vous pouvez imagi­ner. Nous avons beau­coup appris de leur exper­tise. Nous avons toujours besoin de travailler à la pointe de l’in­no­va­tion.

Quel est le béné­fice de ces construc­tions ?

D’après nos calculs, avec un volume de plantes équi­valent à 215 000 m² de forêt, les édifices mila­nais absorbent 30 tonnes de dioxyde de carbone et produisent 19 tonnes d’oxy­gène par an. Il faut savoir que les villes produisent 70 % du CO2 et que la photo­syn­thèse en élimine près de 40 %. Si un seul arbre est précieux pour une ville et ses habi­tants, une forêt urbaine peut être d’une aide extra­or­di­naire.

D’où l’idée de bâtir de véri­tables villes-forêts. Nous sommes impliqués dans quatre projets de villes vertes : un en Chine, un au Mexique, un en Égypte et un autre ailleurs en Afrique du Nord. Le premier, baptisé Liuz­hou Forest City, a été livré en 2017. Il devait au départ être terminé en 2020, mais c’est aujourd’­hui impos­sible de l’as­su­rer car la muni­ci­pa­lité est encore en train d’étu­dier sa faisa­bi­lité écono­mique et tech­nique. En prin­cipe, la ville compren­dra 70 édifices couverts de plantes, reliés entre eux par des parcs et des jardins sur 175 hectares le long du fleuve Liujian. Non seule­ment le système absor­bera 10 000 tonnes de CO2 par an, mais il aura recours à l’éner­gie solaire et géother­mique afin d’être auto­nome.

Les autres projets sont partiel­le­ment livrés, le proces­sus est lancé, mais je ne peux pas encore en commu­niquer les détails. Par ailleurs, nous construi­sons des immeubles en Chine, en Alba­nie, en Hollande, en Belgique, au Mexique et en Égypte. Nous avons de nombreuses propo­si­tions. Et d’autres archi­tectes ont repris cette idée. Nous n’avons pas de copy­right. Ainsi, les forêts peuvent reprendre du terrain sur le béton.

Avec un cabi­net d’ar­chi­tectes et une univer­sité chinois, nous avons même imaginé à quoi pour­rait ressem­bler des forêts verti­cales sur Mars. Si la pollu­tion condamne la planète, l’être humain aura peut-être cette échap­pa­toire.


Couver­ture : Stefano Boeri


 

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