Pris en étau entre Israël et l'Iran, l'Irak doit composer avec des milices chiites et des forces américaines de plus en plus antagonistes. Sans compter la résurgence de l'État islamique.

par Servan Le Janne | 2 septembre 2019

Trésor de guerre

Sur les collines de Karma, à l’ouest de Bagdad, une fumée sombre s’éva­­pore dans le ciel cris­­tal­­lin. Entre les brous­­sailles couchées par les rafales de vent et de Kala­ch­­ni­­kov, des hommes en treillis, allon­­gés sur le ventre, pointent leurs canons vers Falloujah. Ce 28 mai 2016, l’ar­­mée irakienne lance l’of­­fen­­sive sur cette ville contrô­­lée par l’État isla­­mique (EI). Avec l’aide de milices chiites, de combat­­tants kurdes et de l’avia­­tion améri­­caine, elle la libère le 26 juin.

La victoire sur le groupe terro­­riste est annon­­cée en décembre 2017 par le Premier ministre de l’époque, Haider al-Abadi. Et en septembre 2018, à Karma, 90 % des habi­­tants ont retrouvé leurs maisons selon le maire, Ahmed Moukh­­lif al-Doulaimi. Mais la menace n’est qu’en sommeil. Le 14 août 2019, le ministre de la Défense annonce l’ar­­res­­ta­­tion de deux membres de Daech à Karma. « Ils ont parti­­cipé à plusieurs attaques contre nos forces de sécu­­rité à Jirs al-Roud, Al-Qana­­tar et Abou Souda », indique le minis­­tère dans un commu­­niqué.

Ce coup de filet ne suffit malheu­­reu­­se­­ment pas. Jeudi 29 août 2019, à un check­­point situé près de Karma, deux hommes armés abattent quatre mili­­ciens irakiens et en blessent sept autres. « Ils ont été pris en embus­­cade par des agents de Daech alors qu’il passaient dans une rue d’Al-Daba­­tiya, au nord de Karma », détaille le capi­­taine Ahmed al-Doulaimi. Plus tôt dans la jour­­née, trois poli­­ciers ont été bles­­sés par des hommes armés à un check­­point de Jalula, au nord-est de Bagdad.

Un soldat améri­­cain à Karma
Crédits : US Army

Fin juillet, déjà, l’EI avait tué sept membres des forces armées irakiennes dans la région de Sayed Gharib et au village de Kola Jawi. Selon le décompte du New York Times, 139 attaques ont été menées ces six derniers mois dans les provinces septen­­trio­­nales d’An­­bar, de Salâh ad-Dîn, de Kirkouk et de Diyala. Grâce à un trésor de guerre estimé à 400 millions de dollars, l’État isla­­mique aurait investi dans la pisci­­cul­­ture, la vente de voitures et la culture du canna­­bis. Il rançonne aussi les fermiers du nord de l’Irak, sous peine de brûler leurs champs. Ses respon­­sables « s’adaptent, se conso­­lident et créent les condi­­tions d’une éven­­tuelle résur­­gence », peut-on lire dans un rapport des Nations Unies paru en juillet dernier.

Ces spasmes ne sont pas les seuls symp­­tômes inquié­­tants. En guerre entre entre 2003 et 2011, après l’in­­ter­­ven­­tion des États-Unis, le pays se retrouve aujourd’­­hui pris en tenaille entre Israël et l’Iran. Mardi 20 août, des bombar­­de­­ments ont touché les posi­­tions de para­­mi­­li­­taires irakiens près de la base de Balad, au nord de Bagdad. Cela fait des semaines que les forces de la Mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire (MP) essuient des tirs. Dans un commu­­niqué publié le lende­­main, cet atte­­lage de diffé­­rentes milices chiites, dont certaines sont soute­­nues par l’Iran, accuse Washing­­ton d’avoir laissé passer des drones venus de Tel Aviv.

Benya­­min Neta­­nya­­hou sur le plateau du Golan
Crédits : minis­­tère de l’In­­té­­rieur israé­­lien

« La seule et unique entité respon­­sable de ce qui s’est passé sont les forces améri­­caines », écrit le numéro 2 du MP, Jamal Jaafar Ibra­­himi. « Nous les tien­­drons respon­­sables de tout ce qui arrive à partir d’aujourd’­­hui. » Si le Penta­­gone s’est empressé de nier toute impli­­ca­­tion dans l’opé­­ra­­tion, ce n’est pas le cas d’Is­­raël. Inter­­rogé au sujet de l’at­­taque de Balad par Chan­­nel 9 le jeudi 22 août, le Premier ministre de l’État hébreu recon­­naît à demi-mot son impli­­ca­­tion : « Nous agis­­sons dans de nombreux endroits contre un État qui veut nous anni­­hi­­ler », répond Benya­­min Neta­­nya­­hou. « Natu­­rel­­le­­ment, je laisse la liberté aux forces de sécu­­rité de faire tout leur possible pour contre­­car­­rer les plans de l’Iran. »

Dimanche 25, une nouvelle frappe aérienne cible le groupe Brigade 45 (membre de la MP) à Al-Qaïm, à la fron­­tière avec la Syrie. Pour le Président et le Premier ministre en place à Bagdad, le Kurde Barham Salih et le chiite Adel Abdul Mahdi, c’est « une viola­­tion de la souve­­rai­­neté irakienne ». Dans ce contexte, il leur est de plus en plus diffi­­cile de ména­­ger chaque camp. Car la sécu­­rité du pays est assu­­rée à main gauche par les milices chiites, avec l’ap­­pui de Téhé­­ran ; et à main droite par les États-Unis, qui soutiennent Israël face à l’Iran.

La doctrine Begin

Depuis un petit sommet aride du nord d’Is­­raël, Benya­­min Neta­­nya­­hou fixe le plateau du Golan à la longue-vue. Les champs se succèdent de loin en loin jusqu’à la Syrie. Flanqué de soldats, ce dimanche 25 août 2019, le Premier ministre israé­­lien est venu jauger l’ef­­fi­­ca­­cité de l’opé­­ra­­tion de la veille. Tsahal vient d’at­­taquer des forces iraniennes en Syrie, car « si quelqu’un se lève pour te tuer, lève-toi et tue le d’abord », dit Neta­­nya­­hou en citant un verset du Talmud. En pleine campagne pour les élec­­tions légis­­la­­tives, qui auront lieu le 17 septembre prochain, « Bibi » semble parti­­cu­­liè­­re­­ment inquiet des mouve­­ments iraniens dans la région.

Selon le chef du Mossad, Yossi Cohen, l’Iran et le Hezbol­­lah « essaient de trans­­fé­­rer certaines de leurs bases dans le nord de la Syrie. Dans le même temps, ils établissent des bases et des manu­­fac­­tures d’ar­­me­­ment sophis­­tiqué en Irak et au Liban. Ils font l’er­­reur de croire que nous aurons des diffi­­cul­­tés à les atteindre là-bas ». À en croire le maga­­zine Foreign Policy, Téhé­­ran « cherche à four­­nir des milliers de missiles de préci­­sion, avec une portée allant de 160 à 1000 km, à ses alliés au Liban, en Syrie et en Irak ». Washing­­ton a aussi repéré de plus en plus de drones iraniens dans la région. Un modèle Mohajer-6 est par exemple utilisé en Irak, selon le média Tasnim News, proche des Gardiens de la Révo­­lu­­tion.

Cela explique sans doute l’agres­­si­­vité de Tel Aviv vis-à-vis des milices chiites instal­­lées au nord de Bagdad et les tirs qui les ont visées ces dernières semaines. Cette stra­­té­­gie de frappes préven­­tives a un nom : la doctrine Begin. Elle tire son nom du Premier ministre israé­­lien Mena­­chem Begin qui, en 1981, a lancé une attaque pour détruire le réac­­teur nucléaire d’Osi­­rak, en Irak.

Les forces de la Mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire lors de la libé­­ra­­tion de Fallujah, en 2016
Crédits : Mahmoud Hosseini

À l’époque, l’Irak est en pleine guerre. Arrivé au pouvoir au moment de la révo­­lu­­tion isla­­mique, en 1979, Saddam Hussein a décidé d’at­­taquer l’Iran pour un litige autour du tracé de la fron­­tière, le long du fleuve Chatt-e-Arab. C’est du moins la raison offi­­cielle. En réalité, le dicta­­teur craint surtout un soulè­­ve­­ment des chiites, majo­­ri­­taires en Irak, et galva­­ni­­sés par l’ar­­ri­­vée au pouvoir de l’aya­­tol­­lah Khomeini chez leurs voisins. En tant que géné­­ral de l’ar­­mée, Hussein a déjà fait exécu­­ter les respon­­sables d’une grande mani­­fes­­ta­­tion chiite en 1977. Désor­­mais, il les expulse de leur propre pays par dizaines de milliers.

À partir de 1982, certains Irakiens dépor­­tés en Iran créent les premières orga­­ni­­sa­­tions Badr. Leur objec­­tif est de mettre au pouvoir un conseil suprême isla­­mique chez eux. Après s’être oppo­­sés à l’ar­­mée de Saddam Hussein jusqu’en 1988, aux côtés des Gardiens de la révo­­lu­­tion, ils retournent à Bagdad pour soute­­nir le soulè­­ve­­ment de 1991. C’est un échec. Alors les orga­­ni­­sa­­tions Badr tentent de désta­­bi­­li­­ser le pouvoir en prenant part à la guerre civile kurde de 1995. Et en 2003, à la faveur de l’in­­va­­sion améri­­caine qui desti­­tue Saddam Hussein, elles reviennent fina­­le­­ment en Irak.

Ces hommes en profitent pour infil­­trer le pouvoir et se venger. En 2006, le rappor­­teur des Nations Unies sur les viola­­tions des droits de l’homme en Irak, John Pace, constate que des centaines d’Ira­­kiens ont été exécu­­tés par le minis­­tère de l’In­­té­­rieur, tombé aux mains des orga­­ni­­sa­­tions Badr. En 2012, l’un des fonda­­teurs du Conseil suprême isla­­mique d’Irak, Hadi al-Ameri, crée son propre parti et fait alliance avec le Premier ministre Nouri al-Maliki. Mais les Badr ne déposent pas les armes. Ils vont en avoir besoin pour lutter contre l’État isla­­mique.

Le 12 juin 2014, le groupe terro­­riste tue au moins 1 700 chiites d’Irak au camp mili­­taire de Spei­­cher, dans la ville en Tikrit. En réac­­tion au massacre, des dizaines de milliers d’hommes rejoignent des milices, avec le soutien de l’Iran. Elles fini­­ront par être regrou­­pée sous le para­­pluie des forces de la Mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire (MP).

À la merci des milices

Sur la route qui mène de Bagdad à Mossoul, les couleurs de la Brigade 30 et le drapeau jaune de la MP flottent presque à chaque check­­point en cette fin du mois d’août 2019. Voilà pour­­tant près de deux mois que le Premier ministre, Adel Abdel-Mehdi, a demandé leur mise en berne, afin que ces hommes intègrent plei­­ne­­ment l’ar­­mée régu­­lière. D’après le décret qu’il a publié le 1er juillet, sous la pres­­sion des États-Unis, ceux qui refusent de s’y plier seront consi­­dé­­rés comme des hors-la-loi. Mais Bagdad a du mal à impo­­ser son auto­­rité.

En mai 2017, alors que l’hydre isla­­miste était encore présent sur de larges pans du terri­­toire, l’his­­to­­rien du Moyen-Orient Jean-Jacques Filiu écri­­vait sur son blog que « ce sont les Gardiens de la Révo­­lu­­tion qui sont à la manœuvre en Irak et qui y contrôlent, avec leurs alliés des services de rensei­­gne­­ment, les repré­­sen­­ta­­tions diplo­­ma­­tiques. Et ils ne rendent compte qu’à leur hiérar­­chie, qui elle-même ne recon­­naît que l’au­­to­­rité théo­­cra­­tique du Guide Khame­­neï, et non celle d’un président vulgai­­re­­ment élu. » Aussi, l’Irak se retrou­­vait-il « à la merci des milices chiites ».

Le Premier ministre Adel Abdel-Mehdi
Crédits : La Grande Ours

La Brigade 30 ne cache d’ailleurs pas ses liens avec les ayatol­­lah. Sur ses bande­­roles, Hadi al-Ameri appa­­raît à côté de Khomeini, d’Ali Khame­­nei et du guide des chiites d’Irak, Ali al-Sistani. Ce n’est donc pas un hasard si le Penta­­gone, très hostile à l’Iran depuis l’ar­­ri­­vée au pouvoir de Donald Trump, décide de sanc­­tion­­ner les comman­­dants de la Brigade 30, Waad Qaddo et Rayan al-Kildani, le 18 juillet 2019. Leur orga­­ni­­sa­­tion « a pris de l’argent aux popu­­la­­tions de Bartalla et de la plaine de Ninive », écrit le dépar­­te­­ment du Trésor améri­­cain, « par des extor­­sions, des arres­­ta­­tions illé­­gales et des enlè­­ve­­ments ». En réac­­tion, la Brigade 30 a délaissé toute une série de check­­points afin de montrer que sans elle, les problèmes de sécu­­rité se multi­­plie­­raient.

Malgré les sanc­­tions et les demandes l’in­­té­­gra­­tion à l’ar­­mée formu­­lées par Adel Abdel-Mehdi, les milices sont toujours là. Elles comptent plus de 100 000 hommes selon Reuters. Au cours d’un entre­­tien accordé à la presse locale le 9 août, le Premier ministre a admis que le proces­­sus pren­­drait plus de temps que prévu. « Mehdi a échoué à délo­­ger un petit groupe de ses posi­­tions près de Mossoul », constate Jasim al-Bahadli, un ancien géné­­ral irakien recon­­verti dans l’ana­­lyse mili­­taire. « Cela inter­­­roge sur sa capa­­cité à agir contre des groupes plus puis­­sants soute­­nus par l’Iran. »

Or, depuis qu’ils sont touchés par les tirs israé­­liens, ces groupes sont plus viru­­lents que jamais. Vendredi 23 août, le clerc chiite Sayed Kazem al-Haeri, proche de la Mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire, a jugé « haram », c’est-à-dire illi­­cite, « la présence mili­­taire améri­­caine en Irak ». La veille, le conseiller à la sécu­­rité natio­­nale, Faleh al-Fayadh s’en­­ga­­geait à tout faire pour ne pas être « poussé dans la guerre » par l’op­­po­­si­­tion entre les supplé­­tifs iraniens et leurs rivaux. Lors d’un séjour en Irak, en avril 2017, Jean-Jacques Filiu a rencon­­tré un vété­­ran des guerres au Kurdis­­tan. Alors même que l’État isla­­mique n’était pas défait encore défait, celui-ci assu­­rait que « la prochaine guerre nous oppo­­sera aux milices chiites. Et elle sera bien plus terrible. » Depuis, les menaces n’ont fait que se multi­­plier.


Couver­­ture : John Baker


 

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