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Guidé par son amour pour le psychédélisme, un groupe de hippies californiens formé à la fin des années 1960 s'est transformé en véritable mafia.

par Servan Le Janne | 16 août 2019

Deux braquages

Devant une camion­­nette à la pein­­ture écaillée, dans une banlieue cossue de Los Angeles, un homme en jeans à pattes d’élé­­phants se retourne vers Cliff Booth. Sur son visage angu­­leux, mangé par de longs cheveux bruns, les yeux dégagent une lumière sombre, inquié­­tante. Un rictus narquois achève de lui donner des airs de fou. Pour saluer le nouveau venu, le jeune homme lève trois doigts et lance un large sourire.

Dans cette scène de Once Upon a Time… in Holly­­wood, le dernier film de Quen­­tin Taran­­tino, Cliff Booth croise le chemin de Charles Manson. Après cette rencontre inven­­tée, le réali­­sa­­teur repro­­duit une scène drama­­tique­­ment célèbre de l’his­­toire améri­­caine. Tout à sa mystique psyché­­dé­­lique mati­­née de sata­­nisme, Charles Manson demande aux membres de sa petite secte hippie de châtier la fine fleur du cinéma cali­­for­­nien. Ainsi, le 9 août 1969, envoie-t-il quatre disciples faire un carnage dans la maison Roman Polanski. Au 10050 Cielo Drive, elles tuent sept personnes dont la femme du cinéaste, Sharon Tate, et l’en­­fant qu’elle portait.

Charles Manson, dans Once Upon a Time in… Holly­­wood

Un demi-siècle après Wood­­stock, Taran­­tino se penche sur la face funeste de la vague hippie. Alors que des groupes de jeunes gens épris de liberté ébranlent l’ordre conser­­va­­teur tant poli­­tique que ciné­­ma­­to­­gra­­phique, d’autres sombrent, à grand renfort de drogues, dans le nihi­­lisme. Avant de faire tuer Sharon Tate et ses amis, Manson a fréquenté une bande bapti­­sée The Brothe­­rhood of Eter­­nal Love. Par un étrange effet de paral­­lé­­lisme, l’his­­toire de cette « mafia hippie », qui aurait tout aussi bien pu inspi­­rer Taran­­tino, commence comme celle de Manson se termine : par l’as­­saut d’une villa luxueuse de la banlieue de Los Angeles.

En 1966, un jeune homme d’Ana­­heim, une ville ouvrière située au sud de la cité des anges, a l’idée folle d’al­­ler cher­­cher du LSD chez un fameux produc­­teur de Holly­­wood. John Griggs travaille alors dans les champs de pétrole de Yorba Linda et vend du canna­­bis pour arron­­dir les fins de mois. C’est aussi le caïd d’un petit gang d’ama­­teurs d’hé­­roïne.

Avec deux comparses, Tommy Tunnell et Joe Buffalo, Griggs prend la route de Beverly Hills, un chape­­let d’armes à feu sur sa moto. En pleine fête, le cinéaste et ses amis voient alors débarquer trois hommes en pardes­­sus, chapeau et masque de ski. Le pisto­­let sur la tempe, ils sont plutôt heureux de consta­­ter que ces intrus sont seule­­ment venus cher­­cher de l’acide. « Bon trip les gars ! » aurait lâché le produc­­teur en voyant tous ses buvards dispa­­raître. Vers minuit, les malfrats avalent chacun 1 000 micro­­grammes de LSD, soit quatre fois la dose normale. « C’est ça, c’est ça ! » se serait alors exclamé Griggs en jetant ses armes au sol.

John Griggs, avant sa décou­­verte du LSD

Quelques jours plus tard, alors qu’il est hospi­­ta­­lisé pour une hépa­­tite contrac­­tée à cause d’une mauvaise seringue, Griggs fait une « expé­­rience de mort immi­­nente ». C’est une nouvelle révé­­la­­tion. Venu à son chevet, Chuck Mundell assiste à une scène éton­­nante. Devant lui, Griggs ordonne à un groupe d’hé­­roï­­no­­manes de partir, puis ferme les yeux en souriant. Est-il sur le point de succom­­ber ? Loin s’en faut : « C’est Dieu », s’ex­­clame-t-il soudain, « c’est Dieu ». Dans les semaines qui suivent, les deux hommes prennent l’ha­­bi­­tude de se retrou­­ver chaque mercredi avec d’autres adeptes du LSD. « Nous sommes deve­­nus des guides sans vrai­­ment nous en rendre compte », constate son ami, Edward Padilla. Dont acte, Griggs entre­­prend de donner un nom au groupe en 1966.

Le gourou en puis­­sance a une idée. Lors d’une réunion, il pointe son doigt vers un sommet qui se découpe à travers la fenêtre, Sadd­­le­­back Moun­­tain, et psal­­mo­­die : « Il y a la silhouette d’un ange. La tête d’une femme, son corps et ses pieds. Donnons-nous le nom d’église de l’ange endormi. » Juste­­ment, un ange passe. Peu enjoué par cette réfé­­rence chré­­tienne Mundell lance alors une autre propo­­si­­tion à l’en­­can : « Pourquoi pas la fratrie de l’amour éter­­nel ? » Ainsi naît The Brothe­­rhood of Eter­­nal Love.

Mickey et les amphé­­ta­­mines

À 35 minutes de voiture de Laguna Beach, sur les marches de Los Angeles, les oran­­ge­­raies dispa­­raissent dans le brouillard de chemi­­nées d’usines. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Anaheim est habi­­tée par les immi­­grés mexi­­cains et les ouvriers qui fuient le centre-ville. Ils sont vite rejoints par Walt Disney, qui installe son parc ici en 1955. La société de diver­­tis­­se­­ment prête des costumes de Mickey aux jeunes dont les études ne décollent pas. Mais John Griggs a d’autres plans.

Avant de deve­­nir gourou, Griggs est un lycéen trapu voire muscu­­leux, aux cheveux noirs plaqués vers l’ar­­rière et aux yeux bleus perçants. Doté d’un esprit vif, le jeune homme débite les insultes à toutes vitesse, dans un flot de paroles affecté par un léger bégaie­­ment. Et les amphé­­ta­­mines qu’il prend comme d’autres avalent des bonbons n’ar­­rangent ni ce défaut de pronon­­cia­­tion, ni ses incli­­na­­tions bagar­­reuses. Après avoir frayé avec les membres des Blue Jackets, il fait le coup de poing avec le gang des Street Swee­­pers.

« On s’en­­tas­­sait dans une voiture pour aller sauter par-dessus la clôture de Disney­­land et cher­­cher des mecs de la vallée de San Fernando à tabas­­ser, car c’était notre secteur », raconte son ancien cama­­rade Robert Ackerly. « Nous étions les gars d’Ana­­heim et Johnny [Griggs] était le patron. Il se char­­geait de tout et tout le monde le suivait. » Avec Edward Padilla, l’ado­­les­cent ne rate pas un épisode des Incor­­rup­­tibles, une série d’ABC qui raconte la traque d’Al Capone. « Je regar­­dais la série reli­­gieu­­se­­ment chaque jeudi », indique Padilla. « Je voulais être un crimi­­nel à succès. Grâce à la weed et aux pilules, je m’étais mis en tête de régner sur le comté d’Orange. » Seule­­ment, Griggs a un avan­­tage : « C’était un petit mani­­pu­­la­­teur sour­­nois. »

C’est donc lui qui est à la tête de the Brothe­­rhood of Eter­­nal Love au moment de son enre­­gis­­tre­­ment comme église, en 1966, alors que le LSD est inter­­­dit en Cali­­for­­nie depuis 15 jours. Son aura est telle que les adeptes lui prêtent des pouvoirs mystiques. Griggs parvient même à atti­­rer une figure tuté­­laire du mouve­­ment hippie, Timo­­thy Leary.

John Griggs avec ses deux enfants

En 1964, avec deux collègues de Harvard, ce profes­­seur de psycho­­lo­­gie s’est fait connaître en publiant un livre réfé­­rence pour la commu­­nauté hippie en germe, The Psyche­­de­­lic Expe­­rience: A Manual Based on The Tibe­­tan Book of the Dead. Deux ans plus tard, au cours d’une confé­­rence de presse, il lâche « Turn on, tune in and drop out ». Ce slogan répété comme un mantra, qui signi­­fie à peu près « allume-toi, branche-toi, et lâche prise », « restera dans les mémoires pour toujours », juge Nicho­­las Schou, auteur du livre Orange Sunshine: The Brothe­­rhood of Eter­­nal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World.

Au bord du Paci­­fique, l’uto­­pie du gourou est à l’étroit. Inspiré par les récits mordo­­rés de ses amis surfeurs sur Hawaï ainsi que par le livre Island, publié en 1962 par Aldous Huxley, il se prend à rêver d’une île où répandre son culte. « Pour nous, l’île repré­­sen­­tait la liberté », raconte Padilla. « Plus je vendais de l’herbe, plus je cher­­chais à m’échap­­per. Fallait-il se cacher en montagne ? Non, mieux valait prendre le bateau. »

Pour semer les graines de son auto­­no­­mie, la commu­­nauté s’es­­saye à l’agri­­cul­­ture et à la couture. Elle ouvre aussi une boutique, Mystic Arts World. D’après le membre du groupe Glynn Lynd, le projet est financé par le trafic : « Nous faisions passer des kilos de canna­­bis à travers la fron­­tière mexi­­caine. Et il y avait la vente de LSD. Plusieurs personnes se rendaient à San Fran­­cisco, ache­­taient de grandes quan­­ti­­tés et vendaient à Laguna Beach. » Sur une opéra­­tion rappor­­tant 98 000 dollars, Lynd devait toucher 1 000 dollars. Mais il les refuse, trop content de les céder à la cause. D’autres n’ont pas sa gran­­deur d’âme, le trafiquant David Hall rechi­­gnant de son côté à céder une part du profit.

Fin 1967, Ron Bevan et Travis Ashbrook s’en­­volent pour l’Eu­­rope. De là, les deux membres de la fratrie louent une voiture et prennent la route de Katman­­dou, au Népal, où ils se procurent de grandes quan­­ti­­tés de shit. « Mon but était de faire bais­­ser le prix du hasch », soutient Ashbrook. « Nous nous moquions de faire de l’argent. » À leur retour, le groupe est endeuillé. En décembre 1967, un de ses membres, Peter Amaran­­thus, est abattu par l’adjoint du shérif J.D. Green.

Timo­­thy Leary

À comp­­ter de ce jour, « j’ai fait un pacte avec moi-même », décrit Bevan. « J’al­­lais m’im­­pliquer dans ce trafic plus que jamais. Nous le faisions pour nous amuser mais j’al­­lais main­­te­­nant deve­­nir sérieux. Je pense que les autres pensaient pareil car les affaires n’ont fait que gros­­sir. » Dans un entre­­tien donné au Long Beach Press Tele­­gram, Timo­­thy Leary soutient qu’ « un million de doses de LSD ont été lâchées sur Haight-Ashbury », un quar­­tier de San Fran­­cisco. « Nous ne sommes pas là pour amas­­ser de grandes fortunes, nous avons seule­­ment besoin d’as­­sez pour travailler. Au besoin, c’est là, le Seigneur four­­nit. »

Le 26 décembre 1968, Leary est inter­­­pellé alors qu’il fumait dans une Plymouth noire avec sa femme. Pendant ce temps, Griggs trompe la sienne avec autant d’adeptes qu’il peut. « Tout le monde couchait avec tout le monde », sel souvient Janet Lynd, l’épouse de Glynn. Les membres de la fratrie sont dopés à l’Orange Sunshine. Ce type de LSD « un peu trop fort », admet le trafiquant Robert Stubby, est notam­­ment très appré­­cié par Charles Manson.

Au camp, les sirènes des ambu­­lances se font entendre de plus en plus souvent. Le 3 août 1969, Griggs en paye les frais. Assis autour d’un feu, ses amis le voient sortir en nage de son tipi. Certains lui conseillent d’al­­ler à l’hô­­pi­­tal, mais le gourou refuse. Au lieu de cela, il s’as­­soit en lotus et récite un mantra pendant plusieurs minutes avant de s’ef­­fon­­drer. Tombé dans le coma, il s’éteint à l’hô­­pi­­tal à l’âge de 25 ans.

Pluies acides

Un avion à hélices survole les sommets de Laguna Canyon, au sud de Los Angeles. En ce jour de Noël 1970, l’ap­­pa­­reil largue des buvards de LSD en guise de cadeaux. Il tombent sur la foule réunie entre deux flancs brous­­sailleux, dans le vallon des Syca­­more Flats. Venus « célé­­brer la nais­­sance de Jésus », quelque 25 000 hippies écoutent la musique de Buddy Smiles, le batteur de Jimy Hendrix. Les pupilles dila­­tées et l’ego dissout, certains font l’amour devant des poli­­ciers complè­­te­­ment dépas­­sés par la tour­­nure dantesque des événe­­ments.

Bien­­tôt, ils voient tomber du ciel des milliers de confet­­tis gris. Sur ces cartons, « il y avait une phrase en amérin­­dien, un ruban et un buvard de LSD », se souvient le poli­­cier John Sapo­­rito. « Ça disait quelque chose comme : “Paix éter­­nelle tant que l’herbe pousse et la rivière coule.” » Ce message signé « The Brothe­­rhood of Eter­­nal Love » donne un surcroît de folie à une situa­­tion déjà puis­­sam­­ment hallu­­ci­­née. On se croi­­rait dans la scène torride de Zabris­­kie Point, le film sur les hippies cali­­for­­niens de Miche­­lan­­gelo Anto­­nioni. L’évé­­ne­­ment rappelle aussi Wood­­stock, le mythique festi­­val orga­­nisé du 15 au 18 août 1969.

Crédits : Mark Cham­­ber­­lain, BC Space

La même année, Jimy Hendrix donne un concert sur l’île où se sont réfu­­giés certains membres de la commu­­nauté. Après la mort de Griggs, ils se sont instal­­lés à Maui, sur l’ar­­chi­­pel d’Ha­­waï. « Nous vivions au para­­dis », se remé­­more Travis Hash­­brook. « Je n’ai pas quitté l’en­­droit pendant 11 mois. Tout le monde avait de la weed et du LSD. Nous avons pris du bon temps pendant un an en surfant, en montant à cheval et en jouant au base­­ball. » La commu­­nauté monte même sa propre équipe, les Kula Oilers. Elle vend telle­­ment de shit sur l’île qu’il devient presque une monnaie locale.

Lorsque Timo­­thy Leary est condamné pour posses­­sion de canna­­bis, une cagnotte est montée séance tenante par ses amis, qui décident fina­­le­­ment de le faire évader avec l’aide des Black Panthers. Alors qu’il prend la direc­­tion de l’Al­­gé­­rie, en 1972, les auto­­ri­­tés lancent lancent l’opé­­ra­­tion Brothe­­rhood of Eter­­nal Love. Bevan est arrêté en Afgha­­nis­­tan au mois de mai et un raid poli­­cier est lancé le 5 août 1972 à Laguna Beach, au nord de la Cali­­for­­nie, dans l’Ore­­gon et à Hawaï. 53 personnes sont arrê­­tées. Dans la maison de Johnny Gale, un labo­­ra­­toire à hasch, deux jeunes filles, une demi-tonne de shit, de l’huile de shit et 1,5 million de tablettes d’Orange Sunshine sont retrou­­vés.

La Hippie Mafia, ainsi que la surnomme le maga­­zine Rolling Stone, est en déroute. Son dernier mentor en liberté, Timo­­thy Leary, a lui aussi été arrêté. Alors qu’il volait vers Kaboul, un passa­­ger l’a reconnu et, son fils ayant été victime du LSD, a averti à la police. Sorti de déten­­tion neuf mois plus tard à la faveur de sa coopé­­ra­­tion, il meurt en 1996 d’un cancer de la pros­­tate. Juste avant son dernier souffle, Bevan et Ashbrook lui ont rendu visite dans sa villa de Beverly Hills.

« Nous avons payé un prix bien supé­­rieur à ce que nous nous atten­­dions », conclut Ron Bevan. « Des vies ont été perdues, des gens ont passé des années en prison, mais ça valait la peine car nous avons complè­­te­­ment réussi. Le chan­­ge­­ment, le shit, le rêve de commu­­nauté, les expé­­riences sous LSD qui ont ouvert les gens sur leur âme, et le fait qu’il y avait quelque chose de beau et de spiri­­tuel. Sans cela nous ne serions pas présents aujourd’­­hui. Nous avons inau­­guré le monde actuel, un monde plus ouvert, et plus spiri­­tuel. »


Couver­­ture : Jeff Divine.


 

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