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Le 25 septembre 2018, le président d'Interpol Hongwei Meng a subitement disparu lors d'un voyage en Chine. Après enquête, la situation glace le sang mais n'est plus si mystérieuse.

par Servan Le Janne | 29 mars 2019

Voilà six mois qu’il n’a pas donné signe de vie. Le Parti commu­niste chinois s’en est chargé pour lui. Mardi 27 mars 2019, tandis que le président Xi Jinping était en France pour trinquer avec Emma­nuel Macron après la signa­ture d’un énorme contrat avec Airbus, le gouver­ne­ment chinois a annoncé que l’an­cien président d’In­ter­pol Meng Hong­wei serait jugé pour avoir commis de « graves viola­tions de la disci­pline » du Parti. Il a été offi­ciel­le­ment exclus de ce dernier, déchu de son poste de vice-ministre de la Sécu­rité publique, et il attend désor­mais d’être jugé à l’écart du monde pour corrup­tion, comme beau­coup d’autres nantis chinois avant lui ces dernières années.

« Meng Hong­wei n’a pas respecté les prin­cipes du Parti, n’a pas divul­gué des infor­ma­tions person­nelles comme il aurait dû le faire, et s’est refusé à appliquer les déci­sions du comité central du Parti », l’ac­cuse-t-on en Chine, où il a été soudai­ne­ment capturé en septembre 2018. La Parti commu­niste chinois l’ac­cuse égale­ment d’avoir « accepté d’énormes quan­ti­tés de biens illé­gaux d’au­trui », « détourné des biens publics pour finan­cer le luxueux train de vie de sa famille » et « utilisé son pouvoir pour obte­nir un emploi à sa femme ».

Pendant qu’Em­ma­nuel Macron adres­sait des clins d’œil aux objec­tifs et des sourires au chef d’État asia­tique à Paris, à Lyon l’épouse de l’an­cien membre du gouver­ne­ment chinois, Grace Meng, confiait aux jour­na­listes sa peur d’être kidnap­pée à son tour avec ses enfants. Car elle sait bien qu’on ne plai­sante pas avec Xi Jinping.

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Pour l’œil des camé­ras, Grace Meng a un dos et quatre visages. Ce dimanche 7 octobre 2018, les jour­na­listes venus l’écou­ter dans les locaux d’In­ter­pol, à Lyon, ne peuvent voir qu’un morceau de nuque, perdu au milieu de cheveux fins noirs. Cette intri­gante tête de pinceau repose sur une veste de tailleur marine et un panta­lon en cuir. La Chinoise reste assise sans jamais se tour­ner. Mais sa détresse se lit comme en reflet sur les quatre visages qui lui font face : de l’autre côté d’une table en bois, une équipe de l’or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale de police crimi­nelle écoute avec empa­thie son témoi­gnage.

« Je suis passée du chagrin à la peur et à la recherche de la vérité pour le mari que j’aime profon­dé­ment », récite-t-elle en manda­rin. Sa voix s’étrangle alors. « Pour mon jeune enfant et pour les gens de mon pays, pour toutes les femmes et les enfants, afin que les pères arrêtent de dispa­raître », pour­suit-elle en écra­sant un sanglot. Dans sa main gauche, Grace Meng tient un portable rouge. L’ap­pa­reil porte la dernière trace de vie de son époux. En arri­vant en Chine le 25 septembre à 12 h 26, Meng Hong­wei lui a demandé d’at­tendre son appel. Quatre minute plus tard, il envoyait un inquié­tant emoji en forme de couteau. C’est le signe qu’il se consi­dé­rait « en danger », inter­prète-t-elle.

Depuis novembre 2016, Meng Hong­wei prési­dait Inter­pol, cette orga­ni­sa­tion dont le siège est basé à Lyon qui recherche les fugi­tifs inter­na­tio­naux. Alors qu’Am­nesty inter­na­tio­nal crai­gnait qu’il n’ar­rê­tât « des dissi­dents et des réfu­giés à l’étran­ger » pour le compte des auto­ri­tés chinoises, sa dispa­ri­tion lais­sait suppo­ser qu’elles lui avaient au contraire retiré leur confiance. Mais puisqu’elles restaient silen­cieuses, ce ne pouvait être qu’une hypo­thèse. Sa femme a donc fini par aler­ter la police le jeudi 4 octobre. Le lende­main, une enquête a été confiée à la divi­sion crimi­nelle de la direc­tion inter­ré­gio­nale de la police judi­ciaire de Lyon.

Après avoir réclamé « une réponse offi­cielle des auto­ri­tés chinoises quant aux inquié­tudes sur le sort du président », Inter­pol offi­cia­lise dimanche 7 octobre sa démis­sion. Pékin admet alors qu’il est main­tenu en capti­vité par la Commis­sion natio­nale de surveillance, une agence créée en mars pour enquê­ter la corrup­tion au sein du gouver­ne­ment. D’où la crainte, pour ses proches, qu’il soit incar­céré dans un « luizhi », ce centre de déten­tion provi­soire où les prison­niers sont au mieux privés de leurs avocats, et au pire tortu­rés.

Tôt le lende­main, le ministre de la Sécu­rité publique chinois Zhao Lezhi annonce lors d’une confé­rence de presse qu’une enquête est en cours concer­nant « les viola­tions présu­mées de la loi et les pots-de-vin reçus par Meng Hong­wei ». Elle « illustre clai­re­ment la déter­mi­na­tion du cama­rade Xi Jinping », le président chinois, à mettre fin aux malver­sa­tions, avance le minis­tère. Pour cela, il entend notam­ment « élimi­ner l’in­fluence perni­cieuse de Zhou Yong­kang ».

Envoyé en prison en décembre 2013 pour « recel de corrup­tion, abus de pouvoir, et révé­la­tion inten­tion­nelle de secrets d’État », l’an­cien chef de la sécu­rité inté­rieure n’est pas tombé seul. Meng Hong­wei, qui a été nommé par lui vice-ministre de la Sécu­rité publique en 2004, n’est que le dernier de ses proches à subir la purge lancée par le président Xi Jinping à son arri­vée au pouvoir en 2012.

La purge

Dans sa grande parka noire, enca­drée par les képis de poli­ciers, Zhou Yong­kang fait penser à Rudolf Slánský, ce secré­taire géné­ral du Parti commu­niste tché­co­slo­vaque exécuté après les Procès de Prague, en 1952. 63 ans plus tard, il s’ac­cuse à l’iden­tique de ce qu’on lui reproche. « J‘ai réalisé les torts que j’ai causés au parti et au peuple », récite l’homme de 72 ans le 11 juin 2015 devant un tribu­nal de la ville de Tianjin, au nord de la Chine. « Je plaide coupable et je regrette mes crimes. » Arrêté un an et demi plus tôt, il a d’après l’acte d’ac­cu­sa­tion accepté 118 000 dollars de pot-de-vins de la part de Jiang Jemin, l’an­cien respon­sable de la compa­gnie pétro­lière natio­nale. Ce dernier est condamné en octobre suivant à 16 ans de prison.

D’après le tribu­nal, la malhon­nê­teté de Zhou Yong­kang a aussi béné­fi­cié à Li Chun­cheng. Cet ancien secré­taire adjointe du Parti commu­niste de la province du Sichuan a été l’un des premiers à faire les frais de la campagne d’ar­res­ta­tions lancée par Xi Jinping. Une enquête à son sujet a été lancée seule­ment un mois après l’élec­tion du nouveau secré­taire géné­ral du Parti commu­niste chinois, en novembre 2012. Dans son discours d’en­trée en fonc­tion, le nouvel homme fort de l’Em­pire du milieu avait averti qu’un échec dans la lutte contre la corrup­tion pour­rait « condam­ner le parti et l’État ».

Mais Li Chun­cheng reste un respon­sable de second ordre. Le premier à chuter avec fracas s’ap­pelle Bo Xilai. Ancien ministre du Commerce, ce fils d’un cacique envoyé en prison pour « dérive droi­tière » dans les années 1960 mène une grande campagne contre le crime orga­nisé dans la ville de Chongqing, où il est nommé secré­taire géné­ral du parti en 2007. Cinq ans plus tard, le chef de la police de la ville, Wang Lijun, l’ac­cuse d’en­tra­ver l’enquête sur le meurtre de l’homme d’af­faires britan­nique Neil Heywood, auquel sa femme serait liée. Le 15 mars, Bo Xilai est démis de ses fonc­tions. On lui retire sa carte du parti le 4 novembre avant de le condam­ner, l’an­née suivante, à la prison à vie.

En 2013 toujours, le comité central du parti commu­niste lance une enquête sur Zhou Yong­kang. Elle conclut en 2015, après l’avoir secrè­te­ment placé en déten­tion, qu’il forme une « clique » avec Bo Xilai. Ils sont ainsi « les deux plus gros poli­ti­ciens chinois à tomber ces dernières années », observe le South China Morning Post. Passé de la puis­sante indus­trie du pétrole aux manettes de la sécu­rité en 2002, Zhou Yong­kang a pris Meng Hong­wei comme second en 2004. Ce juriste né en 1953 à Harbin, au nord-est, est devenu du même coup respon­sable de la branche chinoise d’In­ter­pol.

L’idéo­lo­gie avant tout

Au minis­tère de la Sécu­rité publique, Meng Hong­wei défend l’uti­lité des camps de réédu­ca­tion où Pékin envoie alors des tas de suspects sans les juger. Tout en esti­mant que l’État de droit chinois progresse, cet homme entré au PC en 1975 pointe « la grande incom­pré­hen­sion du système dans beau­coup d’en­droits du monde ». Afin d’évi­ter la réci­dive, les petits délinquants doivent être trai­tés « comme des patients par un docteur, comme des étudiants par un profes­seur ou comme un enfant fautif par des parents », compare-t-il. Aujourd’­hui, le Global Times, un jour­nal en anglais contrôlé par le pouvoir, regret­tera, au moment de l’af­faire Meng, que « les médias occi­den­taux utilisent déli­bé­ré­ment le mot “disparu” pour attaquer le système poli­tique chinois ».

Meng Hong­wei
Crédits : Inter­pol

Les années suivant sa prise de fonc­tion, le respon­sable se fait plutôt discret, restant dans l’ombre de Zhou Yong­kang. Tout juste apprend-on qu’il ordonne en 2014 aux offi­ciers de police de faire passer « la poli­tique, l’or­ga­ni­sa­tion du parti et l’idéo­lo­gie en premier ». Deux ans plus tard, en Indo­né­sie, sa candi­da­ture à la direc­tion d’In­ter­pol écrase celle d’un Nami­bien. Crédité de 123 votes contre 28, il devient le premier Chinois nommé à ce poste. « Est-ce bien raison­nable ? » se demande alors Libé­ra­tion, relayant les inquié­tudes de nombreux défen­seurs des droits de l’homme.

Le minis­tère dont il était jusqu’ici numéro deux utilise « la torture, la déten­tion arbi­traire et la persé­cu­tion », souligne Maya Wang, de l’ONG Human Rights Watch. Afin de chas­ser les suspects étran­gers, Pékin émet des notices rouges à l’or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale sur lesquelles figure par exemple le nom d’un défen­seur de la cause ouïghoure, Dolkun Isa. En 2016, il formule 300 demandes d’enquêtes et dili­gente 2 500 inves­ti­ga­tions à la demande d’autres États sur son terri­toire. « Les pays ont le droit de parti­ci­per de manière égale aux ques­tions de sécu­rité inter­na­tio­nales », juge Xi Jinping.

« D’une certaine manière, on fait entrer le Parti commu­niste chinois dans Inter­pol », dénonce Nicho­las Beque­lin pour Amnesty Inter­na­tio­nal. D’ailleurs, Meng Hong­wei conserve bien des fonc­tions en Chine, puisqu’il est nommé direc­teur du Bureau de la police mari­time et de l’or­gane admi­nis­tra­tif chargé des océans en 2017. Inter­pol ne suit toute­fois pas néces­sai­re­ment l’agenda chinois. En février 2018, l’or­ga­ni­sa­tion lève le mandat d’ar­rêt contre Dolkun Isa, susci­tant l’ire de son pays d’ori­gine. « La Chine exprime son insa­tis­fac­tion à propos de la révo­ca­tion de la notice rouge de Dolkun Isa », s’émeut le minis­tère des Affaires étran­gères. « Dolkun Isa est un terro­riste, comme l’a démon­tré le gouver­ne­ment chinois. »

Est-ce cette déci­sion qui a provoqué la disgrâce de Meng Hong­wei ? Toujours est-il que « le fait qu’il ait disparu sans qu’In­ter­pol ait été prévenu sapera l’ef­fort de rayon­ne­ment mondial de la Chine », consi­dère Julian Ku, profes­seur de rela­tions inter­na­tio­nales spécia­lisé dans le cas chinois. Cela suggère selon lui que « les consi­dé­ra­tions domes­tiques l’ont emporté sur les consi­dé­ra­tions inter­na­tio­nales ». À Inter­pol, il y a en effet peu de chance que le prochain direc­teur soit chinois.


Couver­ture : Que va deve­nir Meng Hong­wei ? (Crédits : Inter­pol/Ulyces)


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