Placé en détention par les autorités chinoises, Meng Hongwei paye semble-t-il son indocilité au Parti. À moins qu'il n'appartienne à une caste corrompue.

par Servan Le Janne | 6 min | 09/10/2018

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Pour l’œil des caméras, Grace Meng a un dos et quatre visages. Ce dimanche 7 octobre 2018, les journalistes venus l’écouter dans les locaux d’Interpol, à Lyon, ne peuvent voir qu’un morceau de nuque, perdu au milieu de cheveux fins noirs. Cette intrigante tête de pinceau repose sur une veste de tailleur marine et un pantalon en cuir. La Chinoise reste assise sans jamais se tourner. Mais sa détresse se lit comme en reflet sur les quatre visages qui lui font face : de l’autre côté d’une table en bois, une équipe de l’organisation internationale de police criminelle écoute avec empathie son témoignage.

« Je suis passée du chagrin à la peur et à la recherche de la vérité pour le mari que j’aime profondément », récite-t-elle en mandarin. Sa voix s’étrangle alors. « Pour mon jeune enfant et pour les gens de mon pays, pour toutes les femmes et les enfants, afin que les pères arrêtent de disparaître », poursuit-elle en écrasant un sanglot. Dans sa main gauche, Grace Meng tient un portable rouge. L’appareil porte la dernière trace de vie de son époux. En arrivant en Chine le 25 septembre à 12 h 26, Meng Hongwei lui a demandé d’attendre son appel. Quatre minute plus tard, il envoyait un inquiétant emoji en forme de couteau. C’est le signe qu’il se considérait « en danger », interprète-t-elle.

Depuis novembre 2016, Meng Hongwei présidait Interpol, cette organisation dont le siège est basé à Lyon qui recherche les fugitifs internationaux. Alors qu’Amnesty international craignait qu’il n’arrêtât « des dissidents et des réfugiés à l’étranger » pour le compte des autorités chinoises, sa disparition laissait supposer qu’elles lui avaient au contraire retiré leur confiance. Mais puisqu’elles restaient silencieuses, ce ne pouvait être qu’une hypothèse. Sa femme a donc fini par alerter la police le jeudi 4 octobre. Le lendemain, une enquête a été confiée à la division criminelle de la direction interrégionale de la police judiciaire de Lyon.

Après avoir réclamé « une réponse officielle des autorités chinoises quant aux inquiétudes sur le sort du président », Interpol officialise dimanche 7 octobre sa démission. Pékin admet alors qu’il est maintenu en captivité par la Commission nationale de surveillance, une agence créée en mars pour enquêter la corruption au sein du gouvernement. D’où la crainte, pour ses proches, qu’il soit incarcéré dans un « luizhi », ce centre de détention provisoire où les prisonniers sont au mieux privés de leurs avocats, et au pire torturés.

Tôt le lendemain, le ministre de la Sécurité publique chinois Zhao Lezhi annonce lors d’une conférence de presse qu’une enquête est en cours concernant « les violations présumées de la loi et les pots-de-vin reçus par Meng Hongwei ». Elle « illustre clairement la détermination du camarade Xi Jinping », le président chinois, à mettre fin aux malversations, avance le ministère. Pour cela, il entend notamment « éliminer l’influence pernicieuse de Zhou Yongkang ».

Envoyé en prison en décembre 2013 pour « recel de corruption, abus de pouvoir, et révélation intentionnelle de secrets d’État », l’ancien chef de la sécurité intérieure n’est pas tombé seul. Meng Hongwei, qui a été nommé par lui vice-ministre de la Sécurité publique en 2004, n’est que le dernier de ses proches à subir la purge lancée par le président Xi Jinping à son arrivée au pouvoir en 2012.

La purge

Dans sa grande parka noire, encadrée par les képis de policiers, Zhou Yongkang fait penser à Rudolf Slánský, ce secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque exécuté après les Procès de Prague, en 1952. 63 ans plus tard, il s’accuse à l’identique de ce qu’on lui reproche. « J‘ai réalisé les torts que j’ai causés au parti et au peuple », récite l’homme de 72 ans le 11 juin 2015 devant un tribunal de la ville de Tianjin, au nord de la Chine. « Je plaide coupable et je regrette mes crimes. » Arrêté un an et demi plus tôt, il a d’après l’acte d’accusation accepté 118 000 dollars de pot-de-vins de la part de Jiang Jemin, l’ancien responsable de la compagnie pétrolière nationale. Ce dernier est condamné en octobre suivant à 16 ans de prison.

D’après le tribunal, la malhonnêteté de Zhou Yongkang a aussi bénéficié à Li Chuncheng. Cet ancien secrétaire adjointe du Parti communiste de la province du Sichuan a été l’un des premiers à faire les frais de la campagne d’arrestations lancée par Xi Jinping. Une enquête à son sujet a été lancée seulement un mois après l’élection du nouveau secrétaire général du Parti communiste chinois, en novembre 2012. Dans son discours d’entrée en fonction, le nouvel homme fort de l’Empire du milieu avait averti qu’un échec dans la lutte contre la corruption pourrait « condamner le parti et l’État ».

Mais Li Chuncheng reste un responsable de second ordre. Le premier à chuter avec fracas s’appelle Bo Xilai. Ancien ministre du Commerce, ce fils d’un cacique envoyé en prison pour « dérive droitière » dans les années 1960 mène une grande campagne contre le crime organisé dans la ville de Chongqing, où il est nommé secrétaire général du parti en 2007. Cinq ans plus tard, le chef de la police de la ville, Wang Lijun, l’accuse d’entraver l’enquête sur le meurtre de l’homme d’affaires britannique Neil Heywood, auquel sa femme serait liée. Le 15 mars, Bo Xilai est démis de ses fonctions. On lui retire sa carte du parti le 4 novembre avant de le condamner, l’année suivante, à la prison à vie.

En 2013 toujours, le comité central du parti communiste lance une enquête sur Zhou Yongkang. Elle conclut en 2015, après l’avoir secrètement placé en détention, qu’il forme une « clique » avec Bo Xilai. Ils sont ainsi « les deux plus gros politiciens chinois à tomber ces dernières années », observe le South China Morning Post. Passé de la puissante industrie du pétrole aux manettes de la sécurité en 2002, Zhou Yongkang a pris Meng Hongwei comme second en 2004. Ce juriste né en 1953 à Harbin, au nord-est, est devenu du même coup responsable de la branche chinoise d’Interpol.

L’idéologie avant tout

Au ministère de la Sécurité publique, Meng Hongwei défend l’utilité des camps de rééducation où Pékin envoie alors des tas de suspects sans les juger. Tout en estimant que l’État de droit chinois progresse, cet homme entré au PC en 1975 pointe « la grande incompréhension du système dans beaucoup d’endroits du monde ». Afin d’éviter la récidive, les petits délinquants doivent être traités « comme des patients par un docteur, comme des étudiants par un professeur ou comme un enfant fautif par des parents », compare-t-il. Aujourd’hui, le Global Times, un journal en anglais contrôlé par le pouvoir, regrettera, au moment de l’affaire Meng, que « les médias occidentaux utilisent délibérément le mot “disparu” pour attaquer le système politique chinois ».

Meng Hongwei
Crédits : Interpol

Les années suivant sa prise de fonction, le responsable se fait plutôt discret, restant dans l’ombre de Zhou Yongkang. Tout juste apprend-on qu’il ordonne en 2014 aux officiers de police de faire passer « la politique, l’organisation du parti et l’idéologie en premier ». Deux ans plus tard, en Indonésie, sa candidature à la direction d’Interpol écrase celle d’un Namibien. Crédité de 123 votes contre 28, il devient le premier Chinois nommé à ce poste. « Est-ce bien raisonnable ? » se demande alors Libération, relayant les inquiétudes de nombreux défenseurs des droits de l’homme.

Le ministère dont il était jusqu’ici numéro deux utilise « la torture, la détention arbitraire et la persécution », souligne Maya Wang, de l’ONG Human Rights Watch. Afin de chasser les suspects étrangers, Pékin émet des notices rouges à l’organisation internationale sur lesquelles figure par exemple le nom d’un défenseur de la cause ouïghoure, Dolkun Isa. En 2016, il formule 300 demandes d’enquêtes et diligente 2 500 investigations à la demande d’autres États sur son territoire. « Les pays ont le droit de participer de manière égale aux questions de sécurité internationales », juge Xi Jinping.

« D’une certaine manière, on fait entrer le Parti communiste chinois dans Interpol », dénonce Nicholas Bequelin pour Amnesty International. D’ailleurs, Meng Hongwei conserve bien des fonctions en Chine, puisqu’il est nommé directeur du Bureau de la police maritime et de l’organe administratif chargé des océans en 2017. Interpol ne suit toutefois pas nécessairement l’agenda chinois. En février 2018, l’organisation lève le mandat d’arrêt contre Dolkun Isa, suscitant l’ire de son pays d’origine. « La Chine exprime son insatisfaction à propos de la révocation de la notice rouge de Dolkun Isa », s’émeut le ministère des Affaires étrangères. « Dolkun Isa est un terroriste, comme l’a démontré le gouvernement chinois. »

Est-ce cette décision qui a provoqué la disgrâce de Meng Hongwei ? Toujours est-il que « le fait qu’il ait disparu sans qu’Interpol ait été prévenu sapera l’effort de rayonnement mondial de la Chine », considère Julian Ku, professeur de relations internationales spécialisé dans le cas chinois. Cela suggère selon lui que « les considérations domestiques l’ont emporté sur les considérations internationales ». À Interpol, il y a en effet peu de chance que le prochain directeur soit chinois.


Couverture : Que va devenir Meng Hongwei ? (Crédits : Interpol/Ulyces)


 

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