par Servan Le Janne | 17 juillet 2017

À la table de Kim Jong-un, quelques offi­­­­ciers bardés de médailles tapent dans leurs mains. Ce dimanche 9 juillet, le dicta­­­­teur nord-coréen et son état-major contemplent leur dernier fait d’armes en musique. Plusieurs centaines d’in­­­­vi­­­­tés les accom­­­­pagnent dans une grande salle sombre balayée par des stro­­­­bo­­­­scopes rouge et blanc. Derrière la scène où se succèdent les musi­­­­ciens, un écran diffuse les images d’un missile qui prend son envol. L’as­­­­sis­­­­tance applau­­­­dit les bras levés. Le même jour, sur les écrans de CNN, l’am­­­­bas­­­­sa­­­­drice améri­­­­caine auprès des Nations unies, Nikki Haley, est beau­­­­coup moins enthou­­­­siaste. Aux États-Unis, personne n’a sauté de joie lorsque Pyon­­­­gyang a annoncé avoir réussi le tir d’un missile balis­­­­tique inter­­­­­­­con­­­­ti­­­­nen­­­­tal, le 4 juillet. Avec cette tech­­­­no­­­­lo­­­­gie, les Nord-Coréens assurent être en mesure de frap­­­­per n’im­­­­porte quel endroit du globe. « Nous allons mettre la pres­­­­sion, pas seule­­­­ment sur la Corée du Nord, mais aussi sur les pays qui ne respectent pas les réso­­­­lu­­­­tions [des Nations unies] et n’ap­­­­pliquent pas les sanc­­­­tions contre la Corée du Nord », menace Haley au cours de l’in­­­­ter­­­­view.

Nikki Haley aux Nations unies
Crédits : CNN

La diplo­­­­mate vise avant tout la Chine, comp­­­­table, dit-elle, de « 90 % des échanges nord-coréens », mais pas seule­­­­ment. Deux jours après l’an­­­­nonce, à l’ONU, la Russie bloquait un projet améri­­­­cain de décla­­­­ra­­­­tion appe­­­­lant à prendre des « mesures signi­­­­fi­­­­ca­­­­tives » contre la « répu­­­­blique popu­­­­laire ». En dehors de ses deux grands voisins, « beaucoup de pays afri­­­­cains, d’Asie du Sud-Est ou du Moyen-Orient n’ap­­­­pliquent pas les sanc­­­­tions de façon stricte », remarque le cher­­­­cheur Antoine Bondaz, auteur du livre Corée du Nord: plon­­­­gée au cœur d’un État tota­­­­li­­­­taire. Non seule­­­­ment des « coopé­­­­ra­­­­tions offi­­­­cieuses » existent mais la Corée du Nord « n’est pas un royaume ermite », recti­­­­fie-t-il. Ses rela­­­­tions sont même assez nombreuses.


Le vide stra­­­­té­­­­gique

Des cortèges de camions traversent chaque jour le fleuve Yalou sur le pont de l’Ami­­­­tié sino-coréenne. Cons­­­­truit en 1943, l’ou­­­­vrage en acier résiste au temps, aux sanc­­­­tions et aux attaques de Donald Trump contre l’his­­­­toire. Dans un entre­­­­tien accordé au Wall Street Jour­­­­nal le 4 avril 2017, le président améri­­­­cain a affirmé que la pénin­­­­sule « a été autre­­­­fois une partie de la Chine », alors qu’elle ne s’est jamais trou­­­­vée offi­­­­ciel­­­­le­­­­ment sous son contrôle direct. Le pont qui relie les deux rives du Yalou a été détruit par l’US Army pendant la guerre de Corée, en 1950, avant d’être remis sur pied. Aujourd’­­­­hui, Trump n’est pas loin de récla­­­­mer son anéan­­­­tis­­­­se­­­­ment, sans égard pour la souve­­­­rai­­­­neté des deux « amis ». Quand il a appris le nouveau lance­­­­ment d’un missile par Pyon­­­­gyang, mardi 4 juillet, le milliar­­­­daire s’en est d’abord pris à Kim Jong-un, avec lequel il disait pour­­­­tant vouloir manger un hambur­­­­ger pendant sa campagne. « Est-ce que ce mec n’a pas mieux à faire ? » a-t-il demandé sur Twit­­­­ter. Depuis son acces­­­­sion au pouvoir, Trump « souffle le chaud et le froid » sur le dossier nord-coréen, indique Théo Clément, cher­­­­cheur à l’Ins­­­­ti­­­­tut d’Asie orien­­­­tale. Sa mécon­­­­nais­­­­sance est assez parta­­­­gée aux États-Unis : d’après une étude publiée par le New York Times le 5 juillet, 64 % des Améri­­­­cains sont inca­­­­pables de situer la Corée du Nord sur une carte de l’Asie. Leur posi­­­­tion à son encontre est par consé­quent elle aussi diffi­­­­cile à cerner.

Le porte-avions USS Carl Vinson
Crédits : Reuters

Si la Maison-Blanche témoigne selon Antoine Bondaz d’un « manque de stra­­­­té­­­­gie », elle ne s’en répand pas moins en décla­­­­ra­­­­tions agres­­­­sives. Après la mort de l’étu­­­­diant améri­­­­cain Otto Warm­­­­bier, entré dans un coma profond alors qu’il était détenu en Corée du Nord, le 19 juin 2017, Donald Trump a dénoncé le régime brutal de Pyon­­­­gyang. Le 26, il appe­­­­lait « à s’oc­­­­cu­­­­per rapi­­­­de­­­­ment du dossier nord-coréen et de la menace que repré­­­­sente ses programmes nucléaire et balis­­­­tique ». Tandis que le porte-avion USS Carl Vinson qui patrouillait en mer du Japon au prin­­­­temps est sur le chemin du retour vers San Diego, Nikki Haley a prévenu le 5 juillet « que l’une des options rési­­­­dait dans la force mili­­­­taire améri­­­­caine ». Afin d’évi­­­­ter que le bâti­­­­ment mili­­­­taire ne passe trop près de ses côtes, Pyon­­­­gyang menaçait ouver­­­­te­­­­ment de l’en­­­­voyer par le fond. Depuis le partage de la pénin­­­­sule par la guerre de Corée, en 1953, les Améri­­­­cains avancent avec méfiance dans la région. Main­­­­te­­­­nus en-deçà du 38e paral­­­­lèle par le régime commu­­­­niste et ses alliés sovié­­­­tiques et chinois, ils y ont ensuite subi des pertes. En 1968, l’USS Pueblo, un navire de collecte de rensei­­­­gne­­­­ment améri­­­­cain, était arrai­­­­sonné par les soldats nord-coréens. Un an plus tard, l’avia­­­­tion de la répu­­­­blique popu­­­­laire abat­­­­tait l’EC-121, un avion de recon­­­­nais­­­­sance améri­­­­cain qui survo­­­­lait la mer du Japon. Atti­­­­sées par l’em­­­­bargo de fait imposé par les États-Unis, les tensions s’apla­­­­nissent légè­­­­re­­­­ment lorsque l’Union sovié­­­­tique tombe et que la Chine renou­­­­velle son logi­­­­ciel. Plon­­­­gée dans une crise écono­­­­mique mais égale­­­­ment poli­­­­tique et diplo­­­­ma­­­­tique, la Corée du Nord rejoint la table des négo­­­­cia­­­­tions. En 1994, après avoir été convain­­­­cue de produc­­­­tion de pluto­­­­nium, elle promet d’ar­­­­rê­­­­ter le déve­­­­lop­­­­pe­­­­ment de son programme nucléaire. « Dans les docu­­­­ments déclas­­­­si­­­­fiés de la CIA, on voit que tout le monde était alors persuadé que le régime allait s’ef­­­­fon­­­­drer », constate Antoine Bondaz. Au lieu de cela, il est parvenu à mettre fin aux grandes famines des années 1990 et à lancer de nouveaux parte­­­­na­­­­riats.

Les otages mutuels

Dès sa nais­­­­sance sur les cendres de l’Union sovié­­­­tique, la Fédé­­­­ra­­­­tion de Russie tourne le dos à la Corée du Nord en recon­­­­nais­­­­sant son frère ennemi du sud en 1991. « C’est la fin de l’aide au déve­­­­lop­­­­pe­­­­ment four­­­­nie par Moscou », observe Antoine Bondaz. Cela met en déli­­­­ca­­­­tesse l’éco­­­­no­­­­mie de la répu­­­­blique popu­­­­laire. La Chine, qui attend un an pour recon­­­­naître Séoul, est loin d’opé­­­­rer une semblable rupture. Elle ouvre la première zone écono­­­­mique spéciale sur le terri­­­­toire nord-coréen, à Rason, pour profi­­­­ter d’une main d’œuvre abon­­­­dante, éduquée, disci­­­­pli­­­­née et dont la modes­­­­tie n’est pas la moindre des quali­­­­tés. Les salaires sont trois à six fois moins élevés sous le fleuve Yalou. Menée par Deng Xiao­­­­ping à comp­­­­ter de son arri­­­­vée au pouvoir en 1978, la réforme de l’éco­­­­no­­­­mie chinoise se propage par touches impres­­­­sion­­­­nistes en Corée du Nord. Lors de sa visite à Pyon­­­­gyang, deux ans avant de prendre les rennes, le diri­­­­geant du géant asia­­­­tique n’a pas laissé Kim Il-sung complè­­­­te­­­­ment insen­­­­sible à ses argu­­­­ments. En 1983, ce dernier lui rend à son tour visite. Le fonda­­­­teur du Juche – l’idéo­­­­lo­­­­gie auto­­­­cra­­­­tique nord-coréenne – passe par la zone écono­­­­mique spéciale de Shenz­­­­hen avec son fils, Kim Jong-il. Un an plus tard, il signe la première loi sur les inves­­­­tis­­­­se­­­­ments étran­­­­gers.

Kim Il-sung et Kim Jong-il dans une toile de propa­­­­gande

« Ce trans­­­­fert de poli­­­­tiques publiques chinoises s’est mis en place de manière progres­­­­sive », explique Théo Clément. « Les Nord-Coréens ont attendu de voir les effets que cela pouvait avoir sur leurs voisins, afin notam­­­­ment de savoir si le régime en sorti­­­­rait affai­­­­bli. » Bien qu’elle soit limi­­­­tée, cette mue se pour­­­­suit au rythme des ouver­­­­tures de nouvelles zones écono­­­­miques, c’est-à-dire à peu près tous les dix ans. Au-delà de ces initia­­­­tives et du fond idéo­­­­lo­­­­gique commun, « les rela­­­­tions n’ont jamais été très bonnes », tempère le cher­­­­cheur. L’ac­­­­cord de défense signé en 1961 ne s’est guère traduit par beau­­­­coup d’échanges mili­­­­taires de haut niveau. Le fait que la Chine parti­­­­cipe aux pour­­­­par­­­­lers à six États (Corée du Nord, Corée de Sud, États-Unis, Japon, Russie et Chine) ouverts en 2003 afin de résoudre les ques­­­­tions de sécu­­­­rité posées par le programme nucléaire nord-coréen ne leur a pas réel­­­­le­­­­ment donné plus de chances d’abou­­­­tir. Après un premier essai nucléaire en 2006, Pyon­­­­gyang en réalise un deuxième en 2009 et exclue tous les inspec­­­­teurs étran­­­­gers de son terri­­­­toire.  Au contraire, jaloux de leur souve­­­­rai­­­­neté, les deux États se tiennent à distance respec­­­­table. Ils « sont plus des otages mutuels que des alliés », analyse Antoine Bondaz. « Leur alliance est de circons­­­­tance. » Sans le pétrole exporté par Pékin, la survie de Pyon­­­­gyang serait mena­­­­cée. Mais la chute du régime est porteuse de quan­­­­tité d’in­­­­cer­­­­ti­­­­tudes. Elle entraî­­­­ne­­­­rait à n’en pas douter un afflux de réfu­­­­giés massif vers l’Em­­­­pire du milieu et ouvri­­­­rait la voie à une réuni­­­­fi­­­­ca­­­­tion des deux Corée. Or, il y a de fortes chances que ce scéna­­­­rio se déroule aux béné­­­­fices du Sud et sous l’égide des États-Unis, ce qui inquiète la Chine. Le nouveau grand État pour­­­­rait reven­­­­diquer certaines régions chinoises où sont établis beau­­­­coup de Coréens.

Le pont de l’ami­­­­tié sino-coréenne
Crédits : Prince Roy

Malgré ce risque, « les rela­­­­tions se sont dégra­­­­dées entre les deux pays », estime Théo Clément. Pour l’heure, le trafic sur le pont de l’Ami­­­­tié est toujours dense. Les échanges ont même crû de 37 % au premier trimestre de 2017. Cela dit, « la Chine trans­­­­pose des sanc­­­­tions écono­­­­miques dans son droit et, vu l’aug­­­­men­­­­ta­­­­tion du prix de l’es­­­­sence, on peut penser qu’elle joue avec le robi­­­­net du pétrole. » Pour se four­­­­nir en combus­­­­tible, Pyon­­­­gyang se tourne vers un pays avec lequel les rela­­­­tions se sont au contraire réchauf­­­­fées : la Russie.

Un homme très moderne

Au sein du conseil de sécu­­­­rité des Nations Unies, la Chine n’est pas seule à refré­­­­ner les envies de sanc­­­­tions des États-Unis. Selon une source diplo­­­­ma­­­­tique citée par le quoti­­­­dien russe Izves­­­­tia, Moscou mettra son veto à l’em­­­­bargo sur les livrai­­­­sons d’hy­­­­dro­­­­car­­­­bures qu’en­­­­vi­­­­sage de propo­­­­ser Washing­­­­ton. Ce serait se priver d’un débou­­­­ché : en avril, mai et juin 2017, la vente de produits pétro­­­­liers à la Corée du Nord lui a rapporté 31 millions de dollars, à en croire les chiffres des douanes russes. Les expor­­­­ta­­­­tions de fioul, d’huile pour moteur, d’huile hydrau­­­­lique et de lubri­­­­fiants ont elles enre­­­­gis­­­­tré une augmen­­­­ta­­­­tion de 205 % par rapport à 2016. La person­­­­na­­­­lité de Vladi­­­­mir Poutine n’est pas étran­­­­gère à ce bond. En mai 2017, le président russe a appelé au « dialogue » avec Pyon­­­­gyang quoiqu’il soit ferme­­­­ment opposé à son programme nucléaire. Lequel s’est déve­­­­loppé avec le soutien des Sovié­­­­tiques à partir des années 1960. « Il faut », d’après lui, « arrê­­­­ter d’in­­­­ti­­­­mi­­­­der la Corée du Nord et cher­­­­cher une solu­­­­tion paci­­­­fique à ce problème ». À son arri­­­­vée à la magis­­­­tra­­­­ture suprême, en 2000, l’an­­­­cien membre du KGB « a tenté de norma­­­­li­­­­ser la rela­­­­tion » avec la Corée du Nord, narre Antoine Bondaz. Sitôt élu, il a rendu visite à Kim Jong-il, un homme selon lui « très moderne » qui lui renverra la poli­­­­tesse.

Kim Jong-il et Dmitri Medve­­­­dev en juin 2011
Crédits : Krem­­­­lin

Au cours de la décen­­­­nie, plusieurs projets sont esquis­­­­sés en matières ferro­­­­viaire et éner­­­­gé­­­­tique, cepen­­­­dant que Moscou condamne systé­­­­ma­­­­tique­­­­ment les essais nord-coréens. La construc­­­­tion d’un gazo­­­­duc ache­­­­mi­­­­nant le gaz russe vers la Corée du Sud, via le Nord, est évoquée en 2011 lors de la rencontre entre Kim Jong-il et le président Dmitri Medve­­­­dev. En 2014, une partie des voies ferrées traver­­­­sant la fron­­­­tière russo-coréenne sont réno­­­­vées afin de permettre au char­­­­bon russe d’être exporté via la zone écono­­­­mique spéciale portuaire de Rason. Cette année-là, les sanc­­­­tions occi­­­­den­­­­tales prises en réac­­­­tion à l’an­­­­nexion de la Crimée rapprochent Moscou de Pyon­­­­gyang. Au mois de septembre, la Russie annonce l’ef­­­­fa­­­­ce­­­­ment de 90 % de la dette de 11 milliards de dollars (8,4 milliards d’eu­­­­ros) dont la Corée du Nord était débi­­­­trice. Le milliard restant servira au déve­­­­lop­­­­pe­­­­ment de projets communs, explique le vice-ministre russe des Finances, Sergueï Stort­­­­chak. Le fameux gazo­­­­duc revient sur la table. Des accords sont aussi signés pour permettre à des Nord-Coréens de venir en Russie, une pratique qui s’est souvent exer­­­­cée sous le bois­­­­seau. À la suite d’ou­­­­vriers venus travailler dans les usines de trans­­­­for­­­­ma­­­­tion de pois­­­­son sovié­­­­tiques après la guerre de Corée, des crimi­­­­nels et oppo­­­­sants sont envoyés dans les forêts du grand est à la fin des années 1960. Au cours d’une rencontre tenue secrète, en 1966, Leonid Brej­­­­nev et Kim Il-sung s’en­­­­tendent pour faire bûche­­­­ron­­­­ner 15 000 à 20 000 personnes. Aujourd’­­­­hui, remarque l’his­­­­to­­­­rienne de Vladi­­­­vos­­­­tok Larisa Zabrovs­­­­kaya, « plus besoin de vider les prisons, ce sont des volon­­­­taires qui partent dans les camps de déboi­­­­se­­­­ment ou qui sont employés sur des chan­­­­tiers de construc­­­­tion. Selon les statis­­­­tiques doua­­­­nières, plus de 10 000 Nord-Coréens munis d’un visa de travail fran­­­­chissent la fron­­­­tière, chaque année. » Pour profi­­­­ter de ce privi­­­­lège, ils doivent verser 250 euros chaque mois aux compa­­­­gnies qui les emploient. Des Nord-Coréens travaillent aussi selon toute vrai­­­­sem­­­­blance sur les chan­­­­tiers de la Coupe du monde de foot­­­­ball 2018. Reste que le profit que tire Moscou de cette exploi­­­­ta­­­­tion est limité. « La Russie est plus inté­­­­res­­­­sée par la Corée du Sud », souligne Antoine Bondaz. « Mais le Nord peut servir d’in­­­­ter­­­­face entre les deux. » D’au­­­­tant que Séoul est enclin à reprendre langue avec Pyon­­­­gyang.

Le 38e paral­­­­lèle

La zone démi­­­­li­­­­ta­­­­ri­­­­sée tracée le long du 38e paral­­­­lèle à la fin de la guerre de Corée n’a pas empê­­­­ché les échanges, bien ou mal inten­­­­tion­­­­nés. Plus de 50 ans après l’ar­­­­mis­­­­tice et alors qu’au­­­­cun traité de paix n’a jamais été signé, le nouveau président sud-coréen Moon Jae-in veut relan­­­­cer la coopé­­­­ra­­­­tion avec le Nord. Arrivé au pouvoir en mai 2017, ce membre du parti démo­­­­crate (centre gauche) succède à la conser­­­­va­­­­trice Park Geun-hye, desti­­­­tuée pour corrup­­­­tion et incar­­­­cé­­­­rée. Sous le mandat de Jae-in, Séoul et Pyon­­­­gyang ne devien­­­­dront sûre­­­­ment pas alliés, mais renoue­­­­ront peut-être avec une coopé­­­­ra­­­­tion qui exis­­­­tait déjà dans les années 1990.

Moon Jae-in et Kim Jong-un

Fidèle à sa rhéto­­­­rique, le régime nord-coréen a publié un commu­­­­niqué, en juin 2017, dans lequel il déclare sa volonté d’im­­­­po­­­­ser « la peine de mort à la traî­­­­tresse Park Geun-hye ». À maintes reprises, il a tenté d’as­­­­sas­­­­si­­­­ner des offi­­­­ciels voisins. En janvier 1968, le commando de 31 hommes envoyé à la rési­­­­dence prési­­­­den­­­­tielle a été stoppé à temps. L’at­­­­ten­­­­tat de Rangoon fomenté contre président sud-coréen Chun Doo-hwan au Myan­­­­mar a lui fait 17 morts parmi son entou­­­­rage dont quatre ministres. Mais de même que la Corée du Nord s’est ouverte à des coopé­­­­ra­­­­tions ciblées avec Pékin, elle a aussi déve­­­­loppé des parte­­­­na­­­­riats avec Séoul après la chute de l’Union sovié­­­­tique. Après leur admis­­­­sion conjointe à l’ONU en 1991, les deux Corée ont entamé un dialogue qui a abouti à l’ex­­­­ploi­­­­ta­­­­tion conjointe du site touris­­­­tique des monts Kumgang, situés dans le nord-est de la Corée du Nord. En 1999, le groupe sud-coréen Hyun­­­­dai a créé une filiale, Asan, pour gérer les flux touris­­­­tiques. Huit ans plus tard, 300 000 visi­­­­teurs s’y pres­­­­saient chaque année, appor­­­­tant une manne impor­­­­tante pour Pyon­­­­gyang. En 2002, la zone indus­­­­trielle commune de Kaesong a été ouverte. Mais ces efforts ont été balayés par un coup du sort et un coup de volant poli­­­­tique. En 2008, l’exé­­­­cu­­­­tion d’une touriste égarée dans une zone inter­­­­­­­dite en marge des monts Kumgang par des soldats nord-coréens a entraîné la ferme­­­­ture du site. Et, quelques mois plus tard, le nouveau président conser­­­­va­­­­teur sud-coréen Lee Myung-bak a décidé de fermer Kaes­­­­song. Tandis que jusqu’ici, « la Corée du Sud était son prin­­­­ci­­­­pal parte­­­­naire avec le Chine », selon Antoine Bondaz, sa part dans la balance commer­­­­ciale nord-coréenne s’est érodée. Mais, entre 2007 et 2016, le commerce bila­­­­té­­­­ral repré­­­­sen­­­­tait tout de même envi­­­­ron deux milliards de dollars par an.

Les monts Kumgang

Les non-alignés

Dans la région, des parte­­­­na­­­­riats commer­­­­ciaux ont aussi existé avec le Japon sous l’im­­­­pul­­­­sion de Jun’i­­­­chirō Koizumi, Premier ministre nippon de 2001 à 2006. Mais son départ et l’al­­­­liance mili­­­­taire de Tokyo avec Washing­­­­ton ont éloi­­­­gné Pyon­­­­gyang. En Malai­­­­sie, c’est l’as­­­­sas­­­­si­­­­nat du fils aîné de feu le président Kim Jong-il par des envoyés nord-coréens le 13 février 2017 qui a compliqué les choses. « Cela a créé un malaise alors qu’il existe des réseaux nord-coréens sur place comme à Singa­­­­pour », explique Antoine Bondaz. Quelque 300 Nord-Coréens travaillent dans les mines de char­­­­bon malai­­­­siennes de Sara­­­­wak. Même si son modèle écono­­­­mique est radi­­­­ca­­­­le­­­­ment diffé­rent de celui de Pyon­­­­gyang, la petite répu­­­­blique singa­­­­pou­­­­rienne était quant à elle son dixième parte­­­­naire le plus impor­­­­tant en 2010. Lors de la récep­­­­tion du président de l’As­­­­sem­­­­blée popu­­­­laire suprême de Corée du Nord, Kim Yong-nam, en août 2007, le président de Singa­­­­pour a rappelé les liens qui existent entre les deux États « non-alignés ». Pyon­­­­gyang a de longue date cher­­­­ché à établir des contacts avec ceux qui refu­­­­saient la tutelle améri­­­­caine. En 1975, le régime a réussi à deve­­­­nir membre du Mouve­­­­ment des non-alignés. Mais son soutien à des mouve­­­­ments insur­­­­rec­­­­tion­­­­nels comme le FLN en Algé­­­­rie l’a rendu infré­quen­­­­table pour quan­­­­tité de pouvoirs en place. Après la tenta­­­­tive d’as­­­­sas­­­­si­­­­nat du président sud-coréen dans sa capi­­­­tale, Rangoon, en 1983, le Myan­­­­mar a mis fin à sa recon­­­­nais­­­­sance de la Corée du Nord. Une fois la crise des années 1990 passées, les rela­­­­tions diplo­­­­ma­­­­tiques ont été réta­­­­blie en 2007 permet­­­­tant aux Birmans d’im­­­­por­­­­ter du maté­­­­riel mili­­­­taire nord-coréen contre de la nour­­­­ri­­­­ture. Le conseiller diplo­­­­ma­­­­tique de Barack Obama pour la zone Asie-Paci­­­­fique soupçon­­­­nait même, en 2016, l’exis­­­­tence de « poches rési­­­­duelles » parmi la junte birmane qui main­­­­te­­­­naient « des inter­­­­ac­­­­tions » avec la Corée du Nord. Plus au nord, alors que beau­­­­coup de programmes de coopé­­­­ra­­­­tions avec des pays d’Asie centrale ont disparu, « la Mongo­­­­lie est de plus en plus présente en Corée du Nord », confie Théo Clément. « Car ce pays enclavé a besoin de l’ac­­­­cès à la mer que Pyon­­­­gyang peut lui offrir. »

Le ministre des Affaires étran­­­­gères nord-coréen Ri Su-yong en visite en Inde en 2015

En tant que membre des non-alignés, l’Inde a offi­­­­ciel­­­­le­­­­ment engagé un dialogue avec la répu­­­­blique popu­­­­laire en 1973. Mais cette dernière ayant recours au Pakis­­­­tan pour déve­­­­lop­­­­per son programme nucléaire, la discus­­­­sion a tourné court. Le père de la bombe atomique pakis­­­­ta­­­­naise, Abdul Qadeer Khan aurait vendu des plans d’arme nucléaire compacte selon un ancien inspec­­­­teur de l’Agence inter­­­­­­­na­­­­tio­­­­nale de l’éner­­­­gie atomique (AIEA), David Albright. Aujourd’­­­­hui, « on a peu d’in­­­­for­­­­ma­­­­tions offi­­­­cielles sur les liens entre Isla­­­­ma­­­­bad et Pyon­­­­gyang », recon­­­­naît Antoine Bondaz. En revanche, l’Inde est discrè­­­­te­­­­ment deve­­­­nue un parte­­­­naire commer­­­­cial majeur de la Corée du Nord. Après avoir donné 2 000 tonnes de nour­­­­ri­­­­ture et de semences en 2002 et 2004 pour y combattre la faim, elle a vu ses échanges passer de dix millions de dollars au milieu de la décen­­­­nie à 60 millions en 2013. « Certaines sources citent l’Inde comme deuxième parte­­­­naire commer­­­­cial de Pyon­­­­gyang devant la Russie », ajoute le cher­­­­cheur. En dehors du Pakis­­­­tan, l’Iran, est soupçonné d’en­­­­tre­­­­te­­­­nir une coopé­­­­ra­­­­tion tech­­­­nique sur les ques­­­­tions mili­­­­taires avec la dicta­­­­ture est-asia­­­­tique. « Les premiers missiles balis­­­­tiques acquis par l’Iran venaient de Corée du Nord », rappelle Antoine Bondaz. « Il s’agis­­­­sait de missiles sovié­­­­tiques que la Corée du Nord avait ache­­­­tés à l’Égypte et qui étaient reven­­­­dus à Téhé­­­­ran. Dans les années 1990, on pouvait parler de vraie coopé­­­­ra­­­­tion mili­­­­taire. » À ce jour, les infor­­­­ma­­­­tions recou­­­­pées manquent, ce qui est égale­­­­ment le cas concer­­­­nant la Syrie. En 2007, un réac­­­­teur nucléaire syrien détruit par une frappe israé­­­­lienne aurait été construit avec l’aide de la Corée du Nord. Selon un rapport des Nations Unies commis trois ans plus tard, Pyon­­­­gyang parti­­­­cipe aux programmes balis­­­­tiques de la Syrie, de l’Iran et du Myan­­­­mar. Un navire faisant route vers la Syrie avec des masques à gaz à son bord a été inter­­­­­­­cepté en 2013 par les auto­­­­ri­­­­tés turques. Sa cargai­­­­son provien­­­­drait elle aussi de la répu­­­­blique popu­­­­laire. « Plus les régimes sont auto­­­­ri­­­­taires, plus ils peuvent avoir des rela­­­­tions » avec la Corée du Nord, résume Bondaz. Quelques pays afri­­­­cains comme l’Ou­­­­ganda et le Zimbabwe ont ainsi noué des liens commer­­­­ciaux. Mais la Corée du Sud fait pres­­­­sion afin qu’ils les rompent. « Beau­­­­coup d’entre eux ont peu d’in­­­­té­­­­rêt à être asso­­­­cié à la Corée du Nord, qui n’a pas grand chose à appor­­­­ter », juge Antoine Bondaz. Tant qu’elles restent de volume limité, ces connexions pros­­­­pèrent dans l’ombre. Mais personne ne peut raison­­­­na­­­­ble­­­­ment se permettre d’af­­­­fi­­­­cher un soutien indé­­­­fec­­­­tible à Pyon­­­­gyang sous peine de s’alié­­­­ner une large partie de la commu­­­­nauté inter­­­­­­­na­­­­tio­­­­nale.

Les Trois Dikgosi du Bots­­­­wana, construit par la firme nord-coréenne Mansu­­­­dae en 2005
Crédits : CC/US Army Africa

Couver­­­­ture : Qui sont les alliés de Pyon­­­­gyang ? (KCTV)


 

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