par Servan Le Janne | 19 décembre 2017

La clé du problème

La nuit est tombée depuis long­­temps, ce 13 décembre 2017, quand quatre hommes enca­­gou­­lés pénètrent dans la cage d’es­­ca­­lier anis d’un vieil immeuble de Saint-Péters­­bourg. Un bruit métal­­lique reten­­tit. Pied de biche et Kala­ch­­ni­­kov au poing, insigne des services de sécu­­rité russes (FSB) sur l’épaule, ils tirent la porte d’un petit appar­­te­­ment. En un éclair, ses occu­­pants sont mis face contre terre. Leur sort est scellé. Chaque recoin révèle ici un acces­­soire de la pano­­plie du parfait terro­­riste : des armes, des explo­­sifs et de la « litté­­ra­­ture extré­­miste » sont vite débusqués. Deux jours plus tard, Moscou annonce fière­­ment avoir empê­­ché un atten­­tat de l’État isla­­mique contre la cathé­­drale Kazan, située en plein cœur de la ville. Un homme, Evgeny Efimov, aurait reconnu les faits.

Le dimanche suivant, Vladi­­mir Poutine appelle la Maison-Blanche pour remer­­cier les États-Unis d’avoir averti la Russie de l’im­­mi­­nence de l’at­­taque. Ainsi la CIA a-t-elle aidé le FSB. Si le Krem­­lin ne précise pas quelles infor­­ma­­tions lui ont été trans­­mises, il pointe toute­­fois l’uti­­li­­sa­­tion par le groupe incri­­miné de Tele­­gram. Or, on sait depuis que l’ap­­pli­­ca­­tion de messa­­ge­­rie chif­­frée russe a été condam­­née à 800 000 euros d’amende, le 16 octobre, qu’elle « refuse de four­­nir des infor­­ma­­tions aux forces de l’ordre ».

Les images du raid lancé dans un appar­­te­­ment de Saint-Péters­­bourg, le 13 décembre
Crédits : FSB

Alors, la CIA détient-elle la clé de Tele­­gram ? Mystère. De son côté, le FSB peut seule­­ment se targuer d’être parvenu à s’em­­pa­­rer des comptes de deux acti­­vistes en avril 2017. Mais il regrette amère­­ment de n’avoir pu éviter l’at­­ten­­tat du métro de Saint-Péters­­bourg, le 3 du même mois, étant aujourd’­­hui en posses­­sion d’ « infor­­ma­­tions fiables sur l’uti­­li­­sa­­tion de Tele­­gram par le kami­­kaze, ses complices et leur respon­­sable à l’étran­­ger pour dissi­­mu­­ler leurs plans crimi­­nels ». À Moscou, on ne laisse pas de s’aga­­cer contre l’in­­do­­cile fonda­­teur de l’ap­­pli­­ca­­tion, Pavel Durov. Après avoir été contraint de vendre ses parts dans le très popu­­laire réseau social russe, VKon­­takte, l’in­­for­­ma­­ti­­cien s’est réfu­­gié à Londres en 2014. Depuis la capi­­tale britan­­nique, il reste sourd aux injonc­­tions des auto­­ri­­tés de son pays. « Nous ne nous plie­­rons pas à la loi incons­­ti­­tu­­tion­­nelle qu’est la loi Yaro­­vaya, et nous ne donne­­rons pas la clé de chif­­fre­­ment qu’elles veulent », a-t-il écrit le 27 septembre sur la messa­­ge­­rie. L’en­­tre­­pre­­neur fait réfé­­rence à une réforme de la légis­­la­­tion anti-terro­­riste adop­­tée en juillet 2016, laquelle s’est atti­­rée l’op­­po­­si­­tion farouche de défen­­seurs des liber­­tés sur Inter­­net comme l’Elec­­tro­­nic Fron­­tier Foun­­da­­tion et l’as­­so­­cia­­tion de juristes russes Agora.

Le 14 décembre, cette dernière s’inquié­­tait auprès des Nations unies (ONU) d’un risque d’in­­ter­­dic­­tion de Tele­­gram en vertu de ce texte contro­­versé. L’ONU s’in­­té­­resse de près à la ques­­tion. En 2016, elle a lancé le projet Tech Against Terro­­rism à la demande de la fonda­­tion suisse ICT4 Peace. Créa­­teur de la société d’ou­­tils d’ana­­lyse de données QuantS­­park, l’un de ses membres, Adam Hadley, a alors été propulsé à la tête d’une équipe de cinq personnes. Depuis, le Britan­­nique passe son temps à « empê­­cher les terro­­ristes d’uti­­li­­ser la tech­­no­­lo­­gie ». Autant dire que ce grand blond au visage juvé­­nile a du travail : les groupes sont nombreux à réali­­ser des échanges finan­­ciers sur Inter­­net, à y stocker des données, à y héber­­ger leur contenu ou à y échan­­ger des infor­­ma­­tions.

L’in­­ter­­na­­tio­­nale du crime

À Londres, où il vit, Adam Hadley a aujourd’­­hui peu de chances de croi­­ser Pavel Dourov. L’in­­for­­ma­­ti­­cien de 33 ans se veut insai­­sis­­sable. Après son passage en Angle­­terre, il n’au­­rait cessé de se dépla­­cer, sans confir­­mer les rumeurs l’en­­voyant à Berlin ou à Bali. Citoyen de l’ar­­chi­­pel cari­­béen de Saint-Chris­­tophe-et-Niévès, il cherche aujourd’­­hui à prendre pied à Dubaï, croit savoir Bloom­­berg. « Les avions ont déjà rendu les fron­­tières moins hermé­­tiques, mais la tech­­no­­lo­­gie pousse ce chan­­ge­­ment plus loin », constate Hadley. « Qu’est-ce qu’une nation souve­­raine main­­te­­nant que la tech­­no­­lo­­gie prend tant de place dans nos vies ? Elle défi­­nit en quelque sorte notre manière de vivre. »

Adam Hadley (à gauche), lors d’une confé­­rence en juillet 2017
Crédits : Tech Against Terro­­rism

La Russie aura du mal à mettre la main sur Pavel Dourov, pour autant qu’elle veuille le traduire en justice. Comme Edward Snow­­den, réfu­­gié à Moscou depuis plus de trois ans, le génie des nouvelles tech­­no­­lo­­gies se joue des limites légales, échap­­pant au besoin à la justice de son pays. Le Krem­­lin n’est-il pour­­tant pas légi­­time à s’in­­té­­res­­ser aux conver­­sa­­tions de crimi­­nels ? Il pour­­rait bien bloquer Tele­­gram, mais cela « ne rendra nulle­­ment plus diffi­­ciles les objec­­tifs des terro­­ristes ou les trafiquants de drogues », rétorque Dourov sur VKon­­takte. « Pour vaincre le terro­­risme via des blocages, il faudrait bloquer Inter­­net. »

D’autres canaux de commu­­ni­­ca­­tion occultes existent. Leur tech­­no­­lo­­gie « est neutre », précise Adam Hadley « dans la mesure où ils peuvent être utili­­sés par des gens bien ou mal inten­­tion­­nés ». Le chif­­fre­­ment des données garanti par Tele­­gram peut certes couvrir des opéra­­tions frau­­du­­leuses, mais « il sert aussi aux jour­­na­­listes dans des zones où la liberté d’in­­for­­mer est restreinte », rela­­ti­­vise Hadley. Cela a son impor­­tance en Russie, un État situé au 148e rang d’un clas­­se­­ment mondial sur la liberté de la presse qui en compte 180. En Iran, pays classé 165e dans lequel Twit­­ter et Face­­book sont inter­­­dits, Tele­­gram attire 40 % du trafic, d’après l’ana­­lyste de marché Techrasa. De la même manière que le témoin d’un procès pénal est en droit de requé­­rir l’ano­­ny­­mat en France, les lanceurs d’alertes veulent pouvoir s’y abri­­ter. Seule­­ment, alors que Tele­­gram offre une protec­­tion aux quatre coins du globe, les avis divergent quant à ses méthodes. « Les gouver­­ne­­ments se contre­­disent », déplore Hadley. « Il y a même parfois des contra­­dic­­tions en interne dès lors qu’un exécu­­tif en perçoit les avan­­tages, tandis qu’un procu­­reur va vouloir à tout prix accé­­der à une infor­­ma­­tion chif­­frée. » Sans comp­­ter que le bannis­­se­­ment d’une plate-forme ou d’un de ses utili­­sa­­teurs risque de détruire des preuves. Lorsque YouTube a décidé, l’été dernier, de suppri­­mer plusieurs centaines de milliers de vidéos de Syrie afin de ne pas expo­­ser ses utili­­sa­­teurs à leur contenu violent, des sources d’in­­for­­ma­­tions sur les crimes commis par les belli­­gé­­rants ont été taries.

La carte de la liberté de la presse dans le monde en 2017
Crédits : RSF

Dans les replis d’In­­ter­­net, le terro­­risme prend souvent des contours diffi­­cile à étudier. À côté des vidéos univoques signées par l’État isla­­mique, il existe une myriade de conte­­nus peu évidents à carac­­té­­ri­­ser. Tech Against Terro­­rism aide les gouver­­ne­­ments et les entre­­prises à faire la part des choses et donne aux secondes les moyens de préve­­nir les utili­­sa­­tions frau­­du­­leuses de leurs plate-formes. Ces conseils sont précieux pour les petits acteurs, moins bien armés que les gros. « Nous nous concen­­trons sur des choses simples comme les condi­­tions d’uti­­li­­sa­­tion, qui doivent clai­­re­­ment reje­­ter la violence et le terro­­risme, par exemple », décrit Hadley. Des pratiques sont égale­­ment suggé­­rées. Mais le réseau est vaste et les déci­­sions à prendre parfois complexes. « Personne n’a de réponse évidente à la ques­­tion de savoir si le gouver­­ne­­ment doit enca­­drer la produc­­tion de contenu et en donner une défi­­ni­­tion », estime Hadley. « Est-ce sa respon­­sa­­bi­­lité ? Qu’est-ce qui arri­­ve­­rait si un gouver­­ne­­ment qui ne partage pas nos valeurs le faisait ? Pour l’ins­­tant, ce sont les entre­­prises qui doivent prendre des mesures de régu­­la­­tion, mais elles sont juges et parties. »

La pieuvre

L’aver­­tis­­se­­ment de Pavel Dourov résonne dans la tête d’Adam Hadley. « Pour vaincre le terro­­risme via des blocages, il faudrait bloquer Inter­­net », se défend le patron de Tele­­gram, souli­­gnant combien les échanges sur la Toile sont vola­­tiles. La menace se déplace agile­­ment. Mais personne n’a inté­­rêt à y être asso­­ciée. Six jours après les atten­­tats pari­­siens du 13 novembre 2015, Tele­­gram se fendait d’un tweet annonçant avoir « bloqué 164 chaînes diffu­­sant de la propa­­gande terro­­ristes ». Certaines seraient reliées au drame français. L’ap­­pli­­ca­­tion vient alors de « dépas­­ser Twit­­ter », d’après le cher­­cheur du Middle East Media Research Insti­­tute Steven Stalinsky, cité par le Washing­­ton Post. Dans le même article, un offi­­ciel de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion améri­­caine confie que « les progrès de Twit­­ter [pour évin­­cer les terro­­ristes] sont une des raisons qui ont fait de Tele­­gram la nouvelle plate-forme à la mode ».

Les efforts de l’équipe de Dourov n’ont pas empê­­ché les comman­­di­­taires de l’at­­taque du marché de Berlin, en décembre 2016, de se servir de Tele­­gram pour recru­­ter des kami­­kazes. Ils n’ont pas davan­­tage gêné le tireur de l’at­­ten­­tat du Reina Club d’Is­­tan­­bul, qui y a reçu des instruc­­tions. Dourov martèle que la confi­­den­­tia­­lité est « sacrée » cepen­­dant que les chaînes de l’État isla­­mique, puisque publiques, sont systé­­ma­­tique­­ment bloquées. En juillet 2017, il a annoncé le recru­­te­­ment de modé­­ra­­teurs capables « de comprendre la langue et la culture indo­­né­­sienne » afin d’y traquer la propa­­gande terro­­riste.

Pavel Dourov au forum Disrupt Europe de Berlin, en 2013
Crédits : TechC­­runch

Tele­­gram emboîte ainsi le pas de Twit­­ter, qui annonçait en septembre avoir suspendu 300 000 comptes en lien avec le terro­­risme dans la première moitié de l’an­­née. De son côté, Face­­book a dévoilé en juin une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle bâtie pour détec­­ter les publi­­ca­­tions extré­­mistes. En plus de possé­­der un système analogue, YouTube délivre des « messages anti-terro­­ristes » à ceux qui cher­­che­­raient des conte­­nus inter­­­dits. En Alle­­magne, le gouver­­ne­­ment a adopté une loi l’été dernier prévoyant de péna­­li­­ser les réseaux sociaux inca­­pables de censu­­rer les inci­­ta­­tions à la haine. On imagine toute­­fois mal Berlin inter­­­dire l’ap­­pli­­ca­­tion de messa­­ge­­rie WhatsApp comme l’Af­­gha­­nis­­tan l’a fait le 3 novembre, au nom de la lutte contre les tali­­bans, sans soule­­ver l’in­­di­­gna­­tion de ses utili­­sa­­teurs. « C’est très facile pour les gouver­­ne­­ments ou les légis­­la­­teurs de parler de prin­­cipes géné­­raux, mais le diable est dans les détails », note Hadley. « Dans un système légis­­la­­tif, vous avez des juges, des procu­­reurs qui prennent des déci­­sions. Ça va quand vous avez 10, 100 voire 1 000 déci­­sions à prendre, mais lorsque vous avez deux milliards d’uti­­li­­sa­­teurs par mois sur Face­­book, quand vous avez 750 000 photos mises en ligne par minute, comment le gérer ? »

Telle une pieuvre, l’État isla­­mique a ainsi « dissé­­miné une grande variété de maté­­riel de recru­­te­­ment et de propa­­gande sur les réseaux sociaux », notait le procu­­reur chargé de l’enquête sur l’at­­ten­­tat de New York, le 31 octobre 2017, attri­­bué à l’Ouz­­bek Sayfullo Saipov. Le groupe terro­­riste préfère désor­­mais les appli­­ca­­tions où une certaine confi­­den­­tia­­lité est offerte. À mesure que Tele­­gram tente de nettoyer son réseau, les terro­­ristes se déplacent. « Il y a beau­­coup d’in­­for­­ma­­tions à propos des grosses plate-formes, mais cela consiste à parler de la guerre d’hier », observe Hadley. « Dans le futur, Daech et d’autres orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes opére­­ront sur des petits écosys­­tèmes, des plate­­formes d’un ou deux fonda­­teurs. » Plus qu’à ces milliers de petits acteurs, il revient selon lui aux gouver­­ne­­ments de dessi­­ner une légis­­la­­tion en accord avec les pratiques du secteurs. Cela n’ira pas sans une meilleure coor­­di­­na­­tion avec eux mais égale­­ment avec d’autres États. « Vous avez parfois dix pays qui traitent en même temps avec une entre­­prise de quelques personnes », pointe le Britan­­nique.

Pour l’heure, les initia­­tives en ce sens sont incom­­plètes. Ainsi de la loi alle­­mande qui ordonne aux réseaux sociaux de reti­­rer le contenu « évidem­­ment terro­­riste ». Mais rien n’est évident. Surtout quand des accom­­mo­­de­­ments avec la confi­­den­­tia­­lité sont récla­­més au nom de la sécu­­rité. Entre les États, qui « doivent se mettre à jour », et les socié­­tés, appe­­lées à « mieux appré­­hen­­der les impli­­ca­­tions de leurs modèles », Tech Against Terro­­rism entend jouer un rôle de média­­teur. L’ini­­tia­­tive n’est pas de trop.


Les propos d’Adam Hadley ont été recueillis par Nico­­las Prouillac. Couver­­ture : Tech & Terro­­rism. (Time/Rand/Ulyces.co)


 

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