par Servan Le Janne | 5 octobre 2017

La révo­­lu­­tion en robe de mariée

De tous les côtés de l’hô­­pi­­tal Khan Shay­­koun d’Id­­lib, en Syrie, une fumée noire s’échappe pour venir stag­­ner au-dessus de morceaux d’es­­sieux et de lambeaux de tôle. Près des gravats, quelques ambu­­lances du Crois­­sant-Rouge ont survécu au bombar­­de­­ment qui a touché le bâti­­ment, mardi 19 septembre 2017. C’est peu et beau­­coup. « Trois établis­­se­­ments médi­­caux soignant près de 100 000 personnes par an ont subi des frappes aériennes attri­­buées aux forces syriennes et russes », dénonce l’as­­so­­cia­­tion Syrian Archive, vidéo à l’ap­­pui. Pour ce collec­­tif de mili­­tants des droits de l’Homme, les images, para­­doxa­­le­­ment, sont une chance. Elles lui permettent de docu­­men­­ter le chaos syrien depuis le début de la guerre, en 2011.

Bassel Khar­­ta­­bil mili­­tait pour l’In­­ter­­net libre
Crédits : Jenni­­fer Yip

Malheu­­reu­­se­­ment, « entre 150 000 et 200 000 vidéos ont disparu et 180 chaînes qui les mettaient en ligne ont été coupées depuis juillet », s’alarme l’un des membres, Hadi Al Khatib. La violence qu’elles montrent n’est désor­­mais plus tolé­­rée par YouTube. Alors que la plate­­forme faisait le ménage, début août, Syrian Archive appre­­nait offi­­ciel­­le­­ment la mort d’un pion­­nier de l’In­­ter­­net libre syrien, Bassel Khar­­ta­­bil. Le régime, lui aussi, liquide tout ce qui peut l’être. Ce tren­­te­­naire se battait pour que les images de la guerre puissent être postées sur les réseaux et ainsi montrées au monde. Il a du reste parti­­cipé à la créa­­tion de Wiki­­pé­­dia en arabe, de Fire­­fox et de la licence Crea­­tive Commons. Avant son arres­­ta­­tion, en mars 2012, Bassel Khar­­ta­­bil répé­­tait sa volonté de conti­­nuer à défendre la liberté d’ex­­pres­­sion à domi­­cile. « Les personnes qui sont réel­­le­­ment en danger ne quittent jamais leur pays », tweete-t-il en janvier. « Elles sont en danger pour une raison, c’est pour cela qu’elles ne partent pas. » Les périls, alors, sont nombreux. Depuis que la répres­­sion s’est abat­­tue sur les premières mani­­fes­­ta­­tions de mars 2011, à Daraa, dans le sud du pays, elle ne cesse de frap­­per, impla­­cable. Contre une oppo­­si­­tion orga­­ni­­sée dans le courant de l’été derrière l’Ar­­mée syrienne libre, Bachar el-Assad et ses géné­­raux répliquent sans discer­­ne­­ment. Un rapport publié par l’ONG Human Right Watch accuse nommé­­ment 74 respon­­sables mili­­taires d’avoir ordonné de tirer sur la foule lors de rassem­­ble­­ments paci­­fiques. https://twit­­ter.com/bassel­­sa­­fadi/status/164355948582932480 À Damas, Bassel Khar­­ta­­bil prend la rue. « Je me souviens de la joie dans ses yeux », raconte le graphiste Tamam al-Omar, rencon­­tré à l’oc­­ca­­sion d’une marche. Comme à un mariage, le déve­­lop­­peur distri­­bue des gâteaux aux mani­­fes­­tants. Comme à un mariage, il se lie d’ami­­tié avec des incon­­nus et fait même la connais­­sance de celle qui devien­­dra sa femme, Noura Ghazi. Dans une vidéo d’août 2011, assise sur ses genoux, elle raconte en souriant qu’ils se sont vus pour la première fois dans une maison en état de siège. Chacun dit craindre plus pour l’autre que pour soi-même.

Fin 2011, au moins 5 000 Syriens ont été tués d’après les Nations Unies et quelque 6 000 autres ont passé la fron­­tière pour se réfu­­gier au Liban. Le couple reste pour témoi­­gner. « Nous pensions que si nous montrions ce qui se passait dans la presse inter­­­na­­tio­­nale, et que l’ONU le voyait, ça s’ar­­rê­­te­­rait », raconte Assem Hamsho, un photo­­graphe lui aussi rencon­­tré lors des rassem­­ble­­ments. « Puis nous nous sommes aperçus que le monde entier était un mensonge, que l’hu­­ma­­nité était un mensonge. » Après avoir censuré les prin­­ci­­paux réseaux sociaux en 2007, Bachar el-Assad a redonné la possi­­bi­­lité aux Syriens de se connec­­ter à Face­­book, YouTube et Twit­­ter en février 2011. Pour mieux les contrô­­ler ? Toujours est-il que Bassel Khar­­ta­­bil et ses amis s’en servent déjà à l’aide de serveurs proxys. Ils gèrent aussi l’im­­por­­ta­­tion d’iP­­hone sous le manteau depuis le Liban, alors qu’ils sont inter­­­dits. « Il disait qu’un télé­­phone doté d’une caméra est cent fois plus puis­­sant qu’une arme », explique le déve­­lop­­peur améri­­cain Jon Phil­­lips, mili­­tant comme lui de l’open data. Contre les fusils, ils ne peut cepen­­dant rien, le 15 mars 2012, quand les hommes du rensei­­gne­­ment mili­­taire de Damas viennent le cher­­cher. Noura Ghazi se met alors à sa recherche.

Bassel en 2010, à Séoul
Crédits : Chris­­to­­pher Lee Adams

Le commun des mortels

Parmi les vidéos de Syrie qui n’ont pas disparu de YouTube, reste celle où Bassel Khar­­ta­­bil et sa compagne se livrent, joue contre joue. Elle prend la parole puis lui laisse pour le couper à chaque phrase. « Ma mère et mon père se sont rencon­­trés dans une mani­­fes­­ta­­tion, ma sœur et mon frère aussi », confie Noura Ghazi dans un éclat de rire, ce soir de 2011. Lui reste plus discret sur sa famille. Né en 1981 d’un écri­­vain pales­­ti­­nien et d’une pianiste syrienne, Bassel Khar­­ta­­bil sait parler anglais dès l’âge de 10 ans, grâce à un CD de son père. Un an plus tard, sa mère lui offre un ordi­­na­­teur pour son anni­­ver­­saire. En plus de la program­­ma­­tion à laquelle son oncle l’ini­­tie, l’ado­­les­cent passe son temps à traduire des livres histo­­riques, notam­­ment à propos du Moyen-Orient et de la mytho­­lo­­gie grecque. Il n’a pas encore 20 ans quand il se lance dans un projet de recons­­truc­­tion de l’an­­tique ville syrienne de Palmyre en trois dimen­­sions. Puis il change de dimen­­sion : ses études en infor­­ma­­tiques commen­­cées à Damas se pour­­suivent à Riga, en Letto­­nie. En 2004, Khar­­ta­­bil obtient un master de déve­­lop­­peur.

« Il disait être prêt à mourir pourvu qu’il aide son peuple. »

Dans son domaine, le retour en Syrie s’ap­­pa­­rente à un retour en arrière. Le jeune diplômé doit compo­­ser avec une connexion lente, peu de conte­­nus en arabes et les balbu­­tie­­ments de Face­­book. Au sein du monde arabe, ils sont quelques-uns à œuvrer à l’amé­­lio­­ra­­tion de cet envi­­ron­­ne­­ment par trop austère. Khar­­ta­­bil ne se contente pas de gérer la divi­­sion numé­­rique d’Al-Aous, un insti­­tut de recherche sur l’ar­­chéo­­lo­­gie du pays.

En 2008, il aide Crea­­tive Commons à prendre pied au Moyen-Orient. Cette asso­­cia­­tion fondée en Cali­­for­­nie qui promeut le partage des données et un assou­­plis­­se­­ment du droit de la propriété intel­­lec­­tuelle le charge de créer le code HTML de sa fameuse licence en arabe pour l’Égypte et la Jorda­­nie. Le Syrien montre très vite ses quali­­tés de péda­­gogue et d’ani­­ma­­teur. Après avoir orga­­nisé plusieurs réunions sur le Crea­­tive Commons, il monte une grande confé­­rence, « Open Art and Tech­­no­­logy », en novembre 2009, à l’uni­­ver­­sité de Damas. « Nous pensions que ce serait un événe­­ment de 30 personnes mais il y avait des centaines de personnes dans le public », se souvient la juriste de l’as­­so­­cia­­tion, Diane Peters. Ce succès appelle la recon­­nais­­sance. Le déve­­lop­­peur super­­­vise les négo­­cia­­tions visant à établir un langage commun au monde arabe pour l’uti­­li­­sa­­tion de la licence Crea­­tive Commons, à Doha, en 2010. Selon le président de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, Joichi Ito, l’homme est travailleur et humble, discret autant que désin­­té­­ressé, mais néan­­moins charis­­ma­­tique. En juillet 2010, Khar­­ta­­bil fonde un « espace colla­­bo­­ra­­tif dédié à l’art et à la tech­­no­­lo­­gie » qu’il nomme Aiki Lab. Ses ateliers, réunions et cours rassemblent près de 70 hackers dans la capi­­tale syrienne. Crea­­tive Commons patronne le lieu et invite régu­­liè­­re­­ment Khar­­ta­­bil. Lors d’une réunion orga­­ni­­sée par l’as­­so­­cia­­tion à Varso­­vie, début 2012, Jon Phil­­lips conseille au Syrien de ne pas retour­­ner chez lui. « Je lui criais dessus », remet ce déve­­lop­­peur améri­­cain. « “N’y retourne pas mec, tu vas mourir.” Il m’a répondu : “Ça ira, si je meurs ça ira.” Il disait être prêt à mourir pourvu qu’il aide son peuple. » Après son arres­­ta­­tion, Khar­­ta­­bil est inter­­­rogé et torturé pendant cinq jours avant d’être présenté à une cour mili­­taire.

Un exemple de la campagne #FreeBas­­sel aux Pays-Bas
Crédits : Kennis­­land

Carré bleu

Les yeux de Noura Ghazi et de Bassel Khar­­ta­­bil se sont croi­­sés pour la première fois dans une maison assié­­gée de Douma, au nord-est de Damas. Deux ans plus tard, à quelques dizaines de mètres de là, son époux demeure invi­­sible derrière les murs de la prison d’Adra. Le déve­­lop­­peur y fait la rencontre du photo­­graphe et docu­­men­­ta­­riste Wael Saad al-Deen, qui a lui aussi précé­­dem­­ment été torturé dans une prison mili­­taire. « Je n’étais pas un protes­­ta­­taire, je n’avais pas d’arme, juste une caméra, un ordi­­na­­teur, un télé­­phone et un disque dur », rappelle ce dernier. Avant d’ar­­ri­­ver à Adra, Al-Deen a été jeté dans une pièce de trois mètres sur six avec 120 déte­­nus. « Vous ne pouvez pas dormir, chaque jour, une ou deux personnes mouraient du seul fait d’être enfermé ici », dit-il. « Il y avait des femmes et des enfants dont certains n’avaient que 12 ou 13 ans. Des personnes âgées aussi. »

Les condi­­tions de déten­­tion sont moins terribles à la prison mili­­taire d’Adra. Non seule­­ment Khar­­ta­­bil entre en contact avec Al-Deen, mais il peut aussi parler à sa compagne, Noura Ghazi. Mieux, ils se marient derrière les barreaux de la prison en 2013. Mais ces fenêtres sur l’ex­­té­­rieur se ferment peu à peu. Il décrit cet univers clos dans une lettre envoyée à son ami Jon Phil­­lips, en janvier 2014 : « Cellule 26 : j’y ai passé neuf mois. Elle fait deux mètres sur un, sans lumière. J’ai décidé d’y finir ma vie après huit mois sans lumière ni espoir. Puis j’ai balayé cette idée quand j’ai repensé aux yeux de Noura, et j’ai eu le senti­­ment que j’al­­lais les revoir. Ce moment a changé et sauvé ma vie, cela m’a donné du courage. » Chaque jour, Khar­­ta­­bil scrute le carré de ciel bleu au-dessus de sa tête en espé­­rant qu’il sera un jour plus vaste. Par moments, il sort de sa cellule pour aider l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire à régler des problèmes infor­­ma­­tiques. On lui offre ainsi une fenêtre pour un temps, devant Windows. Mais l’or­­di­­na­­teur n’est pas connecté à Inter­­net. « C’était ma première fois sur Micro­­soft, donc il m’a fallu deux heures pour apprendre leur tech­­no­­lo­­gie, quelques autres pour coder et une minute pour détes­­ter ça », écrit-il à ses amis de l’Elec­­tro­­nic Fron­­tier Foun­­da­­tion avant de préve­­nir : « Ne le dites à personne. »

Noura Ghazi et Bassel Khar­­ta­­bil
Crédits : Noura Ghazi

Le détenu sait le pouvoir menaçant mais connaît aussi sa fragi­­lité. « Mes trois années à coder en open source en prison », écrit-il encore, « m’ont montré combien les régimes auto­­ri­­taires sentent le danger que fait peser la tech­­no­­lo­­gie sur leur futur. Et ils ont raison d’en avoir peur. Le code est bien plus qu’un outil, c’est un appren­­tis­­sage qui ouvre les esprits et fait avan­­cer des nations. Qui peut stop­­per ça ? Personne. Aussi long­­temps que vous faites ce que vous faites, mon âme est libre. La prison n’est qu’une limite physique tempo­­raire. » Un acti­­viste liba­­nais qui aidait Khar­­ta­­bil à envoyer des iPhone en Syrie, Moha­­med Najem, lui crée un compte Twit­­ter. Depuis celui-ci, « Me in Syrian jail », sont parta­­gées les pensées du détenu. Certaines lui sont inspi­­rées par ses conver­­sa­­tions artis­­tiques et poétiques avec Al-Deen. Au-dehors, la situa­­tion se dégrade. Le groupe isla­­miste Jabhat al-Nosra (depuis renommé Hayat Tahrir al-Cham) gagne du pouvoir, l’État isla­­mique proclame son cali­­fat et les États-Unis finissent par bombar­­der le pays, sans toute­­fois inter­­­ve­­nir au sol. La ligne rouge des armes chimiques fixée par Barack Obama a été fran­­chie par Bachar el-Assad, mais El-Assad reste impuni.

Le 3 octobre 2015, alors que l’ar­­mée syrienne lance une offen­­sive vers Alep, la police mili­­taire vient cher­­cher Khar­­ta­­bil au fond de la prison d’Adra. Il n’a rien à empor­­ter. « Les gens qui sont emme­­nés comme ça ne reviennent pas », témoigne Al-Seen. « Vous le savez. C’est la marche vers la mort. » Offi­­ciel­­le­­ment, le déve­­lop­­peur demeure un des milliers de dispa­­rus dont on ne sait s’ils sont encore en vie. Le cofon­­da­­teur de Wiki­­pé­­dia, Jimmy Wales, joint ses efforts à la campagne #free­­bas­­sel en publiant une tribune dans le Guar­­dian, en mars 2016. Pour pous­­ser à sa libé­­ra­­tion, la commu­­nauté Crea­­tive Commons fait de son côté paraître un livre, Le Prix de la liberté. Mais il est déjà trop tard. Le 1er août 2017, la première de ses avocats, Noura Ghazi, annonce sur Face­­book avoir été infor­­mée de sa mort. « Tu m’as fait épou­­ser la révo­­lu­­tion. Main­­te­­nant je suis veuve. C’est une perte pour la Syrie. C’est une perte pour la Pales­­tine. C’est ma perte. » Et celle de millions d’in­­ter­­nautes.


Couver­­ture : Portrait de Bassel, par Joi Ito.


 

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