par Seth Harp | 0 min | 17 octobre 2016

Le train de l’en­­fer

Dans la lumière oran­­gée de la fin d’après-midi, un convoi de 33 véhi­­cules de l’ar­­mée améri­­caine lour­­de­­ment char­­gés traver­­sait un pont au-dessus du Tigre, dans les rues pous­­sié­­reuses et pleines de détri­­tus d’Al-Amara, en Irak. Le sergent Stuart Redus était au volant d’un vieux poids lourds aux lignes carrées, le 28e de la file. Le sergent chef Fernando Torres était à ses côtés sur le siège passa­­ger. Des plaques d’acier rouillées étaient rive­­tées aux portes – un genre d’ar­­mure maison –, mais à part ça, le camion, qui trac­­tait un conte­­neur rempli d’armes, était sans protec­­tion. Dans la cabine, ils n’avaient ni radio, ni télé­­phone satel­­lite, juste un talkie-walkie acheté en maga­­sin qui pendait à un élas­­tique. Enga­­gés sur un grand boule­­vard du centre-ville, ils enten­­dirent un bruit métal­­lique ressem­­blant aux premières gouttes d’une averse. Puis ce fut un violent orage : des bombes explo­­sèrent, de la fumée et du feu surgis­­sant de sous la chaus­­sée, suivies par les martè­­le­­ments méca­­niques des fusils mitrailleurs. Des jurons et des grésille­­ments sour­­daient du talkie-walkie. Redus mit pied au plan­­cher mais une roquette explosa derrière la cabine, déchique­­tant le pont arrière du véhi­­cule. Les deux hommes tombèrent incons­­cients. Le semi-remorque se mit en porte­­feuille et alla s’écra­­ser contre un mur Jersey sur le bord de la route. Redus reprit connais­­sance et essaya de forcer l’en­­gin à redé­­mar­­rer, mais il ne voulait pas bouger. Il hurla dans le talkie-walkie : « À l’aide ! À l’aide ! Nous sommes touchés ! »

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Vue aérienne d’Al Amara
Crédits : DR

Devant eux, ils voyaient les feux arrière rouges du convoi s’éloi­­gner dans un nuage de fumée noire, soulevé par les tirs et les pots d’échap­­pe­­ment. Juste derrière eux, un camion-benne mili­­taire était en approche. Mais plutôt que de s’ar­­rê­­ter pour les récu­­pé­­rer, il les dépassa à toute vitesse. Le Humvee qui suivait fit de même, son artilleur recroque­­villé dans la tourelle, ainsi qu’un autre camion-benne et un autre Humvee. Le véhi­­cule qui fermait la marche était une dépan­­neuse à huit roues, avec trois hommes à son bord, dont la mission était de récu­­pé­­rer les camions endom­­ma­­gés. Chacun d’eux diraient plus tard aux enquê­­teurs de l’ar­­mée qu’ils n’avaient vu personne bouger dans l’en­­gin abattu, mais Redus affirme avoir regardé l’un d’eux droit dans les yeux. La dépan­­neuse ralen­­tit jusqu’à rouler au pas, puis elle accé­­léra de nouveau, les clique­­tis de sa remorque vide dimi­­nuant à mesure qu’elle s’éloi­­gnait. Redus criait en vain dans le talkie-walkie : le convoi était hors de portée. À travers les débris de la fenêtre arrière, Redus et Torres virent des dizaines d’hommes aux visages masqués sortir des immeubles et des allées, agitant triom­­pha­­le­­ment au-dessus d’eux leurs fusils et leurs lance-roquettes. Redus se tourna vers Torres et lui dit : « Prends toutes tes putains de muni­­tions, mec. »

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Aucun d’eux ne s’était jamais retrouvé dans une fusillade aupa­­ra­­vant. À l’époque, Torres était un homme au physique élancé de 35 ans. Il avait des yeux de cocker et une mous­­tache soigneu­­se­­ment taillée. Il avait grandi dans un ranch au Mexique avant de démé­­na­­ger à San Anto­­nio lorsqu’il avait 12 ans. Sa mère, qui était améri­­caine, les y avait envoyés lui et son frère. Il se porta volon­­taire pour entrer à l’ar­­mée dès sa sortie du lycée, en 1989, deman­­dant à faire du service actif. Mais il obtint des résul­­tats médiocres aux tests qui le relé­­guèrent à un boulot à mi-temps comme réser­­viste : il était conduc­­teur de rouleaux compres­­seurs et de trac­­to­­pelles dans une unité de construc­­tion des routes. Quand la guerre en Irak commença en 2003, il posait des toitures et versait du béton sept jours par semaine pour nour­­rir sa femme et ses deux filles. Au combat, il gagne­­rait jusqu’à 4 000 dollars par mois, net d’im­­pôts. Il se porta volon­­taire pour inté­­grer la 277e Compa­­gnie d’In­­gé­­nie­­rie, une unité de réserve basée à San Anto­­nio, qui devait s’y rendre en décembre 2003. C’est là qu’il fit la connais­­sance de Redus.

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Stuart Redus

Redus avait 41 ans. Ce natif de San Anto­­nio, chauve et tout en muscles, avait un stra­­bisme dû au Soleil et des dents du bonheur. Il avait servi acti­­ve­­ment durant quatre ans comme méca­­ni­­cien de l’ar­­mée en Alle­­magne de l’Ouest, mais il démis­­sionna en 1985 pour rentrer auprès de sa femme, Roxann, avec qui il eut trois enfants. Une partie de lui se languis­­sait néan­­moins de la vie mili­­taire. Le 12 septembre 2001, il entra dans un bureau de recru­­te­­ment pour se réen­­ga­­ger. C’était un bon tireur, il pouvait courir huit kilo­­mètres en moins de 40 minutes et il enchaî­­nait sans ciller les séries de 50 pompes. Il demanda une mission de combat – service actif, infan­­te­­rie, Forces spéciales si possible – mais on lui répon­­dit qu’il était trop vieux. Le mieux qu’ils pouvaient lui offrir, c’était un poste de chauf­­feur d’en­­gins de construc­­tion dans l’unité de réserve locale. Quand la compa­­gnie débarqua au Koweït pour la première fois en février 2004, Redus, Torres et quelques-uns de leurs cama­­rades connais­­sant la soudure, fabriquèrent des armures de fortune à partir de métal de récu­­pé­­ra­­tion pour proté­­ger les 60 véhi­­cules de l’unité – Humvee, camions-bennes, char­­geuses-pelle­­teuses et trans­­por­­teurs de troupes. Ils travaillaient jusque tard dans la nuit, la lumière crépi­­tante de leurs lampes à acéty­­lène illu­­mi­­nant le parc de véhi­­cules, où le tinte­­ment métal­­lique des marteaux réson­­nait jour et nuit. Fin mars, la compa­­gnie entière embarqua pour un convoi de 800 kilo­­mètres vers le nord jusqu’à Balad, en Irak. Ils y rejoi­­gnirent une unité de construc­­tion plus impor­­tante : le 84e Bataillon d’In­­gé­­nie­­rie de Camp Anaconda, une base mili­­taire pous­­sié­­reuse avec une piscine à sec, un cime­­tière d’avions et un inci­­né­­ra­­teur de déchets. En tant que réser­­vistes char­­gés d’une mission « non combat­­tante », on les appe­­lait les fobits, un dimi­­nu­­tif quali­­fiant les soldats travaillant dans les Forward opera­­ting base (FOB), les bases opéra­­tion­­nelles avan­­cées. Mais une fois que leur opéra­­tion d’ex­­trac­­tion et d’ins­­tal­­la­­tion de l’as­­phalte fut termi­­née, on les envoya en mission aux quatre coins du pays, où ils répa­­raient souvent les dégâts causés par des EEI. À la fin du mois d’avril, le 84e dut trans­­por­­ter un petit déta­­che­­ment de la Garde natio­­nale de l’Ala­­bama depuis la base d’Abou Ghraib à Bagdad jusqu’au Koweït – les soldats rentraient chez eux. Le 84e emprunta quatre semi-remorques du 277e et huit soldats pour les conduire, dont Redus et Torres. Le comman­­dant du convoi était le sous-lieu­­te­­nant Facundo Funes, un chef de pelo­­ton de 24 ans origi­­naire de Cali­­for­­nie, avec peu d’ex­­pé­­rience du combat. Il fut chargé de la mission à la dernière minute et on lui donna une carte incom­­plète de l’iti­­né­­raire, qui passait au travers de la ville d’Al Amara, non loin de la fron­­tière iranienne. Funes avait entendu dire que la route était « noire » – c’est-à-dire défen­­due aux mili­­taires –, mais ses inquié­­tudes, trans­­mises aux quar­­tiers géné­­raux du 84e la nuit précé­­dant le voyage, restèrent lettre morte.

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Un insurgé à l’as­­saut d’un véhi­­cule de l’ar­­mée améri­­caine
Crédits : Nabil Al Jurani

L’his­­toire du « train de l’en­­fer », comme le désastre fut appelé par la suite, n’a jamais été publiée. Elle se déroula en 2004, à une époque où l’ar­­mée améri­­caine était souvent prise en faute dans ses rela­­tions publiques. Si cet inci­dent avait été révélé, il aurait remis en ques­­tion le no man left behind (« on n’aban­­donne personne »), un prin­­cipe au cœur du credo des soldats que chaque recrue mémo­­rise lors de son entraî­­ne­­ment. Ce code d’hon­­neur est célé­­bré dans d’in­­nom­­brables films de guerre, d’Il faut sauver le soldat Ryan à La Chute du faucon noir. À la suite de cette embus­­cade, des hauts comman­­dants du rensei­­gne­­ment mili­­taire ordon­­nèrent aux survi­­vants du convoi de ne pas en parler aux jour­­na­­listes. Le Penta­­gone publia un commu­­niqué austère dres­­sant la liste des hommes morts au combats, mais ils ne dirent rien des circons­­tances précises. Ce n’est qu’aujourd’­­hui, tandis que tous les person­­nages centraux de l’his­­toire sont à la retraite – après une décen­­nie de devoir de confi­­den­­tia­­lité – qu’ils ont accepté de livrer leur version des événe­­ments.

La prison

Redus et Torres se trou­­vaient dans une zone indus­­trielle déla­­brée en bordure des bas-fonds d’Al Amara. Dans le rétro­­vi­­seur brisé, Redus aperçut la silhouette d’un pickup Toyota blanc à une cinquan­­taine de mètres d’eux, traver­­sant un égout à ciel ouvert. « Le type a surgi du côté passa­­ger avec un de ces putains de lance-grenades RPG alors que le véhi­­cule était encore en mouve­­ment », raconte Redus. « J’ai vu les yeux de cet enfoiré, il se tenait à moins de dix mètres de moi, juste là. Ça s’est arrêté là pour lui. J’ai tiré une salve de balles sur ce type. » Redus vida le reste de son char­­geur du côté conduc­­teur du Toyota, constel­­lant le pare-brise d’im­­pacts de balles. De l’autre côté de la rue, à une quaran­­taine de mètres envi­­ron, Redus repéra un bâti­­ment aban­­donné avec des tours à chaque coin. Les balles fusaient dans la rue, s’en­­cas­­trant dans les boucliers des portes en les faisant tinter comme des cloches. Lorsqu’un four­­gon du Crois­­sant-Rouge passa dans la rue, créant une accal­­mie dans les échanges de tirs, Redus dit à Torres de le couvrir et il ouvrit la porte pisto­­let en main. Un tir de mortier raté pulvé­­risa le trot­­toir devant le camion. Torres sortit de la cabine et se mit à couvert derrière un poteau élec­­trique, échan­­geant des tirs avec les mili­­ciens postés plus haut dans la rue.

Les mili­­ciens les encer­­claient, leurs tirs prove­­nant de trois côtés.

Redus fila le dos courbé à travers l’égout jusqu’au bâti­­ment et couvrit Torres depuis l’autre côté. Torres restait figé derrière le poteau. « Amène-toi, Torres ! » cria Redus en tirant sur leurs assaillants. « Allez ! Viens ! » Torres courut jusqu’à la posi­­tion de Redus. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’ils prirent conscience de la situa­­tion. « Il nous ont aban­­donné », hale­­tait Torres. « Putain, il nous ont lais­­sés là ! » Ils exami­­nèrent de plus près le bâti­­ment. Il s’agis­­sait d’une vaste prison s’éten­­dant sur cinq hectares, au centre de laquelle se trou­­vait un groupe de cellules en construc­­tion ressem­­blant à un parking sur deux étages. La cour en terre battue était jonchée de maté­­riaux de construc­­tion : des barres d’ar­­ma­­ture empi­­lées, des tas de sable, des bobines de câbles rouillés et des réser­­voir d’es­­sence stockés dans des cages. Le mur d’en­­ceinte en béton était surmonté de barbe­­lés, et il n’y avait qu’une entrée dont la porte était ouverte. Le poste de garde était vide. Redus fit déguer­­pir deux civils qui pillaient l’en­­droit et il grimpa l’es­­ca­­lier d’une des tours de la façade donnant sur la rue. Perché au troi­­sième étage, il regarda vers le sud, dans l’es­­poir de voir le convoi faire demi-tour pour venir les cher­­cher. Mais tout ce qu’il pouvait voir, c’était des groupes de combat­­tants enne­­mis appro­­chant de la prison en voiture et à pied. Ils étaient vêtus de noir avec des bras­­sards verts et portaient des mitrailleuses et des lance-grenades. « Ces fils de pute arrivent, ils sont des tonnes, mec, des tonnes ! » cria-t-il à Torres. Il commença à cueillir les plus proches, les douilles en laiton tintant à ses pieds en tombant. Les deux sergents dispo­­saient de leurs armes person­­nelles – un pisto­­let et un fusil d’as­­saut avec des char­­geurs de rechange – mais n’avaient ni radio, ni GPS, pas de mitrailleuses et pas de grenades. Sans comp­­ter qu’ils n’avaient presque pas d’eau. Redus avait laissé sa gourde dans le camion et celle de Torres était pratique­­ment vide. Il faisait plus de 40°C et la sueur leur dégou­­li­­nait sur le visage. « En y repen­­sant, c’était un des trucs les plus horribles », dit Redus. « Il est telle­­ment facile d’ou­­blier son eau, et telle­­ment flip­­pant de ne pas en avoir. »

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Les mili­­ciens chiites de l’Ar­­mée du Mahdi
Crédits : AFP

Les mili­­ciens les encer­­claient, leurs tirs prove­­nant de trois côtés. Ils se sépa­­rèrent et se mirent à l’abri dans les cellules aban­­don­­nées. Torres, caché derrière un para­­pet surplom­­bant une volée de marches de béton, repéra un assaillant qui se glis­­sait derrière Redus. Son doigt trem­­blait sur la gâchette – il n’avait jamais tué personne aupa­­ra­­vant. Dix secondes s’écou­­lèrent durant lesquelles les viseurs de son fusil flot­­taient autour du torse de l’homme. 30 secondes. L’homme leva sa Kala­ch­­ni­­kov, Redus en ligne de mire. Torres fit feu. L’homme s’écroula. Les corps s’em­­pi­­laient autour de l’en­­trée. Redus dit avoir tué entre six et dix hommes à cet endroit ; Torres, deux ou trois. Au crépus­­cule, les mili­­ciens commen­­cèrent à se glis­­ser à l’in­­té­­rieur. Cher­­chant une sortie, Redus courut jusqu’à la tour du coin sud-ouest. Torres le suivit en gardant le dos courbé. Il y avait sur la porte un énorme verrou. « On a tiré dessus, comme des cons », se souvient Redus. « Et rien ne s’est passé, évidem­­ment. » Ils racontent qu’il ne restait plus qu’un endroit où se rapa­­trier : la quatrième tour, dans le coin nord-est. Ils piquèrent un sprint à travers les décombres, cour­­bant l’échine pour éviter les tirs de mitraillettes. « C’était la course la plus longue de ma vie », dit Redus. « Et c’était à peine un 100 mètres. » (155, d’après Google Earth.) Torres – dont le nom signi­­fie « tours » en espa­­gnol – trouva la porte entrou­­verte. Ils gravirent quatre esca­­liers succes­­sifs avant d’abou­­tir à une salle fermée avec des fenêtres sur deux côtés. De là, ils pouvaient voir leur camion brûler dans la rue. Un attrou­­pe­­ment s’était créé autour de l’épave. Les pilleurs sautaient sur le capot et frap­­paient la remorque avec des bâtons. Ils réus­­sirent à forcer le conte­­neur et sortirent les bras char­­gés de masques à gaz, de lunettes de vision nocturne et de fusils M16. Torres vit soudain que les mili­­ciens avaient installé un canon anti­aé­­rien dans la cour de la prison. 000L’arme tirait des salves de cartouches de la taille de carottes et les murs de la tour trem­­blaient sous ses rafales. Lorsque le bruit s’éva­­nouit, Redus se redressa pour tirer quelques coups à travers la fenêtre. Il vit le nez d’une grenade-fusée en approche, le gaz propul­­seur tour­­noyant derrière elle. Il se détourna au moment où elle explosa contre le mur, faisant trem­­bler la tour sur ses fonda­­tions. Des plaies béantes révé­­laient ses entrailles d’acier. Après trois heures de combat inin­­ter­­rompu, Torres cria : « Il ne me reste plus que deux cartouches ! » Redus fit le compte. Il lui restait la moitié d’un char­­geur. Ils déci­­dèrent d’éco­­no­­mi­­ser leur dernières muni­­tions pour les retour­­ner contre eux-mêmes s’il le fallait. « On n’al­­lait pas se lais­­ser prendre vivants », dit Torres. Un mois plus tôt, à Falloujah, des insur­­gés avaient suspendu les corps brûlés de deux merce­­naires sur un pont au-dessus de l’Eu­­phrate. Dix jours plus tard, ce qui allait deve­­nir Daech publiait sa première vidéo de déca­­pi­­ta­­tion. Quand Torres se retourna pour voir le visage de Redus, il vit qu’il avait les yeux fermés. Il priait.

Aban­­don­­nés

Le reste du convoi se regroupa à cinq kilo­­mètres au sud d’Al Amara, sur la Route 6. C’était un véri­­table « chaos orga­­nisé », raconte Billy Steele, sergent chef de 38 ans amateur de tabac à priser. Le corps sangui­­nolent du capo­­ral Ramon Ojeda fut sorti d’un Humvee. Le soldat de 22 ans avait reçu une balle dans le cou et s’était noyé dans son propre sang. Dans le dernier véhi­­cule, la dépan­­neuse, le sergent chef de 32 ans Oscar Vargas-Medina était mort des suites d’une balle à l’épaule. Cinq autres hommes avaient reçu des bles­­sures par balle : dans les bras, les jambes, la gorge et la poitrine. Des hurle­­ments de douleur s’éle­­vaient loin au-dessus du point de rallie­­ment.  La nuit était tombée soudai­­ne­­ment, comme c’est le cas dans le désert. Les soldats déclen­­chèrent des grenades incen­­diaires dans les véhi­­cules trop endom­­ma­­gés pour conti­­nuer, l’in­­cen­­die alumi­­no­­ther­­mique enflam­­mant la terre et les rochers bordant l’au­­to­­route. Il firent ensuite le décompte. Ils arri­­vèrent à 68 hommes en incluant les morts. Mais le convoi en trans­­por­­tait 70 hommes. Le sergent chef José Cerda­­garza iden­­ti­­fia les hommes manquants, qui appar­­te­­naient à son pelo­­ton. Durant l’em­­bus­­cade, il avait vague­­ment entendu Redus appe­­ler à l’aide dans les talkies-walkies.

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Un convoi du 277e dans les rues de Bagdad
Crédits : US Army

Les convoi avait cinq Humvee équi­­pés de mitrailleuses lourdes et de lance-grenades auto­­ma­­tiques. Cerda­­garza voulait qu’une équipe retourne en ville pour cher­­cher Redus et Torres, et il se porta volon­­taire pour y aller lui-même. Steele était partant lui aussi. « Si je voulais y retour­­ner ? » dit Steele. « Sûre­­ment pas. Mais j’étais prêt à le faire, parce que j’au­­rais voulu que quelqu’un revienne pour moi. » En quit­­tant Bagdad 12 heures plus tôt, Funes s’était rendu compte que la radio et le télé­­phone satel­­lite ne fonc­­tion­­naient pas. Le convoi n’avait pas réussi les appels tests avec les forces d’in­­ter­­ven­­tion rapide et l’éva­­cua­­tion médi­­cale. Ils n’avaient aucun moyen d’ap­­pe­­ler de l’aide ou de joindre Redus et Torres. Sa carte était en basse réso­­lu­­tion et ne montrait aucune force alliée dans la zone. « Il avait l’air confus », se souvient Steele. « Il avait peur, on aurait dit un petit garçon. » Il y avait un homme dans le convoi dont le grade était plus élevé que celui de Funes : le capi­­taine du déta­­che­­ment de la Garde natio­­nale de l’Ala­­bama (dont le nom restera tu car il n’a pas souhaité répondre à mes ques­­tions). C’était son dernier jour en Irak et il s’op­­posa à ce qu’ils fissent demi-tour, selon les soldats présents. Le capi­­taine fit valoir comme argu­­ment que le convoi ne dispo­­sait pas de la puis­­sance de feu suffi­­sante pour combattre la milice de nuit. Ils risquaient de se faire tous massa­­crer, pour deux cadavres. L’équipe de la dépan­­neuse avait en effet rapporté que personne n’était vivant dans le camion de Redus et Torres. La chaîne de comman­­de­­ment commençait à se déli­­ter. Il n’était pas en charge mais il essayait de faire peser son grade. « Deux d’entre nous lui ont dit qu’il n’était rien d’autre qu’un putain de passa­­ger et qu’il n’avait aucun pouvoir de déci­­sion dans cette situa­­tion », raconte Steele.

Il se retrouva suspendu dans les airs, empê­­tré dans les barbe­­lés.

Funes prit à part ses sergents les plus expé­­ri­­men­­tés. Ils convinrent que morts ou vivants, ils devaient se résoudre à aban­­don­­ner Redus et Torres. « C’est sans aucun doute l’ordre que j’ai eu le plus de diffi­­culté à suivre de toute ma vie », dit Steele. Il grimpa dans son camion avec Cerda­­garza et ils reprirent la route du Koweït en silence. « Ils vous apprennent de ne jamais aban­­don­­ner personne », dit Cerda­­garza, « et c’est la première chose qu’ils font. » Le soir-même, la nouvelle de l’em­­bus­­cade parvint au corps prin­­ci­­pal du 277e à Camp Anaconda, à près de 500 km au nord d’Al Amara. Les soldats apprirent que le convoi avait été sale­­ment touché. Vargas-Medina et Ojeda étaient morts. Redus et Torres étaient dispa­­rus au combat, et ils étaient proba­­ble­­ment morts eux aussi. Mais dès le lende­­main matin, la rumeur circu­­lait que le 84e avait aban­­donné Redus et Torres à une mort certaine. Ce n’était pour­­tant que des on-dit. Les infor­­ma­­tions précises parve­­naient rare­­ment aux grades les plus bas. La vie reprit son cours et la mission se pour­­sui­­vit. Jusqu’à ce que trois jours plus tard, Redus et Torres rentrèrent vivants à Anaconda.

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« Nous avons eu une chance incroyable », dit Redus. La nuit était à présent bien avan­­cée et les mili­­ciens avaient investi la cour de la prison. Il regarda à travers une petite fenêtre percée dans le mur de béton. La lueur de la Lune miroi­­tait dans un lac salé, illu­­mi­­nant une issue ines­­pé­­rée, à travers un désert truffé de bassins d’éva­­po­­ra­­tion peu profonds. Le sol devait se trou­­ver dix mètres plus bas, mais il faisait trop sombre pour voir ce qu’il y avait en-dessous. La tour était sépa­­rée du mur d’en­­ceinte par un fossé cerclé de fil barbelé. Redus eut une idée : ils allaient sauter. « Bordel », dit Torres. « C’est super haut. » Redus lui tendit son fusil et lui dit : « Écoute, mon vieux, tu vas atter­­rir et tu vas rouler. » Il sortit par la fenêtre en faisant atten­­tion à rester hors de vue des mili­­ciens, puis s’en­­tailla les mains sur le barbelé tandis qu’il avançait lente­­ment au sommet du mur. Il se suspen­­dit au bord et se laissa glis­­ser contre la paroi, ses bottes pendant à deux étages au-dessus du sol. Puis il lâcha prise. « J’ai atterri dure­­ment », dit Redus. Le bord de son casque écrasa l’arête de son nez, remplis­­sant sa bouche de sang. Il se remit sur pieds en titu­­bant, l’arme au poing. Il n’y avait personne aux envi­­rons.

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Fernando Torres

Ce fut le tour de Torres. Alors qu’il passait par la fenêtre, son pied glissa, mais plutôt que de finir au sol, il se retrouva suspendu dans les airs, empê­­tré dans les barbe­­lés. Il déchira ses manches pour se libé­­rer, puis il se sentit tomber. Son corps atter­­rit bruta­­le­­ment sur un tas de pierres et d’éclats de béton. Il ouvrit les yeux, conscient, mais il avait du mal à respi­­rer et il était inca­­pable de bouger. Du sang ruis­­se­­lait sur son visage. « Vas-y », dit-il d’une voix sifflante. « Conti­­nue sans moi. » « Je lui ai dit : “Mec, pour qui tu m’as pris ?” » raconte Redus. « “Je vais pas lais­­ser ton gros cul ici après tout ce qu’on a traversé. Tu viens avec moi.” » Redus remit Torres sur pieds et passa un de ses bras autour de ses épaules. Les tirs reprirent derrière eux, les muni­­tions anti­aé­­riennes s’écra­­sant contre l’autre côté de la tour. Les chiens du quar­­tier aboyaient sans cesse à cause du vacarme. « Plus je les enten­­dais tirer sur la tour, mieux je me sentais », dit Redus. « Ces fils de pute pensaient qu’on était encore dans cette salo­­pe­­rie. » Droit devant, ils virent le vaste canal d’éva­­cua­­tion des eaux usées du bidon­­ville. Torres croit se souve­­nir qu’il se situait à une centaine de mètres de la prison. En réalité, il était cinq fois plus loin. « Redus a porté deux armes, tout son équi­­pe­­ment et moi sur tout le chemin », dit Torres. Ils se faufi­­lèrent dans la nuit et se mirent à couvert derrière un talus surplom­­bant le canal. Ils ne pouvaient pas sentir les relents nauséa­­bonds des égouts, car le sang avait coagulé dans leurs narines. « Il faut qu’on foute le camp d’ici », dit Redus. « Parce que ces types vont se lancer à nos trousses. » r1269_war_d-83a5301a-3d8f-4a70-9e41-6b7f2fe0e8d8Torres souf­­frait et devait s’ar­­rê­­ter régu­­liè­­re­­ment pour reprendre son souffle. Ils marchèrent sur plus d’un kilo­­mètre, tortu­­rés par la soif, jusqu’à un cani­­veau sous la Route 6. Ils s’éten­­dirent au sol et regar­­dèrent les véhi­­cules passer. Quand un vieux tacot appro­­cha en caho­­tant, comme s’il était sur le point de caler, ils déci­­dèrent de le hija­­cker. Redus déboula devant la voiture, braquant son fusil sur le pare-brise. Torres fit de même par-derrière. Pris dans les phares, ils devaient avoir l’air misé­­rable : deux tireurs aux yeux rougis, du sang séché couvrant leurs mains et leurs visages, puant les égouts et criant en anglais. La voiture pila, son pare-choc manquant de s’en­­cas­­trer dans le trot­­toir. Ils firent descendre trois passa­­gers. Redus prit place sur le siège passa­­ger, son pisto­­let à la main. Torres monta à l’ar­­rière et braqua son fusil sur le conduc­­teur, un jeune homme imberbe vêtu d’une ample chemise en coton. « Il ne voulait pas conduire », raconte Torres. « Il disait : “Prenez la voiture, prenez la voiture.” On lui a répondu qu’on ne voulait pas voler sa caisse, on voulait qu’il conduise. » Fina­­le­­ment, la voiture se remit en marche et s’en­­ga­­gea sur l’au­­to­­route. Il y avait une bouteille en plas­­tique conte­­nant un liquide jaunâtre sur le plan­­cher. Ils en prirent une gorgée, mais la recra­­chèrent presque aussi­­tôt. C’était de l’es­­sence et de l’huile récol­­tées durant une fuite du moteur. Trois kilo­­mètres au sud d’Al Amara, une chicane de murs Jersey rabat­­tait le trafic vers la lumière aveu­­glante de projec­­teurs. Ils furent bien­­tôt encer­­clés par une demi-douzaine de poli­­ciers irakiens.

Les hommes de Sa Majesté

« Je n’avais plus aucune éner­­gie pour me battre », dit Redus. « Mon uniforme était en loques et j’avais le drapeau améri­­cain sur mon épaule droite. Ils nous braquaient avec leurs armes en nous criant des trucs en irakien et ils ont vu que j’avais un pisto­­let pointé sur le chauf­­feur. Je leur ai juste dit : “Améri­­cain.” » Les poli­­ciers condui­­sirent Redus et Torres au poste, jusque dans le bureau de leur sergent, un homme mince et mous­­ta­­chu portant un uniforme bleu et un béret noir. Quand il vit les deux soldats dans un aussi piteux état, il se leva et se fâcha contre ses hommes. « Il était furieux », dit Redus. « Il leur a demandé pourquoi ils avaient amené des Améri­­cains ici. » Le sergent, qui parlait quelques mots d’an­­glais, commença à pres­­ser les touches d’un vieux télé­­phone mili­­taire. Il disait que son patron était anglais. « Il a fini par avoir quelqu’un au bout du fil », dit Redus. « Je me deman­­dais ce qu’il essayait de faire. »

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La CIMIC-House
Crédits : DR

Pendant une heure, les poli­­ciers parurent agités. Ils se dispu­­taient en arabe. Ils voulaient que Redus et Torres rendent leurs armes, mais ces derniers refu­­sèrent caté­­go­­rique­­ment. Ils enten­­dirent enfin le gron­­de­­ment fami­­lier de tanks en approche. Redus et Torres regar­­dèrent le sergent d’un air étonné. « Il a dit : “British” », dit Redus. « C’était la chose la plus fabu­­leuse que j’avais jamais enten­­due de ma vie. » Redus, Torres et les autres soldats améri­­cains du convoi igno­­raient que les forces britan­­niques avaient occupé Al Amara en mars 2003, et qu’ils étaient depuis aux prises avec une puis­­sante milice chiite appe­­lée l’Armée du Mahdi. Le matin du 1er mai – alors que le convoi quit­­tait Bagdad pour le Koweït –, les Britan­­niques lancèrent une opéra­­tion surprise pour captu­­rer six comman­­dants de la milice. Dans ses mémoires, Sniper One, un sniper anglais du nom de Dan Mills écrit que l’en­­nemi prit cette opéra­­tion menée avant l’aube comme « une décla­­ra­­tion de guerre pure et simple ». Mills était posté sur le toit du palais du gouver­­neur desti­­tué, que les Britan­­niques avaient rebap­­tisé « Centre pour la coopé­­ra­­tion civile-mili­­taire », ou CIMIC-House. La milice « commença à mobi­­li­­ser tous les hommes qu’elle pouvait », écrit-il. « Des camions munis de hauts parleurs sillon­­naient les rues en diffu­­sant des messages furieux en arabe. » Un inter­­­prète lui a traduit la décla­­ra­­tion. « Ils disaient : “Que tout le monde rentre chez soi et prenne les armes. Sortez et combat­­tez l’op­­pres­­seur infi­­dèle.” C’était le djihad. » 0000De l’aube au coucher du soleil, coups de feu et explo­­sions reten­­tis­­saient dans tous les quar­­tiers de la ville. Des vagues de combat­­tants vêtus d’uni­­formes et de masques noirs prirent d’as­­saut la CIMIC-House, manquant de défon­­cer la porte. Des volées de mortiers et de roquettes firent du bâti­­ment sécu­­risé une véri­­table ruine. Pour faire libé­­rer leurs leaders, les membres de l’Ar­­mée du Mahdi kidnap­­pèrent et mena­­cèrent d’exé­­cu­­ter un certain nombre d’agents de la police locale, qu’ils suppo­­saient être les alliés des Britan­­niques. Cela donna lieu à une jour­­née de coopé­­ra­­tion excep­­tion­­nelle entre les Anglais et la police irakienne – un élément qui joua un rôle déter­­mi­­nant dans le sort de Redus et Torres. La bataille fit rage tout l’été de devint le combat le plus célèbre de l’ar­­mée britan­­nique en Irak : la défense de la CIMIC-House. Aux alen­­tours de 18 heures, après 14 heures de combat continu, Mills enten­­dit une série d’ex­­plo­­sions au sud et vit une boule de feu s’éle­­ver dans le ciel, suivie d’un déluge de coups de feu et d’un nuage de fumée. En enquê­­tant sur les lieux, les Anglais trou­­vèrent « une longue traî­­née de débris métal­­liques carbo­­ni­­sés de près d’un kilo­­mètre de long ». Ce n’est que plus tard qu’ils apprirent ce qui avait été attaqué : « Un convoi géant des ingé­­nieurs de l’US Army. »

~

Après avoir pris la déci­­sion d’aban­­don­­ner Redus et Torres, Funes et les soldats sous ses ordres parcou­­rurent une quin­­zaine de kilo­­mètres avant d’être inter­­­cep­­tés par une patrouille britan­­nique. Ils affré­­tèrent un héli­­co­­ptère pour trans­­por­­ter les bles­­sés, qui survé­­curent tous. Les Anglais escor­­tèrent le reste du convoi jusqu’à leur base de Camp Abu Naji. En passant devant les rangées de tentes, de cara­­vanes, de bâti­­ments forti­­fiés, de Land Rover blin­­dés et de tanks, les Améri­­cains réali­­sèrent à quel point ils s’étaient trou­­vés près des renforts tout ce temps. De leur côté, les Britan­­niques n’en reve­­naient pas du fait que les Améri­­cains avaient coupé à travers le bastion de l’Ar­­mée du Mahdi dans le centre-ville, qu’ils n’avaient jamais osé appro­­cher sans leurs tanks. On prépara un repas de minuit aux Améri­­cains dans la « salle à manger », une tente aux allures de caverne où planaient des odeurs de café et d’œufs brouillés. Les soldats étaient assis autour des longues tables lorsque le dernier homme qu’ils s’at­­ten­­daient à voir fit son entrée : le sergent Stuart Redus. Ses mains étaient couvertes d’en­­tailles, son nez était enflé et une balafre traver­­sait son visage. « Il avait le regard fixe », dit Steele. « Il ne cillait quasi­­ment pas. » Steele se leva pour aller l’étreindre, mais Redus se contenta de dire : « Je t’ai attendu. »

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Camp Abu Naji

Les hommes du 84e se tenaient debout, l’air ébahi, et Redus raconte qu’il jeta une prune à l’un d’eux – le soldat du camion-benne qu’il avait reconnu. Au départ, Redus se contrôla pour ne pas manquer de respect à Funes devant ses hommes. Mais plus tard, lorsque ce dernier vint « faire amende », le Texan ne se contint pas une minute de plus. « J’ai bondi sur ce fils de pute. Et si Billy Steele n’avait pas été là, je lui aurais arra­­ché la tête. »

Médaille de bronze

Après que Redus leur eût raconté l’éva­­sion, un autre sergent tenta de lui expliquer les circons­­tances qui avaient contraint le convoi à repar­­tir. Redus l’ar­­rêta net. « Espèce de connard, tout ce que je sais c’est que vous étiez respon­­sable de nous, que vous saviez très bien qu’on était là-bas, et que vous avez laissé un putain de sous-lieu­­te­­nant de 24 ans vous convaincre de ne pas vous bouger le cul pour venir nous cher­­cher. » Torres avait été conduit à l’hô­­pi­­tal du camp. Il était trempé de sueur et de selles après avoir traversé les égouts. « Ce type s’est proba­­ble­­ment pissé et chié dessus ! » dit le docteur britan­­nique à l’in­­fir­­mière en riant pendant qu’il décou­­pait les vête­­ments de Torres. Tandis qu’ils le lavaient et pansaient ses plaies, Torres raconte que le méde­­cin n’ar­­rê­­tait pas de lui deman­­der quelle était sa natio­­na­­lité. « Ils m’ont demandé où j’avais foutu mon sombrero, ce genre de choses. » Puis ils le mirent à plat ventre et le méde­­cin plon­­gea un doigt ganté dans son rectum, en lui expliquant que c’était pour s’as­­su­­rer qu’il avait bien des sensa­­tions. « Est-ce normal ? » demande aujourd’­­hui Torres. « “Est-ce que vous le sentez ?” Évidem­­ment que je le sens, ducon. »

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Les ingé­­nieurs du 277e

Ils admi­­nis­­trèrent un séda­­tif à Torres et il perdit conscience. Il sombra dans un sommeil profond et sans rêve. Quand il se réveilla le lende­­main, dans un lit diffé­rent, un homme étrange en tenue de motard, avec un bandana et une veste de cuir noirs, des jeans et des bottes de cowboy, lui rendit visite. « C’était un Améri­­cain », dit Torres. L’homme inter­­­ro­­gea Torres à propos de l’en­­nemi : il voulait savoir combien ils étaient, ce qu’ils portaient, de quel type d’armes ils se servaient, et combien Redus et lui en avaient tué. « Atten­­dez une minute », demanda Torres. « Vous êtes qui ? » L’homme lui répon­­dit de ne pas s’en soucier. Il voulait savoir comment Torres avait été blessé. Ce dernier lui répon­­dit qu’il était tombé d’une tour et qu’il s’était blessé le dos, ce qui inspira à l’homme une grimace et un éclat de rire. Puis il quitta la pièce aussi vite qu’il était venu. (Redus dit pour sa part qu’il n’a jamais été contacté par un homme corres­­pon­­dant à la descrip­­tion du motard de Torres.) Redus et Torres prirent l’avion pour rentrer au Koweït pour deux jours de débrief, avant de retour­­ner à la base de Camp Anaconda, où leur réap­­pa­­ri­­tion fut accueillie comme un miracle par les hommes du 277e. Au cours de l’enquête qui s’en­­sui­­vit – un mois de comptes-rendus fasti­­dieux –, un clivage émer­­gea entre les réser­­vistes, qui étaient tous outrés par la viola­­tion du credo du soldat, et les hommes du 84e, qui avaient des offi­­ciers de carrière à proté­­ger. Il y avait Funes, mais aussi de plus hauts gradés aux quar­­tiers géné­­raux de la brigade, qui avaient envoyé le convoi dans une zone inter­­­dite avec une carte « finie à la pisse » et une radio « qui n’as­­su­­rait pas un cul », igno­­rant visi­­ble­­ment tout de la bataille histo­­rique qui avait fait rage à Al Amara. Tous les gradés semblaient coupables. Redus et Torres répé­­tèrent la même histoire au cours de multiples entre­­tiens avec d’étranges offi­­ciers qu’ils ne revirent jamais. Torres raconte qu’on lui confisqua ses armes et qu’il fut placé sous surveillance pour éviter qu’il ne mît fin à ses jours. Des escortes armées les accom­­pa­­gnaient où qu’ils aillent. Leurs conver­­sa­­tions avec leurs familles étaient surveillées et la ligne pouvait être coupée s’ils en disaient trop. Des agents du rensei­­gne­­ment mirent en doute leur version de l’his­­toire et leurs ordon­­nèrent de ne parler de l’in­­ci­dent à quiconque hors de l’unité. Personne ne leur présenta la moindre excuse, ni la moindre expli­­ca­­tion. « Ils nous disent de ne jamais aban­­don­­ner un homme, mort ou vivant », dit Torres. « On voit ça dans les films et on y croit. Alors comment se fait-il que ces types nous l’aient fait, à nous ? »

Ce qu’il a fait ensuite lui a valu de passer en conseil de disci­­pline.

La quasi-tota­­lité du mois de mai 2004 est absente des archives WikiLeaks sur la guerre en Irak, bien qu’il existe des milliers de rapports de terrain datant d’avril et de juin. En réponse à ma requête en vertu du Free­­dom of Infor­­ma­­tion Act, l’ar­­mée a nié l’exis­­tence de tout docu­­ment rela­­tif à l’in­­ci­dent. Il s’est avéré que c’était faux. Un vété­­ran qui a demandé à garder l’ano­­ny­­mat m’a trans­­mis une copie non censu­­rée de l’enquête interne de l’ar­­mée, prépa­­rée par un colo­­nel du JAG et signée par le lieu­­te­­nant-géné­­ral Thomas F. Metz, un des prin­­ci­­paux géné­­raux améri­­cains en Irak à l’époque. Le rapport inclut des conclu­­sions détaillées ainsi qu’une chro­­no­­lo­­gie de 72 heures de l’em­­bus­­cade, mais il n’est fait mention nulle part de la déci­­sion déli­­bé­­rée de la part du comman­­dant du convoi d’aban­­don­­ner deux soldats au combat. « Beau­­coup de hauts gradés ont l’ha­­bi­­tude de cacher les choses sous le tapis », dit Redus. « C’est ma conclu­­sion. » Dans un bref échange par mail, Funes, qui est aujourd’­­hui membre des réserves inac­­tives et employé civil de l’ar­­mée, m’a dit de me réfé­­rer aux décla­­ra­­tions qu’il avait faites lors de l’enquête. Il n’a rien voulu dire de plus. Il n’est jamais passé devant un conseil, n’a jamais reçu de mise à pied et n’a pas été réas­­si­­gné. En revanche, il a été promu au rang de capi­­taine. Le rapport du JAG dit simple­­ment : « Funes, bien qu’ayant une expé­­rience profes­­sion­­nelle limi­­tée, a agi héroïque­­ment durant l’em­­bus­­cade du convoi et a su faire montre de compé­­tences de leader­­ship dans une situa­­tion diffi­­cile. » (Le dépar­­te­­ment de l’Ar­­mée des États-Unis n’a pas répondu à mes solli­­ci­­ta­­tions répé­­tées de commen­­taires.) Le comman­­dant en chef du 84e était le lieu­­te­­nant-colo­­nel Jeffrey Eckstein, diplômé de l’Acadé­­mie mili­­taire de West Point, vété­­ran de l’opéra­­tion Tempête du désert et de la Soma­­lie. Aujourd’­­hui à la retraite, Eckstein refuse de se pronon­­cer sur le cas de Funes, qui était son subor­­donné à l’époque. « Rien ne prépare vrai­­ment les gens à ce degré d’in­­ten­­sité », dit-il. « On ne peut pas tout anti­­ci­­per sur le terrain. Il a pris la meilleure déci­­sion qu’il pouvait prendre, et il était le seul à pouvoir la prendre. » arcomvLe lieu­­te­­nant-colo­­nel Peter Kilner, offi­­cier de l’ar­­mée et profes­­seur de philo­­so­­phie à West Point, qui écrit sur l’éthique du champ de bataille, dit que le credo du soldat est « une aspi­­ra­­tion », une « maxime moti­­vante » et non une loi de la guerre. « Le boulot d’un offi­­cier en charge du comman­­de­­ment est d’exer­­cer son juge­­ment, pas de suivre une devise de façon pavlo­­vienne », dit-il. Cepen­­dant, Kilner ajoute que Funes aurait pu tenter de sonder la force de l’en­­nemi. « Psycho­­lo­­gique­­ment, c’est mauvais pour les soldats d’aban­­don­­ner deux de leurs cama­­rades », dit-il. « Cela joue sur les peurs les plus viscé­­rales des soldats au combat. » Redus et Torres reçurent la Commen­­da­­tion Medal avec une agrafe V appo­­sée au ruban, pour leur bravoure. L’ « ARCOM », comme on l’ap­­pelle, n’est pas grand-chose d’autre qu’un certi­­fi­­cat de parti­­ci­­pa­­tion. Ils n’ont même pas reçu de Purple Heart, accor­­dée aux personnes bles­­sées ou tuées au service de l’ar­­mée améri­­caine, alors qu’ils étaient éligibles et se sont tous deux endom­­ma­­gés la colonne verté­­brale pour de bon après avoir sauté de la tour. Redus s’est égale­­ment démis l’épaule, cassé le nez et il a souf­­fert d’un trau­­ma­­tisme crânien suite à l’ex­­plo­­sion du camion. Le 277e a tout de même cité Redus pour une Silver Star, mais le 84e l’a rétro­­gra­­dée en bronze. Sa cita­­tion a fini par être reje­­tée – pour manque de témoins. C’est presque une insulte.

~

Redus s’était engagé dans l’ar­­mée en voulant deve­­nir soldat des Forces spéciales, mais il tempère aujourd’­­hui son propos : « Faut se méfier de ses ambi­­tions, car il n’y a rien de bon dans la guerre. » Après son retour d’Irak, il a souf­­fert d’in­­som­­nie et il est encore sujet à des épisodes de rage incon­­trô­­lée. Il a décro­­ché un diplôme univer­­si­­taire en ligne et il est devenu offi­­cier, tout en travaillant comme méca­­ni­­cien chez Holt Cater­­pillar Co. à San Anto­­nio. En 2009, à l’âge 46 ans, il s’est senti en assez bonne forme pour se réen­­ga­­ger dans le 277e pour un second tour en Irak. « Parfois, il faut juste remon­­ter à cheval », dit-il. Il était chef de pelo­­ton sur les convois de son unité. Il a survécu à deux atten­­tats à l’EEI, mais rien de semblable à Al Amara. Il a pris sa retraite en tant que capi­­taine et travaille aujourd’­­hui derrière un bureau chez Holt Cater­­pillar. Il s’en sort avec des médi­­ca­­ments, une assis­­tance psycho­­lo­­gique, de longues balades sur ses terres et le soutien de sa femme, ses trois enfants et ses sept petits-enfants. Il dit qu’il n’ou­­bliera jamais ceux qui l’ont aban­­donné à son sort. Torres vit aujourd’­­hui à Tijuana, au Mexique, avec sa seconde femme et son beau-fils de dix ans. Il travaille de l’autre côté de la fron­­tière sur un chan­­tier naval de San Diego. Il est rentré d’Irak dans un plus sale état que Redus. À part des symp­­tômes de stress post-trau­­ma­­tique clas­­siques et des douleurs au dos, il se sentait terri­­ble­­ment honteux de s’être figé au combat et est passé par une sorte de deuil pour avoir tué ces hommes. Il était sujet à des sautes d’hu­­meur et des sursauts d’agres­­si­­vité. Son premier mariage est tombé en lambeaux et sa femme est partie avec les enfants. Il s’est mis à boire, a perdu son emploi dans le bâti­­ment, et enfin sa maison. Ses posses­­sions se sont réduites jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus qu’un sac de marin avec son vieil uniforme, son casque et la pochette à muni­­tions de son dernier char­­geur. Comme Redus, il a fini par se porter volon­­taire pour un deuxième tour. « J’avais l’im­­pres­­sion d’avoir laissé quelque chose là-bas », dit-il. « J’avais le senti­­ment de devoir y retour­­ner pour le récu­­pé­­rer. » En mars 2006, Torres menait un convoi de trois camions blin­­dés sur une route traver­­sant les collines à l’ex­­té­­rieur de Kaboul, en Afgha­­nis­­tan. Une brève fusillade a éclaté et le camion qui fermait la marche a eu les pneus crevés, s’ar­­rê­­tant dans un nuage de pous­­sière. À l’in­­té­­rieur se trou­­vaient trois personnes, un civil et deux soldats. Torres a contacté les quar­­tiers géné­­raux par radio mais on lui a dit de conti­­nuer sa route. Il trans­­por­­tait un entre­­pre­­neur du corps des ingé­­nieurs de l’ar­­mée qui valait un paquet d’argent. Ils lui ont dit qu’un autre convoi les suivait de près et qu’ils embarque­­raient les trois hommes du camion HS en passant. « Bien reçu », a dit Torres avant de raccro­­cher. Ce qu’il a fait ensuite lui a valu de passer en conseil de disci­­pline et d’être réas­­si­­gné à un poste isolé à la fron­­tière du Tadji­­kis­­tan. Il a déso­­béi à l’ordre et a fait demi-tour pour récu­­pé­­rer les trois hommes de son convoi. Il a refusé d’aban­­don­­ner qui que ce soit.

U.S. Army soldiers travel dismounted through the village of Kotub Kheyl as a convoy passes by June 24, Logar province, Afghanistan. Key leader engagements are conducted in this village to insure that there are no issue's and what can be done to prevent them.
Un convoi de l’ar­­mée améri­­caine en Afgha­­nis­­tan
Crédits : US Army

 


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Aban­­do­­ned in Iraq: Inside Two Soldiers’ Harro­­wing Escape », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Un convoi de l’ar­­mée améri­­caine en Irak. (US Army)


SUR LE FRONT IRAKIEN : QUI SE BAT CONTRE QUI ET POURQUOI

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Au nord de l’Irak, une bataille sans merci a lieu pour le contrôle du village de Kudi­­lah. Elle en dit long sur l’ave­­nir du conflit.

Nous sommes en avril et les combats sont dans l’im­­passe. Une partie des forces de l’ar­­mée irakienne campe dans le village de Kudi­­lah, en Irak, inca­­pables d’avan­­cer plus loin à cause de la résis­­tance achar­­née qu’op­­posent les combat­­tants de l’État isla­­mique. Je fais partie d’une équipe de recherche venue ici pour la première fois en février, dans le but de parler aux combat­­tants de tous les camps de cette bataille féroce. Elle était censée être termi­­née, ou du moins sur le point de l’être, mais nous conti­­nuons à réali­­ser des entre­­tiens. Notre objec­­tif est de mieux comprendre ce qu’est la « volonté de se battre ». Pour le président Barack Obama et son direc­­teur du rensei­­gne­­ment natio­­nal James Clap­­per, la situa­­tion actuelle est due à la fois à une sures­­ti­­ma­­tion de la capa­­cité des alliés à détruire les forces de l’État isla­­mique, et une sous-esti­­ma­­tion de l’ap­­ti­­tude des terro­­ristes à leur résis­­ter. ulyces-kudilahfront-01 À Kudi­­lah, les combat­­tants de l’État isla­­mique (qu’on connaît égale­­ment sous les acro­­nymes EI, ISIS pour les Améri­­cains et Daech pour leurs adver­­saires du Moyen-Orient) affrontent une coali­­tion consti­­tuée d’hommes issus des tribus arabes sunnites de la région, des Kurdes de l’ar­­mée irakienne et des pesh­­mer­­gas du Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan. La bataille a été plani­­fiée par des conseillers mili­­taires et des contrac­­tants privés améri­­cains et alle­­mands, qui veulent tester les forces de la coali­­tion qui pren­­dront part à l’as­­saut de la ville voisine de Mossoul – la deuxième plus grande métro­­pole d’Irak et de loin le plus vaste centre de popu­­la­­tion sous contrôle de l’État isla­­mique. Nous pensions donc que la « bataille de Kudi­­lah » nous four­­ni­­rait un terrain d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion idéal pour nos études psycho­­lo­­giques et anthro­­po­­lo­­giques portant sur la morale et l’en­­ga­­ge­­ment.

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