par Steven Church | 26 juin 2015

Imagi­­nez. Il est encore tôt ce matin du 16 août 1977 dans la propriété de Grace­­land, plusieurs heures avant l’aube, quelques heures seule­­ment avant la fin. Crickets et cigales chantent déjà dans l’air brûlant de Memphis. Plus à l’est, le soleil est levé, mais ici il ne fait pas encore jour. Au loin, on entend les aboie­­ments aigus et répé­­tés d’un petit chien. Une sirène gémit avant de s’éva­­nouir. Tout est calme à part cela, tout, à l’ex­­cep­­tion d’un étrange bruit prove­­nant d’une annexe que cache la maison prin­­ci­­pale. C’est une vraie caco­­pho­­nie, à laquelle vous ne vous atten­­diez pas. Alors, sans bruit, vous vous rappro­­chez. Vous avan­­cez sur la pointe des pieds, tel un intrus, un voyeur dans le passé. Vous n’êtes pas censé vous trou­­ver là. Pour­­tant, au beau milieu de ce rêve lucide, vous appuyez votre oreille contre la porte verrouillée et écou­­tez. Vous tentez de saisir des bribes de voix. La voix. Sa voix. Peut-être espé­­rez-vous qu’il est en train de jouer de la guitare, qu’il s’éclate avec son groupe. Au lieu de cela, vous enten­­dez des bruits fami­­liers, inat­­ten­­dus. Vous enten­­dez qu’on joue, mais pas de la musique. Le grin­­ce­­ment de chaus­­sures sur un parquet vitri­­fié, le bruit et les vibra­­tions d’une balle en caou­t­chouc bleue, frap­­pée par un cordage arti­­fi­­ciel, suivi du claque­­ment qui résonne dans la pièce close lorsqu’elle vient cogner contre le mur. C’est un autre genre de musique, ces boums et ces pongs qui résonnent lorsque la balle vient s’écra­­ser contre la paroi en verre, à l’ar­­rière. Vous restez là un moment, à écou­­ter le claque­­ment aigu produit par une balle joli­­ment frap­­pée, et la courte volée de plusieurs coups droits rava­­geurs qui résonnent comme des pétards. Boum, boum, boum. Des rires. Beau­­coup de rires. Parce qu’El­­vis Pres­­ley, le King, joue au racquet­­ball (un dérivé du squash très popu­­laire aux États-Unis, ndt). Et le King adore ce jeu. Vous connais­­sez peut-être le racquet­­ball, mais vous ne connais­­siez pas cette facette d’El­­vis, vous ne connais­­siez pas cette partie-là de l’his­­toire. C’est un jeu auquel vous avez peut-être joué, ou celui de votre père, un jeu sonore, un jeu de rapi­­dité. Et cette nuit, vous n’avez qu’une seule envie : ouvrir grand la porte et rejoindre la partie.

Memphis, la ville du King Elvis PresleyCrédits
Memphis, la ville du King Elvis Pres­­ley
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1935–1977

Très tôt cette jour­­née d’août, quelques heures seule­­ment avant sa mort, Elvis Aaron Pres­­ley jouait sa dernière partie de racquet­­ball. Victime une fois encore d’in­­som­­nie, il a fait venir ses amis pour une partie. Il a demandé à avoir sa raquette préfé­­rée, Red Guitar – qu’il a bapti­­sée ainsi à cause de la silhouette de guitare rouge peinte sur ses cordes. Et il a demandé à son meilleur ami, son cousin Billy Smith, à la femme de ce dernier et à sa petite amie Ginger, de se joindre à lui pour un match. Il est diffi­­cile de comprendre avec certi­­tude ce qui a poussé Elvis à se rendre sur le court cette nuit fati­­dique, ou même ce qui l’a incité à jouer au racquet­­ball tout court. Peut-être Elvis cher­­chait-il un moyen de s’éva­­der, comme moi lorsque j’ai commencé à jouer, à l’ap­­proche de la quaran­­taine. J’aime me dire que lui aussi adorait le fracas et le claque­­ment de cette simple balle bleue, et que jouer lui permet­­tait d’ou­­blier les tracas de la vie. C’est qu’il est addic­­tif, cet échap­­pa­­toire. Ce jeu de raquette. Ce point de rencontre entre le sport et la musique. Car quand le jeu est aussi bon que la musique, le terrain prend tous les bruits para­­sites du monde, toute la pres­­sion et la souf­­france, il les absorbe, il les détruit et les noie dans un son bleu puri­­fi­­ca­­teur. Chaque jeu est incer­­tain, frémit jusqu’à la dernière seconde. Peut-être Elvis aimait-il ce trem­­ble­­ment, ou peut-être voulait-il seule­­ment rire un bon coup, connaître une dernière pous­­sée d’adré­­na­­line avant de mourir. Peut-être a-t-il pensé que tout cet exer­­cice l’ai­­de­­rait fina­­le­­ment à dormir. Elvis s’était mis à jouer après que sa femme Pris­­cilla l’eut quitté pour son profes­­seur de Tae Kwon Do… Ma propre théra­­peute m’a suggéré de faire de l’exer­­cice régu­­liè­­re­­ment pour venir à bout de mon anxiété et de ma dépres­­sion. Elle m’a assuré que le racquet­­ball m’ai­­de­­rait à être plus heureux, et je dois bien avouer qu’elle a vu juste.

Graceland, la propriété d'ElvisCrédits
Grace­­land, la propriété d’El­­vis
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Peu importe les raisons qui ont motivé la dernière requête d’El­­vis, il était dur de refu­­ser quoi que ce soit au King, même à cette heure impos­­sible. Ses amis lui ont accordé quelques jeux puis sont allés se détendre autour du piano bar d’à côté pendant un moment. Selon la légende, Elvis aurait chanté ses deux dernières chan­­sons assis à ce piano. La plupart des spécia­­listes semblent s’ac­­cor­­der à dire que ces chan­­sons étaient « Unchai­­ned Melody » et « Blue Eyes Crying in the Rain ». Après quoi le King a souhaité bonne nuit à ses amis. Il était fati­­gué, aussi est-il allé prendre une douche et troqué ses vête­­ments de sport contre un pyjama confor­­table. Il s’est glissé dans son lit à côté de Ginger, s’est assis et a lu quelques pages d’un livre inti­­tulé A Scien­­ti­­fic Search for the Face of Jesus (« Une quête scien­­ti­­fique du visage de Jésus »), de Frank O Adams. Quand Ginger s’est retour­­née dans le lit un peu plus tard et qu’elle a entrou­­vert un œil, cher­­chant Elvis à tâtons, il était toujours éveillé, en train de lire le livre d’Adams. Il lui a dit qu’il allait à la salle de bain. Puis il s’est levé, le livre toujours dans sa main, et Ginger s’est rendor­­mie. C’était la dernière fois qu’elle voyait Elvis en vie. Ils ont retrouvé le livre sur le sol de la salle de bain, auprès de son corps. ulyces-racquetball-03bis Elvis est mort en train de lire sur les toilettes – ou du moins, tout près de ses toilettes. Mais la plupart des sources disent que ce n’est pas le cock­­tail des quatorze médi­­ca­­ments trou­­vés dans son système qui aurait causé sa mort, mais une aryth­­mie cardiaque – autre­­ment dit une crise cardiaque. Et quand j’ai appris aux gens qu’El­­vis avait fait une partie de racquet­­ball peu avant sa mort, certains se sont demandé si ce n’était le racquet­­ball qui avait tué Elvis. Ils se sont demandé si l’ef­­fort n’avait pas été trop intense pour son cœur, qui était déjà en piteux état. Je pense pour ma part que sa mort paraît simple­­ment trop normale, telle­­ment banale sous bien des aspects : il est mort d’une crise cardiaque alors qu’il lisait sur ses toilettes. Cela pour­­rait arri­­ver à n’im­­porte lequel d’entre nous. Peut-être Elvis a-t-il été victime du rythme du racquet­­ball, d’un batte­­ment irré­­gu­­lier, d’un bruit sourd ou d’un coup frappé dans son cœur, provoqué par le vacarme du jeu, ou bien de l’ef­­fort physique qu’il a fourni en courant après la balle d’un bout à l’autre du terrain. Mais je ne sais guère si ces théo­­ries tiennent la route, je ne connais pas les proba­­bi­­li­­tés médi­­cales et à vrai dire, cela ne m’in­­té­­resse pas telle­­ment. Je me moque de savoir si le racquet­­ball a tué Elvis. Car je suis à peu près persuadé que le jeu lui a aussi permis de vivre un peu plus long­­temps, et de vivre plei­­ne­­ment, même si ce n’était l’his­­toire que de quelques heures.

Un détail obsé­­dant

D’après ce que j’ai entendu, Elvis n’était pas un dieu du racquet­­ball. Mais cela ne l’a pas empê­­ché de faire construire son propre court à Grace­­land, peu après avoir décou­­vert ce jeu grâce au fils de son fidèle méde­­cin, le Dr. Nick (George Nicho­­pou­­los), une figure tout aussi contro­­ver­­sée que le célèbre docteur de Michael Jack­­son, qui lui pres­­cri­­vait de nombreux médi­­ca­­ments. Mais en plus de le gaver sans cesse de médi­­ca­­ments déli­­vrés sous ordon­­nance, le Dr. Nick avait aussi para­­doxa­­le­­ment réussi à mettre Elvis au sport.

Le racquetball est un sport ou le physique est primordialCrédits : International Racquetball Tour/Facebook
Le racquet­­ball est un sport ou le physique est primor­­dial
Crédits : Inter­­na­­tio­­nal Racquet­­ball Tour/Face­­book

Tout comme il contri­­buait au déclin d’El­­vis, il prolon­­geait indu­­bi­­ta­­ble­­ment sa vie. On ne peut s’em­­pê­­cher de faire de l’exer­­cice quand on fait du racquet­­ball, et c’est un sport si amusant qu’on s’en rend à peine compte. Même si l’on joue sans grand entrain, le jeu est un excellent moyen pour se dépen­­ser, puisqu’il permet à la fois de travailler la muscu­­la­­tion et l’en­­traî­­ne­­ment cardio­­vas­­cu­­laire. En outre – et c’est proba­­ble­­ment dû en grande partie à l’ac­­ti­­vité physique que lui pres­­cri­­vait le Dr. Nick –, Elvis a perdu plus de dix kilos et peut-être évité – au moins durant les quelques mois qui ont précédé sa mort – que tous ses organes ne lâchent au même moment. Si on a raison de dire qu’un exer­­cice régu­­lier est bon pour la santé, il est de clair que le racquet­­ball a égale­­ment rendu le King un peu plus heureux. Ce sport était aussi une acti­­vité sociale pour Elvis, des moments qu’il parta­­geait avec sa bande, qu’on appe­­lait la « mafia de Memphis ». Elle était consti­­tuée de ses amis les plus proches, entre autres des membres de sa famille. En plus d’une passion commune pour les feux d’ar­­ti­­fice et l’al­­cool, les armes et les belles voitures, il semble­­rait que leur amour pour le racquet­­ball ait rappro­­ché le groupe. Bien que ces histoires semblent fabriquées de toute pièce, on raconte que le King et sa bande jouaient souvent dans la banlieue de Memphis à la fin des années 1970. Qu’ils débarquaient en nombre à un club de racquet­­ball pour passer du bon temps, et que leur arri­­vée était souvent suivie d’une cohue de fans hysté­­riques. Si Elvis a tenu à faire construire son propre terrain à Grace­­land, c’est en partie pour l’at­­trac­­tion qu’il repré­­sen­­tait lorsqu’il orga­­ni­­sait ses sorties racquet­­ball avec la Mafia.

La salle de racquetball sert aujourd'hui de muséeCrédits
La salle de racquet­­ball sert aujourd’­­hui de musée
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On dit aussi qu’El­­vis rêvait de construire des complexes de racquet­­ball à travers le pays. Certes, le Club de nata­­tion et de racquet­­ball Elvis Pres­­ley, les Terrains du King, ou tout autre club de gym inspiré par Elvis dont je peux rêver n’ont jamais vu le jour… Mais cette idée de clubs de sport urbains privés était un rêve qui s’est en quelque sorte réalisé, notam­­ment autour de Memphis, la capi­­tale musi­­cale du Tennes­­see où s’est tenu, pendant quatorze années consé­­cu­­tive, le Cham­­pion­­nat natio­­nal améri­­cain de racquet­­ball. En vérité, je suis plus fasciné par l’at­­trait d’El­­vis pour le racquet­­ball que par les détails de sa mort. Je veux ampu­­ter tous les détails de la légende d’El­­vis qui ne m’in­­té­­ressent pas. Me débar­­ras­­ser de sa vie privée tumul­­tueuse, de sa rela­­tion instable avec Pris­­cilla et d’autres femmes, ou encore de son impuis­­sance présu­­mée et de la para­­noïa qui le consu­­mait vers la fin de sa vie. Ou même ses soi-disant prises de bec avec sa petite amie, Ginger, au soir de sa mort. Passent encore les histoires où il fait don de ses Cadillac et s’amuse avec des feux d’ar­­ti­­fice, mais je dois admettre que je ne m’in­­té­­resse que modé­­ré­­ment à sa musique. Je lui suis toute­­fois recon­­nais­­sant pour ses premiers titres et les quelques fois où j’ai chanté en chœur sur « Viva Las Vegas », que diffu­­sait la radio durant les longues heures passées sur la route.

Elvis est plus connu pour ses frasques que pour le racquetballCrédits
Elvis est plus connu pour ses frasques que pour le racquet­­ball
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Mais je ne veux rien savoir de la longue liste des médi­­ca­­ments qu’on a retrou­­vés dans son système après sa mort. Je me moque éper­­du­­ment de savoir si le King est mort sur son trône, ou bien à côté ou bien juste devant, ou de savoir si son panta­­lon de pyjama était baissé ou non, notam­­ment car je trouve ce genre de discus­­sions dégra­­dantes et vaines, mais aussi car nous sommes tous humi­­liés lorsqu’on meurt. Méta­­pho­­rique­­ment parlant, chaque mort est une expé­­rience intime et nombre d’entre nous meurent le panta­­lon au bas des chevilles, vulné­­rables, le visage contre le sol au pied des chiottes, en lisant, avec un peu de chance, un livre plus inté­­res­­sant que celui qu’El­­vis avait entre les mains. Ce qui m’im­­porte réel­­le­­ment, c’est la déci­­sion qu’a prise Elvis, quelques heures à peine avant sa mort, de jouer au racquet­­ball, un jeu que j’aime pour tant de raisons, un jeu auquel je pense sans arrêt… J’y vois là un signe, cette infime part d’ex­­pé­­rience parta­­gée. Cet espace qui nous unit, un terrain de racquet­­ball, était le dernier endroit où Elvis a joué et, ainsi, peut-être le dernier moment où il s’est vrai­­ment senti vivant. C’est du moins ce que j’aime à croire. Certes, c’est un élément trop souvent négligé, un détail comparé aux histoires les plus salaces qu’on raconte sur cette nuit-là – comme le fait qu’El­­vis soit allé chez son dentiste à minuit, qu’il portait un uniforme de la DEA, et qu’il avalait des petits sachets de pilules préem­­bal­­lés. Mais le choix du King de jouer au racquet­­ball avec ses amis m’in­­trigue plus que n’im­­porte quel autre détail de sa vie – ou de sa mort.

 Du racquet­­ball au rock ‘n’ roll

Tout comme le rock ‘n’ roll, le racquet­­ball est une inven­­tion hybride lancée dans les années 1950 aux États-Unis par un groupe de vision­­naires. Même si ce n’est pas à lui qu’on doit son nom actuel, Joe Sobek, né à Green­­wich dans le Connec­­ti­­cut, est connu pour être l’in­­ven­­teur du jeu, et celui qui l’a popu­­la­­risé sous sa forme d’aujourd’­­hui. Le but de Sobek était de créer un sport plus rapide et plus simple qui combine à la fois des éléments du hand­­ball et du squash. Le hand­­ball mobi­­lise le corps et le squash demande une grande concen­­tra­­tion. Le racquet­­ball, un mélange des deux comme on n’en fait (presque) qu’aux États-Unis, a connu un succès immé­­diat au sein du mouve­­ment de jeunesse chré­­tienne où Sobek travaillait et dans les centres de la commu­­nauté juive et autres clubs de gym du pays.

Au racquetball, tout se joue au moment du serviceCrédits
Au racquet­­ball, tout se joue au moment du service
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Même si le racquet­­ball et le squash sont liés, leurs person­­na­­li­­tés sont très diffé­­rentes. Au squash, certaines règles disent où vous pouvez taper le mur avec votre balle, quels murs vous devez taper en premier, et lesquels vous ne pouvez pas taper en premier. Mon père, qui avait plus tard commencé le squash, a essayé de m’ex­­pliquer les règles un jour et je n’y ai pas compris grand chose, comme lorsqu’il a tenté de m’ex­­pliquer comment jouer au crib. La racquet­­ball est diffé­rent. Les règles sont faciles à inté­­grer parce qu’il y en a rela­­ti­­ve­­ment peu. Au racquet­­ball, chaque mur compte. Tout compte. Cepen­­dant, ce qu’il y a de plus impor­­tant, c’est l’exis­­tence au racquet­­ball du « service frappé bas ». Ce coup néces­­site une grande puis­­sance ainsi qu’une excel­­lente maîtrise. Le « service frappé bas » est un coup que l’ad­­ver­­saire ne peut pas retour­­ner. La balle touche le mur très bas, parfois même au point où le mur rencontre le sol, et elle rebon­­dit, impos­­sible à rattra­­per, tuant l’élan de balle et avec lui les chances de l’ad­­ver­­saire. Les raquettes de racquet­­ball sont clas­­sées selon leur « qualité de service frappé bas », et la stra­­té­­gie du jeu consiste surtout à se condi­­tion­­ner pour réus­­sir un tel coup.

Elvis avait 42 ans quand il a commencé à jouer au racquet­­ball, à la suite de sa sépa­­ra­­tion puis de son divorce.

Ce coup n’existe pas au squash. La règle l’in­­ter­­dit. Ce simple contraste défi­­nit les prin­­ci­­pales diffé­­rences entre les deux sports. Autre­­ment dit, le squash est une danse stra­­té­­gique, un jeu de finesse et de puis­­sance, comme un concours de valse avec un parte­­naire. Le racquet­­ball, lui, ressemble plus à un pogo sur du speed metal avec votre adver­­sai­­re… C’est un jeu qui met en avant l’in­­di­­vi­­dua­­lisme, la puis­­sance et la force, la vitesse et l’agres­­si­­vité. Un sport aussi typique­­ment améri­­cain que le rock ‘n’ roll, l’apple pie, les mons­­ter trucks… ou Elvis. Elvis jouait au racquet­­ball avec ses amis, mais on ne sait pas bien si sa bande aimait véri­­ta­­ble­­ment le jeu ou s’ils appré­­ciaient seule­­ment la compa­­gnie du King. Le sport, même s’il ne s’agit que d’une partie entre amis, peut être un test, il peut tirer sur les liens qui défi­­nissent votre amitié et votre iden­­tité. Nous avons tous vécu cela, quand un bon moment peut soudai­­ne­­ment se trans­­for­­mer en compé­­ti­­tion, quand un mec prend une partie trop au sérieux et fait alors bascu­­ler toute la dyna­­mique. Ce mec, en géné­­ral, c’est moi.

La raquette personnelle d'ElvisCrédits
La raquette person­­nelle d’El­­vis
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Elvis avait 42 ans quand il a commencé à jouer au racquet­­ball, à la suite de sa sépa­­ra­­tion puis de son divorce. J’avais à peu près le même âge quand j’ai commencé à jouer. Peut-être était-ce pour moi une sorte d’éva­­sion, ou une réponse théra­­peu­­tique à mes propres problèmes. Je jouais par inter­­­mit­­tence, quand j’avais le temps, ou quand je trou­­vais quelqu’un avec qui jouer. J’étais un peu le vieux rusé de la salle de sport. J’ai les genoux en mauvais état, une épaule qui déconne quand ce n’est pas les deux, et je suis extrê­­me­­ment lent. Mais le point posi­­tif, c’est que j’ai des bras de simien, et que je comprends plutôt bien comment cette folle balle bleue rebon­­dit et se déplace dans l’es­­pace. J’ai égale­­ment compris à quel point la patience est impor­­tante au racquet­­ball. Vous devez lais­­ser la balle venir à vous. Vous devez l’ob­­ser­­ver, pas vous jeter dessus. Vous ne pouvez pas impo­­ser votre volonté à la balle car de toute façon, elle ne rebon­­dira pas comme vous le voulez. Vous pouvez passer tout le match à courir après cette chose, elle sera toujours plus rapide que vous et son rebond vous surpren­­dra toujours. Si l’on en croit les récits, au cours de son dernier match, Elvis n’a pas fait étalage d’un incroyable talent physique – comme je me plai­­sais à l’ima­­gi­­ner. Au contraire, le match s’est rapi­­de­­ment trans­­formé en une partie de balle au prison­­nier où chacun jouait pour soi et où Elvis jetait la balle sur ses amis et sur sa petite amie, Ginger, en riant de leur douleur à la manière d’un tyran. Il n’est pas exclu que les esprits se soient échauf­­fés et qu’une raquette ou deux aient été balan­­cée ! Cette version me dérange. Cela voudrait dire que cette partie n’avait pas aux yeux d’El­­vis la signi­­fi­­ca­­tion que je voudrais lui donner. Cela voudrait dire que le racquet­­ball n’était pour lui qu’une acti­­vité parmi tant d’autres, pour l’ai­­der à trou­­ver le sommeil, ou pire, un moyen de se sentir puis­­sant à nouveau. Cepen­­dant, les fans et les biographes semblent davan­­tage se soucier de savoir quelles chan­­sons il a chan­­tées au piano bar, ou ce qu’il a dit à Billy, à Ginger ou aux autres cette nuit-là. Ou bien ils se demandent quels médi­­ca­­ments il a ingé­­rés, quels vête­­ments il portait, quel livre il lisait… Peu de gens semblent se soucier autant que moi du King et de son court de racquet­­ball, son temple du bruit et de l’éner­­gie, ni de savoir comment s’est dérou­­lée sa dernière partie. Une part de moi a envie de sauver le King de cette image de tyran, de pitre sur le terrain. J’ai envie de croire qu’il valait mieux que ce qu’on raconte.

Peu de fans s'intéressent au fait qu'Elvis jouait au raxquetballCrédits
Peu de fans s’in­­té­­ressent au fait qu’El­­vis jouait au racquet­­ball
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Une histoire parfaite

Main­­te­­nant, imagi­­nez cette autre possi­­bi­­lité : il est tard cette nuit-là et la lune est si grosse qu’elle risque d’écla­­ter. Vous êtes de retour dans ce Grace­­land imagi­­naire, et vous écou­­tez. Vous vous faufi­­lez dans le passé car cela vous est facile, peut-être que parce que jusqu’à ce jour, à vos yeux, Elvis n’était qu’une créa­­tion de la culture popu­­laire, une cari­­ca­­ture aux traits accen­­tués par les autres détails crous­­tillants de la nuit de sa mort. Et parce que de telles créa­­tions sont aussi malléables que l’ar­­gile, vous savez que vous pouvez les façon­­ner selon votre propre idée, que vous pouvez les rendre meilleurs, ou du moins vous les appro­­prier d’une certaine manière. Imagi­­nons alors que nous sommes peut-être un jour ou deux avant que le King ne passe l’arme à gauche, à l’écart de la pénombre de cette triste jour­­née du 16 août. Elvis est à nouveau debout, il ne trouve pas le sommeil et joue pour se détendre et s’amu­­ser. Peut-être avez-vous pu rentrer sur le terrain, cette fois-ci. Peut-être êtes-vous passé de l’autre côté de la vitre qui vous sépa­­rait du King. Elvis frappe une balle bleue, qui rebon­­dit. Il porte un survê­­te­­ment blanc avec des coutures jaunes et des rayures bleues qui s’étirent jusqu’au bas des manches et de ses jambes. Il porte un bandeau et sa raquette Red Guitar fend l’air. Il se moque de vous car vous portez un short large et des brace­­lets éponge. Vous être en train de jouer au racquet­­ball avec le King, même si ce n’est que pour un service ou deux.

Le pont de MemphisCrédits
Le pont de Memphis dans les années 1970
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Même s’il n’ar­­rive pas à en jouer aussi souvent qu’il le voudrait, Elvis appré­­cie de toute évidence la concen­­tra­­tion et la préci­­sion d’un service frappé bas qui touche presque le sol, ainsi que la musique et la géomé­­trie des longs coups lobés qui frappent le haut du mur et rebon­­dissent pres­­te­­ment. Parfois, quand il n’ar­­rive pas à retour­­ner un coup, il regarde simple­­ment la balle rebon­­dir, il la suit du regard comme un chien de chasse sa proie, l’écou­­tant. C’est quelque chose que vous pouvez parta­­ger tous les deux, vous appré­­ciez le bruit et le mouve­­ment du jeu. Elvis sourit souvent lorsqu’il joue, visi­­ble­­ment apaisé par la berceuse qu’est le grin­­ce­­ment des chaus­­sures sur le parquet, le claque­­ment des semelles, les grogne­­ments et les aboie­­ments de l’ef­­fort, les hanches qui viennent s’écra­­ser contre les murs. Vous pouvez voir qu’El­­vis aime viscé­­ra­­le­­ment le bruit du jeu. Tout comme vous, il adore le bruit vif d’un smash en coup droit, le vacarme, semblable à celui de tirs d’ar­­tille­­rie, et ce petit tour de magie physique qui fait que vous enten­­dez la balle frap­­per le mur une frac­­tion de seconde après qu’elle l’ait réel­­le­­ment atteint.

Je ne veux pas croire que le racquet­­ball fait partie de son héri­­tage seule­­ment parce que c’est le dernier jeu que le King a joué

Il est assez costaud, ce qui pour­­rait aisé­­ment renfor­­cer son image de tyran, mais ce n’est pas ainsi qu’El­­vis se comporte sur le terrain. Pas ce soir. Sur le terrain, il a quelque chose d’en­­fan­­tin et de natu­­rel. Il joue, il joue vrai­­ment, et peut-être qu’il est un peu trop content lorsque vous loupez votre coup. Peut-être qu’il rit trop fort quand vous frap­­pez mais que vous manquez la balle. Il essaie peut-être de vous tirer dessus, une ou deux fois, juste pour voir. Mais il s’éclate, à faire du bruit avec vous. Ce n’est pas un joueur hors pair et il n’au­­rait proba­­ble­­ment pas fait long feu s’il avait joué contre votre père, ni même contre vous si vous aviez joué à votre meilleur niveau. Et une partie de vous veut lui donner des conseils, lui ensei­­gner deux-trois trucs sur le jeu. Vous voulez lui parler de patience et de concen­­tra­­tion. Vous voulez lui parler de disci­­pline et de service frappé bas. Pendant le jeu, vous voulez le sauver. Et pour­­tant, il est toujours là, en vie, en train de courir de tous les côtés, il frappe la balle avec sa Red Guitar et s’amuse comme un fou. Vous enten­­dez ses chaus­­sures grin­­cer sur le parquet. Vous enten­­dez tout, et surtout comment l’acous­­tique du court semble sauver sa voix des excès qu’il a faits dans la vie. Elle résonne, profonde, comme nouvelle, et vous vous dîtes que vous pour­­riez l’écou­­ter jouer toute la nuit. Je ne veux pas croire que le racquet­­ball fait partie de son héri­­tage seule­­ment parce que c’est le dernier jeu auquel le King a joué, juste un truc en passant, sans impor­­tance, et qu’il ne compte que parce que c’est ce qu’il a fait juste avant de chan­­ter ses dernières chan­­sons.

Pour les amateurs d’exé­­gèse, suppo­­sons que dans les heures qui ont précédé sa mort, Elvis a choisi de tout donner, et d’être fair-play, de se battre pour gagner, ou au moins d’ap­­pré­­cier une bonne séance de jeu, sur le terrain avec ses amis. ulyces-racquetball-11Suppo­­sons qu’il a décidé d’aban­­don­­ner une partie de lui-même dans cette partie de racquet­­ball, qu’il s’est débar­­rassé de ses inhi­­bi­­tions et qu’il a joué, vrai­­ment. Et imagi­­nons qu’El­­vis arri­­vait au moins à frap­­per fort dans la balle, si non même à faire un bon service. Même si sa dernière partie n’était pas parfaite, une telle image du King ne change-t-elle pas le visage de cette nuit-là ? Sa dernière partie, qu’im­­porte comment elle a été jouée, a-t-elle rendu le dernier souffle du King plus ou moins tragique ? Je n’ai pas la réponse à ces ques­­tions. Mais ce que je sais, c’est que pour moi, ce fait, ce choix, rend l’his­­toire de cette nuit infi­­ni­­ment plus inté­­res­­sante, plus profonde et plus complexe. Le simple fait qu’El­­vis a joué au racquet­­ball peu de temps avant de mourir éloigne un peu de lui cette image cari­­ca­­tu­­rale, cette inven­­tion de la culture popu­­laire. Il fait de lui un homme plus vrai, plus honnête, et plus humain. Sa déci­­sion de jouer est peut-être plus noble et humble que ce qu’on peut penser au départ, et plus compliquée que d’autre choix qu’El­­vis a fait cette nuit-là. Cette déci­­sion de jouer est une déci­­sion de survivre, de s’éle­­ver et de ressen­­tir le bruit du jeu. Je n’ai jamais visité Grace­­land, et je dois avouer que cette pers­­pec­­tive ne m’in­­té­­resse pas plus que cela. Mais j’ai­­me­­rais voir son court de racquet­­ball, ou ce qu’il en reste. Appa­­rem­­ment, le terrain du King accueille depuis long­­temps l’ex­­po­­si­­tion de ses disques d’or et de platine. Vous ne pouvez pas louer une raquette et taper quelques balles sur le terrain du King. Mais il faut croire que c’est le bon endroit pour y coller une vitrine. Dans mon imagi­­na­­tion, ce terrain est un temple pour l’El­­vis heureux et créa­­tif, pour l’El­­vis inven­­tif, imagi­­na­­tif et spon­­tané, et j’aime penser que je pour­­rais me tenir là, au milieu de ses disques, et entendre l’écho fanto­­ma­­tique de son dernier jeu qui conti­­nue de réson­­ner contre les murs.


Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon d’après un texte extrait d’Ultra­­so­­nic. Couver­­ture : Elvis Pres­­ley, « Jail­­house Rock ». Créa­­tion graphique par Ulyces.

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