par Susan Orlean | 21 septembre 2014

Ce n’était pas la période idéale pour se trou­­ver en Islande, même si la plupart du temps, s’y trou­­ver est loin d’être une partie de plai­­sir, car là-bas le vent ne souffle jamais… il se contente de balayer votre maison. C’était le début du mois d’août et le temps était orageux, comme à l’ha­­bi­­tude, mais le soleil d’été brillait malgré tout, les geysers crachaient de la vapeur bleu­­tée et de l’eau brûlante, et les glaciers gémis­­saient en pous­­sant des tonnes de limon quelques centi­­mètres plus près de la mer. Sur l’eau, les maca­­reux bati­­fo­­laient, les bernard-l’her­­mite gamba­­daient, et les jeunes gens ballon­­nés de saumon séché et de bière chaude vomis­­saient discrè­­te­­ment leur mal de mer dans des seaux, sur le ferry qui navi­­guait à travers la baie de Kletts­­vik.


keiko-ulyces-01
L’en­­trée du port de Heimaey
Îles West­­mann
Crédits : David Stan­­ley

Ils se rendaient à un festi­­val annuel de musique et de bois­­son sur les îles West­­man, une chaîne volca­­nique située au sud de l’Is­­lande. Durant le voyage, ils parlaient en islan­­dais de choses islan­­daises, comme, par exemple, s’as­­su­­rer de n’avoir pas oublié les ouvre-bouteilles et les banda­­nas, pour ensuite virer au vert et rede­­ve­­nir silen­­cieux alors que le bateau tanguait sur d’énormes vagues glacées. Après envi­­ron deux heures, la houle s’est calmée, le bateau a ralenti et s’est laissé glis­­ser dans le port de Heimaey, encer­­clé par des falaises de lave ancienne, trouées comme du fromage suisse. Des douzaines de chalu­­tiers s’amar­­raient aux quais, avec ce tinte­­ment métal­­lique supposé vous rendre mélan­­co­­lique. Une poignée de jeunes gens, la bouche pâteuse et les yeux bouf­­fis, se réveillaient et jetaient des regards embués au travers des hublots. Nous avons passé une rangée de bouées blanches encor­­dées dans l’em­­bou­­chure de la petite baie. « Hé ! Keiko ! » s’est excla­­mée une fille en poin­­tant du doigt les bouées. « Hein ? » a bredouillé un autre en regar­­dant dans la direc­­tion indiquée par la jeune fille. « Keiko ? » « — Willy ! Sauvez Willy ! — Oh, Keiko ! » s’est exclamé le reste de la troupe, se pres­­sant aux vitres, tirant les manches des uns en ne fixant rien d’autre que le bras de mer vide, l’eau trans­­pa­­rente et les falaises qui appro­­chaient à grands pas. « Keiko, oh oui ! Oh, waouh ! »



La baleine tueuse

L’orque n’était plus là, bien sûr. Elle était partie début juillet, après avoir écumé la mer sous l’œil vigi­­lant de ses dres­­seurs pour aller à la rencontre d’autres orques – ses congé­­nères, sinon sa famille – qui avaient fait halte près des îles West­­man pour un festin d’été. Keiko avait déjà vu des orques sauvages aupa­­ra­­vant, il en était une lui-même, et il avait été réin­­tro­­duit auprès d’elles il y a deux ans, après vingt années de capti­­vité. Il avait observé les orques en gardant une distance prudente au début, et même s’il s’était montré un peu moins timide par la suite, il ne manquait jamais de retour­­ner au bateau qui l’avait relâ­­ché en eaux libres. Une fois ses quar­­tiers privés rega­­gnés dans le port, une équipe inter­­­na­­tio­­nale d’hu­­mains s’af­­fai­­rait à lui masser les nageoires, à lui grat­­ter la langue, et ils écri­­vaient des ébauches d’ar­­ticles détaillant ses expé­­riences en mer.

Keiko – « la chan­­ceuse », un prénom japo­­nais fémi­­nin – est l’orque la plus obser­­vée au monde.

En ce mois de juillet, cepen­­dant, Keiko s’était aven­­turé plus près que jamais des orques, les suivant jusqu’aux îles Féroé, en route vers… vers où, au juste ? Les orques tiennent leur propre conseil. La vérité à leur sujet est qu’elles vont et viennent, et qu’il est diffi­­cile de savoir où elles se rendent – à moins de les avoir déjà sorties de l’eau, d’avoir percé des trous dans leur nageoire dorsale et fixé des émet­­teurs radio sur elles. Seul un fou pour­­rait affir­­mer que faire un trou dans une nageoire dorsale est une tâche aisée. C’est pourquoi personne ne sait vrai­­ment où ces créa­­tures, qui visitent l’Is­­lande chaque été, passent l’hi­­ver – ni, proba­­ble­­ment, où elles se rendaient fin juillet. Keiko – « la chan­­ceuse », un prénom japo­­nais fémi­­nin – est l’orque la plus obser­­vée au monde. Elle dispose d’un émet­­teur satel­­lite et d’un trans­­met­­teur à très haute fréquence. Trois orga­­ni­­sa­­tions à but non lucra­­tif l’ont parrai­­née. Et des millions de spec­­ta­­teurs attendent de voir si cette orque célèbre et accom­­plie, qui a vécu la majeure partie de sa vie en état de domes­­ti­­cité, revien­­dra fina­­le­­ment à son état sauvage. À chaque fois que Keiko se retrouve seul, il est suivi à la trace par satel­­lite, relayé partout sur Inter­­net, le tout étant retrans­­crit sur un graphique marin depuis les bureaux de la fonda­­tion Sauvez Willy/Keiko, dans les îles West­­man. Une rangée de X soigneu­­se­­ment repor­­tés maté­­ria­­lise sa progres­­sion à travers la mer. Ce qu’on sait de Keiko ? C’est un Orci­­nus orca, plus commu­­né­­ment appelé orque, ou baleine tueuse, pesant pas moins de 4 500 kilos. L’orque est le membre le plus massif de la famille des dauphins – grande gueule, grandes dents, gros appé­­tit. Comme les humains, les orques peuvent tuer et manger ce qu’elles veulent. Elles choi­­sissent le plus souvent des harengs, des saumons et des cabillauds, mais certaines préfèrent manger des lions de mer, des morses ou certaines baleines. Les orques sont connues pour écor­­cher soigneu­­se­­ment de petits rorquals adultes, mordre leurs nageoires dorsales et se repaître seule­­ment de leurs langues. Un compor­­te­­ment que certains ont asso­­cié à un gaspillage épicu­­rien. Les orques ne sont pas spécia­­le­­ment atti­­rées par les humains. Deux seule­­ment ont été tués par une baleine tueuse en capti­­vité, les deux morts ayant été le fait d’une même orque, Tili­­kum, de Sea World, qui a retenu ses victimes sous l’eau pour les noyer, mais sans les manger.

keiko-ulyces-02
SeaWorld
San Diego
Crédits : Antoine Tave­­neaux

Les orques, présentes dans tous les océans de la planète, sont très peu prisées des chas­­seurs. Elles sont vingt fois moins chas­­sées que les grands cacha­­lots. Leur huile est beau­­coup moins recher­­chée et leur viande est beau­­coup moins tendre et savou­­reuse que celle des petits rorquals. Intel­­lec­­tuel­­le­­ment, on dit d’elles qu’elles sont d’une grande finesse et très récep­­tives à l’édu­­ca­­tion. Leur robe noir et blanc, mouche­­tée d’une tâche grise en forme de selle, les rend bien plus attrayantes que la gigan­­tesque baleine blanche. Là réside le véri­­table point faible des orques : dans cette dispo­­si­­tion à être expo­­sées aux foules et à apprendre des tours idiots, leur répu­­ta­­tion de meur­­triers impi­­toyables ajou­­tant au merveilleux de la situa­­tion. En 1964, l’aqua­­rium de Vancou­­ver a engagé un sculp­­teur pour tuer une orque. Objec­­tif : utili­­ser sa dépouille comme modèle pour en réali­­ser une fausse. Une orque a été harpon­­née, mais elle a réussi à s’en sortir. Devant l’inap­­ti­­tude du sculp­­teur, l’aqua­­rium a décidé d’ex­­po­­ser la baleine vivante plutôt que d’en fabriquer une en plas­­tique. La baleine, nommée Moby Doll, a été la première orque rete­­nue en capti­­vité. Elle est morte après 87 jours, mais le temps d’ob­­ser­­va­­tion a été suffi­­sam­­ment long pour démon­­trer l’in­­tel­­li­­gence consi­­dé­­rable de l’es­­pèce. Plus de 130 orques ont été captu­­rées pour être expo­­sées depuis la mésa­­ven­­ture de Moby Doll. Bon nombre d’entre elles venaient d’Is­­lande, jusqu’à ce que le pays proclame la fin de la pêche à la baleine en 1989. On dénombre envi­­ron 50 orques dans les aqua­­riums et les parcs de loisirs du monde entier. Au vu de leur rareté, chacune d’entre elles vaudrait un million de dollars ou plus. Les débuts de Keiko, cepen­­dant, ont été plus confi­­den­­tiels. Né aux abords de l’Is­­lande, en 1977 ou 1978, il a été capturé en 1979. Pendant plusieurs années, il a vécu dans un triste aqua­­rium en dehors de Reykja­­vik, lequel se faisait de l’argent en captu­­rant et reven­­dant des baleines tueuses à d’autres aqua­­riums. En 1982, Keiko a été vendu à Mari­­ne­­land, un parc de l’On­­ta­­rio, près des chutes du Niagara. Là-bas, il était persé­­cuté par les baleines plus âgées, et en 1985, Mari­­ne­­land l’a revendu a Reino Aven­­tura, un parc de loisirs à Mexico. Les instal­­la­­tions pour baleines étaient trop petites, peu profondes et trop chaudes pour une orque. Il n’y avait pas non plus d’autres baleines pour tenir compa­­gnie à Keiko. En consé­quence de quoi, Keiko a déve­­loppé des boutons disgra­­cieux autour de ses nageoires et avait les muscles aussi toniques qu’une nouille détrem­­pée. Il pouvait rete­­nir sa respi­­ra­­tion seule­­ment trois minutes, et il abîmait ses dents en rongeant le béton autour de l’aqua­­rium. Il passait la plupart de son temps à nager en petit cercles sans but et s’en­­fonçait dans une léthar­­gie que certains voyaient comme le signe d’une mort précoce. En dépit de cela, et malgré sa nageoire dorsale tombante (carac­­té­­ris­­tique qui n’était le symp­­tôme de rien du tout mais qui lui donnait l’air triste), il était adoré de tous. Lui, en retour, aimait beau­­coup les enfants et les camé­­ras.

Sauvez Keiko !

Après le fiasco du film d’aven­­ture Orca, de Dino de Lauren­­tiis en 1977, Holly­­wood a montré peu d’in­­té­­rêt envers les films sur les céta­­cés. Malgré cela, un écri­­vain appelé Keith Walker a envoyé un scéna­­rio au produc­­teur Richard Donner à propos d’un enfant muet qui vivait auprès de nonnes et deve­­nait ami avec une baleine dans un parc de loisirs. Dans le scéna­­rio origi­­nal de Walker, le garçon restait silen­­cieux jusqu’à la fin du film, et s’écriait « Sauvez Willy ! » lorsqu’il relâ­­chait la baleine dans l’océan. Donner, mili­­tant écolo­­giste et ami des animaux, a aimé le scéna­­rio et l’a fait suivre à sa femme, la produc­­trice Lauren Shuler Donner, et à sa parte­­naire, Jennie Lew Tugend, dans l’es­­poir de l’étof­­fer. Tugend et Shuler Donner ont trouvé que l’his­­toire bien trop miel­­leuse. Elles ont changé le person­­nage du garçon en un délinquant juvé­­nile, la baleine en créa­­ture irri­­table et insa­­tis­­faite, et l’opé­­ra­­teur du parc de loisirs en escroc avare – mais elles ont conservé le climax de sa remise en liberté.

David Phil­­lips, avec l’aide des produc­­teurs du film, a créé la fonda­­tion Sauvez Willy/Keiko, dont la mission était de réha­­bi­­li­­ter et de libé­­rer Keiko.

Une fois que Warner Bros. a décidé de soute­­nir le projet, Tugend et Shuler sont parties audi­­tion­­ner les baleines tueuses du monde entier afin de trou­­ver celle qui inter­­­pré­­te­­rait Willy. 21 des 23 orques présentes aux États-Unis appar­­te­­naient à Sea World. Les direc­­teurs de la compa­­gnie ont jeté un œil au script. Frémis­­sant à l’idée de l’éman­­ci­­pa­­tion finale de la baleine, ils ont déclaré qu’au­­cune de leurs orques ne seraient dispo­­nibles pour le film. Shul­­ler Donner et Tugend ont cher­­ché plus loin. Au Mexique, à Reino Aven­­tura, elles n’ont pas seule­­ment trouvé Keiko mais égale­­ment un complexe en ruines qui serait parfait pour l’ins­­tal­­la­­tion déla­­brée prévue dans le film, ainsi que les proprié­­taires du parc, prêts à lais­­ser leur baleine appa­­raître dans un film encou­­ra­­geant la liberté des orques sauvages, contre leur état de capti­­vité. Sauvez Willy a été tourné avec un petit budget de 20 millions de dollars, des rôles distri­­bués à des acteurs incon­­nus, dont un enfant nommé Jason James Rich­­ter qui avait alors le même âge que Keiko : 12 ans. Personne n’ima­­gi­­nait que le film aurait autant de succès, bien que Shuler Donner soupçon­­nait que cela serait possible depuis qu’un homme l’avait appro­­chée, après une séance de repé­­rages, pour lui donner 10 dollars avant de lui dire : « Tenez, prenez cet argent pour sauver les baleines. » Dès son lance­­ment, Sauvez Willy a eu une énorme audience – prin­­ci­­pa­­le­­ment des enfants bien sûr, qui insis­­taient pour voir le film encore et encore, répon­­dant ainsi à son slogan : « Jusqu’où iriez-vous pour un ami ? » – géné­­rant 150 millions de dollars de recettes dans le monde. De plus, les produc­­teurs ont ajouté un message à la fin du film inci­­tant les gens se sentant concer­­nés par le sauve­­tage des baleines à appe­­ler le 1–800–4-WHALES, un numéro appar­­te­­nant à Earth Island Insti­­tute, un groupe écolo­­giste. Le torrent d’ap­­pels reçus a abasourdi tous ceux ayant investi dans le film – les diri­­geants de Warner Bros., les produc­­teurs et les employés de Earth Island Insti­­tute. Outre le grand nombre d’ap­­pels, personne n’avait anti­­cipé le fait que bon nombre des appe­­lants pose­­raient des ques­­tions qui n’avaient pas été anti­­ci­­pées : sur le sauve­­tage des orques sauvages, mais plus encore sur le deve­­nir de Keiko. « Nous n’ima­­gi­­nions pas que Keiko serait vue comme un indi­­vidu », raconte Dave Phil­­lips, de the Earth Island Insti­­tute. « À ce moment-là, il n’était qu’un élément du film. Bien sûr, tout le monde est tombé sous son charme. L’équipe entière était séduite. Tous ceux qui l’ap­­pro­­chaient attra­­paient le virus Keiko. » Keiko, de son côté, était infecté par un autre genre de virus : une tumeur bénigne, un papil­­lome, qui avait causé une irri­­ta­­tion bouton­­neuse sur sa peau. Il languis­­sait toujours au Mexique, mais il était à présent très demandé. Les proprié­­taires de Reino Avan­­tura ne voulaient pas se sépa­­rer de lui, mais ils ont reconnu qu’il était en mauvaise santé, et peut-être même mourant. Ils avaient déjà essayé de lui trou­­ver une nouvelle maison. Keiko avait été proposé à Sea World, mais Sea World ne voulait pas d’une orque verruqueuse. Désor­­mais cepen­­dant, tout le monde se l’ar­­ra­­chait. Michael Jack­­son a envoyé ses repré­­sen­­tants à Mexico, pour tenter de l’ac­qué­­rir pour son ranch. Des groupes de conser­­va­­teurs voulaient Keiko pour tel ou tel aqua­­rium. Des scien­­ti­­fiques dési­­raient le trans­­fé­­rer dans un aqua­­rium de Cape Cod pour faire des recherches.

url
Keiko se donne en spec­­tacle
El Nuevo Reino Aven­­tura
Crédits

David Phil­­lips, avec l’aide des produc­­teurs du film, a créé la fonda­­tion Sauvez Willy/Keiko, dont la mission était de réha­­bi­­li­­ter et de libé­­rer Keiko. Reino Aven­­tura a fina­­le­­ment opté pour la fonda­­tion au détri­­ment des autres soupi­­rants et a décidé de leur donner Keiko. Restait à déter­­mi­­ner les condi­­tions de trans­­port et de loge­­ment de l’orque. Plus d’un million de personnes avaient déjà été mises à contri­­bu­­tion, pour un résul­­tat somme toute modeste, l’argent prove­­nant de ventes de gâteaux Sauvez Willy et d’en­­fants cassant leurs tire­­lires en forme de cochon. UPS a accepté de trans­­por­­ter Keiko gratui­­te­­ment, mais le conte­­neur et le coût des garan­­ties coûte­­raient au moins 200 000 dollars. Shul­­ler Donner a présenté des sacs remplis de lettres aux direc­­teurs du studio – des lettres deman­­dant si Willy avait vrai­­ment été libéré et, s’il ne l’avait pas été, ce qu’ils comp­­taient faire à ce propos. La fonda­­tion Sauvez Willy/Keiko a reçu un million de dollars de la part de la Warner Bros. et d’une autre compa­­gnie de produc­­tion enga­­gée sur le film, New Regency. The Humane Society of The United States a fait don d’un autre million. Puis le magnat des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions Craig McCaw a ajouté un autre million, via la fonda­­tion Craig and Susan McCaw. « Craig n’est pas vrai­­ment porté sur les animaux », commente Bob Ratliffe, le porte-parole de McCaw. « Mais c’est un défen­­seur de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et il s’in­­té­­resse au bien-être des océans, et, bref, il a fait don d’un million de dollars. Puis il a donné 50 000 dollars pour construire un aqua­­rium spécia­­le­­ment pour Keiko, dans l’Ore­­gon. Son inten­­tion n’a jamais été de s’in­­ves­­tir autant qu’il l’a fait, mais il a vrai­­ment accro­­ché avec Keiko. Il a été nager avec lui. Sur son dos. Il s’est senti très concerné. » Les enfants mexi­­cains ont pleuré à chaudes larmes lorsque Keiko a été chargé dans un camion UPS et emporté loin d’eux en janvier 1996, et comment aurait-il pu en être autre­­ment ? Le parc avait auto­­risé des soirées piscines avec lui dans l’aqua­­rium, et main­­te­­nant, il partait pour de vrai, voya­­geant à des milliers de kilo­­mètres au nord de l’Ore­­gon. Dans un docu­­men­­taire réalisé sur Keiko, ses dres­­seurs de Reino Aven­­tura, deux magni­­fiques jeunes femmes, étaient au bord de l’hys­­té­­rie à cause de son départ, expliquant qu’il n’était pas juste un animal ou un simple boulot, mais leur ami proche. Le camion le trans­­por­­tant jusqu’à l’avion Cargo Hercules C-130 se déplaçait à la vitesse d’un escar­­got. Il était escorté par la police, comme s’il s’agis­­sait de la voiture du pape, avec plus d’une centaine de milliers de personnes alignées dans les rues au coucher de soleil pour lui dire au revoir.

Un long combat

À Newport, dans l’Ore­­gon, la côte triste et grise de la ville où l’aqua­­rium était implanté a été le théâtre d’une affluence et d’un torrent de larmes records – Willy était presque sauf ! La fonda­­tion Sauvez Willy/Keiko avait fait construire un aqua­­rium flam­­bant neuf de 7,3 millions de dollars, employé six personnes pour s’oc­­cu­­per de lui, le soigner et le prépa­­rer pour son retour dans le monde sauvage. L’Ore­­gon était aux prises avec la « Keiko-mania » : infor­­ma­­tions en continu, camé­­ras braquées sur Keiko, rubriques spéciales dans les jour­­naux, compre­­nant des instruc­­tions expliquant comment plier son jour­­nal pour en faire un chapeau en forme d’orque. « C’était le plus beau des cadeaux », se souvient Ken Lytwyn, le mamma­­lo­­giste en chef de l’aqua­­rium. « J’ai travaillé avec des dauphins, des lions de mer et d’autres baleines, mais Keiko était… diffé­rent. Il y avait vrai­­ment quelque chose en plus chez lui. » À tous les niveaux, Keiko se portait bien à Newport. Sa peau allait mieux, il a grossi de 900 kilos, il a goûté à du pois­­son vivant pour la première fois depuis sa petite enfance, il dispo­­sait de jouets et d’une télé­­vi­­sion sur laquelle il pouvait regar­­der des dessins animés. Les personnes qui s’oc­­cu­­paient de lui le consi­­dé­­raient davan­­tage comme un golden retrie­­ver que comme une orque : joyeux, affec­­tueux, doué d’at­­ten­­tion – le genre de créa­­ture marine qui, si vous vous trou­­viez dans l’aqua­­rium avec elle et qu’elle nageait au-dessus de vous, faisait atten­­tion à ne pas vous percu­­ter acci­­den­­tel­­le­­ment et vous tuer.

Keiko-ulyces-couv
Keiko dans son nouvel aqua­­rium
Newport, Oregon
Crédits

La fréquen­­ta­­tion de l’aqua­­rium, alors en diffi­­culté, a augmenté comme jamais. Les demandes crois­­santes de repas, de réser­­va­­tions de chambres d’hô­­tel, de cadeaux souve­­nirs et de consom­­ma­­tion d’es­­sence ont redonné de la vita­­lité à toutes les petites entre­­prises aux alen­­tours. Si seule­­ment Keiko avait pu rester ici pour toujours… Il était alors âgé de 21 ans, l’âge moyen d’une orque vivant une vie aussi agréable que ce que la capti­­vité avait à offrir. Mais l’idée avait toujours été de libé­­rer Willy, même si aucune baleine tueuse n’avait jamais été remise en liberté aupa­­ra­­vant. Keiko n’était pas vrai­­ment le meilleur candi­­dat pour une remise en liberté. Il avait été captif trop long­­temps, il s’était telle­­ment accou­­tumé au contact humain, il était telle­­ment plus diplo­­mate que bour­­reau, qu’il était diffi­­cile de l’ima­­gi­­ner mâchouiller des morses et battre des bancs de saumons avec sa terrible et magni­­fique queue. À partir de quand Keiko serait-il suscep­­tible de se rappro­­cher de la liberté ? Les critères étaient là, les réfé­­rences établies. Mange­­rait-il du pois­­son vivant ? Pour­­rait-il nager sur de grandes distances ? Pour­­rait-il rete­­nir sa respi­­ra­­tion sous l’eau un long moment ? Les gens bien-pensants n’étaient pas de cet avis. Certains sont même allés en justice, comme l’Aqua­­rium de l’Ore­­gon, en 1997, pour empê­­cher la fonda­­tion Free Willy/Keiko de dépla­­cer la baleine en Islande, où il allait être trans­­vasé dans l’océan, dans un enclos mari­­time du port de Heimaey. L’aqua­­rium clamait que Keiko n’était pas prêt à partir, mais la fonda­­tion pensait qu’il l’était, et qu’il appar­­te­­nait de toute manière à la fonda­­tion et non à l’aqua­­rium. Les rela­­tions se sont enve­­ni­­mées jusqu’au point de non-retour. Au début du mois d’oc­­tobre 1997, les membres du conseil de l’aqua­­rium ont demandé une évalua­­tion indé­­pen­­dante concer­­nant l’état de santé de Keiko. Quelques jours plus tard, le conseil des examens médi­­caux vété­­ri­­naires de l’Ore­­gon a annoncé qu’ils allaient enquê­­ter sur la santé de Keiko et sur la léga­­lité des arran­­ge­­ments de sa garde.

Les pêcheurs islan­­dais consi­­dé­­raient les baleines comme des nuisibles et des glou­­tons qui consom­­maient leurs produits commer­­ciaux par tonnes.

Dans le camp de Sauvez Willy/Keiko, des discus­­sions ont eu lieu au sujet du dépla­­ce­­ment poten­­tiel de Keiko dans un enclos de la baie d’Ore­­gon’s Depoe. Fina­­le­­ment, un panel d’ex­­pert a été formé pour analy­­ser le compor­­te­­ment de Keiko et déter­­mi­­ner si la liberté lui siérait. À la conster­­na­­tion de l’aqua­­rium de l’Ore­­gon, il leur faudrait bien­­tôt dire au revoir au million de visi­­teurs : les experts ont annoncé que Keiko était prêt et capable de partir. Malgré cela, des scep­­tiques pensaient que les efforts pour sauver Keiko étaient voués à l’échec. Certains d’entre eux s’avé­­raient être des employés de Sea World, qui devaient à présent faire face à des mani­­fes­­ta­­tions qui deman­­daient la libé­­ra­­tion de leurs orques, à cause de la vague Sauvez Willy ! : ils ont averti que la pauvre baleine allait mourir gelée si on l’exi­­lait dans les sombres, glaciales et tristes eaux d’Is­­lande – et cela même si Keiko était né en Islande et que les baleines tueuses four­­mil­laient au large. Même au sein des pro-Willy, il subsis­­tait des doutes. Keiko, selon eux, était déjà en bout de course. Il était trop tard pour lui ensei­­gner tout ce qu’une baleine sauvage devait savoir, et il démon­­trait de manière répé­­ti­­tive une préfé­­rence alar­­mante pour le pois­­son congelé plutôt que frais, démon­­trant que ses goûts avaient été complè­­te­­ment corrom­­pus par vingt années passées dans un aqua­­rium. Une théo­­rie de conspi­­ra­­tion circu­­lait parmi les défen­­seurs des baleines les plus radi­­caux : à savoir, que Sea World serait en réalité derrière le mouve­­ment Sauvez Willy !, sachant qu’ils allaient perdre, dissua­­dant ainsi les parcs à loisirs du monde entier de déve­­lop­­per à nouveau ce genre de senti­­ments. Le scep­­ti­­cisme n’était pas le seul obstacle au dépla­­ce­­ment de Keiko dans son habi­­tat d’ori­­gine. En effet, les pêcheurs islan­­dais consi­­dé­­raient les baleines comme des nuisibles et des glou­­tons qui consom­­maient leurs produits commer­­ciaux par tonnes. Le gouver­­ne­­ment a demandé à la Commis­­sion inter­­­na­­tio­­nale des baleines d’au­­to­­ri­­ser à nouveau une pêche à la baleine régu­­lée, au moment où l’Is­­lande venait d’ac­­cep­­ter la première livrai­­son de viande de baleine norvé­­gienne en 14 ans.

xeij25_opt.jpeg.pagespeed.ic.i93k8n0kUC
David Phil­­lips et ses collègues
Le deuxième homme en partant de la gauche
Crédits : Earth Island Insti­­tute

Que faire, lorsque vous vous appe­­lez David Phil­­lips, de Earth Island Insti­­tute, que vous repré­­sen­­tez un groupe milliar­­daire de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions, the Human Society, et Ocean Futures Society, un groupe écolo­­giste fondé par Jean-Michel Cous­­teau ; que vous êtes confronté à plusieurs minis­­tères islan­­dais pour obte­­nir la permis­­sion de construire un enclos d’un million de dollars dans le port ; que vous devez orga­­ni­­ser une flotte de bateaux, d’hé­­li­­co­­ptères, d’avions, ainsi qu’un rassem­­ble­­ment d’un groupe de scien­­ti­­fiques, de vété­­ri­­naires, et de dres­­seurs – tout cela pour soute­­nir l’éven­­tuelle libé­­ra­­tion de Keiko, alias Willy, un simple épau­­lard ? L’af­­front de dispo­­ser d’une baleine mater­­née au large de l’Is­­lande ne serait même pas compensé par le fait de gagner de l’argent, car Keiko ne serait pas exposé. Il n’y aurait pas de voyages orga­­ni­­sés en Islande pour voir Keiko – il vivrait dans un enclos dans le port, acces­­sible seule­­ment par bateau, et il serait petit à petit sevré du contact humain pour le prépa­­rer à vivre avec ses confrères. « L’op­­po­­si­­tion du minis­­tère de la Pêche était terrible, raconte Phil­­lip. Cela allait à l’en­­contre de tout ce qu’ils faisaient, il y avait très peu de connais­­sances concer­­nant la conser­­va­­tion des baleines en Islande, et beau­­coup d’hos­­ti­­lité à l’en­­droit de tout ce qui prove­­nait des États-Unis. Nous avons donc commencé à cher­­cher d’autres endroits, en Irlande et en Angle­­terre. Mais les mers d’Is­­lande repré­­sentent les origines de Keiko, l’en­­droit idéal pour lui, et, après une longue série de compli­­ca­­tions, nous avons fina­­le­­ment obtenu l’au­­to­­ri­­sa­­tion. »

L’en­­clos

Restait désor­­mais à finan­­cer un autre vol (370 000 dollars), un autre enclos (un million de dollars), une équipe à recru­­ter et du person­­nel à payer. Le coût annuel du projet en Islande était estimé à trois millions de dollars. Si Keiko n’ap­­pre­­nait jamais à vivre tout seul, la fonda­­tion pouvait, en théo­­rie, s’oc­­cu­­per de lui pour les trente prochaines années pour un coût avoi­­si­­nant les 90 millions de dollars. « En cours de route, c’est devenu un tout autre type de projet », explique Bob Ratliffe, de la fonda­­tion Craig and Susan McCaw. « Cela exigeait des avions, de gros bateaux et des dépenses impor­­tantes. » Mais, ajoute Ratliffe, un enga­­ge­­ment avait été pris vis-à-vis de cette créa­­ture. Et il y avait le désir d’ac­­com­­plir ce que tout le monde pensait être impos­­sible.

980909-F-0000N-018
Keiko prend l’avion
Tran­­sport à bord de l’Air Force C-17
Crédits : Master Sgt. Dave Nolan, U.S. Air Force

Le vol Air Force C-17 était réservé, les gallons de crème anti-irri­­ta­­tions pour hydra­­ter Keiko durant le voyage étaient comman­­dés, un contrat était passé avec Fami­­lian Indus­­trial Plas­­tics pour construire un nouvel enclos, et une équipe de quinze personnes avait été consti­­tuée. En septembre 1998, tout était prêt. Les adieux ont été une nouvelle fois abreu­­vés de larmes. La Keiko-mania avait pris de l’am­­pleur, elle ne s’était jamais émous­­sée depuis le jour où la baleine était arri­­vée à Newport. Sans comp­­ter la sortie des deux autres films de la fran­­chise – Sauvez Willy 2, et Sauvez Willy 3 : la pour­­suite –, qui ont prolongé le senti­­ment d’at­­ta­­che­­ment pour l’orque. Et peu importe si les séquences montrant des baleines sauvages, assis­­tées par ordi­­na­­teur et jume­­lées aux machines anima­­tro­­niques, s’avé­­raient assez éloi­­gnées du Willy origi­­nal. « J’ai été à l’aqua­­rium pour lui dire au revoir et bonne chance », se souvient le mamma­­lo­­giste de l’aqua­­rium de l’Ore­­gon Ken Lytwyn. « J’ai­­me­­rais que sa remise en liberté abou­­tisse, mais connais­­sant Keiko et sa person­­na­­lité, je ne pense pas que cela marchera. J’étais très triste lorsqu’ils ont annoncé son départ, mais ce n’était pas à moi de déci­­der. »

~

Ah, les îles West­­man ! Si primi­­tives, si farouches, arra­­chées depuis si peu de temps au derme de la terre… En vérité, la terre la plus récem­­ment émer­­gée de la planète pour­­rait bien être un petit amas de rochers appelé Surt­­sey. Situé à l’ex­­tré­­mité sud de la chaîne West­­man, il a fran­­chi le niveau de la mer seule­­ment treize ans avant la nais­­sance de Keiko. En 1973, l’érup­­tion d’un volcan au beau milieu de Heimaey a augmenté la masse terrestre de l’île de 20 %. La seule source de reve­­nus des habi­­tants de West­­man : la pêche, la pêche et encore la pêche. Quelques-uns contri­­buent à l’éco­­no­­mie touris­­tique locale, modeste mais somme toute bien rodée. Les slogans vont de l’in­­sai­­sis­­sable « Les îles West­­man, le Capri du Grand Nord » au plus sensé « Dix millions de maca­­reux de peuvent pas avoir tort ». Partout où l’on regarde s’élèvent par douzaines de robustes et drôles d’oi­­seaux noir et blanc. Ils construisent des nids dans les affleu­­re­­ments de lave qui débordent de la falaise, tels des pierres jetées dans l’eau. Chaque mois d’août, les bébés maca­­reux quittent le nid pour prendre leur envol vers l’océan, mais fondent en piqué sur la ville, séduits par les lumières de la civi­­li­­sa­­tion humaine. Ce rendez-vous magique à l’is­­sue poten­­tiel­­le­­ment drama­­tique pour ces oiseaux est connu sous le nom de pysju­­nae­­tur – la nuit des maca­­reux. Touristes et enfants assistent à cet événe­­ment chaque été, armés de leur boîte en carton pour les secou­­rir. Au matin, ils relâchent les bébés au bord de l’eau. Une fois adultes, les maca­­reux sont appré­­ciés dans les West­­man : rôtis, fumés ou décou­­pés fine­­ment, alla carpac­­cio.

À l’été 2000, Keiko a eu droit à ses premières sorties enca­­drées en haute mer, en dehors de son enclos.

L’orque était la bien­­ve­­nue ici à son arri­­vée en septembre 1998. Personne ne pouvait la voir, à moins de se rendre tout au bout du port pour l’ob­­ser­­ver avec le téles­­cope que la fonda­­tion avait installé. Son arri­­vée n’a pas créé pas beau­­coup d’em­­plois. Les produits déri­­vés Keiko – verres à liqueur, tabliers, couvre-théières déco­­rés de sa fameuse tête noire et blanche – ne se vendaient pas dans les maga­­sins de souve­­nirs. Ici, Keiko devait faire face à ce qui devien­­drait une salu­­ta­­tion d’usage : plusieurs centaines de jour­­na­­listes accré­­di­­tés, des groupes d’éco­­liers en effer­­ves­­cence, dont bon nombre avaient vu le premier Sauvez Willy – une marque de hot-dogs islan­­daise offrait le film gratui­­te­­ment contre un pack de six saucisses. Tout le monde, évidem­­ment, aimait Keiko. On l’ad­­mi­­rait pour sa grosse masse mâti­­née de candeur, pour être la bonne poire qui accep­­tait d’être expé­­dié ici et là dans une caisse, de souf­­frir le martyre en silence, de s’ac­­com­­mo­­der des aléas de la vie. Si quelqu’un pensait que l’argent dépensé pour sa réha­­bi­­li­­ta­­tion était une folie pure, il ne serait jamais venu à l’es­­prit de personne de blâmer l’orque : ce n’était pas sa faute si elle avait été captu­­rée dès son enfance et envoyée dans un aqua­­rium minable au Mexique. Ce n’était pas sa faute si elle était deve­­nue un symbole de 4 500 kilos de promesses tenues (ou non), de rêves réali­­sés (ou non), d’in­­té­­grité préser­­vée (ou pas) et de respect de la nature (ou pas). Ce n’était pas non plus sa faute si elle ne savait pas comment faire un piège à bulles pour captu­­rer le hareng. Ce n’était pas non plus sa faute si elle avait été arra­­chée au giron mater­­nel et si elle avait désor­­mais un peu peur des orques sauvages, au point que ces dernières la consi­­dé­­raient comme un être à part.

~

Expor­­ter le projet Keiko en Islande n’a pas été facile. Les tempêtes n’avaient pas de fin. Elles char­­riaient des vents hurlants et des vagues immenses et violentes qui lui donnaient des airs d’apo­­ca­­lypse. Une bour­­rasque terrible a frappé Heimaey seule­­ment deux semaines avant l’ar­­ri­­vée de Keiko. Le filet de l’en­­clos, main­­tenu par ce que les employés appe­­laient « la bonne grosse chaîne » – chaque char­­nière pesait 225 kilos –, a cédé face au choc et a dû être recons­­truit et ré-ancré. Les quar­­tiers de Keiko étaient splen­­dides, mais devaient être parcou­­rus par bateau, étant donné que la terre de la baie qui l’en­­cer­­clait ne formait qu’une simple ligne de lave refroi­­die. Une couche d’herbe avait poussé sur la lave, et chaque été, les fermiers locaux emme­­naient leur moutons en ferry pour les faire pâtu­­rer sur la crête. Les employés main­­te­­naient Keiko à l’écart quand les moutons étaient trans­­por­­tés par voie mari­­time, car personne ne pouvait garan­­tir qu’une baleine tueuse ne serait pas atti­­rée par eux. Durant les trois années qui ont suivi, le person­­nel qui s’oc­­cu­­pait de Keiko n’a eu de cesse de chan­­ger. Le torrent d’amour qu’ils ressen­­taient pour la baleine ne compen­­sait pas l’in­­tense fraî­­cheur et la soli­­tude qu’ils endu­­raient en Islande. Et puis, la Bourse s’est effon­­drée. Cela n’avait rien à voir avec l’orque, a priori, mais Craig McCaw dési­­rait main­­te­­nant consa­­crer plus d’at­­ten­­tion à ses autres projets – des réserves natu­­relles sur la terre ferme, certains projets paci­­fiques avec Nelson Mandela. D’un coup, sa société Nextel a vu le montant de ses actions passer de 80 dollars ou plus à envi­­ron 10 dollars. Il ne préten­­dait pas être sans le sou, mais cette nouvelle donne a coïn­­cidé avec l’ar­­rêt de la subven­­tion de 3 millions de dollars par an de la part de la fonda­­tion Craig and McCaw, fin 2001.

keiko-ulyces-04
L’en­­clos
L’ha­­bi­­tat de Keiko dans le port de Heimaey
Crédits : Paul Bartho­­lo­­mew

Le fait que les subven­­tions aient cessé au moment où le projet commençait à atteindre le but fixé avait quelque chose de tragique – à l’image de la vie de Keiko, en quelque sorte. À l’été 2000, Keiko a eu droit à ses premières sorties enca­­drées en haute mer, en dehors de son enclos. La première fois qu’il a aperçu des orques sauvages, il a fait un petit saut discret pour les regar­­der, puis demi-tour en direc­­tion du bateau jusqu’à l’en­­clos. L’an­­née suivante, il prenait davan­­tage son temps. Plus d’une fois, il est resté en compa­­gnie des orques alors que le bateau était reparti. Entre-temps, le budget du projet était passé de 3 millions de dollars par an à 600 000 dollars. L’hé­­li­­co­­ptère et le pilote four­­nis par McCaw n’étaient plus là, et les bureaux de la fonda­­tion Sauvez Willy/Keiko à Heimaey avaient fusionné avec un espace gris sur les quais qui n’était autre qu’une ancienne épice­­rie (compre­­nant, comme par hasard, un énorme frigo pour les harengs de Keiko). Malgré ses progrès, il n’y avait aucune preuve que Keiko pour­­rait quit­­ter de son enclos de façon perma­­nente. Pendant l’hi­­ver, lorsque les baleines n’étaient plus là, il y restait enfermé, il était ce même animal docile, prêt à poser sa grosse tête mouillée et caou­t­chou­­teuse sur vos genoux… Même s’il avait une vague idée de ce qu’é­­tait la vie sauvage, il était toujours comme un bébé, et proba­­ble­­ment plus déli­­cat qu’une orque ne devrait l’être. Un jour, alors que les dres­­seurs lui appre­­naient à rame­­ner des objets du fond de la baie, il leur a présenté une plume de maca­­reux, alors qu’ils s’at­­ten­­daient davan­­tage à un bloc de roche. Keiko l’a faite tomber par inad­­ver­­tance, a replongé et est revenu un instant plus tard avec la même petite plume. Une autre fois, il a ramené un petit crabe ermite qui se bala­­dait gaie­­ment de haut en bas sur sa rangée de dents, incons­­cient de se trou­­ver dans la gueule d’une baleine tueuse. Quand les mouettes volaient sa nour­­ri­­ture, Keiko se mettait en colère, mais géné­­ra­­le­­ment, il se conten­­tait de les attra­­per, de les secouer un peu et de les recra­­cher. Quel genre de gros bébé était-ce ? Beau­­coup de gens se deman­­daient si Keiko n’avait pas été freiné dans son évolu­­tion. « Je m’inquiète au sujet des dres­­seurs, ajoute David Phil­­lips. Qui dépend plus de qui ? » Il ne parlait pas alors des postes créés grâce à Keiko, mais de dépen­­dance émotion­­nelle. Plutôt qu’une photo de ses enfants, un de ses dres­­seurs avait une photo de Keiko dans son porte­­feuille. Et si Keiko ne partait pas – s’il ne se joignait pas à un groupe d’orques, n’ap­­pre­­nait pas à chas­­ser, ne disait pas adieu à sa vie de captif à la manière d’un retraité d’Hol­­ly­­wood –, il faudrait bien trou­­ver une source de finan­­ce­­ment à un moment ou un autre. Toute personne voulant contri­­buer au projet Keiko devrait être consciente qu’il ou elle ne pour­­rait pas garan­­tir le saut vers la liberté de l’énorme et somp­­tueux mammi­­fère, mais plutôt une garde­­rie en continu pour baleine vieillis­­sante.

La liberté

Puis, le 7 juillet, il est parti d’un coup. Les dres­­seurs l’avaient laissé dehors, dans les eaux près de Surt­­sey, où plusieurs groupes d’orques se rassem­­blaient pour la chasse au hareng, et Keiko avait nagé vers elles sans se retour­­ner. Les jours ont passé et il était toujours en train de flâner avec elles. Le person­­nel du projet a été véri­­fier et a constaté qu’il se portait bien, ils sont donc repar­­tis sans que Keiko s’en rende compte. Les jours passaient. L’été était en fleurs, le soleil brillait haut dans le ciel jusqu’à presque minuit, la glace fondait douce­­ment et les moutons avaient telle­­ment de laine sur le dos qu’ils ressem­­blaient à des boules de neige à sur pattes – ces derniers avaient bien entre­­tenu les pelouses sur les falaises entou­­rant l’en­­clos vide dans la baie. Fin juillet, un énorme orage s’est abattu sur Heimaey, et pendant plusieurs jours il était impos­­sible d’en­­voyer quelqu’un dans l’eau. Le satel­­lite trans­­met­­tait toujours les coor­­don­­nées du récep­­teur de Keiko, mais il n’y avait aucun moyen de savoir s’il était avec d’autre baleines et se nour­­ris­­sait correc­­te­­ment, ou s’il patau­­geait aux alen­­tours, perdu.

keiko-ulyces-05
Dépen­­dance émotion­­nelle
Keiko nage près du bateau de ses dres­­seurs
Crédits : Free Willy-Keiko Foun­­da­­tion

Quand je suis arri­­vée à Heimaey, Keiko était déjà parti depuis près d’un mois. J’ai été au bureau le matin de mon arri­­vée, pendant les trois heures de diffu­­sion satel­­lite. C’était une grande pièce, équi­­pée d’une hété­­ro­­clite collec­­tion de bureaux, de maga­­zines sur les bateaux, de vieux maté­­riel et de photos d’une miche de pain qu’un des employés avait cuit dans le cratère encore chaud du volcan d’Hei­­maey. Une poignée de gens allaient et venaient : Fernande Ugarte, un scien­­ti­­fique mexi­­cain diplômé de Norvège d’un master sur les baleines tueuses ; John Valen­­tine, un consul­­tant en dres­­sage d’orques améri­­cain, vivant en Thaï­­lande ; Colin Baird, un Cana­­dien qui diri­­geait les bureaux de Heimaey ; Michael Parks, le coor­­di­­na­­teur des opéra­­tions marines, qui venait d’Ok­­la­­homa mais qui vivait en Alaska ; un scien­­ti­­fique danois spécia­­liste des baleines, un marin irlan­­dais, et trois Islan­­dais, dont l’un d’eux était un ancien Mister Islande hyper musclé. Charles Vinick, le vice-président de Ocean Futures, avait quitté ses bureaux de Paris la veille pour venir orga­­ni­­ser les recherches et décou­­vrir où Keiko était passé. Naomi Rose, une scien­­ti­­fique spécia­­li­­sée dans les mammi­­fères marin, de la Humane Society, venait aussi d’ar­­ri­­ver pour un voyage qui visait à s’as­­su­­rer de la forme physique de Keiko. « On dirait bien qu’il a passé tout son temps avec les orques sauvages, a dit Vinick. Pour moi, c’est formi­­dable. » Michael Parks plaçait les infor­­ma­­tions satel­­lite sur un graphique marin. « Il est au sud aujourd’­­hui, a-t-il dit. Oh mon Dieu, il est là. » Il poin­­tait un endroit au sud-est de Surt­­sey, plusieurs centi­­mètres en dehors du graphique. « Il prend des déci­­sions désor­­mais, c’est lui qui commande, a commenté Vinick. Il pour­­rait bien être parti pour de bon. » Les gens exami­­naient le graphique. Il semblait que Keiko parcou­­rait entre 90 et 110 km par jour et qu’il était main­­te­­nant trop loin pour pouvoir atteindre le bateau de travail du projet.

Keiko était déjà loin alors, en partance pour la Norvège, où il mendiait auprès des familles qui pique-niquaient sur la rive de Skaal­­vik Fjord.

Ils ont donc décidé que trois personnes parti­­raient en bateau en direc­­tion de Keiko. Ils seraient hors de portée du signal radio et ne pour­­raient pas rece­­voir les coor­­don­­nées satel­­lites mises à jour. Mais l’un d’entre eux connais­­sait une société à Reykja­­vik qui louaient des télé­­phones satel­­lites qui fonc­­tion­­ne­­raient sur une si grande distance, et il s’est arrangé pour en faire envoyer un par avion de Reykja­­vik à Heimaey – ou par ferry en cas de brume, comme c’était souvent le cas, et cela empê­­chait les aéro­­ports de l’île d’ou­­vrir. Ensuite, un autre groupe irait cher­­cher le télé­­phone pour l’ame­­ner sur le bateau. Vinick voulait aussi prendre un avion privé pour les suivre, mais personne n’était dispo­­nible dans les jours à venir. Une fois qu’ils verraient Keiko – s’ils le voyaient –, soit ils le lais­­se­­raient tranquille, s’il avait l’air de se nour­­rir et d’être en compa­­gnie d’autres baleines, soit ils l’ap­­pâ­­te­­raient jusqu’à l’en­­clos, s’il avait l’air en détresse, seul ou affamé. Une fois toutes les déci­­sions prises, tout le monde avait l’air un peu fati­­gué, comme s’ils venaient de se prépa­­rer à une inva­­sion mili­­taire. Nous avons pris un bateau au port pour aller véri­­fier l’en­­clos. Sur le pont où se trou­­vait le hangar avec les équi­­pe­­ments se trou­­vait un maca­­reux mort, qui avait proba­­ble­­ment été tué pendant l’orage. Dans le hangar, quelqu’un avait posté une liste des nouveaux compor­­te­­ments possibles à ensei­­gner à Keiko comme « claque pec et nage », « faire une bulle dans l’eau » et « avaler Jim en une fois ». Un groupe de plon­­geurs avait été mis en place pour commen­­cer à nettoyer les algues sur le filet en prépa­­ra­­tion pour l’hi­­ver, même si cela semblait désor­­mais inutile, sachant que Keiko ne revien­­drait sûre­­ment jamais. Mais tout bien consi­­déré, c’était une bonne jour­­née. The Humane Society venait d’an­­non­­cer qu’elle allait reprendre le finan­­ce­­ment et la gestion du projet, et l’ex-femme de Craig McCaw, Wendy, avait fait un nouveau don de 400 000 dollars pour Keiko. Dans l’après-midi, le brouillard s’est dégagé et l’avion a pu s’en­­vo­­ler pour Heimaey, trans­­por­­tant à son bord le télé­­phone satel­­lite. Pendant qu’on char­­geait le maté­­riel sur le bateau, une femme du coin aux cheveux grison­­nants, emmi­­tou­­flée dans un manteau d’homme et une galoche rouge, a hurlé depuis le pont : « Comment va mon Keiko ? Est-ce-que notre célé­­brité est toujours là ? » J’étais un peu déçue. Qui ne voudrait pas avoir vu la grande baleine noire et blanche ? Qui ne voudrait pas lui grat­­ter la langue, regar­­der dans son œil de la taille d’une prune et faire le tour de l’en­­clos sur son dos ? Tout ce que j’ai vu des baleines en Islande, c’était deux baleines à bosse qui plon­­geaient non loin du bateau, agitant leur queues comme des éven­­tails. Keiko était déjà loin alors, en partance pour la Norvège, où il mendiait auprès des familles qui pique-niquaient sur la rive de Skaal­­vik Fjord. Quelle idée ! Dans le monde entier, le seul pays qui auto­­ri­­sait la pêche à la baleine était la Norvège, et un membre de l’ins­­ti­­tut Bergen de la Recherche Marine a suggéré qu’il était temps d’ar­­rê­­ter cette folie et de mettre fin aux jours de Keiko. Mais les enfants qui nageaient sur son dos et le nour­­ris­­saient de pois­­sons le trou­­vaient adorable, comme tous ceux qui avaient un jour connu Keiko. Il a joué avec eux un jour et une nuit, l’orque la plus chan­­ceuse du monde, et la grande enve­­loppe marine s’est enrou­­lée comme elle le faisait depuis 5 000 ans.


Traduit de l’an­­glais par Johanna Asse­­dou d’après l’ar­­ticle « Where’s Willy? », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Une orque sauvage, par Shawn McCready.

Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free online course
Download Best WordPress Themes Free Download
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download WordPress Themes Free
udemy course download free

Plus de wild