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par Susan Orlean | 21 septembre 2014

Ce n’était pas la période idéale pour se trou­ver en Islande, même si la plupart du temps, s’y trou­ver est loin d’être une partie de plai­sir, car là-bas le vent ne souffle jamais… il se contente de balayer votre maison. C’était le début du mois d’août et le temps était orageux, comme à l’ha­bi­tude, mais le soleil d’été brillait malgré tout, les geysers crachaient de la vapeur bleu­tée et de l’eau brûlante, et les glaciers gémis­saient en pous­sant des tonnes de limon quelques centi­mètres plus près de la mer. Sur l’eau, les maca­reux bati­fo­laient, les bernard-l’her­mite gamba­daient, et les jeunes gens ballon­nés de saumon séché et de bière chaude vomis­saient discrè­te­ment leur mal de mer dans des seaux, sur le ferry qui navi­guait à travers la baie de Kletts­vik.

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L’en­trée du port de Heimaey
Îles West­mann
Crédits : David Stan­ley

Ils se rendaient à un festi­val annuel de musique et de bois­son sur les îles West­man, une chaîne volca­nique située au sud de l’Is­lande. Durant le voyage, ils parlaient en islan­dais de choses islan­daises, comme, par exemple, s’as­su­rer de n’avoir pas oublié les ouvre-bouteilles et les banda­nas, pour ensuite virer au vert et rede­ve­nir silen­cieux alors que le bateau tanguait sur d’énormes vagues glacées. Après envi­ron deux heures, la houle s’est calmée, le bateau a ralenti et s’est laissé glis­ser dans le port de Heimaey, encer­clé par des falaises de lave ancienne, trouées comme du fromage suisse. Des douzaines de chalu­tiers s’amar­raient aux quais, avec ce tinte­ment métal­lique supposé vous rendre mélan­co­lique. Une poignée de jeunes gens, la bouche pâteuse et les yeux bouf­fis, se réveillaient et jetaient des regards embués au travers des hublots. Nous avons passé une rangée de bouées blanches encor­dées dans l’em­bou­chure de la petite baie. « Hé ! Keiko ! » s’est excla­mée une fille en poin­tant du doigt les bouées. « Hein ? » a bredouillé un autre en regar­dant dans la direc­tion indiquée par la jeune fille. « Keiko ? » « — Willy ! Sauvez Willy ! — Oh, Keiko ! » s’est exclamé le reste de la troupe, se pres­sant aux vitres, tirant les manches des uns en ne fixant rien d’autre que le bras de mer vide, l’eau trans­pa­rente et les falaises qui appro­chaient à grands pas. « Keiko, oh oui ! Oh, waouh ! »

La baleine tueuse

L’orque n’était plus là, bien sûr. Elle était partie début juillet, après avoir écumé la mer sous l’œil vigi­lant de ses dres­seurs pour aller à la rencontre d’autres orques – ses congé­nères, sinon sa famille – qui avaient fait halte près des îles West­man pour un festin d’été. Keiko avait déjà vu des orques sauvages aupa­ra­vant, il en était une lui-même, et il avait été réin­tro­duit auprès d’elles il y a deux ans, après vingt années de capti­vité. Il avait observé les orques en gardant une distance prudente au début, et même s’il s’était montré un peu moins timide par la suite, il ne manquait jamais de retour­ner au bateau qui l’avait relâ­ché en eaux libres. Une fois ses quar­tiers privés rega­gnés dans le port, une équipe inter­na­tio­nale d’hu­mains s’af­fai­rait à lui masser les nageoires, à lui grat­ter la langue, et ils écri­vaient des ébauches d’ar­ticles détaillant ses expé­riences en mer.

Keiko – « la chan­ceuse », un prénom japo­nais fémi­nin – est l’orque la plus obser­vée au monde.

En ce mois de juillet, cepen­dant, Keiko s’était aven­turé plus près que jamais des orques, les suivant jusqu’aux îles Féroé, en route vers… vers où, au juste ? Les orques tiennent leur propre conseil. La vérité à leur sujet est qu’elles vont et viennent, et qu’il est diffi­cile de savoir où elles se rendent – à moins de les avoir déjà sorties de l’eau, d’avoir percé des trous dans leur nageoire dorsale et fixé des émet­teurs radio sur elles. Seul un fou pour­rait affir­mer que faire un trou dans une nageoire dorsale est une tâche aisée. C’est pourquoi personne ne sait vrai­ment où ces créa­tures, qui visitent l’Is­lande chaque été, passent l’hi­ver – ni, proba­ble­ment, où elles se rendaient fin juillet. Keiko – « la chan­ceuse », un prénom japo­nais fémi­nin – est l’orque la plus obser­vée au monde. Elle dispose d’un émet­teur satel­lite et d’un trans­met­teur à très haute fréquence. Trois orga­ni­sa­tions à but non lucra­tif l’ont parrai­née. Et des millions de spec­ta­teurs attendent de voir si cette orque célèbre et accom­plie, qui a vécu la majeure partie de sa vie en état de domes­ti­cité, revien­dra fina­le­ment à son état sauvage. À chaque fois que Keiko se retrouve seul, il est suivi à la trace par satel­lite, relayé partout sur Inter­net, le tout étant retrans­crit sur un graphique marin depuis les bureaux de la fonda­tion Sauvez Willy/Keiko, dans les îles West­man. Une rangée de X soigneu­se­ment repor­tés maté­ria­lise sa progres­sion à travers la mer. Ce qu’on sait de Keiko ? C’est un Orci­nus orca, plus commu­né­ment appelé orque, ou baleine tueuse, pesant pas moins de 4 500 kilos. L’orque est le membre le plus massif de la famille des dauphins – grande gueule, grandes dents, gros appé­tit. Comme les humains, les orques peuvent tuer et manger ce qu’elles veulent. Elles choi­sissent le plus souvent des harengs, des saumons et des cabillauds, mais certaines préfèrent manger des lions de mer, des morses ou certaines baleines. Les orques sont connues pour écor­cher soigneu­se­ment de petits rorquals adultes, mordre leurs nageoires dorsales et se repaître seule­ment de leurs langues. Un compor­te­ment que certains ont asso­cié à un gaspillage épicu­rien. Les orques ne sont pas spécia­le­ment atti­rées par les humains. Deux seule­ment ont été tués par une baleine tueuse en capti­vité, les deux morts ayant été le fait d’une même orque, Tili­kum, de Sea World, qui a retenu ses victimes sous l’eau pour les noyer, mais sans les manger.

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SeaWorld
San Diego
Crédits : Antoine Tave­neaux

Les orques, présentes dans tous les océans de la planète, sont très peu prisées des chas­seurs. Elles sont vingt fois moins chas­sées que les grands cacha­lots. Leur huile est beau­coup moins recher­chée et leur viande est beau­coup moins tendre et savou­reuse que celle des petits rorquals. Intel­lec­tuel­le­ment, on dit d’elles qu’elles sont d’une grande finesse et très récep­tives à l’édu­ca­tion. Leur robe noir et blanc, mouche­tée d’une tâche grise en forme de selle, les rend bien plus attrayantes que la gigan­tesque baleine blanche. Là réside le véri­table point faible des orques : dans cette dispo­si­tion à être expo­sées aux foules et à apprendre des tours idiots, leur répu­ta­tion de meur­triers impi­toyables ajou­tant au merveilleux de la situa­tion. En 1964, l’aqua­rium de Vancou­ver a engagé un sculp­teur pour tuer une orque. Objec­tif : utili­ser sa dépouille comme modèle pour en réali­ser une fausse. Une orque a été harpon­née, mais elle a réussi à s’en sortir. Devant l’inap­ti­tude du sculp­teur, l’aqua­rium a décidé d’ex­po­ser la baleine vivante plutôt que d’en fabriquer une en plas­tique. La baleine, nommée Moby Doll, a été la première orque rete­nue en capti­vité. Elle est morte après 87 jours, mais le temps d’ob­ser­va­tion a été suffi­sam­ment long pour démon­trer l’in­tel­li­gence consi­dé­rable de l’es­pèce. Plus de 130 orques ont été captu­rées pour être expo­sées depuis la mésa­ven­ture de Moby Doll. Bon nombre d’entre elles venaient d’Is­lande, jusqu’à ce que le pays proclame la fin de la pêche à la baleine en 1989. On dénombre envi­ron 50 orques dans les aqua­riums et les parcs de loisirs du monde entier. Au vu de leur rareté, chacune d’entre elles vaudrait un million de dollars ou plus. Les débuts de Keiko, cepen­dant, ont été plus confi­den­tiels. Né aux abords de l’Is­lande, en 1977 ou 1978, il a été capturé en 1979. Pendant plusieurs années, il a vécu dans un triste aqua­rium en dehors de Reykja­vik, lequel se faisait de l’argent en captu­rant et reven­dant des baleines tueuses à d’autres aqua­riums. En 1982, Keiko a été vendu à Mari­ne­land, un parc de l’On­ta­rio, près des chutes du Niagara. Là-bas, il était persé­cuté par les baleines plus âgées, et en 1985, Mari­ne­land l’a revendu a Reino Aven­tura, un parc de loisirs à Mexico. Les instal­la­tions pour baleines étaient trop petites, peu profondes et trop chaudes pour une orque. Il n’y avait pas non plus d’autres baleines pour tenir compa­gnie à Keiko. En consé­quence de quoi, Keiko a déve­loppé des boutons disgra­cieux autour de ses nageoires et avait les muscles aussi toniques qu’une nouille détrem­pée. Il pouvait rete­nir sa respi­ra­tion seule­ment trois minutes, et il abîmait ses dents en rongeant le béton autour de l’aqua­rium. Il passait la plupart de son temps à nager en petit cercles sans but et s’en­fonçait dans une léthar­gie que certains voyaient comme le signe d’une mort précoce. En dépit de cela, et malgré sa nageoire dorsale tombante (carac­té­ris­tique qui n’était le symp­tôme de rien du tout mais qui lui donnait l’air triste), il était adoré de tous. Lui, en retour, aimait beau­coup les enfants et les camé­ras.

Sauvez Keiko !

Après le fiasco du film d’aven­ture Orca, de Dino de Lauren­tiis en 1977, Holly­wood a montré peu d’in­té­rêt envers les films sur les céta­cés. Malgré cela, un écri­vain appelé Keith Walker a envoyé un scéna­rio au produc­teur Richard Donner à propos d’un enfant muet qui vivait auprès de nonnes et deve­nait ami avec une baleine dans un parc de loisirs. Dans le scéna­rio origi­nal de Walker, le garçon restait silen­cieux jusqu’à la fin du film, et s’écriait « Sauvez Willy ! » lorsqu’il relâ­chait la baleine dans l’océan. Donner, mili­tant écolo­giste et ami des animaux, a aimé le scéna­rio et l’a fait suivre à sa femme, la produc­trice Lauren Shuler Donner, et à sa parte­naire, Jennie Lew Tugend, dans l’es­poir de l’étof­fer. Tugend et Shuler Donner ont trouvé que l’his­toire bien trop miel­leuse. Elles ont changé le person­nage du garçon en un délinquant juvé­nile, la baleine en créa­ture irri­table et insa­tis­faite, et l’opé­ra­teur du parc de loisirs en escroc avare – mais elles ont conservé le climax de sa remise en liberté.

David Phil­lips, avec l’aide des produc­teurs du film, a créé la fonda­tion Sauvez Willy/Keiko, dont la mission était de réha­bi­li­ter et de libé­rer Keiko.

Une fois que Warner Bros. a décidé de soute­nir le projet, Tugend et Shuler sont parties audi­tion­ner les baleines tueuses du monde entier afin de trou­ver celle qui inter­pré­te­rait Willy. 21 des 23 orques présentes aux États-Unis appar­te­naient à Sea World. Les direc­teurs de la compa­gnie ont jeté un œil au script. Frémis­sant à l’idée de l’éman­ci­pa­tion finale de la baleine, ils ont déclaré qu’au­cune de leurs orques ne seraient dispo­nibles pour le film. Shul­ler Donner et Tugend ont cher­ché plus loin. Au Mexique, à Reino Aven­tura, elles n’ont pas seule­ment trouvé Keiko mais égale­ment un complexe en ruines qui serait parfait pour l’ins­tal­la­tion déla­brée prévue dans le film, ainsi que les proprié­taires du parc, prêts à lais­ser leur baleine appa­raître dans un film encou­ra­geant la liberté des orques sauvages, contre leur état de capti­vité. Sauvez Willy a été tourné avec un petit budget de 20 millions de dollars, des rôles distri­bués à des acteurs incon­nus, dont un enfant nommé Jason James Rich­ter qui avait alors le même âge que Keiko : 12 ans. Personne n’ima­gi­nait que le film aurait autant de succès, bien que Shuler Donner soupçon­nait que cela serait possible depuis qu’un homme l’avait appro­chée, après une séance de repé­rages, pour lui donner 10 dollars avant de lui dire : « Tenez, prenez cet argent pour sauver les baleines. » Dès son lance­ment, Sauvez Willy a eu une énorme audience – prin­ci­pa­le­ment des enfants bien sûr, qui insis­taient pour voir le film encore et encore, répon­dant ainsi à son slogan : « Jusqu’où iriez-vous pour un ami ? » – géné­rant 150 millions de dollars de recettes dans le monde. De plus, les produc­teurs ont ajouté un message à la fin du film inci­tant les gens se sentant concer­nés par le sauve­tage des baleines à appe­ler le 1–800–4-WHALES, un numéro appar­te­nant à Earth Island Insti­tute, un groupe écolo­giste. Le torrent d’ap­pels reçus a abasourdi tous ceux ayant investi dans le film – les diri­geants de Warner Bros., les produc­teurs et les employés de Earth Island Insti­tute. Outre le grand nombre d’ap­pels, personne n’avait anti­cipé le fait que bon nombre des appe­lants pose­raient des ques­tions qui n’avaient pas été anti­ci­pées : sur le sauve­tage des orques sauvages, mais plus encore sur le deve­nir de Keiko. « Nous n’ima­gi­nions pas que Keiko serait vue comme un indi­vidu », raconte Dave Phil­lips, de the Earth Island Insti­tute. « À ce moment-là, il n’était qu’un élément du film. Bien sûr, tout le monde est tombé sous son charme. L’équipe entière était séduite. Tous ceux qui l’ap­pro­chaient attra­paient le virus Keiko. » Keiko, de son côté, était infecté par un autre genre de virus : une tumeur bénigne, un papil­lome, qui avait causé une irri­ta­tion bouton­neuse sur sa peau. Il languis­sait toujours au Mexique, mais il était à présent très demandé. Les proprié­taires de Reino Avan­tura ne voulaient pas se sépa­rer de lui, mais ils ont reconnu qu’il était en mauvaise santé, et peut-être même mourant. Ils avaient déjà essayé de lui trou­ver une nouvelle maison. Keiko avait été proposé à Sea World, mais Sea World ne voulait pas d’une orque verruqueuse. Désor­mais cepen­dant, tout le monde se l’ar­ra­chait. Michael Jack­son a envoyé ses repré­sen­tants à Mexico, pour tenter de l’ac­qué­rir pour son ranch. Des groupes de conser­va­teurs voulaient Keiko pour tel ou tel aqua­rium. Des scien­ti­fiques dési­raient le trans­fé­rer dans un aqua­rium de Cape Cod pour faire des recherches.

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Keiko se donne en spec­tacle
El Nuevo Reino Aven­tura
Crédits

David Phil­lips, avec l’aide des produc­teurs du film, a créé la fonda­tion Sauvez Willy/Keiko, dont la mission était de réha­bi­li­ter et de libé­rer Keiko. Reino Aven­tura a fina­le­ment opté pour la fonda­tion au détri­ment des autres soupi­rants et a décidé de leur donner Keiko. Restait à déter­mi­ner les condi­tions de trans­port et de loge­ment de l’orque. Plus d’un million de personnes avaient déjà été mises à contri­bu­tion, pour un résul­tat somme toute modeste, l’argent prove­nant de ventes de gâteaux Sauvez Willy et d’en­fants cassant leurs tire­lires en forme de cochon. UPS a accepté de trans­por­ter Keiko gratui­te­ment, mais le conte­neur et le coût des garan­ties coûte­raient au moins 200 000 dollars. Shul­ler Donner a présenté des sacs remplis de lettres aux direc­teurs du studio – des lettres deman­dant si Willy avait vrai­ment été libéré et, s’il ne l’avait pas été, ce qu’ils comp­taient faire à ce propos. La fonda­tion Sauvez Willy/Keiko a reçu un million de dollars de la part de la Warner Bros. et d’une autre compa­gnie de produc­tion enga­gée sur le film, New Regency. The Humane Society of The United States a fait don d’un autre million. Puis le magnat des télé­com­mu­ni­ca­tions Craig McCaw a ajouté un autre million, via la fonda­tion Craig and Susan McCaw. « Craig n’est pas vrai­ment porté sur les animaux », commente Bob Ratliffe, le porte-parole de McCaw. « Mais c’est un défen­seur de l’en­vi­ron­ne­ment et il s’in­té­resse au bien-être des océans, et, bref, il a fait don d’un million de dollars. Puis il a donné 50 000 dollars pour construire un aqua­rium spécia­le­ment pour Keiko, dans l’Ore­gon. Son inten­tion n’a jamais été de s’in­ves­tir autant qu’il l’a fait, mais il a vrai­ment accro­ché avec Keiko. Il a été nager avec lui. Sur son dos. Il s’est senti très concerné. » Les enfants mexi­cains ont pleuré à chaudes larmes lorsque Keiko a été chargé dans un camion UPS et emporté loin d’eux en janvier 1996, et comment aurait-il pu en être autre­ment ? Le parc avait auto­risé des soirées piscines avec lui dans l’aqua­rium, et main­te­nant, il partait pour de vrai, voya­geant à des milliers de kilo­mètres au nord de l’Ore­gon. Dans un docu­men­taire réalisé sur Keiko, ses dres­seurs de Reino Aven­tura, deux magni­fiques jeunes femmes, étaient au bord de l’hys­té­rie à cause de son départ, expliquant qu’il n’était pas juste un animal ou un simple boulot, mais leur ami proche. Le camion le trans­por­tant jusqu’à l’avion Cargo Hercules C-130 se déplaçait à la vitesse d’un escar­got. Il était escorté par la police, comme s’il s’agis­sait de la voiture du pape, avec plus d’une centaine de milliers de personnes alignées dans les rues au coucher de soleil pour lui dire au revoir.

Un long combat

À Newport, dans l’Ore­gon, la côte triste et grise de la ville où l’aqua­rium était implanté a été le théâtre d’une affluence et d’un torrent de larmes records – Willy était presque sauf ! La fonda­tion Sauvez Willy/Keiko avait fait construire un aqua­rium flam­bant neuf de 7,3 millions de dollars, employé six personnes pour s’oc­cu­per de lui, le soigner et le prépa­rer pour son retour dans le monde sauvage. L’Ore­gon était aux prises avec la « Keiko-mania » : infor­ma­tions en continu, camé­ras braquées sur Keiko, rubriques spéciales dans les jour­naux, compre­nant des instruc­tions expliquant comment plier son jour­nal pour en faire un chapeau en forme d’orque. « C’était le plus beau des cadeaux », se souvient Ken Lytwyn, le mamma­lo­giste en chef de l’aqua­rium. « J’ai travaillé avec des dauphins, des lions de mer et d’autres baleines, mais Keiko était… diffé­rent. Il y avait vrai­ment quelque chose en plus chez lui. » À tous les niveaux, Keiko se portait bien à Newport. Sa peau allait mieux, il a grossi de 900 kilos, il a goûté à du pois­son vivant pour la première fois depuis sa petite enfance, il dispo­sait de jouets et d’une télé­vi­sion sur laquelle il pouvait regar­der des dessins animés. Les personnes qui s’oc­cu­paient de lui le consi­dé­raient davan­tage comme un golden retrie­ver que comme une orque : joyeux, affec­tueux, doué d’at­ten­tion – le genre de créa­ture marine qui, si vous vous trou­viez dans l’aqua­rium avec elle et qu’elle nageait au-dessus de vous, faisait atten­tion à ne pas vous percu­ter acci­den­tel­le­ment et vous tuer.

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Keiko dans son nouvel aqua­rium
Newport, Oregon
Crédits

La fréquen­ta­tion de l’aqua­rium, alors en diffi­culté, a augmenté comme jamais. Les demandes crois­santes de repas, de réser­va­tions de chambres d’hô­tel, de cadeaux souve­nirs et de consom­ma­tion d’es­sence ont redonné de la vita­lité à toutes les petites entre­prises aux alen­tours. Si seule­ment Keiko avait pu rester ici pour toujours… Il était alors âgé de 21 ans, l’âge moyen d’une orque vivant une vie aussi agréable que ce que la capti­vité avait à offrir. Mais l’idée avait toujours été de libé­rer Willy, même si aucune baleine tueuse n’avait jamais été remise en liberté aupa­ra­vant. Keiko n’était pas vrai­ment le meilleur candi­dat pour une remise en liberté. Il avait été captif trop long­temps, il s’était telle­ment accou­tumé au contact humain, il était telle­ment plus diplo­mate que bour­reau, qu’il était diffi­cile de l’ima­gi­ner mâchouiller des morses et battre des bancs de saumons avec sa terrible et magni­fique queue. À partir de quand Keiko serait-il suscep­tible de se rappro­cher de la liberté ? Les critères étaient là, les réfé­rences établies. Mange­rait-il du pois­son vivant ? Pour­rait-il nager sur de grandes distances ? Pour­rait-il rete­nir sa respi­ra­tion sous l’eau un long moment ? Les gens bien-pensants n’étaient pas de cet avis. Certains sont même allés en justice, comme l’Aqua­rium de l’Ore­gon, en 1997, pour empê­cher la fonda­tion Free Willy/Keiko de dépla­cer la baleine en Islande, où il allait être trans­vasé dans l’océan, dans un enclos mari­time du port de Heimaey. L’aqua­rium clamait que Keiko n’était pas prêt à partir, mais la fonda­tion pensait qu’il l’était, et qu’il appar­te­nait de toute manière à la fonda­tion et non à l’aqua­rium. Les rela­tions se sont enve­ni­mées jusqu’au point de non-retour. Au début du mois d’oc­tobre 1997, les membres du conseil de l’aqua­rium ont demandé une évalua­tion indé­pen­dante concer­nant l’état de santé de Keiko. Quelques jours plus tard, le conseil des examens médi­caux vété­ri­naires de l’Ore­gon a annoncé qu’ils allaient enquê­ter sur la santé de Keiko et sur la léga­lité des arran­ge­ments de sa garde.

Les pêcheurs islan­dais consi­dé­raient les baleines comme des nuisibles et des glou­tons qui consom­maient leurs produits commer­ciaux par tonnes.

Dans le camp de Sauvez Willy/Keiko, des discus­sions ont eu lieu au sujet du dépla­ce­ment poten­tiel de Keiko dans un enclos de la baie d’Ore­gon’s Depoe. Fina­le­ment, un panel d’ex­pert a été formé pour analy­ser le compor­te­ment de Keiko et déter­mi­ner si la liberté lui siérait. À la conster­na­tion de l’aqua­rium de l’Ore­gon, il leur faudrait bien­tôt dire au revoir au million de visi­teurs : les experts ont annoncé que Keiko était prêt et capable de partir. Malgré cela, des scep­tiques pensaient que les efforts pour sauver Keiko étaient voués à l’échec. Certains d’entre eux s’avé­raient être des employés de Sea World, qui devaient à présent faire face à des mani­fes­ta­tions qui deman­daient la libé­ra­tion de leurs orques, à cause de la vague Sauvez Willy ! : ils ont averti que la pauvre baleine allait mourir gelée si on l’exi­lait dans les sombres, glaciales et tristes eaux d’Is­lande – et cela même si Keiko était né en Islande et que les baleines tueuses four­millaient au large. Même au sein des pro-Willy, il subsis­tait des doutes. Keiko, selon eux, était déjà en bout de course. Il était trop tard pour lui ensei­gner tout ce qu’une baleine sauvage devait savoir, et il démon­trait de manière répé­ti­tive une préfé­rence alar­mante pour le pois­son congelé plutôt que frais, démon­trant que ses goûts avaient été complè­te­ment corrom­pus par vingt années passées dans un aqua­rium. Une théo­rie de conspi­ra­tion circu­lait parmi les défen­seurs des baleines les plus radi­caux : à savoir, que Sea World serait en réalité derrière le mouve­ment Sauvez Willy !, sachant qu’ils allaient perdre, dissua­dant ainsi les parcs à loisirs du monde entier de déve­lop­per à nouveau ce genre de senti­ments. Le scep­ti­cisme n’était pas le seul obstacle au dépla­ce­ment de Keiko dans son habi­tat d’ori­gine. En effet, les pêcheurs islan­dais consi­dé­raient les baleines comme des nuisibles et des glou­tons qui consom­maient leurs produits commer­ciaux par tonnes. Le gouver­ne­ment a demandé à la Commis­sion inter­na­tio­nale des baleines d’au­to­ri­ser à nouveau une pêche à la baleine régu­lée, au moment où l’Is­lande venait d’ac­cep­ter la première livrai­son de viande de baleine norvé­gienne en 14 ans.

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David Phil­lips et ses collègues
Le deuxième homme en partant de la gauche
Crédits : Earth Island Insti­tute

Que faire, lorsque vous vous appe­lez David Phil­lips, de Earth Island Insti­tute, que vous repré­sen­tez un groupe milliar­daire de télé­com­mu­ni­ca­tions, the Human Society, et Ocean Futures Society, un groupe écolo­giste fondé par Jean-Michel Cous­teau ; que vous êtes confronté à plusieurs minis­tères islan­dais pour obte­nir la permis­sion de construire un enclos d’un million de dollars dans le port ; que vous devez orga­ni­ser une flotte de bateaux, d’hé­li­co­ptères, d’avions, ainsi qu’un rassem­ble­ment d’un groupe de scien­ti­fiques, de vété­ri­naires, et de dres­seurs – tout cela pour soute­nir l’éven­tuelle libé­ra­tion de Keiko, alias Willy, un simple épau­lard ? L’af­front de dispo­ser d’une baleine mater­née au large de l’Is­lande ne serait même pas compensé par le fait de gagner de l’argent, car Keiko ne serait pas exposé. Il n’y aurait pas de voyages orga­ni­sés en Islande pour voir Keiko – il vivrait dans un enclos dans le port, acces­sible seule­ment par bateau, et il serait petit à petit sevré du contact humain pour le prépa­rer à vivre avec ses confrères. « L’op­po­si­tion du minis­tère de la Pêche était terrible, raconte Phil­lip. Cela allait à l’en­contre de tout ce qu’ils faisaient, il y avait très peu de connais­sances concer­nant la conser­va­tion des baleines en Islande, et beau­coup d’hos­ti­lité à l’en­droit de tout ce qui prove­nait des États-Unis. Nous avons donc commencé à cher­cher d’autres endroits, en Irlande et en Angle­terre. Mais les mers d’Is­lande repré­sentent les origines de Keiko, l’en­droit idéal pour lui, et, après une longue série de compli­ca­tions, nous avons fina­le­ment obtenu l’au­to­ri­sa­tion. »

L’en­clos

Restait désor­mais à finan­cer un autre vol (370 000 dollars), un autre enclos (un million de dollars), une équipe à recru­ter et du person­nel à payer. Le coût annuel du projet en Islande était estimé à trois millions de dollars. Si Keiko n’ap­pre­nait jamais à vivre tout seul, la fonda­tion pouvait, en théo­rie, s’oc­cu­per de lui pour les trente prochaines années pour un coût avoi­si­nant les 90 millions de dollars. « En cours de route, c’est devenu un tout autre type de projet », explique Bob Ratliffe, de la fonda­tion Craig and Susan McCaw. « Cela exigeait des avions, de gros bateaux et des dépenses impor­tantes. » Mais, ajoute Ratliffe, un enga­ge­ment avait été pris vis-à-vis de cette créa­ture. Et il y avait le désir d’ac­com­plir ce que tout le monde pensait être impos­sible.

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Keiko prend l’avion
Tran­sport à bord de l’Air Force C-17
Crédits : Master Sgt. Dave Nolan, U.S. Air Force

Le vol Air Force C-17 était réservé, les gallons de crème anti-irri­ta­tions pour hydra­ter Keiko durant le voyage étaient comman­dés, un contrat était passé avec Fami­lian Indus­trial Plas­tics pour construire un nouvel enclos, et une équipe de quinze personnes avait été consti­tuée. En septembre 1998, tout était prêt. Les adieux ont été une nouvelle fois abreu­vés de larmes. La Keiko-mania avait pris de l’am­pleur, elle ne s’était jamais émous­sée depuis le jour où la baleine était arri­vée à Newport. Sans comp­ter la sortie des deux autres films de la fran­chise – Sauvez Willy 2, et Sauvez Willy 3 : la pour­suite –, qui ont prolongé le senti­ment d’at­ta­che­ment pour l’orque. Et peu importe si les séquences montrant des baleines sauvages, assis­tées par ordi­na­teur et jume­lées aux machines anima­tro­niques, s’avé­raient assez éloi­gnées du Willy origi­nal. « J’ai été à l’aqua­rium pour lui dire au revoir et bonne chance », se souvient le mamma­lo­giste de l’aqua­rium de l’Ore­gon Ken Lytwyn. « J’ai­me­rais que sa remise en liberté abou­tisse, mais connais­sant Keiko et sa person­na­lité, je ne pense pas que cela marchera. J’étais très triste lorsqu’ils ont annoncé son départ, mais ce n’était pas à moi de déci­der. »

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Ah, les îles West­man ! Si primi­tives, si farouches, arra­chées depuis si peu de temps au derme de la terre… En vérité, la terre la plus récem­ment émer­gée de la planète pour­rait bien être un petit amas de rochers appelé Surt­sey. Situé à l’ex­tré­mité sud de la chaîne West­man, il a fran­chi le niveau de la mer seule­ment treize ans avant la nais­sance de Keiko. En 1973, l’érup­tion d’un volcan au beau milieu de Heimaey a augmenté la masse terrestre de l’île de 20 %. La seule source de reve­nus des habi­tants de West­man : la pêche, la pêche et encore la pêche. Quelques-uns contri­buent à l’éco­no­mie touris­tique locale, modeste mais somme toute bien rodée. Les slogans vont de l’in­sai­sis­sable « Les îles West­man, le Capri du Grand Nord » au plus sensé « Dix millions de maca­reux de peuvent pas avoir tort ». Partout où l’on regarde s’élèvent par douzaines de robustes et drôles d’oi­seaux noir et blanc. Ils construisent des nids dans les affleu­re­ments de lave qui débordent de la falaise, tels des pierres jetées dans l’eau. Chaque mois d’août, les bébés maca­reux quittent le nid pour prendre leur envol vers l’océan, mais fondent en piqué sur la ville, séduits par les lumières de la civi­li­sa­tion humaine. Ce rendez-vous magique à l’is­sue poten­tiel­le­ment drama­tique pour ces oiseaux est connu sous le nom de pysju­nae­tur – la nuit des maca­reux. Touristes et enfants assistent à cet événe­ment chaque été, armés de leur boîte en carton pour les secou­rir. Au matin, ils relâchent les bébés au bord de l’eau. Une fois adultes, les maca­reux sont appré­ciés dans les West­man : rôtis, fumés ou décou­pés fine­ment, alla carpac­cio.

À l’été 2000, Keiko a eu droit à ses premières sorties enca­drées en haute mer, en dehors de son enclos.

L’orque était la bien­ve­nue ici à son arri­vée en septembre 1998. Personne ne pouvait la voir, à moins de se rendre tout au bout du port pour l’ob­ser­ver avec le téles­cope que la fonda­tion avait installé. Son arri­vée n’a pas créé pas beau­coup d’em­plois. Les produits déri­vés Keiko – verres à liqueur, tabliers, couvre-théières déco­rés de sa fameuse tête noire et blanche – ne se vendaient pas dans les maga­sins de souve­nirs. Ici, Keiko devait faire face à ce qui devien­drait une salu­ta­tion d’usage : plusieurs centaines de jour­na­listes accré­di­tés, des groupes d’éco­liers en effer­ves­cence, dont bon nombre avaient vu le premier Sauvez Willy – une marque de hot-dogs islan­daise offrait le film gratui­te­ment contre un pack de six saucisses. Tout le monde, évidem­ment, aimait Keiko. On l’ad­mi­rait pour sa grosse masse mâti­née de candeur, pour être la bonne poire qui accep­tait d’être expé­dié ici et là dans une caisse, de souf­frir le martyre en silence, de s’ac­com­mo­der des aléas de la vie. Si quelqu’un pensait que l’argent dépensé pour sa réha­bi­li­ta­tion était une folie pure, il ne serait jamais venu à l’es­prit de personne de blâmer l’orque : ce n’était pas sa faute si elle avait été captu­rée dès son enfance et envoyée dans un aqua­rium minable au Mexique. Ce n’était pas sa faute si elle était deve­nue un symbole de 4 500 kilos de promesses tenues (ou non), de rêves réali­sés (ou non), d’in­té­grité préser­vée (ou pas) et de respect de la nature (ou pas). Ce n’était pas non plus sa faute si elle ne savait pas comment faire un piège à bulles pour captu­rer le hareng. Ce n’était pas non plus sa faute si elle avait été arra­chée au giron mater­nel et si elle avait désor­mais un peu peur des orques sauvages, au point que ces dernières la consi­dé­raient comme un être à part.

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Expor­ter le projet Keiko en Islande n’a pas été facile. Les tempêtes n’avaient pas de fin. Elles char­riaient des vents hurlants et des vagues immenses et violentes qui lui donnaient des airs d’apo­ca­lypse. Une bour­rasque terrible a frappé Heimaey seule­ment deux semaines avant l’ar­ri­vée de Keiko. Le filet de l’en­clos, main­tenu par ce que les employés appe­laient « la bonne grosse chaîne » – chaque char­nière pesait 225 kilos –, a cédé face au choc et a dû être recons­truit et ré-ancré. Les quar­tiers de Keiko étaient splen­dides, mais devaient être parcou­rus par bateau, étant donné que la terre de la baie qui l’en­cer­clait ne formait qu’une simple ligne de lave refroi­die. Une couche d’herbe avait poussé sur la lave, et chaque été, les fermiers locaux emme­naient leur moutons en ferry pour les faire pâtu­rer sur la crête. Les employés main­te­naient Keiko à l’écart quand les moutons étaient trans­por­tés par voie mari­time, car personne ne pouvait garan­tir qu’une baleine tueuse ne serait pas atti­rée par eux. Durant les trois années qui ont suivi, le person­nel qui s’oc­cu­pait de Keiko n’a eu de cesse de chan­ger. Le torrent d’amour qu’ils ressen­taient pour la baleine ne compen­sait pas l’in­tense fraî­cheur et la soli­tude qu’ils endu­raient en Islande. Et puis, la Bourse s’est effon­drée. Cela n’avait rien à voir avec l’orque, a priori, mais Craig McCaw dési­rait main­te­nant consa­crer plus d’at­ten­tion à ses autres projets – des réserves natu­relles sur la terre ferme, certains projets paci­fiques avec Nelson Mandela. D’un coup, sa société Nextel a vu le montant de ses actions passer de 80 dollars ou plus à envi­ron 10 dollars. Il ne préten­dait pas être sans le sou, mais cette nouvelle donne a coïn­cidé avec l’ar­rêt de la subven­tion de 3 millions de dollars par an de la part de la fonda­tion Craig and McCaw, fin 2001.

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L’en­clos
L’ha­bi­tat de Keiko dans le port de Heimaey
Crédits : Paul Bartho­lo­mew

Le fait que les subven­tions aient cessé au moment où le projet commençait à atteindre le but fixé avait quelque chose de tragique – à l’image de la vie de Keiko, en quelque sorte. À l’été 2000, Keiko a eu droit à ses premières sorties enca­drées en haute mer, en dehors de son enclos. La première fois qu’il a aperçu des orques sauvages, il a fait un petit saut discret pour les regar­der, puis demi-tour en direc­tion du bateau jusqu’à l’en­clos. L’an­née suivante, il prenait davan­tage son temps. Plus d’une fois, il est resté en compa­gnie des orques alors que le bateau était reparti. Entre-temps, le budget du projet était passé de 3 millions de dollars par an à 600 000 dollars. L’hé­li­co­ptère et le pilote four­nis par McCaw n’étaient plus là, et les bureaux de la fonda­tion Sauvez Willy/Keiko à Heimaey avaient fusionné avec un espace gris sur les quais qui n’était autre qu’une ancienne épice­rie (compre­nant, comme par hasard, un énorme frigo pour les harengs de Keiko). Malgré ses progrès, il n’y avait aucune preuve que Keiko pour­rait quit­ter de son enclos de façon perma­nente. Pendant l’hi­ver, lorsque les baleines n’étaient plus là, il y restait enfermé, il était ce même animal docile, prêt à poser sa grosse tête mouillée et caou­tchou­teuse sur vos genoux… Même s’il avait une vague idée de ce qu’é­tait la vie sauvage, il était toujours comme un bébé, et proba­ble­ment plus déli­cat qu’une orque ne devrait l’être. Un jour, alors que les dres­seurs lui appre­naient à rame­ner des objets du fond de la baie, il leur a présenté une plume de maca­reux, alors qu’ils s’at­ten­daient davan­tage à un bloc de roche. Keiko l’a faite tomber par inad­ver­tance, a replongé et est revenu un instant plus tard avec la même petite plume. Une autre fois, il a ramené un petit crabe ermite qui se bala­dait gaie­ment de haut en bas sur sa rangée de dents, incons­cient de se trou­ver dans la gueule d’une baleine tueuse. Quand les mouettes volaient sa nour­ri­ture, Keiko se mettait en colère, mais géné­ra­le­ment, il se conten­tait de les attra­per, de les secouer un peu et de les recra­cher. Quel genre de gros bébé était-ce ? Beau­coup de gens se deman­daient si Keiko n’avait pas été freiné dans son évolu­tion. « Je m’inquiète au sujet des dres­seurs, ajoute David Phil­lips. Qui dépend plus de qui ? » Il ne parlait pas alors des postes créés grâce à Keiko, mais de dépen­dance émotion­nelle. Plutôt qu’une photo de ses enfants, un de ses dres­seurs avait une photo de Keiko dans son porte­feuille. Et si Keiko ne partait pas – s’il ne se joignait pas à un groupe d’orques, n’ap­pre­nait pas à chas­ser, ne disait pas adieu à sa vie de captif à la manière d’un retraité d’Hol­ly­wood –, il faudrait bien trou­ver une source de finan­ce­ment à un moment ou un autre. Toute personne voulant contri­buer au projet Keiko devrait être consciente qu’il ou elle ne pour­rait pas garan­tir le saut vers la liberté de l’énorme et somp­tueux mammi­fère, mais plutôt une garde­rie en continu pour baleine vieillis­sante.

La liberté

Puis, le 7 juillet, il est parti d’un coup. Les dres­seurs l’avaient laissé dehors, dans les eaux près de Surt­sey, où plusieurs groupes d’orques se rassem­blaient pour la chasse au hareng, et Keiko avait nagé vers elles sans se retour­ner. Les jours ont passé et il était toujours en train de flâner avec elles. Le person­nel du projet a été véri­fier et a constaté qu’il se portait bien, ils sont donc repar­tis sans que Keiko s’en rende compte. Les jours passaient. L’été était en fleurs, le soleil brillait haut dans le ciel jusqu’à presque minuit, la glace fondait douce­ment et les moutons avaient telle­ment de laine sur le dos qu’ils ressem­blaient à des boules de neige à sur pattes – ces derniers avaient bien entre­tenu les pelouses sur les falaises entou­rant l’en­clos vide dans la baie. Fin juillet, un énorme orage s’est abattu sur Heimaey, et pendant plusieurs jours il était impos­sible d’en­voyer quelqu’un dans l’eau. Le satel­lite trans­met­tait toujours les coor­don­nées du récep­teur de Keiko, mais il n’y avait aucun moyen de savoir s’il était avec d’autre baleines et se nour­ris­sait correc­te­ment, ou s’il patau­geait aux alen­tours, perdu.

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Dépen­dance émotion­nelle
Keiko nage près du bateau de ses dres­seurs
Crédits : Free Willy-Keiko Foun­da­tion

Quand je suis arri­vée à Heimaey, Keiko était déjà parti depuis près d’un mois. J’ai été au bureau le matin de mon arri­vée, pendant les trois heures de diffu­sion satel­lite. C’était une grande pièce, équi­pée d’une hété­ro­clite collec­tion de bureaux, de maga­zines sur les bateaux, de vieux maté­riel et de photos d’une miche de pain qu’un des employés avait cuit dans le cratère encore chaud du volcan d’Hei­maey. Une poignée de gens allaient et venaient : Fernande Ugarte, un scien­ti­fique mexi­cain diplômé de Norvège d’un master sur les baleines tueuses ; John Valen­tine, un consul­tant en dres­sage d’orques améri­cain, vivant en Thaï­lande ; Colin Baird, un Cana­dien qui diri­geait les bureaux de Heimaey ; Michael Parks, le coor­di­na­teur des opéra­tions marines, qui venait d’Ok­la­homa mais qui vivait en Alaska ; un scien­ti­fique danois spécia­liste des baleines, un marin irlan­dais, et trois Islan­dais, dont l’un d’eux était un ancien Mister Islande hyper musclé. Charles Vinick, le vice-président de Ocean Futures, avait quitté ses bureaux de Paris la veille pour venir orga­ni­ser les recherches et décou­vrir où Keiko était passé. Naomi Rose, une scien­ti­fique spécia­li­sée dans les mammi­fères marin, de la Humane Society, venait aussi d’ar­ri­ver pour un voyage qui visait à s’as­su­rer de la forme physique de Keiko. « On dirait bien qu’il a passé tout son temps avec les orques sauvages, a dit Vinick. Pour moi, c’est formi­dable. » Michael Parks plaçait les infor­ma­tions satel­lite sur un graphique marin. « Il est au sud aujourd’­hui, a-t-il dit. Oh mon Dieu, il est là. » Il poin­tait un endroit au sud-est de Surt­sey, plusieurs centi­mètres en dehors du graphique. « Il prend des déci­sions désor­mais, c’est lui qui commande, a commenté Vinick. Il pour­rait bien être parti pour de bon. » Les gens exami­naient le graphique. Il semblait que Keiko parcou­rait entre 90 et 110 km par jour et qu’il était main­te­nant trop loin pour pouvoir atteindre le bateau de travail du projet.

Keiko était déjà loin alors, en partance pour la Norvège, où il mendiait auprès des familles qui pique-niquaient sur la rive de Skaal­vik Fjord.

Ils ont donc décidé que trois personnes parti­raient en bateau en direc­tion de Keiko. Ils seraient hors de portée du signal radio et ne pour­raient pas rece­voir les coor­don­nées satel­lites mises à jour. Mais l’un d’entre eux connais­sait une société à Reykja­vik qui louaient des télé­phones satel­lites qui fonc­tion­ne­raient sur une si grande distance, et il s’est arrangé pour en faire envoyer un par avion de Reykja­vik à Heimaey – ou par ferry en cas de brume, comme c’était souvent le cas, et cela empê­chait les aéro­ports de l’île d’ou­vrir. Ensuite, un autre groupe irait cher­cher le télé­phone pour l’ame­ner sur le bateau. Vinick voulait aussi prendre un avion privé pour les suivre, mais personne n’était dispo­nible dans les jours à venir. Une fois qu’ils verraient Keiko – s’ils le voyaient –, soit ils le lais­se­raient tranquille, s’il avait l’air de se nour­rir et d’être en compa­gnie d’autres baleines, soit ils l’ap­pâ­te­raient jusqu’à l’en­clos, s’il avait l’air en détresse, seul ou affamé. Une fois toutes les déci­sions prises, tout le monde avait l’air un peu fati­gué, comme s’ils venaient de se prépa­rer à une inva­sion mili­taire. Nous avons pris un bateau au port pour aller véri­fier l’en­clos. Sur le pont où se trou­vait le hangar avec les équi­pe­ments se trou­vait un maca­reux mort, qui avait proba­ble­ment été tué pendant l’orage. Dans le hangar, quelqu’un avait posté une liste des nouveaux compor­te­ments possibles à ensei­gner à Keiko comme « claque pec et nage », « faire une bulle dans l’eau » et « avaler Jim en une fois ». Un groupe de plon­geurs avait été mis en place pour commen­cer à nettoyer les algues sur le filet en prépa­ra­tion pour l’hi­ver, même si cela semblait désor­mais inutile, sachant que Keiko ne revien­drait sûre­ment jamais. Mais tout bien consi­déré, c’était une bonne jour­née. The Humane Society venait d’an­non­cer qu’elle allait reprendre le finan­ce­ment et la gestion du projet, et l’ex-femme de Craig McCaw, Wendy, avait fait un nouveau don de 400 000 dollars pour Keiko. Dans l’après-midi, le brouillard s’est dégagé et l’avion a pu s’en­vo­ler pour Heimaey, trans­por­tant à son bord le télé­phone satel­lite. Pendant qu’on char­geait le maté­riel sur le bateau, une femme du coin aux cheveux grison­nants, emmi­tou­flée dans un manteau d’homme et une galoche rouge, a hurlé depuis le pont : « Comment va mon Keiko ? Est-ce-que notre célé­brité est toujours là ? » J’étais un peu déçue. Qui ne voudrait pas avoir vu la grande baleine noire et blanche ? Qui ne voudrait pas lui grat­ter la langue, regar­der dans son œil de la taille d’une prune et faire le tour de l’en­clos sur son dos ? Tout ce que j’ai vu des baleines en Islande, c’était deux baleines à bosse qui plon­geaient non loin du bateau, agitant leur queues comme des éven­tails. Keiko était déjà loin alors, en partance pour la Norvège, où il mendiait auprès des familles qui pique-niquaient sur la rive de Skaal­vik Fjord. Quelle idée ! Dans le monde entier, le seul pays qui auto­ri­sait la pêche à la baleine était la Norvège, et un membre de l’ins­ti­tut Bergen de la Recherche Marine a suggéré qu’il était temps d’ar­rê­ter cette folie et de mettre fin aux jours de Keiko. Mais les enfants qui nageaient sur son dos et le nour­ris­saient de pois­sons le trou­vaient adorable, comme tous ceux qui avaient un jour connu Keiko. Il a joué avec eux un jour et une nuit, l’orque la plus chan­ceuse du monde, et la grande enve­loppe marine s’est enrou­lée comme elle le faisait depuis 5 000 ans.


Traduit de l’an­glais par Johanna Asse­dou d’après l’ar­ticle « Where’s Willy? », paru dans le New Yorker. Couver­ture : Une orque sauvage, par Shawn McCready.

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